Une revisite des races dans le légendaire de Tolkien : construire des cultures et des idéologies dans un monde imaginaire

Dimitra Fimi — 2012
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Cette conférence a été lue comme discours liminaire en 2012 à la conférence Politiques dans la Fantasy Contemporaine, à l'Université de Wuzburg, en Allemagne. Elle revient sur les idées principales que j'ai explorées dans mon livre de 2008, Tolkien, Race, and Cultural History, et ajoute quelques nouvelles choses. Je la publie aujourd'hui pour célébrer le 10ème anniversaire de mon livre et pour offrir aux lecteurs l'essentiel de mon approche sur Tolkien et les races, un sujet qui continue d'apparaître dans les médias.

L'un des principaux attraits du monde inventé de la Terre du Milieu est qu'il est habité par une grande diversité de peuples, chacun avec sa propre histoire, sa langue et sa culture. Les trois principaux êtres de la cosmologie de Tolkien, les Elfes, les Nains et les Hommes, sont eux-mêmes divisés en sous-catégories déterminées par des facteurs linguistiques, culturels et historiques. Dans le même temps, les peuples « maléfiques » de Terre du Milieu, les Orques et les Hommes alliés à Melkor et Sauron, sont en partie dérivés de ces trois groupes principaux et sont aussi divisés en sous-groupes et catégories. Bien que ces groupes culturels soient un aspect fascinant de la mythologie de Tolkien, lié à la construction d'un arrière-plan prétendument historique et à la manière dont bien et mal sont définis et traités dans le légendaire entier, leur existence même pose une série d'épineuses questions pour les lecteurs et spécialistes de Tolkien, qui sont devenues encore plus emmêlées et confuses par la récente adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson. Certaines de ces questions sont par exemple :

Cet essai présente certaines des idées principales discutées plus en détail dans l'ouvrage Tolkien, Race and Cultural History: From Fairies to Hobbits.

Tolkien, Race and Cultural History: From Fairies to Hobbits

  • Pourquoi y-a-t-il des classements de valeur en Terre du Milieu, comme les Elfes, qui sont « supérieurs » aux Hommes, et les Númenóréens, qui sont plus « nobles » que les autres Hommes ?
  • Pourquoi les Hommes qui sont alliés aux forces du bien (Rohirrim, Gondoriens, etc.) ont généralement la peau blanche, alors que les Hommes mauvais (Sudrons, Orientais, Haradrim, etc.) ont la peau sombre ?
  • Pourquoi les Orques sont invariablement décrits avec des yeux bridés, bistres et à peau jaune ?
  • La mythologie germanique qui a inspiré la mythopoésie de Tolkien a-t-elle conduit à une représentation des personnages héroïques sous la forme d'un type blanc « aryen » ?
  • Pourquoi les organisations néo-fascistes et néo-nazies ont-elles fait la promotion du Seigneur des Anneaux ?

Il existe un grand nombre de travaux universitaires qui abordent ces questions en termes de médiévalisme ou qui leur donnent un tour positif en arguant du multiculturalisme de Tolkien. Cependant, les auteurs les plus bruyants qui ont posé ces questions sont des universitaires et des journalistes qui ont accusé Tolkien de racisme et de préjugés racistes. Les cas de John Yatt (2002), écrivant pour The Guardian, et le Dr. Stephen Shapiro, de l'Université de Warwick, qui a été interviewé pour The Scotsman (Reynolds and Stewart, 2002), ont fait les gros titres et sont toujours âprement discutés sur les forums et communautés de fans sur internet.

Comme c'est souvent le cas avec l’œuvre de Tolkien, la perspective critique du médiévalisme fournit quelques arguments fructueux en termes de représentation des races dans le légendaire. Dans le contexte d'un monde pseudo-médiéval, le monde hiérarchique de Tolkien fait sens. Il est évident qu'en Terre du Milieu, il existe une hiérarchie des différents êtres anthropomorphiques, avec les Elfes au sommet et les Orques à la base. Tolkien fait clairement référence à ce classement de ses « races » inventées dans sa lettre de 1951 à Milton Waldman, dans laquelle il souligne le statut différent des Elfes Noldor respectivement en Terre du Milieu et en Valinor. Commentant sur les Noldor qui « s'attardent » en Terre du Milieu durant le Deuxième Âge, il écrit :

Il n'y avait rien de vraiment grave dans le fait qu'ils s'attardent, bien qu'avec tristesse, malgré les conseils […]. Mais ils voulaient une chose et son contraire. Ils voulaient la paix, la félicité et se souvenir parfaitement de « l'Ouest » tout en demeurant sur la terre ordinaire où leur prestige de personnes de grande noblesse, supérieurs aux Elfes sauvages, aux Nains et aux Hommes était plus grand qu'au bas de la hiérarchie du Valinor. (Lettres, p. 218)

En commençant par cette reconnaissance claire d'un monde secondaire hiérarchique, en particulier un monde inventé qui est largement médiéval dans son inspiration et son cadre, la validité d'une « grande chaîne de la vie » reflétant la vision du monde médiéval d'une hiérarchie cosmique est hautement surprenante.

La « grande chaîne de la vie » médiévale était une métaphore visuelle puissante qui représentait un ordre hiérarchique prévu par le divin, classant toutes les formes de vie selon leur proportion d'« esprit » et de « matière ». Plus une forme de vie contenait d'« esprit » et moins elle contenait de « matière », et plus haute elle était placée dans la chaîne. Comme on pouvait s'y attendre, Dieu lui-même était au sommet de la chaîne, suivi des anges, des hommes, des animaux et finalement, des plantes et des pierres.

Que Tolkien ait conçu la Terre du Milieu dans ce style hiérarchique « médiéval » est évident dans l'un de ses premiers manuscrits linguistiques édité de façon posthume dans le journal Parma Eldalamberon. Dans le document connu sous le nom d'« Early Qenya Fragments », Tolkien présente sa « réorganisation hiérarchique des sept catégories d'êtres » de la mythologie (Early Qenya Fragments, p. 7) : les Valar et leurs peuples au sommet, suivis des Fays (connus plus tard comme étant les Maiar), puis les Elfes et Fées (à ce stade de la mythologie, ces deux termes étaient interchangeables) et les Enfants des Hommes « qui ainsi occupaient la place centrale des sept ordres » (Early Qenya Fragments, p. 10). Les trois dernières catégories étaient les « Terriens » (qui comprenait les Nains, qui à ce stade étaient un peuple mauvais), les « Bêtes et Créatures » (qui pointait vers le monde animal) et finalement les « Monstres », comprenant les créatures de Morgoth, principalement des Orques et des démons (Early Qenya Fragments, p. 10). Comme avec la hiérarchie cosmique médiévale, il est clair que les critères de classement de Tolkien étaient moraux et spirituels. Les êtres alliés aux forces du bien sont plus haut dans la chaîne, tandis que les créatures de Morgoth, intrinsèquement mauvaises dans cette version ancienne de la mythologie, sont en bas.

Cette première « chaîne de la vie » peut davantage être comparée à la classification de Tolkien pour les trois subdivisions des Elfes dans sa lettre de 1954 à Naomi Mitchison, dans laquelle il est évident que les « Elfes Moindres » (nommés Avari dans Le Silmarillion) sont inférieurs aux Eldar dans un sens théologique :

Ils [les Elfes] sont présentés comme divisés depuis longtemps en deux, ou trois, groupes. 1. les Eldar qui ont entendu l'appel des Valar ou Puissances, les invitant à passer de la Terre du Milieu à l'Ouest, par la Mer ; et 2. les Elfes Moindres qui n'ont pas répondu à cet appel. Après une formidable marche, la plupart des Eldar ont atteint les rivages du Nord-Ouest et traversé la Mer ; c'étaient les Hauts-Elfes, qui ont vu augmenter de manière considérable leurs pouvoirs et leur savoir. Mais une partie d'entre eux demeura en fait sur les côtes nord-ouest : c'étaient les Sindar ou Elfes Gris. Les Elfes Moindres apparaissaient à peine dans le récit, sauf comme membres du peuple du Royaume des Elfes : de la Forêt Noire, au nord, et de la Lórien, dirigée par les Eldar… (Lettres, p. 252)

De même, dans Le Silmarillion publié, les Avari (traduit par les « Réticents ») sont présentés comme ayant décliné l'appel à rejoindre Valinor, « préférant la lumière des étoiles et les vastes espaces de la Terre du Milieu à la rumeur des Arbres » (Le Silmarillion, traduction modifiée, p. 47) et Tolkien commente dans une lettre plus tardive qu'ils « avaient longtemps auparavant fait leur choix, irrévocable, préférant la Terre du Milieu au paradis » (Lettres, p. 282).

Finalement, l'ancienne « chaîne de la vie » de Tolkien peut être comparée au poème de Barbebois quand il découvre Merry et Pippin, dans la forêt de Fangorn :

Sachez la science des Créatures Vivantes !
Comptez les quatre, les peuples libres :
Aînés de tous, les Enfants elfes ;
Le Nain fouisseur au séjour sombre ;
L’Ent né en terre, vieux comme les monts ;
L’Homme mortel, maître des chevaux ;
(Les Deux Tours, chap. 4)

Le poème raconte les « listes anciennes » qui offrent une autre classification de valeurs de différents êtres de Terre du Milieu, du plus haut au plus bas. Il est intéressant de noter que le critère de l'ancienne « chaîne » de Tolkien a légèrement changé dans la classification de Barbebois : il mentionne les Ents assez haut dans la hiérarchie, mais n'inclue pas du tout les hobbits.

La peau sombre des Hommes « mauvais » du légendaire peut aussi être abordée en contextualisant la Terre du Milieu comme un monde pseudo-médiéval. Dans un récent article (2010), Margaret Sinex argue que la construction d'un « autre » racial dans le monde de Tolkien est basé sur des stéréotypes et préjugés raciaux médiévaux, familiers de Tolkien par un grand nombre de textes médiévaux. Chaque trait corporel qui déviait du physique blanc européen était vu comme un signe d'imperfections internes et les auteurs chrétiens européens voyaient souvent la différence « raciale » pas si différemment des mythiques « races monstrueuses » souvent décrites dans les cartes médiévales. Tom Shippey a souligné un point similaire dans une session de questions/réponses avec des fans de Tolkien, publiée à l'origine sur le site internet d'HarperCollins (malheureusement, désormais indisponible). Répondant à la question de la représentation prétendument raciste des sbires de Sauron, il répond :

La mention dans « La Bataille des Champs du Pelennor » de « mercenaires noirs, mi-hommes, mi-trolls » sonne certainement raciste. Je pense que je dirais que Tolkien essaye à ce moment d'écrire comme un chroniqueur médiéval et quand les européens médiévaux rencontrèrent les africains subsahariens, ils furent vraiment désorientés à leur sujet, et assez effrayés. Comme Tolkien l'a montré dans ses premiers travaux universitaires, les anciens anglais semblaient croire en des démons de feu qui avaient assez naturellement la peau comme de la suie — leur mot pour eux, « harwan » est apparenté au latin « carbo », « suie » ou carbone. Un Anglo-saxon rencontrant un Africain pour la première fois pouvait alors vraiment se demander (un instant, de loin) si c'était un démon de sa propre mythologie. Cela ne veut pas dit que Tolkien partageait la mythologie ou l'erreur. (Shippey, 2001)

Les « premiers travaux universitaires » de Tolkien que Shippey mentionne font référence à son essai en deux parties « Sigelwara Land », publié dans Medium Ævum, dans lequel Tolkien explore le mot vieil-anglais Sigelhearwan, traduit par « Éthiopiens ».

Pour autant qu'elle soit satisfaisante, la réponse qu'apporte l'approche « médiévale » aux questions épineuses avec lesquelles j'ai commencé cette conférence n'est pas suffisante en elle-même. Le monde de Tolkien est enraciné dans la culture et la littérature médiévale, mais Tolkien était un homme qui vécut principalement au vingtième siècle et qui (contrairement au mythe populaire) n'était pas détaché de ce qui se passait autour de lui. « Race » est un terme qui a changé de signification et de dénotations au cours de sa vie, et il est important d'explorer ses antécédents avant de pouvoir décider si oui ou non discuter du « racisme » chez Tolkien est ne serait-ce qu'un sujet valide , étant donné l'environnement culturel et intellectuel dans lequel ses œuvres ont été produites.

Dans mon livre (Fimi, 2008, p. 132-135), j'ai discuté de ce sujet à la lumière de l'anthropologie « raciale » victorienne et edwardienne : ses principales caractéristiques, son idéologie, sa base « scientifique », deux de ses plus importantes tendances (le Darwinisme social et le mouvement Eugénique), et son effondrement final et son discrédit du temps de la Seconde Guerre mondiale (voir Fimi, 2008, p. 132-135). Il est important de souligner que diviser les êtres humains en « races » avec des caractéristiques biologiques fixées et associer ces traits physiques à des capacités mentales particulières, était considéré non seulement naturel, mais aussi scientifiquement prouvé et supporté au 19ème et début du 20ème siècles. Ce fut le Darwinisme social qui extrapola à partir de la théorie de l'évolution de Darwin et réduisit ses découvertes à la devise simpliste de « la survie du plus fort ». Dans le même temps, le projet eugénique encourageant plus de « races évoluées » à procréer et décourageant les « moins évoluées » fut initialement accueilli avec enthousiasme par nombre de scientifiques convaincus qu'ils ne faisaient là qu'accélérer un processus « naturel ». Ce ne fut pas avant les atrocités de la Seconde Guerre mondiale que des désaccords scientifiques furent mis en évidence et que la communauté scientifique déclara que la « race » était un mythe, un sujet seulement pour la biologie et la génétique, et pas pour l'anthropologie et l'ethnologie.

La vision de Tolkien sur la « race » changea tout au long de sa vie, en même temps que les idées contemporaines et les tendances intellectuelles de son temps. Ce changement graduel du point de vue de Tolkien est démontrable par une sélection de citations issues de différents écrits de Tolkien durant différentes périodes. Considérons, par exemple, le choquant extrait (pour notre sensibilité moderne) issu d'un article du magazine de l'école de Tolkien, le King Edward's School Chronicle. L'article présente un compte-rendu du Débat annuel de l'école, dans lequel il est rapporté que Tolkien, alors âgé de 19 ans, a soutenu la mention (ironique) « Que les œuvres attribuées à William Shakespeare étaient écrites par Francis Bacon ». Selon le compte-rendu périodique, Tolkien déversa :

un flot soudain d'injures inqualifiables sur Shakespeare, sur son immonde lieu de naissance, son environnement misérable et son caractère sordide. Il déclara que croire qu'un si grand génie soit né dans de telles circonstances nous incite à croire qu'un nourrisson européen aux cheveux blonds pourrait avoir un parent papou prognathe aux cheveux laineux. (Anonyme, 1911, p. 43)

Comparez cet extrait, qui reproduit presque tous les stéréotypes de l'anthropologie raciale victorienne, aux déclarations de Tolkien contre l'Allemagne nazie et son idéologie « aryenne » dans sa lettre de 1938 à Stanley Unwin, à propos de la proposition de traduction allemande du Hobbit de Rütten & Loening Verlag :

Personnellement, je serais disposé à refuser de donner une quelconque Bestätigung [i.e. confirmation de son origine « aryenne »] (même s'il se trouve que je puis le faire] et à laisser en plan toute traduction allemande. En tout cas, je m'opposerais fermement à ce qu'une telle déclaration apparaisse à la publication. Je ne considère pas la (probable) absence de tout sang juif en moi comme forcément honorable, j'ai de nombreux amis juifs, et je déplorerais de donner prise à l'idée que je souscris à la doctrine raciale, totalement pernicieuse et non scientifique. (Lettres, p. 60)
Mais si je suis supposé comprendre que vous voulez savoir si je suis d'origine juive, je ne peux que répondre que je regrette de ne pouvoir apparemment compter parmi mes ancêtres personne de ce peuple si doué. […] la majeure partie de mon ascendance est donc de souche anglaise […]. J'ai été néanmoins habitué à regarder mon nom allemand avec fierté, même tout au long de la dernière et regrettable guerre, au cours de laquelle j'ai servi dans l'armée anglaise. Je ne peux cependant pas m'empêcher de faire remarquer que si des requêtes de cette sorte, impertinentes et déplacées, doivent devenir la règle en matière de littérature, alors il n'y a pas loin à ce qu'un nom allemand cesse d'être une source de fierté. (Lettres, p. 61)

Comparez aussi sa lettre de 1941 à Michael Tolkien, en référence à la Guerre qui faisait déjà rage à ce moment-là :

De toute façon, j'ai dans cette guerre une rancune personnelle et cuisante, qui ferait probablement de moi un meilleur soldat à 49 ans que je ne l'étais à 22, envers ce petit ignorant rougeaud d'Adolf Hitler […] Ruinant, pervertissant, détournant et rendant à jamais maudit ce noble esprit du Nord, contribution suprême à l'Europe, que j'ai toujours aimé et essayé de présenter sous son vrai jour. (Lettres, p. 86)

Enfin, considérez sa réaction en 1967 à l'affirmation de Charlotte et Denis Plimmer, qui avaient écrit que « La Terre du Milieu […] correspond, dans l'esprit, à l'Europe nordique. » :

Pas nordique, je vous en prie ! Mot que personnellement je n'aime pas […] associé à des théories racistes. (Lettres, p. 525)

Les différences entre les commentaires légers du jeune Tolkien, qui tombent dans ce que la science contemporaine aurait pu soutenir, et ses exclamations beaucoup plus vives quelques années plus tard, quand cela importait vraiment, alors qu'on lui demandait de prendre une position politique face à l'idéologie nazie émergente, est frappante et permet une discussion beaucoup plus éclairée sur la réponse de Tolkien à la question de la « race ».

En même temps, il est important de souligner que le propre champ d'expertise de Tolkien, la philologie, a préservé un amalgame « romantique » et quelque peu confus entre langage et « race ». Pour les scientifiques et philologues victoriens, le langage était un autre outil excitant pour la recherche de l'histoire des « races humaines ». Les premiers ethnologues comme Prichard et Latham utilisaient des preuves linguistiques dans leurs classifications des peuples selon le sang et l'ascendance, et même Darwin, influencé par le philologue Franz Bopp, affirmait qu'une classification généalogique exacte des races d'hommes devait autoriser une meilleure catégorisation des langages qu'ils parlaient (Alter, 1999, p. 30-32 ; voir aussi Fimi, 2008, p. 138). De nombreux philologues utilisaient le terme « race » de manière vague pour faire référence à une groupe de gens avec un langage et une identité culturelle partagés (ce que nous pourrions aujourd'hui appeler des groupes nationaux ou ethniques), mais même dans ces cas-là, le terme « race » conservait souvent son sens évaluateur et impliquait une classification des différents peuples, nations ou cultures.

Cette relation entre la compréhension philologique d'un langage et un moyen évaluatif de chercher des subdivisions aux Hommes est évident dans la mythologie de Tolkien, en particulier dans sa construction du Premier Âge de la Terre du Milieu, comme on peut s'en rendre compte dans un important extrait de l'essai « Dwarves and Men » daté de 1960, publié de façon posthume. Dans cet extrait, qui aborde le pedigree des trois Maisons des Hommes au cours du Premier Âge de la Terre du Milieu, des caractéristiques physiques « raciales » sont associées à des similarités ou des différences dans les langages parlés par les Hommes de Hador, Bëor et Haleth :

Pour la plupart, [le Peuple de Hador] était de grandes gens, avec des cheveux blonds ou dorés et des yeux bleu-gris… [et] ils étaient apparentés au Peuple de Bëor, comme leur dialecte le montrait… Les maîtres du savoir elfes étaient d'avis que les deux langues étaient dérivés d'une seule qui avait divergé… Le langage de Hador était apparemment moins changé et plus uniforme dans son style, tandis que le langage de Bëor contenait de nombreux éléments qui étaient de caractéristique étrangère. Ce contraste dans le dialecte était probablement lié aux différences physiques observables entre les deux peuples. Il y avait des hommes et femmes blonds parmi le Peuple de Bëor, mais la plupart d'entre-eux étaient bruns… et beaucoup étaient moins blancs de peau, certains étant même bistres. Les Hommes aussi grands que le Peuple de Hador étaient rares parmi eux et la plupart étaient plus larges et plus lourds de corpulence… Le Peuple de Haleth étaient des étrangers pour les autres Atani, parlant un langage étrange. (Peoples, p. 307–8, mon emphase)

La construction de Tolkien des subdivisions des Hommes au cours du Premier Âge de la Terre du Milieu est plutôt propre et nette. Il y a trois Maisons des Hommes :

La maison de Hador (décrite comme « la plus grande et la préférée des Elfes ») dont les gens sont « pour la plupart blonds aux yeux bleus » et « plus forts et plus grands que les Elfes ; enclins à la colère et au rire, féroces au combat, généreux envers leurs amis, prompts à se résoudre, constants et féaux, jeunes de cœur, les Enfants d'Ilúvatar à l'aube de l'humanité. »
Les forestiers de Haleth « n'étaient pas si grands ; leurs épaules étaient plus larges et leurs jambes plus courtes et moins lestes. Leurs esprits avaient moins d'ardeur ; le cours de leur pensée était plus lent mais plus profond ; leurs paroles étaient plus rares, car ils se réjouissaient du silence, errant librement dans la forêt verdoyante, tandis que les merveilles du monde étaient nouvelles pour eux. »
Les gens de Bëor « avaient les cheveux noirs ou bruns ; leurs yeux étaient gris, et leurs visages agréables à regarder ; leurs corps étaient bien faits, mais n'en étaient par moins robustes et endurants. Leur hauteur ne surpassait pas celle des Elfes de ce temps-là » et « ils avaient l'esprit avide, la main habile, l'intelligence vive, la mémoire longue », mais « leur vie était courte ». (La Route Perdue, p. 311)

Cette division « raciale » tripartite des Hommes du Premier Âge selon leur phénotype, leur stature et leur caractère, rappelle les « trois races européennes » de William Ripley dont l’œuvre séminale The Races of Europe (1899) fut plus tard popularisée par le très influent ouvrage de Madison Grant, The Passing of the Great Race (1916). Selon Ripley, il existait trois principales distinctions « raciales » parmi les peuples d'Europe moderne : les Nordiques, les Alpins et les Méditerranéens.

La race nordique était décrite comme grande aux cheveux blonds et aux yeux bleus, la race méditerranéenne comme plutôt petite, maigre et agile, avec des cheveux et yeux noirs, tandis que la race alpine était de taille moyenne, de corpulence trapue et avec des cheveux et yeux de couleur intermédiaire entre les deux autres « races ». Le développement de Grant de ce schéma ajouta des « aptitudes raciales » aux trois descriptions physiques, dépeignant les Nordiques comme une race de « soldats, marins, aventuriers et explorateurs, mais par-dessus tout, de chefs, d'organisateurs et d'aristocrates », alors qu'on attribuait aux Alpins un « caractère essentiellement paysan ». Les Méditerranéens étaient « inférieurs en endurance physique » par rapport aux deux autres races, mais supérieurs dans le champ des arts. (Grant, 1936, p. 228).

Étant donné l'affirmation de Tolkien que la Terre du Milieu n'est pas réellement un monde imaginaire, mais une conception imaginaire de l'Europe du Nord dans un passé très lointain (un genre de « proto-préhistoire » mythique), alors les caractéristiques « raciales » des types européens ont logiquement été transposés aux Maisons des Hommes de Terre du Milieu. Cependant, avec le développement de la mythologie de Tolkien et l'addition des Deuxième et Troisième Âge de la Terre du Milieu, les choses devinrent beaucoup plus compliquées et l'image des « races » des Hommes durant le temps de l'intrigue du Seigneur des Anneaux est beaucoup plus complexe et intéressante.

Dans les années 1930, Tolkien inventa l'histoire des Hommes de Númenor, dont le désir d'immortalité elfique mena à la chute de leur île atlante. La « race » des Númenóréens diffère des Hommes communs par des caractéristiques biologiques et mentales ; ainsi, au début de leur existence, ils sont décrits comme « grands, plus encore que le plus grand des fils de Terre du Milieu » et, de plus, ils sont clairvoyants. Leur augmentation « de corps » était aussi suivie par une augmentation « d'esprit » (Le Silmarillion, traductions modifiées, p. 259) et leur longévité était bien plus grande que celle des Hommes communs. Leur apparition, leurs caractéristiques biologiques et leurs capacités mentales semblent être très proches de celles des Elfes, mais Tolkien est prompt à souligner leur principale différence :

Ainsi devient-il presque impossible de distinguer [Les Númenóréens] des Elfes, physiquement et même du point de vue de leurs pouvoirs spirituels ; mais ils sont restés mortels même si leur durée de vie a triplé ou plus que triplé en récompense. (Lettres, p. 222)

Après la Chute de Númenor, les quelques Númenóréens « fidèles » naviguèrent vers la Terre du Milieu, où ils établirent de nouveaux royaumes, dont le Gondor, et une lignée dynastique qui culmine avec Aragorn, fils d'Arathorn, le Roi qui revient au pouvoir à la fin du Seigneur des Anneaux.

Si l'on considérait les paysages et la démographie de la Terre du Milieu au cours de la fin du Troisième Âge — la période durant laquelle l'intrigue du Seigneur des Anneaux se déroule — alors nous trouverions des descendants des Hommes de Númenor, des descendants des Trois Maisons des Hommes du Premier Âge, mais également d'autres groupes d'Hommes de différentes origines.

Dans Le Retour du Roi, il y a un passage hautement significatif où Faramir parle à Frodo et Sam de l'histoire passée du Gondor et leur donne une idée très claire de ce que Virginia Luling a appelé « la théorie gondorienne de l'anthrophologie » (1996, p. 54).

Car c’est ainsi que notre tradition distingue les peuples : il y a les Hauts Hommes, ou les Hommes de l’Ouest, c’est-à-dire les Númenóréens ; les Peuples du Milieu, les Hommes du Crépuscule, tels les Rohirrim et leurs semblables qui vivent encore loin dans le Nord ; et enfin les Sauvages, les Hommes de l’Obscurité. (Les Deux Tours, livre IV, chap. 5)

Selon cette classification, la plus « Haute » race est indiscutablement les Númenóréens, la preuve en est leurs caractéristiques physique et intellectuelle augmentées. Ils ont gagné cette prééminence en étant les alliés des Elfes, virtuellement en « se tenant du bon côté ». Bien que leur émancipation soit à l'origine liée à des facteurs théologiques ou moraux, , ils évoluèrent en une race supérieure se démarquant de toutes les autres. À l'inverse, les Bistrés qui combattirent contre les Elfes du côté des forces du mal demeurèrent inférieurs. Mais les choses ne sont pas si simples. Dans la classification de Faramir, il y a un groupe entre-deux, appelé les « Peuples du Milieu » ou les « Hommes du Crépuscule ». Les Rohirrim sont décrits comme appartenant à cet ordre. Et — comme pour compliquer encore plus les choses — il existe aussi un autre groupe d'Hommes qui semble avoir été mis à l'écart de la classification anthropologique de Faramir : les Wasas, ou Hommes Sauvages des Bois, qui apparaissent de nulle part pour aider les Rohirrim à atteindre le Gondor et l'aider dans son siège.

C'est désormais le moment propice à la compréhension de la « culture » de la Terre du Milieu et ses emprunts aux cultures réelles historiques pour construire ces subdivisions des Hommes du Troisième Âge.

Comme je l'ai brièvement noté plutôt, Tolkien identifie la Terre du Milieu au nord de l'Europe dans un passé très lointain, ou « proto-préhistoire ». Les affirmations de Tolkien dans le « Prologue » du Seigneur des Anneaux que les hobbits habitent dans le « nord-ouest du Vieux Continent » (La Fraternité de l'Anneau, prol.) furent corroborées par un commentaire qu'il fit en réponse à la critique du Retour du Roi de W.H. Auden :

J'ai un esprit historique. La Terre du Milieu n'est pas un monde imaginaire… Le décor de mon récit est cette terre, celle sur laquelle nous vivons à présent, mais la période historique est imaginaire. Les traits essentiels de ce lieu éternel sont tous présents (en tout cas pour les habitants du n.-o. de l'Europe), et il est naturel qu'il paraisse familier, même s'il est un peu magnifié par l'enchantement dû à la distance temporelle. (Lettres, p. 339)

Étant donné le parfum « européen » de la Terre du Milieu, on ne peut être surpris de trouver une identification entre les cultures des Hommes du Troisième Âge et les cultures historiques européennes réelles. En particulier, lorsqu'on pense aux Rohirrim et aux Hommes du Gondor, Tolkien a lié ces deux « cultures » — directement ou par implication — à de véritables « cultures » historiques du passé.

Le Gondor est non seulement comparé à Byzance durant sa période de déclin par Tolkien, mais aussi à Rome et à l'Empire romain, tout autant qu'à l'ancienne Égypte — en particulier en ce qui concerne l'obsession gondorienne pour la mort et les monuments, et leur habitude d'« embaumer » leurs rois morts (Lettres, p. 226, 526, 396). J'ai aussi discuté dans mon ouvrage (Fimi, 2008, pp. 165-191) d'un certain nombre de liens de culture matérielle qui associent les Númenóréens (et donc leurs descendants, les Hommes du Gondor) aux Vikings, en particulier leurs prouesses comme marins et leur pratique d'inhumations en navire-sépulture. En dépit de ces références culturelles à des cultures très disparates, le principal élément qui caractérise les Hommes du Gondor est le fait que — vers la fin du Troisième Âge de la Terre du Milieu — ils sont une culture en déclin, une culture qui a atteint son sommet et qui approche de son déclin, malgré les promesses d'espoir et de renaissance au retour d'Aragorn en tant que souverain légitime et la restauration de la lignée royale.

Au contraire, les Hommes du Rohan sont à une étape différente de leur développement. Dans l'« anthrophologie gondorienne » de Faramir, il est clair que les Hommes du Rohan ne partagent pas le « sang noble » des Númenóréens , mais qu'ils sont séparés des Hommes de l'Obscurité grâce à leurs racines ancestrales communes aux Hommes du Gondor : les ancêtres des Rohirrim sont aussi des trois maisons des Hommes du Premier Âge de la Terre du Milieu dont j'ai parlé plus en détail précédemment. Faramir continue en fait de parler des Rohirrim avec une grande admiration, les décrivant comme :

de grands hommes et de belles femmes, aussi valeureux les uns que les autres, et forts ; avec leurs cheveux d’or et leurs yeux éclatants, ils nous rappellent la jeunesse des Hommes, tels qu’ils étaient aux Jours Anciens. D’ailleurs, si l’on en croit nos maîtres en tradition, ils ont avec nous cette vieille affinité, au sens où ils sont issus des Trois Maisons des Hommes elles-mêmes à l’origine des Númenóréens ; non de Hador aux Cheveux d’Or, l’Ami des Elfes, peut-être, mais de ceux de ses semblables qui n’allèrent pas dans l’Ouest au-delà de la Mer… (Les Deux Tours, livre IV, chap. 5)

Cette représentation des Rohirrim correspond assez bien à leur identification historique avec une culture pseudo-anglo-saxonne. Les Rohirrim ont non seulement le vieil-anglais pour langue et comme source pour leur nomenclature, mais ils sont aussi décrits comme des Anglo-saxons dans leurs valeurs sociales, leurs institutions et leur société. Tom Shippey a étudié les résonances vieil-anglaises dans la culture du Rohan, notamment en termes de références littéraires à Beowulf et d'autres textes vieil-anglais célèbres. Par exemple, la description de l'entrée de Gandalf, Aragorn, Gimli et Legolas dans la Halle dorée d'Edoras est très « Beowulfienne » : d'abord le groupe arrivant rencontre les gardes au grand portail puis les gardes de la porte, puis on leur demande de laisser leurs armes avant d'entrer dans la halle et enfin, ils sont défiés par le conseiller du roi — la même séquence que lorsque Beowulf et ses Hommes approchent de la halle de Hrothgar (Treason, p. 442; Shippey 2005, p. 141; Shippey 2001, p. 162-164). Cependant, j'aimerais ajouter des éléments à la culture matérielle des Hommes du Rohan et à leurs liens avec des artefacts culturels anglo-saxons similaires.

Tout d'abord, Tolkien compare les tenues et armures des Rohirrim à un artefact en particulier : la tapisserie de Bayeux. Dans une réponse à une question de Rhona Beare à propos des vêtements des peuples de Terre du Milieu, il note que :

Les Rohirrim n'étaient pas « médiévaux » au sens où nous l'entendons. Les styles de la Tapisserie de Bayeux (réalisée en Angleterre) leurs conviennent plutôt bien, à condition de se rappeler que l'espèce de filet de tennis que les soldats semblent porter n'est qu'un dessin maladroit et conventionnel représentant une cotte de mailles de petits anneaux. (Lettres, p. 395)

La tapisserie de Bayeux était à l'origine supposée avoir été produite en Normandie, mais au cours du début du dix-neuvième siècle, les arguments pour une origine anglaise se renforcèrent — et ont depuis été maintenus, avec l'accord des scientifiques — sur la base des techniques de couture utilisées, de l'orthographe latine et de la forme des lettres des inscriptions, ainsi que l'utilisation de sources manuscrites anglo-saxonnes pour les illustrations de la tapisserie (Brown, 1988, p. 33). Il est donc assez significatif que Tolkien utilise la description de la tapisserie pour décrire les robes et armures des Rohirrim, puisqu'il s'appuie sur des images qui sont considérées fidèles à la culture matérielle des Anglais du Moyen Âge. De façon significative, la tapisserie de Bayeux décrit l'un des moments plus cruciaux (si ce n'est tragique, pour Tolkien) de l'histoire anglaise : l'invasion normande (l'histoire du dernier roi anglo-saxon, Harold, Comte de Wessex, dont les hommes furent vaincus par l'armée de Guillaume le Conquérant en 1066).

Il existe d'autre exemples de l'insistance de Tolkien pour une culture matérielle anglo-saxonne des Rohirrim. Quand Mortho Grady Zimmerman écrivit un script du Seigneur des Anneaux avec l'intention d'en faire une adaptation en film animé, on montra à Tolkien un script qu'il annota de façon conséquente. Ce script annoté est maintenant conservé dans la collection de manuscrits Tolkien à l'Université Marquette du Milwaukee, dans le Wisconsin, et atteste du désaccord général de Tolkien envers le script (ce qui en dit long, en fait, de la manière dont Tolkien aurait réagi aux récents films du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson).

Tolkien souleva trois points particuliers concernant la représentation incorrecte de la culture matérielle des Rohirrim de Zimmerman. Le premier point concerne les salles de Théoden à Edoras. Le script de Zimmerman faisait référence à la « chambre » de Théoden puis plus tard, durant la scène où les Rohirrim se préparent à quitter la Gorge de Helm, Zimmerman avait écrit que la « chambre est transformée en une ruche grouillant d'activité ». À la première occurrence du terme, Tolkien corrigea « chambre » par « halle » et sur le second, il souligna le mot « chambre » et le marqua d'un « x » dans la marge droite de la page, pour indiquant son désaccord (Marquette, JRRT 8/1/1, pp. 31–2). Il faut mentionner que juste au-dessous de cette seconde correction, Zimmerman avait décrit Éowyn comme la fille de Théoden (plutôt que comme sa nièce), mais Tolkien n'a pas répondu à cette erreur évidente, se concentrant plutôt sur l'erreur nommant la « grand-salle » de Théoden une « chambre » (Marquette, JRRT 8/1/1, p. 32)!

Dans une lettre à ses éditeurs, commentant le script, Tolkien écrivit :

À une époque comme celle-ci les « chambres » individuelles n'étaient pas de mise. Théoden n'en avait sans doute pas, à moins qu'il ait eu une « alcôve » pour dormir, dans une petite « dépendance » à l'écart. Il recevait invités et émissaires assis sous le dais, dans sa grand-salle royale. Cela est tout à fait clair dans mon livre, il faudrait illustrer cette scène beaucoup plus efficacement. […] Même si le roi d'un peuple comme celui-ci avait une « alcôve », celle-ci ne pouvait être une « ruche grouillant d'activité » !! Ce grouillement, on le trouve dehors et dans la ville. Ce que l'on peut en voir devrait être placé sur le large espace pavé devant les portes principales. (Lettres, p. 389)

Le second exemple où Tolkien dut intervenir est la scène immédiatement après que Gandalf a libéré Théoden du « sort » de Saruman. Zimmerman avait écrit que « Théoden ordonne qu'on ouvre grand les fenêtres et qu'on lui apporte son épée ». Tolkien souligna la phrase « ouvre grand les fenêtres » et marqua à nouveau d'un « x » dans la marge droite (Marquette, JRRT 8/1/1, p. 32). Dans la lettre à ses éditeurs, Tolkien continue :

Pourquoi Théoden et Gandalf ne sortent-ils pas devant les portes, comme je l'ai écrit ? Même si j'ai quelque peu raffiné la culture des « héroïques » Rohirrim, elle n'allait pas jusqu'à comprendre les vitres de fenêtres que l'on pouvait ouvrir ! On se croirait dans un hôtel. (Les « fenêtres à l'est » de la grand-salle, livre III, chap. 6, étaient des ouvertures pratiquées sous les avancées, sans vitre.) (Lettres, p. 389)

Le troisième et dernier point de désaccord de Tolkien, qui n'est pas mentionné dans la lettre à ses éditeurs, est lorsque le tueur du Nazgûl se révèle être Éowyn, qui a secrètement suivi les Cavaliers du Rohan, habillé en homme. Zimmerman avait écrit : « Le chevalier soulève sa visière et c'est Éowyn, la fille de Théoden ». Tolkien souligna le mot « visière » et écrivit dans la marge droite de la page « il n'y en a pas » (Marquette, JRRT 8/1/1, p. 44). Là encore, il n'a pas réagi au fait qu'Éowyn est appelée « fille de Théoden » !

Hormis ces trois points soulevés par Tolkien, le premier semble être de nature linguistique, mais est tout de même révélateur de la construction par Tolkien de la matérialité et des cultures de Terre du Milieu. Le mot « chamber » est d'origine française, dénotant une pièce privée (voir OED, « chamber ») et il ferait probablement plutôt penser au milieu des romans médiévaux qu'à quelque chose d'anglo-saxon. Le même argument est valide pour les deuxième et troisième points, les « fenêtres » de la grand-salle de Théoden et la « visière » d'Éowyn. Tolkien fait référence à « la culture des “héroïques” Rohirrim », associant leur culture matérielle avec les Anglo-saxons plutôt qu'avec la culture romantique médiévale populaire, qui pourrait contenir des « chambres » privées et des fenêtres en verre, comme aussi des visières sur les armures de chevaliers. Ce contraste entre matérialité anglo-saxonne et romantique, tout comme les valeurs sociales et l'atmosphère qu'elles dénotent, est illustré dans une lettre où Tolkien défend l'amour entre Éowyn et Faramir, qui — selon l'un de ses lecteurs — était trop rapidement développée. Il écrit :

D'après mon expérience, les sentiments et les décisions mûrissent très rapidement… dans des périodes de stress intense, et en particulier lorsque l'on s'attend à mourir de manière imminente. Et je ne pense vraiment pas que des personnes de haut rang et bien cultivées aient besoin de petites escarmouches et d'avances en matière « amoureuse ». Ce récit ne concerne pas un âge d'« Amour Courtois » et ses illusions ; mais une culture plus primitive (i.e. moins corrompue) et plus noble. (Lettres, p. 455)

L'insistance de Tolkien sur le fait que les Rohirrim sont une culture « plus primitive (i.e. moins corrompue) et plus noble », sans fenêtres en verre, ni visières sur leurs armures, ni de « chambres » privées, joue sur un motif très reconnaissable : celui du « primitif » qui serait « plus pur », « plus noble » et « non corrompu » par les excès d'une vie « civilisée » qui s'est révélée décadente et auto-satisfaite. Les Cavaliers du Rohan et les citoyens du Gondor sont dépeints comme deux sociétés opposées. Les descendants de la civilisation númenóréenne, les habitants des terres du Gondor sont devenus trop sophistiqués et abordent un âge de déclin à la fin du Troisième Âge de la Terre du Milieu. Au contraire, les Rohirrim sont représentés comme une culture plus jeune, probablement plus proche du stéréotype du « barbare » du Nord que de la civilisation méridionale surmenée de Númenor. Dans cette équation, les Rohirrim sont perçus comme une « race » plus forte, pleine de vigueur et d'énergie. Faramir les mentionne de manière flatteuse dans la citation que j'ai donné plus haut ; ils lui rappellent la « jeunesse des Hommes ». En même temps, si les Rohirrim sont équivalents aux Anglo-saxons, alors leurs ancêtres — les Hommes du Nord du Rhovanion qui possèdent des noms gotiques (Contes et légendes inachevés, p. 686 ; Shippey 2005, pp. 17–18) — sont une adaptation des Goths, un autre peuple « barbare » admiré par Tolkien et associé à une culture « plus noble » et « plus pure ». Dans les Appendices du Seigneur des Anneaux, Tolkien nous donne un épisode remarquable de l'histoire du Gondor et de son association avec ses « primitifs », mais loyaux et généreux, voisins barbares, dans lequel le « brassage » de la lignée des rois avec du sang non-númenóréen ne cause aucun mal, mais l'enrichirait plutôt : le Roi Valacar du Gondor épousa Vidumavi, la fille du Roi des Hommes du Nord. Quand leur fils, Eldacar, lui succéda sur le trône « Au lignage du Gondor s’ajoutait chez lui l’esprit intrépide des Hommes du Nord. » (Le Retour du Roi, App. A.).

En parlant des « nobles » barbares, c'est le bon moment pour revenir sur un groupe d'Hommes que nous avons vu jouer un rôle actif dans la Guerre de l'Anneau et dans le destin de la Terre du Milieu au Troisième Âge, mais qui ne sont pas compris dans le compte-rendu de Faramir et qui semblent avoir été oubliés par l'histoire. Les Wasas, ou Hommes Sauvages des Bois, ne sont clairement pas Númenóréens, ni ne peuvent prétendre à la même origine que les Rohirrim. Pourtant, ils ne sont ni hostiles aux Elfes et aux Hommes, ni alliés de Sauron. Cette « race » d'Hommes semble sortir de nulle part pour aider les Rohirrim à atteindre le Gondor et l'aider alors qu'il est en grand besoin. C'est une tribu primitive d'hommes sauvages décrits comme courts de jambes et forts en bras, exactement comme les statues des « Hommes-Pouques » que les cavaliers croisent avant de rencontrer leur chef, Ghân-buri-Ghân (Le Retour du Roi, livre V, chap. 5). La représentation de cette tribu « non-civilisée » est une grande réminiscence de l'idéalisation romantique du dix-huitième siècle du « bon sauvage » : un homme primitif qui est libre, pacifique et proche de la nature (Gillespie, 2002, pp. 89–90; Steeves, 1973, p. 93). Ghân-buri-Ghân parle par phrases abruptes et grammaticalement liminaires et est habillé uniquement d'« une ceinture d’herbe passée à la taille ». Il refuse d'envoyer ses hommes à la guerre, car il affirme que « nous pas combattre », mais il offre d'aider les Rohirrim, se déclarant lui et son peuple ennemis des Orques (Le Retour du Roi, livre V, chap. 5).

Dans le même temps, néanmoins, la représentation des Wasas montre une autre idée commune de l'anthropologie victorienne : l'équation du développement mental de l'homme « sauvage » primitif avec celui d'un enfant « civilisé » (Stocking, 1982, p. 126). Selon cette opinion, le développement mental chez les races « inférieures », « non-civilisées » s'arrête à la pré-adolescence et donc leur caractère demeure plus automatique et instinctif. Dans Contes et légendes inachevés, les Hommes Sauvages (les Drúedain, comme les appellent les Elfes) ont ainsi des caractéristiques enfantines. Tolkien les décrit comme glabres en-dessous des sourcils, sauf pour certains, qui sont fiers d'arborer « une petite touffe noire au milieu du menton » (Contes et légendes inachevés, p. 780), ce qui ajoute à leur caractérisation de jeunes adolescents.

En conséquence, les Wasas sont une déviation de la stricte hiérarchie raciale de Terre du Milieu telle que je l'ai abordée jusqu'à présent. Plutôt que d'être taxée de race inférieure pour leur primitivité, Tolkien semble les considérer comme de « bons sauvages » : déplaisants en apparence plutôt que d'une beauté exotique (comme d'autres « bons sauvages » de la littérature contemporaine sont souvent dépeints), mais pourtant romancés. Leur primitivité est respectée plutôt que méprisée.

Maintenant que j'ai discuté le monde hiérarchique des Hommes des Premier et Troisième Âge de la Terre du Milieu, on ne peut que ressentir le besoin de revenir sur ces épineuses questions que j'ai posées au tout début de cet article, et une question persistante — une que même de fervents admirateurs de Tolkien trouvent délicate d'aborder face à la politique et aux idées contemporaines — est le portrait du mal en Terre du Milieu, telle que représentée par les Hommes de l'Obscurité et de façon plus significative par les Orques.

Des créatures « maléfiques » telles que les gobelins, les orques, les gnomes ou quelque soit le nom qu'on leur donne se sont développés comme des personnages « essentiels » de la fantasy moderne, souvent vus comme un moyen « facile » de créer des ennemis pour que les héros principaux se battent et mènent une bataille décisive à l'apogée du récit. Avant Tolkien, George MacDonald utilisa les gobelins de cette manière et après Tolkien, de nombreux suiveurs et imitateurs adoptèrent ce principe.

Néanmoins, dans la compréhension de Tolkien d'une « race » — telle que discutée jusqu'à présent — les perspectives anthropologique et théologique (ou spirituelle) se mélangent souvent et s'entremêlent dans des voies très intéressantes. Les Orques peuvent bien représenter les méchants typiques de Terre du Milieu, mais leur origine prend sa source dans les plus hautes « races ». Le compte-rendu de leur création dans Le Silmarillion publié parle de quelques-uns des premiers Elfes qui furent si terriblement effrayés par Oromë lorsqu'il vint les chercher qu'ils fuirent. Ils furent ensuite piégés par Melkor et « corrompus et réduits en esclavage après de longues et savantes tortures » de manière à ce que les Orques soient faits « en jalousie et en dérision des Elfes »(Le Silmarillion, traduction modifiée, p. 44). Tolkien semble avoir mis l'accent sur le fait que les Orques ne furent pas « créés » par Melkor, mais plutôt transformés en une « contrefaçon » de leur nature elfique originelle (Lettres, p. 272).

Le problème de la « création » ou « corruption » des Orques semble avoir troublé Tolkien, en particulier dans les années suivant la publication du Seigneur des Anneaux, à cause de ses implications théologique et philosophique. La « solution » des Orques comme forme « corrompue » des Elfes signifie à l'évidence que Morgoth n'a pas le pouvoir de « créer » de nouvelles choses, ce qui est cohérent avec sa nature maléfique. Seul Ilúvatar, Dieu, peut créer la vie. Mais à l'inverse, la pensée que les hideux et malveillants Orques furent autrefois des Elfes — les êtres « supérieurs » de Terre du Milieu — devint de plus en plus insupportable pour Tolkien.

Christopher Tolkien a édité une série d'essais et notes de Tolkien sur les Orques, datant de la fin des années 1950 jusqu'à la fin des années 1960, dans lesquelles les opinions de Tolkien hésitaient entre différentes « solutions » pour les Orques : se cantonner à l'idée d'origine que les Orques sont des Elfes corrompus, changer les Orques en des formes corrompus d'Hommes, voire même des corruptions de Maiar déchus dans une version. Il envisagea même la possibilité d'Orques automates créés par Sauron, avec uniquement la parole comme écho, comme des perroquets (voir Morgoth, p. 408-424).

Dans la plupart des versions, néanmoins, les Orques semblent être une version « négative » des Elfes et des Hommes. La représentation mentale qu'en a Tolkien est particulièrement intrigante dans un tel contexte. Dans tout le légendaire de Tolkien, les Orques sont rarement décrits en détail — ils sont uniquement identifiés comme mauvais. Dans Le Seigneur des Anneaux, cependant, il y a un certain nombre d'exemples où leur apparence physique est un peu plus évidente. L'un des chefs orques de Moria est décrit « presque aussi grand qu’un homme » et on nous dit que « sa large figure aplatie était bistre, ses yeux luisaient comme des braises et sa langue était rouge » (La Fraternité de l'Anneau, livre II, chap. 5). Les « soldats gobelins » d'Isengard sont décrits comme ayant « la peau bistre, les yeux obliques, les jambes fortes et les mains épaisses » et ailleurs comme « de forte carrure, au teint bistre et aux yeux obliques » (Les Deux Tours, livre III, chap. 1 & 3). Finalement un aperçu de l'apparence des Orques est aussi donné à travers la description des semi-orques ou hommes-gobelins de Saruman, résultant d'avoir « mêlé la race des Orques à celle des Hommes » (Les Deux Tours, livre III, chap. 4). Déjà à Brie, nous avions rencontré un « homme du Sud aux yeux louches », le compagnon de Bill Fougeard, qui est aussi décrit ailleurs comme « bistré » et « aux yeux louches et au visage disgracié » (La Fraternité de l'Anneau, livre I, chap. 9). La même apparence est aussi attribuée à certains de l'armée de Saruman que Merry et Pippin voient avant la destruction d'Isengard, comme aux bandits que les hobbits ont à affronter lors du « Nettoyage du Comté » (Les Deux Tours, livre III, chap. 9 ; Le Retour du Roi, livre VI, chap. 8).

Cette image des Orques devient plus claire dans l'une des lettres de Tolkien, où il explique que :

Les Orques sont nettement présentés comme une forme corrompue de l'« humain », tel qu'on le trouve en l'Elfe et l'Homme. Ils sont (ou étaient) courts, larges, ont le nez plat, la peau jaunâtre, une grande bouche et les yeux bridés : en fait, des versions dégradées et repoussantes des moins agréables (pour les Européens) des types mongols. (Lettres, p. 386)

Cette déclaration est importante, du point de vue anthropologique, vu qu'elle semble refléter les idées populaires d'une hiérarchie traditionnelle des trois types raciaux humains : la Caucasoïde, la Mongoloïde et la Négroïde (Montagu, 1997, p. 50; Metraux, 1951, p. 153). Dans ce cas, Tolkien semble s'identifier à la race « européenne », habituellement associée au Caucasoïde et choisit pour ses méchants, les caractéristiques physiques à l'extrême de la soi-disant race Mongoloïde, traditionnellement considérée comme inférieure depuis une perspective ouest-européenne.

Cependant, dans le même temps, l'identification des Orques avec la race Mongoloïde évoque des idées populaires sur la dégénération raciale et le handicap mental. Depuis de nombreuses années — officiellement jusqu'en 1961 — la maladie désormais connue sous le nom de « syndrome de Down » [Ndt : la trisomie 21] était appelée « idiotie Mongole » ou « Mongolisme ». Le terme trouve son origine dans les écrits de John Langdon Down, qui fut le premier à décrire et étudier cette maladie. Son nom fut ensuite utilisé dans le terme moderne pour se référer à cette maladie (Ward, 1999, p. 22). Écrivant durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle et influencé par l'anthropologie raciale, Down en vint à considérer le handicap mental comme une forme de régression vers d'anciennes races moins « développées » d'humains. Il catégorisa les patients de l'asile où il travaillait en différents groupes raciaux. Il observa qu'un grand nombre d'entre-eux étaient des « Mongols typiques » (Ward 1999, p. 20; Wright 2001, p. 164). Sa description des « idiots Mongoliens » est, de façon alarmante, proche de celle de Tolkien des Orques :

La face est plate et large, et dénuée de proéminence. Les joues sont rondes et élargies latéralement. Les yeux sont placés en oblique, et les canthi internes sont anormalement distants l'un de l'autre. […] Les lèvres sont larges et épaisses avec des fissures transversales. La langue est longue, épaisse, et râpeuse. Le nez est petit. (Down, 1866, p. 122)

La supposée « régression » des patients atteints de syndrome de Down est une idée qui a persisté jusqu'en 1924 quand Crookshank affirma, dans The Mongol in our Midst, que le syndrome représentait une régression jusqu'aux caractéristiques de l'orang-outan (1924). L'identification des Orques avec les Mongols et l'évocation du handicap mental associé à un tel terme semblent s'accorder avec une attitude stéréotypée plus générale envers le handicap en société. Ce préjugé persiste encore à ce jour dans certains sociétés et tend à considérer les personnes handicapées comme sinistres et maléfiques (Barnes, 1992, p. 22).

Tolkien avait besoin de créer une « espèce » d'êtres qui représenterait les forces du mal et qui s'engagerait dans des batailles et la guerre contre le camp du « bien » sans évoquer la pitié des lecteurs — en ce sens, les Orques sont idéaux : ils sont intrinsèquement mauvais, sans aucun espoir de salut et sont remplis de haine pour tout ce qui est bon ou beau. La représentation que fait Tolkien des Orques se concentre sur des caractéristiques inhabituelles (notez le commentaire de Tolkien que les caractéristiques mongoles sont désagréables « pour les européens » plutôt qu'en général), des idées stéréotypées de « dégradation » souvent associées à l'« autre » racial et à un discours sur le handicap.

Nous nous dirigeons peu à peu vers quelques remarques finales et la conclusion de cette conférence :

Jusqu'à présent, j'ai abordé quelques aspects du monde hiérarchique inventé par Tolkien dans le contexte d'une possible approche médiévale de la fantasy, mais également à travers le cadre de l'histoire culturelle et de l'histoire des idées au cours de la longue durée d'évolution de son corpus mythologique entier. J'espère avoir mis en lumière ce qui aurait pu être initialement perçu comme une contradiction entre les commentaires véhéments de Tolkien contre les Nazis et la « doctrine raciale, totalement pernicieuse » à laquelle il renonça à partir des années 1930 et après, et les strictes divisions raciales de Terre du Milieu, qui montrent souvent une dépendance à une compréhension beaucoup plus ancienne de l'anthropologie. Comme je l'ai expliqué dans mon livre, l’œuvre de Tolkien commença par un « mode » d'écriture très spécifique, la construction d'une mythologique avec, en son centre, des préoccupations spirituelle et théologique, mais finit avec l'écriture d'un genre différent : le mode « romanesque » du Seigneur des Anneaux et des ouvrages plus tardifs. Cette transition d'un « mode » ou genre littéraire à l'autre, fut accompagné d'une autre transition : Tolkien est inhabituel, comparé à beaucoup d'autres écrivains, en cela qu'il a développé un corpus d'écrits interconnectés qui partagent le même cadre et le même monde inventé sur une durée de plus de 60 ans. Par conséquent, la Terre du Milieu a évolué en même temps que les propres idées et vision du monde de Tolkien alors qu'il vieillissait et, alors qu'il devenait un écrivain du 20ème siècle avec des préoccupations, des inquiétudes et des moyens de comprendre le monde très différents, qu'il était passé à travers deux Guerres mondiales traumatisantes et qu'il avait été témoin d'immenses changements culturels. Il n'est donc pas surprenant que la Terre du Milieu — en particulier lorsqu'on considère les écrits les plus tardifs de Tolkien, comme le Seigneur des Anneaux — soit un mélange (pas toujours homogène) de médiévalisme, d'anthropologie victorienne et d'idées contemporaines sur les dangers des préjugés raciaux et de la discrimination. En effet, à de nombreux endroits, les Elfes regardent les Hommes de haut, comme des inférieurs, ou bien d'autres sous-catégories d'êtres adoptent une même approche, souvent pour des résultats désastreux — en particulier en ce qui concerne les histoires les plus tragiques de Terre du Milieu, comme le conte de Beren et Lúthien ou des Enfants de Húrin.

Mais laissez-moi terminer avec quelques commentaires sur une autre série de textes qui a récemment servit de point de départ à une discussion plus populaire et universitaire sur Tolkien : l'adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson. Il est important de noter que la trilogie de films de Jackson a ajouté une couche de plus de complexité (et souvent de confusion) dans l'interprétation qu'ont les lecteurs des races dans l’œuvre de Tolkien. Les titres de Yatt et Shapiro que j'ai cité ci-dessus affirmant que Le Seigneur des Anneaux est « enraciné dans le racisme » sont entièrement basés ou grandement influencés par l'adaptation de Jackson (Rearick, 2004).

Il est important de se souvenir que les adaptations filmées sont autant une production de leur propre époque culturelle que ne l'étaient de la leur les ouvrages littéraires originaux qu'ils interprètent. Les échos de la cosmologie médiévale et de l'anthropologie victorienne dans les ouvrages de Tolkien ont pris une teinte très différente dans la trilogie post-11 septembre de Jackson. Brian Rosebury a récemment commenté que Le Seigneur des Anneaux est, en fait, « un travail eurocentré » et a ajouté qu'on « ne peut pas reprocher à Jackson le fait que ses héros, tout autant que ses méchants, soient blancs » ni que la menace semble venir de l'est ou du sud de la carte de la Terre du Milieu (Rosebury, 2006, p. 557). Cependant, en tant que média visuel, les films de Jackson ont accentué l'« altérité raciale » des différents peuples en basant leurs caractéristiques sur un mélange (parfois hasardeux) de cultures matérielles non-européennes : comme les équipes de design et de production le disent dans les DVD des versions longues des films, ils utilisèrent des éléments des cultures matérielles nord-africaine, maorie, pacifique et japonaise pour représenter les Orientaux et les Haradrim (Rosebury, 2006; Kim, 2004). Dans une période de haute tension entre l'Orient et l'Occident, de tels emprunts culturels peuvent être considérés délibérément offensants et idéologiques.

Maintenant, pour terminer sur une note positive, je dois dire que chaque fois que j'enseigne Tolkien et les races à mon Université (en licence ou master), mes étudiants me citent souvent un passage poignant des Deux Tours, que Jackson a conservé dans le film éponyme, bien qu'en le donnant à un personnage différent. Quand la compagnie de Faramir attaque les Orientaux, qui tentent de passer en Ithilien avec leur Oliphant, et qu'ils découvrent alors Frodo et Sam, l'adaptation de Jackson fournit une scène dans laquelle Faramir observe un jeune Oriental mort avant de dire :

« Son sens du devoir n'était pas moindre que le votre, je pense. On se demande quel était son nom. D'où il venait. S'il avait vraiment le mal en lui. Quels mensonges ou menaces ont mené ses pas si loin de chez lui. S'il n'aurait pas mieux fait d'y rester… en paix. »

Ces mots reproduisent presque verbatim les pensées de Sam quand il est témoin de la même scène dans Le Seigneur des Anneaux (Les Deux Tours, livre 4, chap. 5). Bien que dans le film, le public voit le visage du mort, qui a des particularités orientales reconnaissables, les pensées de Sam qui furent données à Faramir portent encore les propres pensées de Tolkien sur la nature de la guerre — à propos de la bataille contre d'autres êtres humains, que nous diabolisons et déshumanisons parfois afin d'être capables de les combattre, et sur la bataille intérieure contre notre propre nature humaine qui va contre tuer notre prochain.

Merci.

Bibliographie

Ouvrages de J.R.R. Tolkien, cité dans l'ordre chronologique anglais

  • Le Seigneur des Anneaux, en trois volumes :
    • La Fraternité de l'Anneau, traduit par Daniel Lauzon, éditions Bourgois, 2014
    • Les Deux Tours, traduit par Daniel Lauzon, éditions Bourgois, 2015
    • Le Retour du Roi, traduit par Daniel Lauzon, éditions Bourgois, 2016
  • Marquette University, Special Collections and Archives, JRRT 8/1/1. Scénarisation du Seigneur des Anneaux par Morton Grady Zimmerman, annoté par J.R.R. Tolkien, 1957.
  • Le Silmarillion / Contes et légendes inachevés, un volume, édité par Christopher Tolkien, traduit par Pierre Alien et Tina Jolas, éditions Bourgois, 1993.
  • Lettres, édité par Humphrey Carpenter avec l'assistance de Christopher Tolkien, traduit par Delphine Martin et Vincent Ferré, éditions Bourgois, 2005.
  • La Route Perdue et autres textes, édité par Christopher Tolkien, traduit par Daniel Lauzon, éditions Bourgois, 2008.
  • The Return of the Shadow, édité par Christopher Tolkien,HarperCollins, 1988.
  • The Treason of Isengard: The History of The Lord of the Rings, Part Two, édité par Christopher Tolkien, Unwin Hyman, 1989.
  • Morgoth’s Ring: The Later Silmarillion, Part One: The Legends of Aman, édité par Christopher Tolkien, HarperCollins, 1993.
  • The Peoples of Middle-earth, édité par Christopher Tolkien, HarperCollins, 1996.
  • « Early Qenya Fragments », édité par Patrick Wynne et Christopher Gilson, Parma Eldalamberon, 14, 2003, p. 3–34.

Autres ouvrages cités

  • Alter Stephen G., Darwinism and the Linguistic Image: Language, Race, and Natural Theology in the Nineteenth Century, Johns Hopkins University Press, 1999.
  • Anonyme, ‘Debating Society’, King Edward’s School Chronicle, 26:187, 1911, p. 42-45.
  • Barnes C., Disabling Imagery and the Media: An Exploration of the Principles for Media Representations of Disabled People, The British Council of Disabled, 1992.
  • Brown Shirley Ann., The Bayeux Tapestry: History and Bibliography, Boydell Press, 1988.
  • Down J.L., ‘Observations on an Ethnic Classification of Idiots’, London Hospital Reports, 3, 1862, p. 259-262.
  • Fimi D., Tolkien, Race and Cultural History: From Fairies to Hobbits, Palgrave Macmillan, 2008.
  • Gillespie G., ‘In Search of the Noble Savage: Some Romantic Cases’, Neohelicon, 29:1, 2002, p. 89-95.
  • Grant M., The Passing of the Great Race, Charles Scribner’s Sons, 1936 [première édition en 1916].
  • Kim S., ‘Beyond Black and White: Race and Postmodernism in The Lord of the Rings Films’, Modern Fiction Studies, 50:4, 2004, p. 875-905.
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  • Shippey T.A., ‘An Interview with Tom Shippey’, site internet d'HarperCollins, 2001.
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essais/concepts/race_legendaire_tolkien.txt · Dernière modification: 24/01/2019 09:41 par Druss
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