Númenor : une inspiration égyptienne ?

Vivien Stocker — Mai 2012
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

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L'Arc et le Heaume n°3 - Númenor.

L'Arc et le Heaume n°3 - Númenor

En 1958, Tolkien écrivit dans une lettre que les Númenóréens, et plus particulièrement les Númenóréens exilés, étaient « orgueilleux, singuliers et archaïques, et c’est (disons) en termes égyptiens qu’on les représente le mieux. À de nombreux égards ils ressemblaient à des “Égyptiens” : l’amour du gigantesque et du massif, et la possibilité de construire ainsi. Et leur grand intérêt pour les ancêtres et les tombeaux1). ».

Les Númenóréens étaient effectivement des architectes accomplis très portés sur les constructions massives et imposantes, telles que Minas Tirith ou encore Orthanc, qui peuvent être comparées aux pyramides et obélisques égyptiennes, mais également de fameux artistes qui n’ont pas hésité à sculpter de gigantesques statues comme celles de l’Argonath.

Hammond et Scull, dans The J.R.R. Tolkien Companion and Guide, ont rapidement étudié ces parallèles2). Ils comparent ainsi les statues de l’Argonath aux deux Colosses de Memnon qui siégeaient à l’entrée du temple mortuaire d’Aménophis III, statues qui datent d’environ 1400 av. J.-C. On peut également les rapprocher des statues monumentales de Ramsès II, telle la statue du colosse couché, découverte en 1820 par Caviglia près de Memphis. De manière similaire, Hammond et Scull dressent un parallèle entre la statue décapitée du roi à la Croisée des Chemins et la fameuse statue de Ramsès II au Ramesseum, qui fut également décapitée.

L’histoire de l’Égypte ptolémaïque amène également à faire de nombreux parallèles avec l’histoire des Númenóréens. Pour rappel, en 331 av. J.-C., Alexandre le Grand fonde la célèbre cité d’Alexandrie, sur le Delta du Nil. À sa mort en 323 av. J.-C., c’est l’un de ses diadoques, le général grec Ptolémée, gouverneur de la province égyptienne, qui prend le pouvoir, faisant d’Alexandrie la capitale de l’Égypte. Ptolémée engendre ainsi la dynastie des Ptolémées, qui gouvernera l’Égypte jusqu’en 30 av. J.-C., date à partir de laquelle l’Égypte devient une province romaine. Le personnage d’Alexandre possède des échos dans plusieurs grands noms númenóréens. Selon la légende contée par Plutarque dans la Vie d’Alexandre, alors qu’Alexandre dormait après sa campagne d’Égypte, Homère lui apparut en rêve et lui montra l’île de Pharos et la côte qui lui fait face comme lieu idéal pour construire sa ville d’Alexandria ad Aegyptum (« Alexandrie d’Égypte »). Dans l’histoire de Númenor, il n’existe pas de parallèle exact du rêve d’Alexandre3).

Néanmoins, une conception assez similaire apparaît, dans la formation du port de Vinyalondë, en Terre du Milieu, à l’embouchure du Gwathló. Ce port a été fondé vers l’an 800 du Second Âge par le prince navigateur, Aldarion. Son existence permit à Tar-Minastir, vers 1700 du Second Âge, de porter un coup féroce aux armées de Sauron. Selon ce qui est rapporté dans l’Indis i-Kiryamo4), Aldarion possédait une sorte de don de prescience, qui aurait pu être à l’origine de son idée de construire des places fortes en Terre du Milieu, et notamment le port de Vinyalondë, pour le jour où les Númenóréens en auraient besoin.

Les cités des Númenóréens exilés, en Gondor, sont également des réminiscences de l’Égypte d’Alexandre. Comme en Égypte ptolémaïque, la première cité construite est un port situé sur un delta : Alexandrie sur le Nil, et Pelargir sur le delta de l’Anduin, avant que se construisent les grandes cités de Minas Ithil et Minas Anor. Le nom même de ces deux cités gondoriennes a tout d’alexandrin. Construites en 3320 du Second Âge, lors de l’arrivée des exilés, ces deux cités et les pays qu’elles gouvernent, l’Anórien et l’Ithilien, doivent leurs noms à leurs souverains, les princes Anárion et Isildur, à l’image même d’Alexandre et de son Alexandrie. Du côté architectural, on peut trouver deux références à deux monuments légendaires de l’Alexandrie égyptienne. L’exemple le plus frappant est l’existence d’un seul phare dans toute l’île de Númenor, le Calmindon (« Tour de la Lumière »), que l’on doit, une fois encore, à Aldarion. Ce phare se dressait sur l’île de Tol Uinen, dans la baie de Rómenna qui était entourée de digues. Ces constructions font immanquablement penser au célèbre Phare d’Alexandrie entouré de l’Heptastade, qui fut construit par Ptolémée et son fils, sur l’île de Pharos. L’autre élément architectural alexandrin que l’on peut rapprocher d’un élément númenóréen est la tombe perdue d’Alexandre. À sa mort, le corps d’Alexandre est d’abord emporté en Macédoine, son pays de naissance, avant d’être rapatrié à Alexandrie par Ptolémée. Son arrière petit-fils Ptolémée IV lui construit un tombeau majestueux, le Sôma. Ce tombeau fut visité par de nombreux empereurs jusqu’à sa disparition en 365 ap. J.-C. Depuis, le tombeau d’Alexandre est perdu et sujet à de nombreuses hypothèses quant à sa position. On sait, par ailleurs, qu’autour du Sôma, les souverains ptolémaïques avaient fait construire des niches pour leurs dépouilles. Dans l’œuvre de Tolkien, Elendil, le roi des Númenóréens exilés, est enseveli par Isildur dans une tombe secrète sur l’Amon Anwar, le lieu n’étant connu que des seuls rois et surintendants du Gondor. Lorsque l’Amon Anwar est cédé aux Rohirrim d’Eorl, le surintendant en place, Cirion, rapatrie la dépouille d’Elendil au Rath Dínen, les mausolées où sont inhumés les souverains du Gondor, ses successeurs. De la même manière, les Ptoléméens sont ensevelis autour d’Alexandre au Sôma.

Les Númenóréens s’approchent également des Égyptiens dans leurs connaissances et leur science de l’embaumement des morts et la construction de tombeaux à leur gloire. Tolkien disait des Númenóréens qu’ils « se mirent à construire pour leurs morts de grandes maisons où les savants travaillaient sans relâche à découvrir le moyen de les ramener à la vie ou au moins de prolonger les jours des Humains. Ils trouvèrent seulement l’art de préserver intacte la chair morte des hommes, et ils remplirent le pays de tombes silencieuses5)… » Cette phrase pourrait tout aussi bien avoir été écrite à propos des Égyptiens. La vallée de Noirinan, la vallée des Tombeaux où les Númenóréens ensevelissaient leurs souverains morts, a tout de la Vallée des Rois. La Vallée des Rois est un réseau de tombes des souverains égyptiens creusé au cœur d’une faille des montagnes qui bordent le Nil, aux abords de Thèbes. Elle est surmontée par un sommet montagneux, Ta Dehent (littéralement « la Cime »), qui est considéré comme un lieu sacré, dédié à la déesse Mereretséger, « celle qui aime le silence ».

Coïncidence ou non, la vallée des rois númenóréens est elle aussi creusée au cœur d’une montagne sacrée, le Meneltarma, dont le sommet est consacré à Eru. La coïncidence devient encore plus aiguë lorsqu’on se souvient que, sur le Meneltarma, le silence était de rigueur. Dans la lettre citée plus haut, Tolkien ajoute que « la couronne du Gondor (le Royaume du Sud) était très haute, comme en Égypte, mais avec des ailes fixées, non pas tout droit vers l’arrière, mais en formant un angle. Le royaume du Nord n’avait qu’un diadème. […] Cf. la différence entre les royaumes du nord et du sud de l’Égypte. »

Tolkien compare explicitement les couronnes des deux royaumes númenóréens aux deux couronnes de Haute et Basse Égypte ; l’hedjet et le deshret qui fusionnent en une double couronne, le pschent, symbolisant l’unification des deux parties de l’Égypte ancienne. C’est ainsi que l’analysent Hammond et Scull, mais on peut aller plus loin.

Il existe un autre type de couronne haute, similaire au hedjet et à la couronne gondorienne : l’atef. L’atef est une couronne haute et blanche surmontée d’un globe solaire et ornée de plumes d’autruche sur les côtés.

La comparaison avec la couronne du Gondor est saisissante :

elle était […] haute ; elle était toute blanche, et les ailes de part et d’autre étaient faites de perles et d’argent à la ressemblance des ailes d’un oiseau de mer, car c’était l’emblème des rois venus d’au-delà de la Mer ; sept joyaux de diamants étaient sertis dans le bandeau, et au sommet se trouvait un unique joyau dont la lumière s’élevait comme une flamme6).

On retrouve les mêmes attributs que sont la hauteur, la blancheur ainsi que la présence d’un joyau au sommet assimilable au disque solaire de l’hedjet et d’ailes ou plumes sur le pourtour de la coiffe.

En allant encore plus loin, la couronne du Gondor présente des analogies avec le khépresh, « ce casque […] de couleur bleue […] que porte le roi lorsqu’il part au combat ». En effet, la couronne du Gondor était à l’origine un heaume númenóréen porté par Isildur lors de la Dernière Alliance, lequel fut ensuite remplacé par la couronne décrite ci-dessus7).

De même, l’Elendilmir, le diadème des rois de l’Arnor, est semblable au seshed, « un simple ruban tressé mais [qui] devint […] un formidable diadème en métaux précieux » :

en Arnor, […] les Rois ne portaient pas de couronne, arborant, […] un unique joyau blanc, l’Elendilmir, l’Etoile d’Elendil, fixé au front par une résille d’argent8).
l’Elendilmir, la blanche étoile des Elfes, l’étoile de cristal sertie dans un fin réseau de mithril9).

On l’a vu, Tolkien a utilisé l’imagerie antique et notamment égyptienne pour décrire l’environnement númenóréen. De ses propres termes, c’est « en termes égyptiens qu’on représente le mieux » les númenóréens.

Bibliographie

Sur les différentes couronnes égyptiennes :

  • OMOTUNDE Jean-Philippe, Manuel d’études des humanités classiques africaines, Volume 1, Paris, Menaibuc, 2007, p. 70-71, 144. Disponible en ligne à l’adresse :

http://books.google.com/books?id=_5TG0lI6pQYC [Page consultée le 18 janvier 2010].

consultée le 18 janvier 2010].

Sur les architectures et les sculptures :

  • JOLLOIS Jean-Baptiste Prosper & DE VILLIERS DU TERRAGE Édouard, « Description des colosses de la plaine de Thèbes et des ruines qui les environnent, et Recherches sur le monument dont ils faisaient partie », Description de l’Égypte : ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l’expédition de l’armée française, volume 2, p. 153, Charles Louis Fleury PANCKOUCKE dir., Paris, Imprimerie de C.L.F. Panckoucke, 1829. Disponible en ligne : http://books.google.fr/books?id=GkIGAAAAQAAJ [Page consultée le 16 janvier 2010].

Sur Alexandre et l’Égypte ptolémaïque :

Sur les relations entre Égypte et Númenor :

  • WALSH John, « Egypt: Relationship to Númenóreans », in J.R.R. Tolkien Encyclopedia: Scholarship and Critical Assessment, Michael D. C. DROUT dir., Londres, Routledge, 2006, p. 145.
  • SCULL Christina, « The influence of Archaeology and History on Tolkien’s World », in Scholarship & Fantasy : The Tolkien Phenomenon, Turku, Anglicana Turkuensia, 1992, p. 33-51.
  • SCULL Christina & HAMMOND Wayne G., « Númenor and Antiquity », in The J.R.R. Tolkien Companion and Guide, Reader’s Guide, Londres, HarperCollins, 2006, p. 369-370.

Voir aussi sur Tolkiendil

1) Lettres, lettre no 211 à Rhona Beare, p. 396 (VO p. 281).
2) The J.R.R. Tolkien Companion and Guide, Reader’s Guide, p. 369-370.
3) On peut néanmoins trouver deux exemples similaires dans l’histoire de la Terre du Milieu. En effet, Finrod et Turgon reçoivent tous deux l’intuition de construire des forteresses, grâce à un rêve envoyé par Ulmo. De ces rêves naîtront les cités de Nargothrond et Gondolin.
4) CLI, « Le Second Âge, II. Aldarion et Erendis »
5) Silm, « Akallabêth »
6) SdA, Livre VI, chap. 5.
7) SdA, App. A - III, note 24.
8) Ibid.
9) CLI, « Le Troisième Âge, Le désastre des Champs d’Iris »
 
essais/influences/numenor_inspiration_egyptienne.txt · Dernière modification: 07/10/2020 12:25 par Druss
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