Tom Bombadil : Entre Perceval et Perséphone

Manuel Clavé – 2021

Une étude sur les personnages de Tom Bombadil et Baie d'Or

Tom Bombadil est peut-être le personnage le plus énigmatique du Seigneur des Anneaux. Son apparition ne fait pas avancer l’histoire en soi, ce qui fait qu’il a été omis de la plupart des adaptations du chef d’œuvre de Tolkien. Il donne parfois l’impression de ne pas appartenir au monde de la Terre du Milieu, mais pourtant, à bien des égards, on peut le voir comme l’âme de ce monde. Et malgré l’aspect presque clownesque du personnage, il occupe une place unique dans l’imaginaire de Tolkien.

Cet essai n’a pas la prétention d’apporter une réponse claire et définitive à la question que Frodon pose à Baie d’Or : « qui est Tom Bombadil ? » mais je tenais à relever quelques détails qui ont frappé mon attention. J’ai remarqué énormément de références très intéressantes dans les scènes où il intervient, et dégagé deux ou trois idées que je ne pense pas avoir vu dans d’autres commentaires à son sujet. Attention, je tiens à préciser que je me sers en général, pour les citations issues du Seigneur des Anneaux, de l’ancienne traduction du livre, celle de Francis Ledoux, qui n’est pas au goût de tous, j’en ai conscience…

Les références au mythe du Graal

Quelques mois avant de lire enfin le Seigneur des Anneaux, j’avais lu l’histoire de Perceval, grâce au texte du roman inachevé de Chrétien de Troyes. Et je n’avais pas perdu mon temps en me penchant sur ce que beaucoup considèrent comme l’acte de naissance du roman chevaleresque. Alors que je lisais le premier tome des aventures de Frodon et sa clique, j’ai instantanément vu des points communs assez surprenants entre les deux récits, alors que j’arrivais à la première scène de repas chez Tom Bombadil et Baie d’Or. Mais pour cela, je vais d’abord devoir résumer aussi brièvement que possible les aventures de Perceval.

Dans le récit de Chrétien de Troyes, Perceval est invité à un dîner dans le château de Pelleas (qui répond parfois aussi au nom de Anfortas ou Titurel), le Roi Pêcheur, dans son fief de Cobernic. Le souverain des lieux (qui est aussi appelé le Roi Méhaigné) tient son surnom du fait qu’il passe le plus clair de son temps à pêcher au bord d’une rivière, suite à une grave blessure que nul ne peut guérir, un « coup douloureux » qui lui fut infligé aux jambes, à l’aine ou aux hanches, ou même à un endroit de nature un peu plus grivoise, selon les versions de l’histoire. Et avant que le repas ne soit servi, alors qu’on a demandé à Perceval de prendre place à table, une étrange procession traverse la pièce (c’est à partir du vers 3128 dans le texte) :

« Tandis qu’ils parlaient de choses et d’autres, un jeune noble sortit d’une chambre, porteur d’une lance blanche qu’il tenait empoignée par le milieu. Il passa par l’endroit entre le feu et le lit où ils étaient assis, et tous ceux qui étaient là voyaient la lance blanche et l’éclat blanc de son fer. Il sortait une goutte de sang du fer, à la pointe de la lance, et jusqu’à la main du jeune homme coulait cette goutte vermeille ».

Une étrange vision… Mais ce n’est pas fini. Car un mystère plus grand encore est ensuite présenté au jeune chevalier. C’est là qu’un graal fait son apparition. Notez qu’il n’est pas désigné comme « Le » Graal dans ce texte, et que l’artefact en question ne porte pas non plus de majuscule, car ce terme renvoyait en fait à une forme particulière de plat, à cette époque :

Deux autres jeunes gens survinrent alors, tenant dans leurs mains des candélabres d'or pur, finement niellés. (…) D'un graal tenu à deux mains était porteuse une demoiselle, qui s'avançait avec les jeunes gens, belle, gracieuse, élégamment parée. Quand elle fut entrée dans la pièce, avec le graal qu’elle tenait, il se fit une si grande clarté que les chandelles en perdirent leur éclat comme les étoiles au lever du soleil ou de la lune. Derrière elle en venait une autre , qui portait un tailloir en argent. Le graal qui allait de l’avant était de l’or le plus pur. (…) Tout comme était passée la lance, ils passèrent par-devant le lit, pour aller d’une chambre dans une autre. Le jeune homme les vit passer et il n’osa pas demander qui l’on servait de ce graal ».

Enfin, après cet étrange rituel, le repas proprement dit débute enfin. Rappelez-vous de ces visions, car je les comparerai par la suite avec ce qui se passe lors du premier repas en compagnie de Baie d’Or et Tom Bombadil. Notons aussi que le tailloir qui suit le graal dans la procession renvoie à un large plat, ici en argent, généralement utilisé pour présenter des viandes sur une table. Lui et le graal semblent liés d’une façon ou d’une autre, car l’un est d’or, alors que l’autre est d’argent.

Devant toutes ces richesses, Perceval n’ose poser deux questions : « qui est servi par le Graal ? » et « pourquoi la lance saigne-t-elle continuellement ? ». Mais le jeune chevalier garde le silence, et la clé de ces mystères lui échappe… Plus tard, ses pairs ne manqueront d’ailleurs pas de lui reprocher cette bévue ! Ce sera finalement le très preux chevalier Galaad qui guérira le roi, visitant à son tour le château de Cobernic (accompagné toutefois des chevaliers Perceval et Bohort), et lui posant enfin ces questions fatidiques. Ce qui aura pour effet de guérir sans délai la blessure du roi déchu, mais aussi de restaurer la fertilité de son pays, que l’on nommait jusque là Terre Gaste, et était tombé en décrépitude à l’époque où son souverain avait été blessé par un chevalier répondant au nom de Balin le Sauvage.

Chez Baie d’Or et Tom Bombadil, on flotte dans un endroit suspendu dans le temps. C’est une rencontre qui doit autant au hasard qu'au destin, un peu comme quand, chez Chrétien de Troyes, Perceval visite ce mystérieux château, où il voit le Graal. Dans l’histoire originale, Perceval est perçu comme un personnage jeune et naïf, voire presque un simplet. La relecture qu’a fait Alexandre Astier de ce personnage (qui est présenté comme un idiot dans Kaamelott) repose bien sur certaines bases, ancrées dans les traditions du Graal ! Ce côté naïf peut rejoindre la tendance à la fantaisie de Tom Bombadil, qui apparaît toujours en chantant des chansons tenant autant de la gaieté enfantine que de la plus profonde sagesse.

Le premier repas chez Tom Bombadil

Mais abordons à présent le repas auquel les Hobbits furent conviés chez le bon Tom Bombadil. Il est dit dans le texte que « la boisson dans leur bol semblait être de la simple eau fraîche, mais elle leur montait au cœur comme du vin ». Serait-ce une référence à la transformation de l’eau en vin par Jésus, lors des noces de Cana ? Tolkien était un catholique convaincu, et un passionné de légendes arthuriennes. Il serait donc assez peu probable que ce détail soit le fruit du hasard… Mais le meilleur reste à venir. Car c’est après la fin du repas, quand Bombadil invite les Hobbits à prendre place devant la cheminée et à s’installer confortablement dans des fauteuils, que l’on trouve la référence au Graal qui m’avait le plus frappé à la lecture de ce chapitre :

« Finalement, Tom et Baie d’Or se levèrent et débarrassent vivement la table. (…) Quand tout fut en ordre, les lumières de la pièce furent éteintes, à l’exception d’une lampe et d’une paire de chandelles à chaque bout du manteau de cheminée. Baie d’Or vint alors et se tient devant eux, une chandelle à la main ; elle leur souhaita à chacun une bonne nuit, et un profond sommeil ».

Dans cette scène je n’ai pu m’empêcher de revoir la procession à laquelle Perceval avait assisté chez le Roi Pêcheur… Par la suite, Baie d’Or les quitte, et va se coucher. Ne restent dans la pièce que Tom Bombadil et les Hobbits, qui semblent quelque peu perturbés par ce qui vient de se passer :

« Tom resta assis un moment avec eux en silence, tandis que chacun s’efforçait de rassembler le courage nécessaire pour énoncer une des nombreuses questions qu’il aurait voulu poser à dîner. »

Frodon se montre alors moins timide que Perceval, et pose quelques questions à Tom Bombadil : comment se fait-t-il qu'il soit arrivé juste à temps pour les aider, alors qu'ils étaient en danger dans la forêt ? Leur hôte ne répond pas très clairement, mais il sous-entend qu'il attendait la venue des Hobbits. Ils ont eu de la chance, mais de là à dire que cette rencontre n'était que le fruit du hasard… Et ne dit-on pas, de toute façon (c’était en tout cas l’opinion d’Albert Einstein) que « le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito » ?

Les questions de Frodon

Par la suite, Frodon essaie d'en savoir plus sur l'Homme-Saule, mais le vieil homme dit aux Hobbits que « certaines choses sont mauvaises à entendre quand le monde est dans les ténèbres », et propose alors que tous aillent se coucher. Le lendemain, après que Tom Bombadil leur ait raconté maintes histoires sur son pays, Frodon ose poser la question fatidique : « Qui êtes-vous, maître ? » pour n’obtenir qu’une réponse énigmatique : « Tom était ici avant la rivière et les arbres »… Cette réplique me rappelle également le personnage de la Vouivre, ce mystérieux personnage féminin, lié à la nature sauvage et aux serpents, qui apparaît dans le roman éponyme de Marcel Aymé. Elle aussi était là bien avant l’arrivée des hommes, et tient à peu de choses près le même discours. Tom souligne ensuite l'importance de son rôle, un peu à part, mais sans rien révéler de décisif. Et enfin, à nouveau, Baie d’or revient, avec toujours une chandelle à la main, dont elle protège la flamme de sa main, pour éviter que le vent ne la souffle. Cela met fin à la discussion, et la compagnie passe à nouveau à table…

Pour faire simple, chaque détail de ces quelques scènes me semble important. Tout coule comme de l'eau claire, sans faire grand bruit, et pourtant, le moindre mot semble avoir été parfaitement pesé et pensé. Les lumières que l’on éteint d'un coup, Baie d'Or qui revient avec une simple chandelle, tout y est… Dans le premier repas chez Bombadil, on trouve à peu près tous les motifs de ce passage où Perceval, personnage naïf et mal dégrossi, a été présenté au Graal. Mais le jeune chevalier ne sut pas le reconnaître, car il était alors inexpérimenté, sortant à peine de la forêt qui l’avait vu grandir, à l’écart des affaires du monde. On rappelle qu’à ce moment-là de l’histoire, nos quatre Hobbits sortaient tout juste de la Comté, et qu’ils n’ont pas même atteint Bree et l’auberge du Poney Fringant…

À la table du Roi Pêcheur, Perceval aura raté l’occasion d’une vie. On lui fera remarquer par la suite qu’il a failli à sa mission en ne posant pas les questions de façon franche, autant sur la blessure du Roi que sur les choses étranges qu’il vit passer sous ses yeux. Car la chance de croiser la divine coupe ne se représentera pas de sitôt pour les Chevaliers de sa confrérie ! On peut en dire autant des Hobbits, qui n’ont jamais véritablement compris à qui ils avaient eu affaire. Et nous non plus, puisque nous vivons l’histoire à travers leurs yeux. Après avoir quitté la compagnie de cet être mystérieux, Sam verbalise simplement qu’ils auront du mal à croiser quelqu’un « de mieux, ni de plus curieux ». Et on ne peut lui donner tort (d’autant qu’ils s’apprêtent à arpenter un monde vaste, inconnu et plutôt hostile).

En revanche, s’il fallait voir ici des échos à la vision du Graal de Perceval, éphémère et incomprise, on ne retrouve pas chez Tolkien cette lance ensanglantée, arme inquiétante et enveloppée de mystère. Elle fait bien sûr écho à la lance du centurion romain Longin, qui perça la chair du Messie sur le Golgotha, pour vérifier qu’il était bien mort sur sa croix. Mais toujours est-il que l’on retrouve un certain nombre de motifs qui apparaissaient dans l’œuvre de Chrétien de Troyes. Et même si les Hobbits quitteront leur joyeux guide sans avoir compris qui il était vraiment, on peut attribuer à Frodon un courage et une curiosité qui avaient cruellement manqué à Perceval !

De la nature comme vision du Graal

Selon certaines théories, assez largement acceptées, Tom Bombadil et Baie d’Or représenteraient avant tout la beauté perdue de la nature, ce « monde d'avant » que regrettait déjà Tolkien en son temps. Tout cela se rejoint peut-être… Et ce Graal que l'on voit passer, le perdant à jamais de vue en ne saisissant pas la beauté dans l'instant, ça pourrait aussi être la nature, qui se dégrade à vue d'œil, et qui pourrait ne plus jamais redevenir ce qu’elle fut dans son âge d’or, car nous ne savons pas vivre avec elle sans la blesser. Le thème de l’âge d’or, ainsi que celui de sa destruction par le mal, et le progrès, sont présents dans l'œuvre de Tolkien (qui évoquait « the spirit of the (vanishing) Oxford and Berkshire countryside » avec un peu de mélancolie). Car après tout, le Seigneur des Anneaux s’achève en nous offrant la vision d’un monde qui change, et qui voit s’éloigner la magie qu’il avait longtemps abrité, avec le départ des derniers êtres surnaturels, embarquant depuis les Havres Gris. De plus, Tolkien a utilisé Saroumane, et sa pensée « de métal et de rouages », pour citer Sylvebarbe (on peut difficilement être plus clair), pour illustrer les méfaits d’un progrès sans limite et sans discernement. En Isengard, tout comme dans la Comté, à la fin de l’histoire, on voit clairement les ravages causés par l’idéologie d’une mécanisation à outrance. Et si l’on ne peut associer Tolkien à une cause telle que l’écologie (qui n’avait pas encore vraiment pris forme en son temps), il est certain qu’il n’aurait pas pu rester insensible à ces idées.

Mais revenons au texte. Ce qui est étonnant et admirable, ce n'est pas que Tolkien fasse référence au Graal, car on connaît bien sa passion pour le moyen-âge et la chevalerie (il a lui même entrepris d’écrire une version personnelle de la mort d’Arthur, qui ne fut pourtant pas publiée de son vivant). Non, ce qui est très beau, c'est qu'il le fait, mais par le biais d'un épisode parsemé de chansons et plein de poésie, qui montre les dangers de la Vieille Forêt tout en mettant en valeur sa beauté. Tout comme son œuvre dans son ensemble : si elle évoque bien souvent les affres de la guerre, elle prend toujours le temps de s'attarder sur les vertus d'une existence simple, d’une vie qui se chante, tout particulièrement avec le temps que prend l’auteur pour décrire la société des Hobbits, que ce soit au début du Seigneur des Anneaux, ou à la fin de l’histoire, avec le « Nettoyage de la Comté », qui constitue un moment tout à fait édifiant, et une très belle façon de conclure l’aventure de nos quatre Hobbits, qui reviennent chez eux transformés.

Le mythe de Perséphone

Et puisqu’on évoque la nature, j’en arrive enfin à mentionner les similarités qui existent entre Baie d’Or, la « Fille de la Rivière », et Perséphone, une déesse grecque à l’histoire tragique. Elle était la fille de Demeter, déesse des moissons, et dût épouser Hadès, souverain des enfers, sans l’avoir désiré, après un rapt perpétré par ce dernier. Les hymnes grecs qui évoquent Perséphone (parfois sous les noms de Proserpine, ou de la Korè, « la jeune fille » en grec) racontent son enlèvement et son premier séjour aux Enfers, où elle fut prise au piège en mordant dans une grenade, mais aussi la triste errance de Demeter, qui chercha désespérément sa fille.

L’origine même de Baie d’Or semble faire écho à l’histoire de la déesse kidnappée par Hadès afin de lui tenir compagnie en son sombre royaume, bien que le destin de la Fille de la Rivière semble moins tragique et qu’elle ne soit pas contrainte par son prétendant (ou dans une moindre mesure, en tout cas)… Lors du premier repas avec Tom, celui-ci raconte que si les Hobbits ont eu la chance de le rencontrer, c’est tout bonnement parce qu'il allait « cueillir les dernières fleurs de l'été » (des nymphéacées, improprement traduites comme des « lys d’eau » en français, de l’anglais « water lilies », un faux ami) avant que ne vienne l'hiver, pour les offrir à sa compagne. La mère de cette dernière est sobrement nommée Dame de la Rivière : il est intéressant que dans les deux histoires, celle de Tolkien, et celle que l’on trouve dans la mythologie grecque, si l’on rencontre une déesse liée à la nature, celle-ci est présente sous deux aspects, la mère, et la fille.

Mais le profil de Baie d’Or rejoint aussi partiellement la légende des Mary-Morgan, êtres décrits par Philippe Le Stum dans son ouvrage Fées, korrigans, sirènes. Dans les légendes bretonnes, elles habitent en général les vastes étendues d’eau, et ont pour habitude d’entraîner les hommes qu’elles séduisent sous les flots, dans des palais de cristal et de nacre, où tous les plaisirs sont prodigués aux prisonniers. On pouvait rencontrer l’une d’entre elles près de la ville de Vannes. Les matins d’été, elle sortait de l’eau pour aller peigner au soleil ses cheveux verts et tresser des couronnes de glaïeuls. Là aussi, on en revient à la cueillette des fleurs (les glaïeuls sont d'ailleurs connus pour fleurir de juillet à septembre, soit vers la fin de l’été, tout comme les « water lilies » chez Tolkien). Selon la tradition, cette Mary-Morgan était une princesse qui, pour échapper à un mariage forcé, se jeta dans le lac. Il existe plus généralement de nombreuses variantes de l’histoire d’un esprit féminin, souvent lié à l’élément aquatique, et que les hommes cherchent à capturer, soit pour l’épouser, soit pour s’approprier ses richesses (c’est également le cas de la Vouivre, que l’on a évoquée plus haut), comme par exemple dans l’histoire du Peigne d’Or de la fée Saurimonde, associée au village d’Hautpoul, qui se situe dans le Tarn. Il est à noter que dans son cas, on retrouve le duo mère et fille, car Saurimonde avait elle aussi une fille1).

Les origines de la fille de la rivière

Revenons un instant sur ces « dernières fleurs de l’été » dont on parlait un peu avant : il y a là des mots qui, à mon sens, font référence au mythe de Perséphone, ou tout du moins, à l’archétype de la déesse liée à la nature et à l’eau que j’évoquais au paragraphe précédent. La fille de Demeter, après avoir dû accepter un mariage tout à fait forcé avec Hadès, fut entraînée par ce dernier vers le royaume d’en bas. Alors qu’elle était prisonnière, personne ne savait où elle se trouvait, et sa mère partit à sa recherche. Mais cette dernière était inconsolable, et pendant tout le temps où elle cherchait sa fille, le sol, jadis fertile, s’arrêta de donner la vie : « La Terre sera affamée tant que je n'aurai pas retrouvé ma fille ». Ce fut le premier hiver de l’humanité… Hélios, dieu du soleil, vit les conséquences désastreuses de l’acte d’Hadès, et prit l’initiative de révéler à Demeter où se trouvait sa fille. La reine des moissons se rendit aux Enfers, mais Hadès refusa catégoriquement de permettre à Perséphone de retourner à la surface. C’est alors que l’affaire fut portée devant Zeus.

Le roi de l’Olympe dut alors trouver un compromis. Il fut établi que Perséphone passerait chaque hiver aux Enfers aux côtés de son époux, quittant non seulement le monde de la surface, mais aussi Demeter, qui languissait beaucoup en son absence… La règle était claire : la jeune mariée ne pourrait pas remonter vers le monde des hommes avant le Printemps. C’est avec cette légende pleine de mélancolie que la mythologie grecque explique que rien, ou presque, ne pousse en hiver : le froid et la neige sont comme un blanc manteau de deuil pour la déesse des moissons, et elle se met, d’une certaine façon, en grève. D’où peut-être ces « dernières fleurs de l’été », qui devaient être cueillies avant que la terre ne se mette en sommeil… Il faut noter que, dans une lettre, Tolkien avait dit ce que représentait Baie d’Or à ses yeux : « she represents the actual seasonal changes in real river-lands in autumn », ce qui en français, donnerait à peu près ceci : « elle représente les changements qui ont effectivement lieu en automne dans les terres bordant les rivières ». Je ne veux pas tirer de conclusions hâtives, mais on tourne continuellement autour de l’archétype dont il était question plus haut.

Suite à la première question de Frodon, il est mentionné par Tom Bombadil que c’est près du lieu où il va chaque année cueillir des fleurs pour Baie d'Or, qu'il a jadis rencontré cette dernière, et l’a demandé en mariage. Ce n’est pas mentionné dans le Seigneur des Anneaux, mais cette rencontre entre Tom Bombadil et Baie d'Or fait également écho à un autre point de l'histoire de Perséphone, avec le motif de la mère qui est triste de voir partir sa fille avec un inconnu. En effet, à la fin du poème « Les Aventures de Tom Bombadil », il est dit que « sur la rive, dans les roseaux, la Dame-Rivière […] soupirait », alors même qu’était célébré le mariage de sa fille (dont elle est elle-même absente, pour une raison ou pour une autre). Et dans la mythologie, Hadès lui-même tomba amoureux de Perséphone quand il la vit cueillir des fleurs !

Mais si dans l’histoire de nos deux dieux grecs, la figure masculine a brutalement enlevé celle qu’il désirait, la rencontre entre Baie d’Or et Tom Bombadil se passe d’une toute autre façon, et c’est d’abord la belle qui attire l’homme à elle, le tirant par la barbe afin de l’amener dans la rivière avec elle ! Et, suite à cette drôle de rencontre, Tom Bombadil a décidé de retourner la voir. Tout comme les autres créatures qui avaient cherché à capturer notre ami dans le poème des « Aventures de Tom Bombadil », la Fille de la Rivière n’a pu entraver la joyeuse marche de celui qu’elle avait pourtant fait choir dans l’eau. Mais il revint pourtant la voir le lendemain… Et à cette occasion, on ne sait pas très bien si Tom se montre moins brutal que Hadès, car il est tout de même dit qu’il attrape la jeune fille alors qu’elle était occupée à chanter au bord de l’eau, et ne semble pas vraiment lui donner le choix. Il lui dit : « Tu dois venir avec moi » (en vertu de quel devoir ?) et aussi « Tu viendras à la colline ». Le joyeux drille se montre catégorique, et à ses yeux, le mariage doit avoir lieu. Il balaie d’un revers de main ce que sa mère, la Dame de la Rivière, pourrait penser de ce projet : « Qu’importe ta mère ? Elle git au fond de son trou plein d’algues : ce n’est certes pas là que jamais tu trouveras un amoureux » !

Visiter le royaume d'en bas

Ce que vivent les Hobbits, en quittant la Comté, puis en arrivant dans la Vieille Forêt, me rappelle les Mystères d’Eleusis, ce parcours initiatique qui a existé dans la Grèce Antique, placé sous l’égide de Perséphone. Il s’agissait d’un pèlerinage qui offrait aux citoyens grecs la chance d’entrer en contact avec le sacré en acceptant de visiter le monde souterrain. Chez Tolkien, on passe par les Coteaux des Tertres pour y rencontrer des fantômes, tandis que les anciens Hellènes marchaient vers le Sanctuaire d’Eleusis (qui était dédié aussi bien aux déesses de la terre qu’à Hadès), avant de descendre dans les cavernes pour apprivoiser leurs ténèbres intérieures. De leur côté, en visitant les Tertres, Frodon et ses amis sont littéralement capturés par des fantômes. Après avoir perdu connaissance, le porteur de l’anneau, qui avait été séparé de ses compagnons, se réveille dans un tombeau, et découvre ses amis qui sont endormis, et pourraient passer pour morts, au milieu d’une mise en scène sans équivoque : « ils étaient sur le dos et leurs visages étaient d’une pâleur mortelle, et ils étaient vêtus de blanc ».

Le voyage de Frodon n’a qu’un but : détruire l’Anneau Unique. Et pour cela, il lui faudra rallier le Mordor, la région de la Terre du Milieu qui se rapproche le plus de l’idée qu’on se fait des Enfers. L’étape que constitue la visite des Tertres semble être là pour préparer les Hobbits à leur marche vers les terres de Sauron. Il s’agirait une initiation, d’une épreuve pour savoir s’ils sont prêts pour ce qui les attend, à savoir la rencontre avec la mort et les ténèbres. Plus tard, le passage par la Moria et le combat contre le Balrog, qui allait pousser Gandalf lui-même dans ces derniers retranchements, est un avertissement supplémentaire : les Hobbits devront être prêts à tout pour accomplir la quête qu’ils ont accepté lors du Conseil d’Elrond.

Visiter un lieu sombre et effrayant pour y recevoir un enseignement décisif : on retrouve ce motif très classique dans un grand nombre de légendes, en tous temps et en tous lieux. Quand Yoda demande à Luke de s’enfoncer dans un lieu habité par les ombres, sur Dagobah, il n’est pas question d’autre chose. Et même l’histoire d’Alice au Pays des Merveilles, dont l’héroïne pénètre un univers digne des chansons de Tom Bombadil par le biais d’un terrier de lapin, fait peut-être également écho à l’histoire de Perséphone, et à un motif mythique vieux comme le monde, que l’on retrouve dans l’acronyme « V.I.T.R.I.O.L. » cher aux alchimistes, qui se décrypte ainsi : « Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem ». En français : « Visite l'intérieur de la terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée ».

De plus, si l’on parle de voyage initiatique, et même sans aller aussi loin dans l’interprétation du texte et des intentions de Tolkien, on ne peut sous-estimer l’importance de la présence de Tom Bombadil pour la quête de nos amis. Dans le livre, il a, en effet, joué un rôle essentiel dans la quête des Hobbits. Tout d’abord, sans lui, nos héros auraient été piégés par le saule maléfique. Et quand bien même ils auraient pu se tirer de ce mauvais pas, que leur serait-il arrivé dans les Tertres, face aux esprits des défunts, si la chanson de Bombadil ne les avait pas sauvés une seconde fois ? Et n’oublions pas qu’après cela, leur guide leur confie les lames des gens de l’Ouest… Celle de Merry aura une importance capitale, car elle permettra à son porteur et à Eowyn de vaincre le Capitaine Noir, lors de la bataille des Champs du Pelennor.

Tom Bombadil un double de Sauron ?

Je ne résiste pas à vous livrer une théorie assez personnelle… Il s’agit d’une idée qui n’engage que moi, et ne repose que sur des impressions un peu abstraites, mais je me suis demandé si Tom Bombadil n’était pas en fait un double de Sauron, un reliquat de ce qu’il avait pu être, en tant que Maia, avant d’être corrompu par sa jalousie envers les peuples crées par les dieux. Ici, on est typiquement dans des théories qui ne peuvent être vérifiées d’aucune façon (la totalité des théories autour de Tom Bombadil n’a de toute façon jamais rien donné de très solide), mais j’aime pour ma part assez l’idée que Tom Bombadil puisse être une sorte de double de Sauron, et plus précisément, une partie de son être qui n’aurait pas été touchée par la corruption et l’envie. Tom Bombadil ne serait rien de moins qu’un aspect de sa nature divine, un fragment de l’identité de Sauron qui aurait résisté à la jalousie, un peu de l’âme de ce rebelle parmi les Maiar, qui aurait choisi une vie tout à fait différente, plus paisible et plus modeste… Et c’est, entre autres, le fait que l’Anneau ne rende pas notre ami invisible qui m’a guidé vers cette théorie : car Sauron n’était pas invisible quand il affronta Isildur, alors qu’il avait pourtant l’Anneau au doigt. Il y a ça, et aussi les similitudes entre Baie d’Or et Perséphone, que j’évoquais plus haut, car si on suit cette piste jusqu’au bout, Bombadil serait à rapprocher d’Hadès.

Si j’imagine tout cela, c’est donc en partie à cause du fait que l’Anneau n’a pas d’effet sur celui que les Elfes nomment Ben-Adar. Mais également à cause des points communs qui existent entre Baie d’Or et Perséphone. Si l’on s’amuse à suivre cette piste jusqu’au bout, on a vu que Bombadil se rapprochait quelque peu d’Hadès. Ce dernier, dieu des ombres et seigneur des morts, est destiné à demeurer hors de la lumière du monde. Un peu comme Sauron, retranché dans le Mordor, dont il ne sort jamais, régnant sur un pays où presque rien ne pousse sans apparaître autrement que par l’intermédiaire du Grand Œil.

Comme je le disais plus haut, Hadès enleva Perséphone à sa mère sans demander leur avis à l’une ou à l’autre, les jetant dans une grand mélancolie. Bien sûr, Tom Bombadil ne semble pas avoir aussi mal agi en faisant de Baie d’Or sa femme, mais il faut tout de même noter que le consentement de Baie d’Or n’a pas exactement été requis. Tom a simplement serré sa future femme dans ses bras, la prenant par surprise, et ne lui a pas laissé le temps de répondre. Par la suite, il est mentionné que la Dame de la Rivière serait attristée de voir partir sa fille. Elle n’aurait donc peut-être pas approuvé l’union de sa fille avec Tom Bombadil, pour une raison qui n’est pas expliquée. Tout comme ce fut le cas pour Demeter, qui a vu sa fille enlevée par un homme qu’elle ne connaissait pas.

Ici, je ne prétends en aucun cas que j’ai levé le mystère sur l’identité de Tom Bombadil (et je ne pense pas que ce soit possible, de toute façon, surtout depuis que Tolkien n’est plus là pour nous éclairer), mais je trouve que cette théorie a le mérite de s’appuyer sur des bases assez intéressantes, et plutôt cohérentes. De plus, pour en finir avec les possibles références à la mythologie grecque, il est utile de rappeler que dans la légende, le dieu des Enfers possédait un casque qui avait pour vertu de rendre son porteur invisible. C’est un motif que l’on retrouvera également dans les légendes nordiques qui ont indéniablement inspiré Tolkien, mais aussi Wagner pour son œuvre majeure, « L’Anneau des Nibelungen ». Ce ne sont que des pistes assez imprécises, des convergences issues de contes venus du fin fond des âges, mais elles me semblent assez pertinentes pour être mentionnées ici.

Le second repas chez Tom et le départ des Hobbits

Lors du second repas, Baie d’Or va à nouveau se coucher tôt. Et cette fois, c'est son conjoint qui se montre curieux vis à vis des Hobbits. Bombadil est décrit comme aussi perspicace dans ses questions que pouvait l'être Gandalf, voire plus. Et ils viennent à parler de l’Anneau Unique… Surviennent alors les surprenantes expériences de Tom Bombadil avec l’Anneau, qui n'a pas le moindre effet sur lui. Soyons clair, de son point de vue, c'est la même chose que si l’objet n’existait pas. Car, s'il n'a pas d'effet sur Tom, ce dernier peut en plus voir de ses yeux quelqu'un qui passe l'anneau au doigt, à la grande surprise de Frodon ! De tous les personnages qui croisent la route de l’Anneau Unique, il est le seul à ne pas subir son influence, en aucune façon, ce qui le situe forcément sur un plan un peu particulier…

Après cette extraordinaire démonstration, Bombadil prédit ensuite qu'il devrait faire beau demain, mais sans trop donner de garanties : « je ne suis pas maître du temps, dit-il, non plus qu'aucun être qui va sur deux pattes », ce qui met un peu à mal les théories qui font de lui un Vala, ou bien Eru, le créateur du monde (un théorie qui avait de toute façon était invalidée par l’auteur lui-même). Ensuite, Tom conseille les Hobbits sur le moyen d'éviter les Tertres, et leurs dangers. Et finalement, avant de les guider vers leurs chambres, il leur apprend une chanson qui devra leur permettre d'affronter les fantômes des Tertres. Au chapitre suivant, après avoir sauvé les Hobbits des sombres êtres qui hantent les Tertres, il les accompagnera vers la suite de leur aventure. Et sur la route, au-delà d'une rangée d'arbres, ils passent devant ce que le vieux sage désigne comme « la frontière d'un royaume, mais en un temps très lointain »… Ce qui nous amène à évoquer le Roi-Sorcier d’Angmar.

La théorie du Roi-Sorcier

Certains relient le vieil ermite au Roi-Sorcier du royaume d’Angmar (à cause du fait qu’il semble avoir un certain pouvoir pour tenir les Nazgûl à distance)… Mais le roi-sorcier n’était au départ qu’un homme, et en outre, un homme qui fut corrompu par le pouvoir de Sauron, par le biais d’un des anneaux donnés aux hommes. Tom Bombadil, lui, semble totalement immunisé face aux pouvoirs de l’Anneau Unique, et c’est un point important. Cela invalide déjà la théorie qui fait de Bombadil un alter-ego du Roi-Sorcier.

Plus tard, après que Bombadil a à nouveau tiré les Hobbit des griffes de la mort, ces derniers ont droit à un petit cours d’histoire. Mais cette conversation semble réveiller chez lui des triste souvenirs, et il met vite fin à son exposé. Quand ils retrouvent la route, la peur des Nazgûl revient inquiéter les voyageurs. Bombadil confie ne pas être maître des Cavaliers de la Terre Noire, bien au delà de son pays. Les Hobbits regrettent qu'il ne puisse continuer plus loin avec eux, car il avait l'air d'être à même de contenir la menace des Nazgûl, qui ne pouvaient apparemment pas les suivre tant qu'ils étaient dans le domaine de Tom Bombadil… « Ils avaient l'impression que, si quelqu'un pouvait bien s'y prendre avec les Cavaliers Noirs, c'était lui » ! Mais après tout, selon l’intéressé, « le pays de Tom se termine ici, il ne dépassera pas les frontières. Tom a à s'occuper de sa maison, et Baie d'Or attend ». Contrairement aux rois déchus qui ont juré fidélité à Sauron, Tom Bombadil est un être qui connaît (littéralement) les limites à ne pas franchir, et ne souhaite pas plus que ce qui suffit à son bonheur. C’est un personnage qui ne connaît en rien l'hybris (une notion héritée des grecs, qui désigne notamment la démesure, l’envie et l’orgueil des êtres humains), et qui semble immunisé contre toute forme de corruption.

Quand Gandalf veut visiter Tom Bombadil

A la fin de l’histoire, alors que tout semble résolu, Gandalf quitte les Hobbits avant d’arriver à la Comté. Il veut visiter Tom Bombadil, et laisse ses amis finir la route sans lui. Mais à ce moment, il est dit qu’on ne sent nulle trace de l’habitant de la forêt, alors qu’on approche pourtant de son domaine. Et le lieu qu’il est sensé habiter semble vide, enveloppé par la brume et le silence. Néanmoins, Gandalf ressent le besoin d’aller discuter avec Tom Bombadil, maintenant que tout est fini, car selon le cavalier blanc, il est grand temps qu’ils aient une discussion.

Je dois avouer qu’avant de finir la lecture des trois tomes du Seigneur des Anneaux, j’avais plusieurs fois lu que le magicien blanc n’avait pu trouver Tom Bombadil, malgré son souhait d’aller discuter avec lui. Mais au bout de l’histoire, en arrivant aux Havres Gris j’ai été un peu surpris : la seule mention qui est faite de Bombadil intervient quand Frodon se rappelle du rêve qu’il avait fait dans la vieille forêt, et qui annonçait déjà son départ de la Terre du Milieu et son pèlerinage par-delà les mers. Mais à aucun moment, Gandalf ne dit qu’il a rencontré Tom Bombadil. Ce qui porte un coup certain à ma théorie. On n'en saura donc pas davantage sur le sujet, et le sorcier n’en parlera plus… Ce bon vieux Mithrandir a toujours aimé garder certains secrets pour lui ! On ne peut donc rien conclure à partir du fait qu’il ne reparle pas de Tom Bombadil.

Tout au plus, on peut se questionner sur le fait que lui et Baie d’Or n’accompagnent pas les Elfes quand ceux-ci quittent la Terre du Milieu. Ils auraient clairement pu prendre part à ce voyage, étant donné qu’on arrivait à un point où pratiquement toute la magie qui habitait le monde venait à disparaître (toutefois, il semble que Radagast, une autre figure très liée à la nature, ne soit pas du voyage, pas plus que les mages bleus, qui ont disparu des radars depuis plus longtemps encore que le Mage Brun). Mais connaissant l’attachement de Tom Bombadil à son modeste domaine, le fait qu’il ait pu souhaiter y demeurer ne contredit pas non plus son caractère. Mais du coup, une question se pose : d’où vient l’affirmation de certains sur le fait que Gandalf n’a pu voir Bombadil ?… Où ont-ils trouvé cette information ? Car rien n’est dit à ce propos dans l’histoire elle-même, et encore moins dans la Chronologie que l’on trouve dans les Appendices, à la fin du Retour du Roi.

On ignore donc ce qu’il est advenu de Tom Bombadil et de Baie d’Or après la Guerre de l’Anneau. Mais il existe un poème écrit par Tolkien, « The Last Ship », qui pourrait nous donner un indice. Il raconte comment une noble dame du nom de Fíriel aurait refusé de traverser la mer avec les Elfes, vers les Terres Éternelles de l’ouest. Il s’agissait d’ailleurs du tout dernier bateau à faire le voyage, si l’on en croit le titre du poème. On y évoque à nouveau les « water lilies », ces fleurs que Tom Bombadil allait cueillir pour sa belle, et on y voit également d’un martin-pêcheur plonger comme une pierre, dans un éclair, pour tomber dans des eaux où s’épanouissent les blanches fleurs des lys d’eau. Or, Bombadil portait à son chapeau une plume de martin-pêcheur, et son costume était bleu ! On peut voir ici un faisceau d’indices sur le destin qui attend le paisible couple de l’ancienne forêt, je pense. Glorfindel disait bien de Tom qu'il « tombera, le Dernier, comme il fut le Premier »… Et dans le poème qui lui est dédié, Fíriel refuse de partir, se justifiant en mentionnant le fait qu’elle est une « fille née de la terre », après avoir osé un pas vers le navire et après qu’elle ait été retenue quand son pied s’est enfoncé dans la boue. Comme Perséphone, qui avait implicitement signé son contrat de mariage avec Hadès en mordant dans une grenade qui avait poussé dans le royaume de celui-ci, Fíriel était liée au monde qu’elle habitait, et ce dernier ne lui aurait pas permis de partir.

Un éloge de la lenteur

On s'échine à échafauder des théories pour savoir qui est Tom Bombadil, et quel est son rang au sein du monde d’Arda. Mais en fait, il est peut-être surtout une idée. « Il est », selon les mots de sa femme, répondant à la question de Frodon sur l’identité de son mari (cette réplique est d'ailleurs affreusement mal traduite dans la première adaptation en français : Baie d’Or dit alors « c’est lui », ce qui ne nous avance pas beaucoup). « Il est » : signe que Tom Bombadil n’a besoin de rien d’autre que de lui-même, tout comme la nature n’a pas exactement besoin de nous, même si elle a eu la générosité de nous faire une place… Mais malheureusement, notre ami barbu ne vit déjà plus que dans un petit bout du monde, même au sein du monde féerique bâti par Tolkien. Et dans le monde qui est le nôtre, son « royaume » se réduit aussi de jour en jour, devant des ennemis qui ont l’avantage stratégique de présenter mieux que les forces du Mordor, et qui avancent au nom d’un progrès qui n’admet pas d’alternative à son avancée.

Les références à la révolution industrielle (que Tolkien a observé avec beaucoup de chagrin) sont d’ailleurs très claires grâce au personnage de Saroumane. Notamment vers la fin de l’histoire, quand les quatre Hobbits revoient la Comté transformée en un pays totalitaire, tenu par des brigands qui ont imposé une pléthore de règles extrêmement contraignantes, et ont cherché à « réveiller » la Comté, qui selon eux était peuplée de fainéants. Les Hobbits n’ont effectivement pas le réflexe de se projeter dans l’avenir : ils vivent heureux, avec juste ce qu’il faut : de la bonne bière, de l’herbe à pipe, deux petits déjeuners, et bien sûr des chants et des fêtes… Et ils ne désirent rien d’autre que cela, contrairement aux Nains, par exemple, qui ont été jusqu’à réveiller le Balrog qui dormait sous la Moria en creusant toujours plus loin. L’idée de respecter les limites imposées par la nature revient régulièrement dans le livre, touchant presque aux idées de l’écologie actuelle, même si ce concept n’existait pas à l’époque où l’histoire a été composée.

En vertu de ça, il n’est pas étonnant que le Seigneur des Anneaux ait dû attendre les années 60 et 70 pour devenir populaire, après que les étudiants des campus américains se soient appropriés le livre. Joni Mitchell, que l’on pourrait aisément qualifier de Baie d’Or de la musique populaire (ne serait-ce que pour sa beauté, digne d’être qualifiée d’elfique, et pour le fait qu’elle se soit fait connaître à peu près à l’époque où le Seigneur des Anneaux trouvait son public), avait chanté ces mots dans sa célèbre chanson « Big yellow taxi » : « On and on it seems to go, but you don’t know what you got til it’s gone, they paved Paradise, put up a parking lot » (« Cela semble aller ainsi encore et encore, mais on ne connaît pas la valeur de ce qu’on possède avant de le perdre, ils ont bétonné le paradis pour en faire un parking »). C’est l’histoire de la dévastation de l’Isengard, c’est aussi celle de la Comté sous le règne de Lothon et des bandits, avant que Saroumane et Gríma Langue-de-Serpent ne viennent parachever ce noir dessein. C’est ce qu’avait vécu Tolkien en grandissant, puis en vieillissant, et jusqu’à aujourd’hui, cette tendance n’a fait que s’accentuer.

Dans ce qu’est devenue la Comté à la fin de l’histoire, on peut éventuellement voir une image de ce qu’a voulu faire l’Allemagne à l’aube de la seconde guerre mondiale, quand les nazis disaient vouloir réveiller l’âme du peuple allemand. Mais gardons-nous de faire des interprétations aussi audacieuses, car Tolkien s’est toujours montré assez frileux envers l’idée qu’il puisse y avoir un quelconque message politique caché dans ses écrits… Par contre, ce qui est assez incontestable, c’est que le père de la Terre du Milieu profite du « Nettoyage de la Comté » pour critiquer ce qu’on appellerait aujourd’hui le productivisme. Il n’y a qu’à voir ce qui est dit sur l’ancien moulin de la Comté, que l’on a détruit pour faire place à quelque chose de plus grand et de plus laid, au goût des autochtones, mais dont le but est très clair : moudre plus de grain, et plus vite ! Ce moulin fait probablement référence à celui de Sarehole, le hameau où vécut l’auteur 2). Tolkien, qui s’est souvent exprimé à propos de son dégoût pour l’industrialisation de l’Angleterre, plaçait au contraire une grande valeur dans la contemplation de ce qui existe depuis toujours, livrant ainsi un vibrant éloge de la lenteur et de la simplicité volontaire. Idées que l’on pourrait rapprocher de celle de la Décroissance, telle qu’elle est aujourd’hui parfois défendue en politique.

Il y a toujours, dans ses écrits, une valorisation de l’idée du temps long, et de l’humilité à avoir face à la vie. D’où le discours de Gandalf à Frodon, quand celui-ci lui demande pourquoi on ne s’est pas débarrassé plus tôt de Gollum : il a peut-être encore un rôle à jouer, nous n’avons pas toutes les réponses, et dans le doute, mieux vaut laisser faire le temps. Un éloge de la lenteur… Après tout, la principale critique que certains font au Seigneur des Anneaux est la lenteur qu’il y a dans la mise en place du récit : j’ai des amis qui, dans leur lecture, ne sont jamais sortis de la Comté, car il faut tout de même parcourir deux cent pages avant d’arriver à l’auberge du Poney Fringant. Comme si le fait d’accompagner les Hobbits hors de leur zone de confort était une épreuve en soi, une épreuve qui nous impose de laisser le temps au temps ! De nos jours, on déconseillerait peut-être à un auteur de laisser trainer ainsi les choses. Mais Tolkien a voulu qu’il en soit ainsi.

« Qu'est-ce que j'ai dans ma poche ? »

Et pour finir sur une note d’humour… Avec Tom Bombadil, Tolkien n’a-t-il pas joué avec ses lecteurs au même jeu que Bilbon avec Gollum, quand le célèbre Hobbit a triché dans son concours d’énigmes avec l’ancien porteur de l’Anneau Unique, dans les grottes des Monts Brumeux ? Tolkien essaie, lui aussi, de nous faire deviner ce qu’il a dans sa poche, mais nous n’avons pas forcément tous les éléments pour répondre à son énigme… Après tout, l’épisode de Tom Bombadil commence et finit en chanson, et paraît n’être qu’un rêve (il est d’ailleurs ponctué de rêves et de visions, pour nos quatre Hobbits). Cette parenthèse dorée prend place après que ces derniers ont été attaqués par des arbres qui essayaient de les endormir. Certains sont même allés jusqu'à penser que cet épisode était du aux champignons que les Hobbits avaient mangé chez le père Magotte, bien que cette théorie soit franchement tirée par les cheveux, et ne tient pas compte du fait qu’ils sont revenus des Tertres avec des armes des terres de l’Ouest, qui indiquent, par leur existence concrète, que tout ceci n’était pas juste un rêve ou une vaste hallucination. Mais c’était en tout cas une étape tout à fait onirique, avant que nos amis de la Comté ne rentrent pour de bon dans l’aventure, un épisode qui a son importance.

Une modeste conclusion

Au bout du compte, il est possible que l’on n’ait jamais de réponse à apporter au mystère qui entoure Tom Bombadil. Mais comme souvent, le chemin parcouru est plus important que le but de la quête : résoudre cette énigme nous oblige à lire et relire l’œuvre de Tolkien (et bien d’autres sources, comme j’ai eu à le faire pour rédiger ce très modeste essai), à y chercher des indices, et ainsi à donner une sorte de replay value au Seigneur des Anneaux, comme on dit dans le monde des jeux vidéos, une envie de se replonger dans les mots de l’auteur, en apportant à ceux-ci une importance de plus en plus grande au fur et à mesure de nos recherches et pérégrinations littéraires.

La masse de contenus autour de la Terre du Milieu est impressionnante, qu’il s’agisse de textes, de vidéos Youtube autour de la notion de « Lore », et tout ça ne fait qu’ajouter de la grandeur au Legendarium, qui a par la suite inspiré un nombre incalculable d’artistes, et a littéralement donné naissance au courant littéraire que nous appelons aujourd’hui la fantasy, sans parler de l’univers des jeux de rôle, nés dans le sillage de Donjons & Dragons, que Gary Gygax a forgé en partie sur les bases posées par Tolkien. Tom Bombadil n’est peut-être au fond qu’une invitation au voyage. Et ce joyeux personnage, qui apparaît puis disparaît en chantant gaiement, est juste là pour nous inciter à explorer de façon plus attentive la Terre du Milieu. Merci à vous si vous avez eu le courage de pousser aussi loin la lecture, et surtout, n’hésitez pas à laisser vos commentaires si vous avez des choses à ajouter ou à corriger par rapport à ce long texte !

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essais/tom_bombadil/bombadil_perceval_persephone.txt · Dernière modification: 14/07/2021 11:05 par Simon
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