Arbres d’Argent et d’Or : Un guide pour le manuscrit de Koivienéni

Cinq Anneaux
Patrick Wynne & Christopher Gilson — Janvier 1993
traduit de l’anglais par David Giraudeau
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.
Cet article est issu de la revue spécialisée à but non lucratif Vinyar Tengwar no 27 (p. 7—42) paru en janvier 1993. Il présente l’analyse complète d’un manuscrit de Tolkien contenant de nombreuses formes de mots elfiques. Une phrase en quenya de ce manuscrit fut précédemment étudiée dans l’article « Les Elfes à Koivienéni : une nouvelle phrase en quenya », publié dans le Vinyar Tengwar no 14, p. 5—7 & 12—20 (novembre 1990).

Le traducteur remercie la Tolkien Estate ainsi que Carl Hostetter, Patrick Wynne et Christopher Gilson pour leurs permissions de traduire ce texte en français et de l’inclure sur ce site internet. Les textes sont © The Tolkien Trust 1990, 1993, 2008.

Abréviations spécifiques :

  • { } : forme rejetée par J.R.R. Tolkien
  • OED : The Oxford English Dictionary
  • OM1/2/3 : poème Oilima Markirya, première version (MC, p. 220—221), deuxième version (MC, p. 213—215) et troisième version (MC, p. 221—223)
  • [ ] : les interventions du traducteur dans le texte se font toujours entre crochets. Les interventions entre crochets des auteurs (assez rares) sont indiquées par la mention « N.d.A. ».

Blason

Cet article est dédié à Taum Santoski, qui fut le premier à porter à notre attention le manuscrit de Koivienéni et qui nous aida dans nos premières recherches.

Dans le numéro de novembre 1990 de Vinyar Tengwar, nous présentions une nouvelle phrase quenyarine, découverte parmi des manuscrits de Tolkien dans les archives de l’Université Marquette (cf. « Les Elfes à Koivienéni : une nouvelle phrase en quenya », VT no 14, p. 5—7 & 12—20)1). La phrase, accompagnée de la propre traduction de Tolkien, parle d’Orome et des Eaux de l’Éveil :

Eldar ando kakainen loralyar The elves were long lying asleep at Les elfes étaient depuis longtemps allongés endormis à
Koivienenissen mennai Orome tanna Koivienēni until Orome came thither Koivienēni jusqu’à ce qu’Orome vint là
lende i erenekkoitanie. that he might awake them. pour qu’il pût les éveiller.

(Textes © 1990, 2008 the Tolkien Trust)

Dans cet article, nous allons présenter le reste du matériel linguistique partageant la page avec la phrase de Koivienéni. Cela inclut un certain nombre de formes alternatives au verbe final erenekkoitanie dans la phrase, une deuxième phrase quenyarine concernant les Deux Arbres et d’autres éléments dignes d’intérêt [La photographie du manuscrit original, sujet de cet article, est disponible dans le Vinyar Tengwar Collected, volume 3] (VT 27, p. 8)]. Ayant préalablement discuté de la phrase de Koivienéni de manière approffondie dans le VT no 14, nous ne traiterons ici que de certains de ses points litigieux sur lesquels le reste du contenu du manuscrit nous éclaire

Dater le manuscrit

Un indice quant à la datation de ce manuscrit est la forme de la terminaison allative qui apparaît dans la phrase de Koivienéni. Dans le Seigneur des Anneaux et les écrits plus tardifs, le cas allatif du quenya est marqué par le suffixe -nna, comme dans Endorenna « en Terre du Milieu » (LotR, vol. III, p. 245 ; SdA, p. 1032). L’exemple le plus ancien d’un nom avec cette flexion survient dans l’histoire The Lost Road, achevée en 1937, dans Ar Sauron lende nūmenorenna « Et Sauron vint à-Númenor », une partie du brouillon du fragment eresséen (LRW, p. 56). Dans les poèmes de « Un vice secret », écrits au plus tard en 1931, un cas nominal avec des fonctions très similaires est marqué par le suffixe -nta. À comparer avec Kaivo i sapsant « Comme un corps dans la tombe » avec le plus récent eari lantar kilyanna « les mers tombèrent dans-l’Abîme »2). Dans la phrase de Koivienéni, l’adverbe tanna « là », et peut-être également la conjonction mennai « jusqu’à », sont dérivés avec le suffixe -nna que l’on retrouve par la suite dans la flexion allative. Cela désigne les années 1930 et plus probablement la fin de la décennie comme date la plus ancienne possible pour le manuscrit de Koivienéni.

Un autre indice pour la datation vient du texte au verso. Dans le VT no 14, nous rapportions que ce texte était une partie du brouillon du chapitre « Les Cavaliers du Rohan », mais il est clair à présent qu’il s’agissait d’une erreur. Un examen plus approfondi a montré que le texte est une insertion destinée au chapitre « Le Cavalier Blanc » (chapitre 5 du Livre III du Seigneur des Anneaux). Il ne fut pas mentionné par Christopher Tolkien dans son explication de l’écriture de ce chapitre dans The Treason of Isengard et nous avons eu la permission de le publier comme appendice à cet article, de pair avec une explication de son histoire textuelle. Dans l’avant-propos à la seconde édition du Seigneur des Anneaux, Tolkien déclare : « Je poursuivis et arrivai ainsi à « Lothlórien » et « Le Grand Fleuve » à la fin de 1941. L’année suivante, j’écrivis les premiers brouillons de ce qui est à présent le Livre III ainsi que le début des chapitres 1 et 3 du Livre V ». Dans The Treason of Isengard, Christopher Tolkien mentionne plusieurs faits qui se combinent pour corroborer cette déclaration3). Puisque cette insertion fait référence à une version au brouillon d’une trame qui disparut à l’époque où « Le Cavalier Blanc » fut mis au propre, il semble clair que le texte au verso date du début de 1942. Ceci, couplé avec l’indice de l’allatif -nna, suggère que le recto du manuscrit de Koivienéni fut composé quelque part entre 1937 et 1941. C’est probablement à l’époque de la composition du texte au verso que le matériel linguistique fut barré pour indiquer son absence de rapport avec l’histoire du Seigneur des Anneaux et pas (nécessairement) son rejet conceptuel du canevas linguistique plus général.

Erenekkoitanie et les formes apparentées

Dans la traduction de la phrase de Koivienéni, sous les mots « pour qu’il pût », Tolkien écrivit « ―― à ―― »4). Les tirets indique le cadre du remplacement, qui produit une version alternative de la deuxième partie de la phrase : « … jusqu’à ce qu’Orome vint là pour les éveiller ». Cela doit probablement être associé aux variations de la phrase en elfique sur la droite. La proposition na senekkoita est immédiatement adjacente, le deuxième mot ayant tout d’abord été écrit senekkoitane. Un peu plus à droite, on trouve le début d’une phrase na ekko―― qui a été supprimé, ainsi que les deux propositions parallèles na-renekkoita et na sen·ekkoita. Cette dernière ne diffère de la proposition soulignée qu’en ce qu’elle a le pronom séparé par un trait d’union court, et confirme que la deuxième pourrait être divisée en na sen|ekkoita, soit littéralement « *pour les-éveiller ». Le soulignement peut indiquer qu’il s’agit de la forme qui doit être substituée – mennai Orome tanna lende na senekkoita – pour obtenir le sens de la version alternative de la traduction anglaise. « Les Étymologies » renforcent cette idée en listant la préposition an, anana « pour, à, vers5) » (LRW, p. 374). Dans la proposition « pour les éveiller », la préposition pour est employée pour exprimer la relation entre deux actions, telles que le mouvement, la tendance ou le but, qui est métaphoriquement comme la relation de l’action à la chose. Cette connexion peut encore être observée dans des constructions telles que il vint pour aider ses amis = il vint à l’aide de ses amis.

Un autre groupe de formes sous celles citées ci-dessus montre Tolkien en train d’explorer des variations du même verbe : i esen·ekkoitanie et senekkoituvalya, et entre ces formes la proposition rejetée na sen ekkoituva. Tout ceci nous montre qu’il conserva sur la page six propositions avec deux points communs :

  1. elles dérivent toutes du radical ekkoit- représentant le verbe intransitif *ekkoita- « se réveiller, s’éveiller du sommeil », probablement apparenté au nold. echui(w) « éveil » < *et-kuiwē < ET « en avant, hors » et KUY « prendre vie, s’éveiller » (LRW, p. 366).
  2. Dans chaque forme, l’élément qui précède immédiatement est (e)sen ou (e)ren, apparemment le pronom complément d’objet « les ». De ces six propositions, trois incluent l’élément na et trois en sont dépourvues :

1 2
i erenekkoitanie na senekkoita
i esen·ekkoitaniena-renekkoita
senekkoituvalya na sen·ekkoita

Dans le groupe 1, le radical verbal *ekkoita- possède une flexion additionnelle. Par analogie avec des formes du passé comme ortane « éleva » et du futur comme enquantuva « remplira », nous pouvons déduire la forme *ekkointane et *ekkoituva, avec lesquelles *ekkoitanie et *ekkoituvalya possèdent quelque lien. Dans le groupe 2, l’élément na se combine uniquement avec le pronom + radical présent *ekkoita. Il se peut que le rejet des tentatives de propositions **na senekkoitane et **na sen ekkoituva indique que le quenya (comme l’anglais) ne possède un infinitif datif qu’au présent, ou plus précisément que pour exprimer une idée comme « avoir éveillé » ou « être sur le point d’éveiller » il faut employer autre chose que na + radical seul.

L’emploi du radical verbal du présent sans suffixe en tant qu’infinitif est observé dans les seconde et dernière [troisième] versions de Oilima Markirya, comme dans (OM3, l. 1—2 ; MC p. 221) :

Men kenuva fáne kirya métima hrestallo kíra Who shall see the white ship leave the last shore Qui verra le blanc navire quitter le dernier rivage

Cette construction quenyarine est clairement parallèle à la syntaxe anglaise [et française], tout du moins pour autant que la proposition infinitive métima hrestallo kíra « quitter le dernier rivage » est un prédicat complément d’objet modifiant fáne kirya « un blanc navire » qui est à son tour le complément d’objet direct du verbe principal kenuva « verra ». En anglais, l’usage de l’infinitif sans la préposition to se limite à cette situation syntaxique et dépend également du choix du verbe principal. Aussi disons-nous who shall see a ship leave the shore, mais d’autre part who shall cause a ship to leave the shore6). Il serait donc possible que nous disions en quenya *man tyaruva kirya hrestallo na kíra, avec la préposition na + infinitif exprimant l’action désirée, tout comme dans Orome tanna lende na senekkoita.

Dans la forme na-renekkoita, les éléments de na senekkoita ont été combinés en un seul mot, avec na- comme préfixe plutôt que comme préposition. En réponse à son placement entre deux voyelles à l’intérieur du mot, le s de l’élément pronominal sen « les » est sujet aux changements historiques de voisement et de rhotacisme : s > z > r. Le manuscrit ne donne aucune indication sur la signification syntaxique de cette distinction, mais il y a deux exemples comparables de na- préfixé à un radical infinitif seul dans OM3, l. 23—24 :

Man kenuva lumbor na-hosta Qui verra les nuages se rassembler,
Menel na-kúna ruxal’ ambonnar Les cieux se courber sur les collines qui s’effondrent

Les commentaires et le glossaire fournissent une note sur ces formes : « 23 hosta- “rassembler, collecter, assembler”. Lorsque le radical verbal est employé seul (comme après « voir » ou « entendre ») en tant qu’infinitif, na- est préfixé si le nom est l’objet et non le sujet. Ainsi, na-kúna (l. 24) < kúna- verbe dérivatif < kúna “tordu, courbé” ». Par « le nom », Tolkien doit faire référence respectivement à lumbor « nuages » et Menel « les cieux ». Puisque kirya « navire » est le sujet (implicite) du radical infinitif kíra « quitter » dans kenuva kirya hrestallo kíra « verra un navire quitter le rivage », Tolkien doit vouloir dire ici que lumbor est le complément d’objet (implicite) de na-hosta « se rassembler » et Menel celui de na-kúna « se courber ». Dans la version anglaise, nous pourrions appréhender « les nuages » comme sujet de l’infinitif « se rassembler » et « les cieux » comme sujet de « se courber », mais uniquement avec les verbes rassembler et courber pris avec un sens intransitif qui est en fait une inversion de leur signification transitive fondamentale (comparer le général rassemble son armée ou l’archer bande7) son arc). Une circonlocution véhiculant la connexion de na-hosta et na-kúna avec le sens transitif de ces verbes pourrait être : Qui verra quelqu’un qui rassemble les nuages, quelqu’un qui courbe les cieux. Ces sujets indéfinis exprimés par quelqu’un peuvent être éliminés par l’utilisation de l’infinitif et du participe passé : Qui verra les nuages être rassemblés, les cieux être courbés. Puisque nā- est le radical du verbe « être » en quenya (LRW, p. 374), il semble possible que le préfixe na- dérive d’un usage infinitif de ce verbe plus ou moins comme dans être rassemblés8). Quelle que soit leur origine exacte, les constructions na-hosta et na-kúna et l’infinitif passif anglais partage la caractéristique syntaxique selon laquelle le nom modifié par l’infinitif n’est pas le sujet de l’infinitif dans son sens actif et transitif.

Dans les deux formes na senekkoita et na-renekkoita, le complément d’objet du verbe « éveiller » est incorporé dans le mot comme le pronom sen- ou ren- « les ». Nous voyons que la substitution de ces passages dans la phrase donne Orome tanna lende na senekkoita « Orome vint là pour les éveiller », dans laquelle l’infinitif modifie le verbe lende « vint » et explicite le but de l’action en termes d’une autre action hypothétique dont le nom de la proposition principale, Orome, est le sujet implicite. Par conséquent, si nous substituons la forme avec le préfixe na- plutôt que la préposition na, engendrant Orome tanna lende na-renekkoita, et si la note de Tolkien sur le préfixe na- dans na-hosta et na-kúna est pertinente, alors cela devrait indiquer que Orome n’est pas le sujet de l’infinitif. Le sens pourrait être rendu en anglais par quelque chose comme Orome came thither for them to be awakened « Orome vint là pour qu’ils soient éveillés » ou Orome came thither for their awakening « Orome vint là pour leur éveil ». Notons qu’ici, comme dans le cas de kenuva lumbor na-hosta « verra les nuages se rassembler », l’anglais peut exprimer la même idée que le quenya en utilisant un infinitif actif et le sens intransitif correspondant du verbe : Orome came thither for them to awake « Orome vint là pour qu’ils s’éveillent ». Peut-être est-ce la clé pour interpréter les autres formes de ce verbe répertoriées dans le manuscrit.

La proposition na sen·ekkoita est phonétiquement identique à celle soulignée na senekkoita et ne diffère que par le trait d’union court ou point entre les éléments sen et ekkoita. La proposition immédiatement subséquente i esen·ekkoitanie possède également ce point entre le pronom et l’élément verbal. Ce symbole est une variation dont la longueur est clairement distincte du trait d’union habituel dans na-renekkoita. Les deux symboles ne sont pas en contraste direct l’un avec l’autre, non plus qu’on ne semble les trouver dans le même mot ou la même proposition. Il peut être utile d’examiner rapidement la manière dont ces symboles sont utilisés ailleurs.

Le trait d’union est employé lorsque Tolkien désire indiquer des éléments morphologiques dans un même mot, comme dans sinda-nōrie-llo « gris-pays-depuis » (RGEO, p. 59), donnant une analyse de ce que l’on trouve dans sindanóriello « hors du pays gris » (LotR, vol. I, p. 394 ; SdA, p. 412) dans le texte original. Le trait d’union est aussi occasionnellement utilisé dans des textes non analytiques pour indiquer les principaux composants de noms composés de plusieurs éléments. Ainsi, dans airetári-lírinen (ibidem) le trait d’union montre que le terme est constitué de lírinen « dans le chant » modifié par airetári- « reine sacrée » (dans la réécriture « en prose » du poème, ce premier élément principal est rendu comme étant le génitif du nom composé aire-tārio « de-la-reine-sacrée » ; RGEO, p. 59). Aucun de ces traits d’union ne correspond à quoi que ce soit dans la version en tengwar du poème (RGEO, p. 57). Ainsi donc, le trait d’union est essentiellement un symbole optionnel séparant un composant qui est une partie intégrale du mot et qui lui est lié. En définitive, airetári-lírinen et na-hosta sont des transcriptions conventionnelles de mots qui pourraient également s’écrire *airetárilírinen et *nahosta.

L’usage du point n’est pas totalement différent, comme dans Elenna·nóreo « du Pays de l’Étoile » dans le Serment de Cirion (UT, p. 305 ; CLI, p. 704). La différence est qu’ici les deux composants peuvent demeurer comme des mots séparés, Elenna nóreo « du pays dans la direction de l’étoile », avec essentiellement la même signification. Par contraste, on voit que le premier élément de airetári-lírinen doit prendre la forme fléchie airetário pour pouvoir demeurer seul et conserver la même relation avec lírinen. Le nom Elenna est lui-même la forme allative de elen « étoile », bien qu’elle soit employée seule (LotR, App. A, p. 315 ; SdA, App. A, p. 1106) comme nom équivalent à Elenna·nóre. Un autre exemple de point est le titre Indis i·Kiryamo « La Femme du Marin » (UT, p. 8 ; CLI, p. 378), littéralement « femme le·marin-de ». Il y a ici une connexion étroite de l’article avec son nom qui contraste avec des propositions comme i falmalinnar imbe met « sur les vagues écumantes entre nous » (LotR, vol. I, p. 398 ; SdA, p. 412) ou i or ilye mahalmar ea « qui est au-dessus de tous les trônes » (UT, p. 305 ; CLI, p. 704) où l’article délimite une phrase ou proposition entière. Le point est également employé en noldorin et en sindarin, dans des combinaisons syntaxiquement proches, et dans un brouillon de l’inscription de la Porte de la Moria (Biography, gravure 12 ; TI, p. 182) le point apparaît également pour les points correspondants dans le version en tengwar9).

En général, l’usage du point semble véhiculer une connexion particulièrement étroite entre deux mots, mais pas aussi étroite que celle entre les éléments d’un mot composé, représentée par un trait d’union. Nous pouvons voir cela en comparant la proposition i·Kiryamo avec un mot dans lequel l’article quenyarin est employé comme suffixe. Par exemple dans la Chanson de Fíriel, i-narqelion est traduit par « la Disparition » et fait référence à la fin du monde (LRW, p. 72). Par lui-même, narqelion signifie « automne » (LRW, p. 374) mais le mot composé ne fait pas référence à un automne particulier, ni même à l’Automne comme une généralité. Sachant que le sens littéral de narquelion est « disparition du feu », nous pouvons nous rendre compte à quel point le sens du mot composé i-narqelion et celui de la proposition *i narqelion ont divergé, uniquement parce que i-narquelion est un mot distinct capable, en tant qu’unité, de changements sémantiques. Cela contraste avec i·Kiryamo « du Marin » (bien que référant par allusion à Aldarion) dont la signification dépend toujours du seul nom kiryamo. De manière similaire, alors que l’infinitif de but na senekkoita « pour les éveiller » demeure la combinaison de na « pour, vers » et de la notion verbale, les mots na-hosta et na-kúna ont évolué en une autre idée de passivité, ou renversement du complément d’objet et du sujet, à partir de la combinaison du verbe « être » avec le radical verbal (et comme nous l’avons suggéré cela rend compte de la différence entre na senekkoita « pour les éveiller » et na-renekkoita « *pour qu’ils soient éveillés »). Nous ne pouvons que spéculer sur ce que cela signifie dans le cas du contraste entre le forme non traduite na sen·ekkoita et na senekkoita « pour les éveiller » (ou entre la forme non traduite i esen·ekkoitanie et i erenkkoitanie « pour qu’il pût les éveiller »), mais cela se rapporte à ce qui est impliqué en particulier par l’attachement direct de l’élément pronominal sen- au verbe dans senekkoita.

La combinaison du sujet ou du pronom complément d’objet avec le verbe forme un seul mot, et bien que cela soit inhabituel en anglais10), c’est courant en quenya. Tout le long du corpus, nous trouvons des terminaisons pronominales du sujet avec des verbes : tulielto « ils sont venus » (LT1, p. 114 ; CP, p. 136), antaváro (LRW, p. 63), hiruvalye « vous trouverez » (LotR, vol. I, p. 394 ; SdA, p. 412), utúlien « je suis venu » (LotR, vol. III, p. 245—246 ; SdA, p. 1032), etc. À côté de celles-ci, nous trouvons des pronoms sous la forme de mots séparés, comme dans elye hiruva « même vous trouverez », et il est remarquable que lorsque le pronom est distinct il soit placé devant le verbe (dans la position normale d’un nom sujet). Les pronoms compléments d’objet directs sont souvent des suffixes, qui suivent et se combinent avec les terminaisons sujet : antavaróta « il le donna » (LRW, p. 72), laituvalmet « nous les louerons » (LotR, vol. III, p. 231 ; SdA, p. 1016 ; L, p. 308), utúvienyes « je l’ai trouvé » (LotR, vol. III, p. 250 ; SdA p. 1036). Mais en parallèle de senekkoita et erenekkoitanie, il y a également le préfixe pronominal complément d’objet tye-meláne « je t’aime » et inye tye-melá « moi aussi, je t’aime » (LRW, p. 61), avec le préfixe tye- employé, que le sujet soit un suffixe ou un mot séparé. Et avec inye tye-melá, nous pouvons comparer la construction en « arctique » an ni véla tye « jusqu’à ce que je te vois », où ce même élément pronominal est le mot indépendant tye « te » placé après le verbe (dans la position normale d’un complément d’objet). Enfin, notons l’impératif laita te « louons les » avec un pronom complément d’objet à la même place, sans sujet explicite. Il y a un riche assortiment de formes pronominales et d’arrangements que ces exemples ne font que suggérer, mais ils servent à illustrer le fait qu’un ordre et une hiérarchie sous-tendent le système. Divers critères de contexte syntaxique et de connotation sémantique déterminent probablement les choix précis de forme et de construction, et le problème nécessite une étude plus poussée. Pour ce qui nous intéresse, nous généraliserons simplement le fait qu’il y a divers pronoms sujets et compléments d’objet indépendants qui peuvent prendre la place des noms en accord avec le verbe, et comme alternative à cela il existe des pronoms affixés, qui tendent à être placés à l’extrémité opposée de la forme verbale par rapport à la position du pronom indépendant équivalent.

Placé entre la préposition na et le verbe ekkoita, le pronom indépendant sen serait en position de complément d’objet en accord avec le premier (*na sen « vers eux ») mais en position normale de sujet en accord avec le verbe (*sen ekkoita « ils s’éveillent »). Dans la construction tripartite na sen·ekkoita, le point montre que la dernière connexion est la plus étroite, et implicitement que la proposition entière sen ekkoita est l’objet de la préposition na. En effet, na sen·ekkoita pourrait très bien signifier « *pour qu’ils s’éveillent ». Notons que les trois constructions en na pourraient ainsi couvrir les trois significations possibles d’un infinitif, étant donné le sujet Orome dans la proposition principale et l’élément pronominal faisant référence au nom Eldar :

na senekkoita « pour les éveiller » = « pour que Orome éveille les Elfes »
na-renekkoita « *pour qu’ils soient éveillés » = « pour que quelqu’un éveille les Elfes »
na sen·ekkoita « *pour qu’ils s’éveillent » = « pour que les Elfes s’éveillent (eux-mêmes) »

Le même raisonnement suggère que i esen·ekkoitanie signifie « *pour qu’ils puissent s’éveiller », par opposition avec i erenekkoitanie « pour qu’il puisse les éveiller ». Mais il y a ici une différence entre le préfixe objet eren- et le pronom indépendant esen. Ce pourrait être dû historiquement à une différence d’accent correspondante. Tolkien décrit brièvement (RGEO, p. 60—61) les accents « employés dans la prononciation normale du quenya. L’accent principal d’intonation était à l’origine sur la première syllabe de tous les mots, mais dans les mots de 3 syllabes ou plus il fut déplacé plus en avant » sur la pénultième syllabe si elle était longue, ou sur l’antépénultième si la pénultième était brève. « La syllabe initiale conservait généralement un certain degré d’accentuation. Quoique d’intonation moins importante, il était souvent de même force que l’accent principal dans les mots longs, en particulier les mots composés avérés : comme dans óromárdi, fálmalínnar, etc. » Ici, de même que dans la scansion du poème Namárië (p. 58), Tolkien emploie l’accent aigu pour marquer les accents majeurs et l’accent grave pour marquer les accents mineurs. Son analyse de lísse-mìruvṓrevà et aíre-tā́ri-lī́rinèn montre que la première syllabe d’un mot qui en compte sept reçoit un accent majeur et que la troisième syllabe reçoit un accent majeur ou mineur selon sa longueur. Ce modèle pourrait probablement s’appliquer à érenékkoitániè de même avec ésen·ékkoitániè. La différence est que si le dernier est prononcé comme deux mots séparés plutôt que comme un mot composé, alors l’accent initial sur ésen sera l’accent principal, d’intonation plus importante du premier mot, identique en force et en ton avec l’accent sur -tá-, l’accent principal du second mot. D’autre part, dans le mot unique érenékkoitániè, l’accent sur la première syllabe aura une intonation moins forte.

Il se pourrait que cette intensité plus importante du ton dans la première syllabe de esen en tant que mot indépendant ait prévenu ou retardé le changement de la consonne intervocalique s > z > r. La différence entre eren- et esen pourrait avoir été renforcée par un parallèle perçu avec la différence entre na-ren- et na sen, où la motivation phonétique était plus forte. Un soutien à cette théorie selon laquelle l’accent exerça une influence sur ce changement phonétique pourrait venir des formes présentes plus bas sur la page, tout d’abord écrites línase et linuváse (concernant la voyelle longue dans le suffixe du futur lorsqu’il est suivi par une syllabe commençant par une seule consonne, voir E man antaváro ? « Que me donnera-t-il en fait ? » ; LRW, p. 63). Tolkien a ajouté un trait sur le s dans la première de ces deux formes, et il semble que son intention pourrait très bien avoir été de changer l’orthographe en línare, tandis que linuváse serait resté en l’état. Là encore, le s résiste au processus normal de voisement et de rhotacisme intervocaliques lorsqu’il suit immédiatement l’accent principal de plus forte intonation dans le mot quenyarin11).

Dans notre précédente discussion de la phrase de Koivienéni, nous avions laissé en suspens la question de savoir si l’adjectif loralyar « endormis » contenait ou non un suffixe fonctionnel. Il semble claire que cet adjectif est apparenté au nom lóre « assoupissement », à l’adjectif lorna « endormi » (LRW, p. 370) et au verbe lor- « s’assoupir » (LT1, p. 259 ; CP, p. 660 ; PE 12, p. 56) et que loralyar est le pluriel de *loralya. Nous avions noté la similarité de forme avec pinilya « petit » (MC, p. 220), qui est probablement apparenté à son tour à pínea « petit » [PE 12, p. 73]. Cela pointe vers le suffixe -lya à la fois dans lora-lya-r et pini-lya, mais ne suggère pas une signification ou une fonction communes. À cet égard, la forme senekkoituvalya pourrait se montrer instructive, puisqu’elle semble dériver du radical du futur *ekkoituva- « s’éveillera » avec l’ajout de ce même suffixe -lya. Le fait que ce même suffixe puisse servir pour dériver de simples adjectifs ou une sorte de substantif verbal suggère que ce dernier soit un participe ou une forme adjectivale régulière du verbe.

Puisque l’idée de la base lor- est fondamentalement intransitive, le suffixe -lya possède probablement un sens actif. Il possède ainsi une ressemblance significative avec les terminaisons des participes présents dans húro ulmula « la tempête qui gronde [lit. grondante] » (OM2, l. 20), ear falastala « la mer qui déferle [lit. déferlante] » (OM3, l. 10), winga hlápula « l’écume qui s’envole [lit. s’envolant] » (l. 11), rámar sisílar « les ailes qui brillent [lit. brillantes] » (l. 12), etc. *ekkoitala serait probablement « s’éveillant ». Le sens du participe futur actif *ekkoituvalya pourrait ainsi être « qui va/allant s’éveiller » ou « (étant) près de s’éveiller », et avec le préfixe pronominal senekkoituvalya = « *(étant) près de les éveiller ». Substitué dans la proposition, ce participe pourrait fonctionner comme un modificateur du nom Orome. Le participe décrit une action du nom qu’il modifie, et le temps du participe indique le temps de cette action, relativement au temps du verbe principal. Dans Oilima Markirya, le présent du participe dans ear falastala fait référence à « la mer qui défèrle » en même temps que le futur de la question principale Man tiruva fána kirya « Qui verra un blanc navire ». senekkoitunalya ferait probablement référence à « les éveillant/de les éveiller » après le passé de lende « vint ». Ainsi, mennai Orome tanna lende senekkoituvalya = « *jusqu’à ce que Orome vint là avant de les éveiller ».

Dakar no Giliar

La proposition dakar no giliar au sommet de la page possède une ressemblance remarquable avec le nom Dagor-nui-Ngiliath, Dagor nuin Giliath « Bataille-sous(-les)-Étoiles » (LRW, p. 249, 378). Cependant, nous ne savons pas clairement à quelle langue elfique la proposition dakar no giliar appartient. Giliar, s’il signifie effectivement « *étoiles », pourrait dériver du quendien primitif *gilya « étoile », d’où le nold. gîl, pl. giliath (LRW, p. 358). Le radical gilia- de giliar est identique à celui de la forme plurielle collective noldorine, mais la consonne finale est celle du pluriel du quenya, e.g. Eldar, Valar, etc. Le q. no « sous » et le nold. no « sous » sont tous deux listés dans le chapitre des « Étymologies » (LRW, p. 378). Lorsque le second est combiné avec un article, il prend la forme nui, celle qui apparaît dans le nom de la bataille.

Les formes dakar (et celle rejetée dakaro) ressemblent à certains noms agentifs d’origines diverses. Considérons *kwentro « narrateur » : q. qentaro, nold. pethron, dor. cwindor (LRW, p. 366) ou *tamrō « pivert (= cogneur, frappeur) » : q. tambaro, nold. tafr (= tavr), tavor (LRW, p. 390). Certains agentifs sont ambigus quant à savoir si le r fait partie de la base ou de la terminaison, comme *ábārō̆ « celui qui refuse » : q. Avar (ou Avaro), nold. Afar (v. nold. abóro) à partir de la base AB-, ABAR- « refuser, nier » (LRW, p. 347). Il y a donc probablement une dernière association entre ces formes et des noms avec un suffixe vocalique uniquement, comme *tanō : q. tano « artisan, forgeron » à partir de la base TAN- « fabriquer, façonner » (LRW, p. 390). Sous la base NDAK- « tuer » (LRW, p. 375 ; VT 45, p. 37), nous disposons de cette dernière forme dans *ndākō « guerrier, soldat » : v. nold. ndōko, nold. daug mais nous avons également la formation en -ro avec une fonction différente : v. nold. ndakro « massacre, bataille », nold. dagr, dagor « bataille ». Le nom fait ici référence à l’action ou l’activité plutôt qu’à l’acteur. Mais puisque l’idée basique du verbe est « causer la mort », il y a une notion similaire d’agenciation à la fois dans ndōko et ndakro : un guerrier cause la mort et ainsi provoque une bataille. Nous pouvons comparer dag(o)r au nold. glambr, glamr, glamor « écho » (LRW, p. 358 ; VT 45, p. 15), où l’action est identique à l’agent puisque qu’il s’agit de sa propre réplique. Notons également comment la forme primitive álākō « ruée, vol impétueux, vent violent » (LRW, p. 348) fait référence à l’action en tant que phénomène naturel12).

L’entrée pour NDAK- « tuer » ne donne que les dérivations du v. nold. et du nold. Il y a probablement une relation avec le second élément des noms quenyarins Rómendacil « Vainqueur de l’Est » (LotR, App. A, p. 324 ; SdA, App. A, p. 1116), Hyarmendacil « Vainqueur du Sud » (LotR, App. A, p. 325 ; SdA, App. A, p. 1117), mais nous ne pouvons pas exclure la possibilité qu’il s’agisse d’emprunts quenyarins au sindarin. En tous cas, dakar no giliar n’est certainement pas du quenya, puisque deux des trois mots commencent par des occlusives voisées. Peut-être que dakar est une forme chronologiquement intermédiaire entre le v. nold. ndakro et le nold. (exilien) dagr, dagor. Dans ce cas, il représente une étape après que la nasale ait été perdue dans l’agglomérat initial nd mais avant le voisement de k > g entre des voyelles et d’autres sons voisés. Si dakar dérive directement de la forme ndakro, il postdate la perte des voyelles finales en v. nold. et le ar semble dériver de la prononciation vocalique du r final dans la forme *dakr̥ résultante. Cela est problématique, car les paires de formes noldorines telles que tafr, tavor ; glambr/glamr, glamor ; dagr, dagor semblent suggérer au sein du noldorin un développement distinct du r final vocalique > or subséquent au changement de k > g (voir également le nold. magl, magol < *makla, d’où également le q. macil « épée » ; LRW, p. 371). Mais ces changements distincts ne rentrent pas forcément en conflit. La forme dakar pourrait représenter une formation à plus ou moins court terme dans la langue, manifestant peut-être une influence des formes du quenyarines en -ar13). Elle coexista probablement avec des forme apparentées commençant par *dakro- (voir le nold. dagro, dagrado « se battre, faire la guerre »), à partir desquelles *dakr > nold. dagr pourrait avoir été restauré par analogie à un moment ultérieur quelconque.

La première apparition d’un nom elfique pour la Bataille-sous-les-Étoiles se trouve dans « Les Premières Annales de Valinor » (écrites vers 1930 ou plus tard), où la forme est Dagor-os-Giliath (voir les remarques de Christopher Tolkien sur l’Année Valienne 2996 ; SM, p. 280 ; FdTM, p. 304). Dagor-nui-Ngiliath n’apparaît pas avant la Quenta Silmarillion de 1937. Sur le manuscrit, à la suite de la forme Dakar avec une majuscule, ce qui semble être un o a été biffé. Peut-être que Tolkien commença à écrire une forme du nom de la bataille comparable à Dagor-os-Giliath.

Les variantes de Yavanna

Au-dessus et à droite de la phrase de Koivienéni se trouve un groupe de noms, des variantes de Yavanna en quenya et en sindarin. Toutes ces formes sont uniques à ce manuscrit, bien que certaines ne diffèrent que très peu des formes apparaissant ailleurs :

{gy} {ga} Gavan Gavan Yavann{a}e
Gavennil
Ivan Hyavanne
  • Yavanne. – L’indication la plus récente de la dérivation de Yavanna se trouve dans « Les Étymologies », qui établissent que le nom signifie « Donneuse de fruit » et vient des bases YAB « fruit » et ANA1 « à, vers » (d’où également anta- « donner » et anna « don »)14). Tolkien écrivit tout d’abord la forme Yavanna sur le manuscrit, puis la corrigea en Yavanne. Le suffixe -e est commun dans les noms féminins quenyarins formés à partir de mots avec un -a final, e.g. ancalima « excessivement brillant » (L, p. 278) > Tar-Ancalimë, première Souveraine régnante de Númenor (LotR, App. A, p. 315 ; SdA, App. A, p. 1107). La terminaison de Yavanne ressemble également à celle de ravennë « lionne », féminin de rau « lion », pl. rávi (LT1, p. 260 ; CP p. 661), listé dans le Qenya Lexicon (ci-après QL ; cf. PE 12, p. 29—112) comme dérivés de la base RAVA [PE 12, p. 79]. La terminaison -nnë pourrait être apparentée à la base plus tardive INI « femme » dans « Les Étymologies ».
  • Ivan. – « Les Étymologies » donnent la forme noldorine de Yavanna comme étant Ivann, ce qui est très proche de Ivan sur le manuscrit. Dans l’appendice E du SdA, Tolkien écrivit que « À la fin des mots de plus d’une syllabe [les consonnes longues ou doubles] étaient généralement raccourcies : comme dans [le sindarin] Rohan à partir de Rochann (archaïque Rochand). » (LotR, App. E, p. 393 ; SdA, App. E, p. 1203). Cette réduction des consonnes longues à la fin des mots dissyllabiques survient également dans les formes noldorines des « Étymologies », par exemple s.v. BES « épouser » se trouve le nold. ex. benn « homme » dans le mot composé hervenn « époux », avec la forme réduite herven également listée. Ainsi, Ivan sur le manuscrit est probablement une forme réduite du nold. Ivann.
  • Gavan & Gavennil. – Si Gavan et Yavanne sont parents, leur proto-forme devait posséder un *gy- initial, car dans « Les Étymologies » c’est le seul groupe consonantique initial primitif qui donne g- en noldorin et y- en quenya, e.g. *gyernā « ancien, usé, décrépit (au sujet de choses) » > nold. gern, q. yerna. Le gy écrit à gauche de Gavan pourrait soutenir cette hypothèse, bien qu’il fut biffé par la suite ; ga a aussi été écrit à gauche de Gavan mais fut également biffé. Gavan (et Gavennil) pourraient dériver de la base *GYAB, une variante noldorine de YAB « fruit ». La préfixation d’un G initial à une base était une variation caractéristique du noldorin, bien que tous les exemples de cette variation dans « Les Étymologies » impliquent des bases commençant par L, par exemple LAM > GLAM, LING > GLING.

Gavennil dérive de Gavan par ajout du suffixe féminin -il. En noldorin, l’ajout d’un suffixe contenant un i pourrait provoquer une antériorisation de la voyelle dans la syllabe directement précédente, un processus connu en tant que « inflexion en i ». Ainsi, le nold. gwath « ombre » devient gweth dans Thuringwethil « Femme de l’Ombre Secrète », le changement de la voyelle étant causé par le i du suffixe -il. De manière similaire, le deuxième a de Gavan devient e dans Gavennil du fait de l’ajout de -il.

Tout comme Ivan est une forme réduite de Ivann, le nn double de Gavennil montre que Gavan est la forme réduite de *Gavann, avec le consonne double retenue en position non finale.

  • Hyavannel. – Le hy- initial de Hyavanne est curieux. Selon « Les Étymologies », le q. hy- pourrait s’être développé à partir de trois sources possibles :
*khy- comme dans hyelle « verre » < *khyelesē
*sky- comme dans hyapat « chaussure » < *skyapat-
*sy- comme dans hyando « couperet, fendoir » < *syadnō15)

Ces trois groupes consonantaux primitifs *khy-, *sky-, *sy- donnent uniformément h- en noldorin et les formes noldorines des mots dans la liste ci-dessus sont hele, habad et †hâð. Ainsi, il est évident que l’élément initial de Hyavanne ne peut pas avoir été formé à partir de ces bases proposées comme sources des autres variantes : YAB (pour Yavanne et Ivan) ou *GYAB (pour Gavan et Gavennil). Il doit plutôt dériver d’une autre variante de YAB, propre au quenya – plutôt *KHYAB, *SKYAB ou *SYAB. Il n’existe aucun élément concret permettant de recommander *KHYAB ou *SKYAB comme variantes de YAB. Cependant, dans « Les Étymologies », il existe de nombreux exemples de bases qui forment des variantes en préfixant un S, e.g. NAS « pointe, extrémité pointue » > SNAS, PHAL [et PHÁLAS ; VT 46, p. 15] « écume » > SPAL [et SPÁLAS ; VT 46, p. 15]. La variation YAB > *SYAB (qui deviendrait *hyav- en quenya) est donc également possible, bien qu’il doit être noté qu’il n’y a pas de S préfixé à un Y dans « Les Étymologies ».

La phrase des Deux Arbres

En bas et à gauche de la page se trouve une autre phrase quenyarine. Contrairement à la phrase de Koivienéni, cette seconde phrase ne dispose pas de traduction et a été abondamment corrigée (en particulier dans sa première partie) du fait d’une hésitation de Tolkien entre différents mots et significations d’expression. Le texte, incluant les formes rejetées, est comme suit :

em {?}{?}
Valar {im}pannen {atta alda}
{ald att} {aldatta} {en alkorin} kon-alkorin
aldaru mi {kon-alkorin}
{korme}
sekormen
ko
{se}kormenesse
ar sealálan táro ar {sisilkalan} sīlankālan
ve
ve laure {?} {sil} {?} misil{ya}.
  • Valar empannen. – La phrase commence par ce qui doit être un sujet et un verbe : Valar empannen, avec le nom pluriel Valar « les Dieux » et une forme verbale probablement issue de panya- « fixer, mettre (en particulier en référence au bois) » (LRW, p. 380) avec le préfixe em- ajouté. « Les Étymologies » listent de nombreux autres verbes quenyarins dans lesquels le radical du présent est formé avec le suffixe -ya, e.g. PHAR « atteindre, aller entièrement, suffire » > farya- « suffire » et WAN « partir, s’en aller » > vanya- « aller, partir, disparaître ». Les formes au passé de certains de ces verbes sont également données et elles sont généralement conçues en supprimant -ya au profit de -ne ; ainsi farya- > passé farne et vanya- > passé vanne16). Il est donc raisonnable de supposer que panya- pourrait posséder la forme du passé *panne « fixa, mit ».
    Le sujet d’empannen est le nom pluriel Valar. Nous avons donc apparemment le verbe pluriel em-panne-n avec -n comme marque du pluriel. Le suffixe -n est également ici employé dans les verbes sealálan et sisilkalan supposés être au pluriel. Un exemple parallèle dans la phrase de Koivienéni est kakainen « étaient allongés ». Il s’agit très certainement du passé *kakaine « était allongé » issu de la base KAY « coucher » (LRW, p. 363), avec le pluriel kakainen17). La marque du pluriel -r est bien plus commune dans les verbes quenyarins, tout du moins au vu des formes publiées jusqu’à présent. Pour citer un texte relativement contemporain, les fragments eresséens d’Alboin dans « The Lost Road » (écrit c. 1937) contiennent les verbes pluriels lantier « ils ont chuté » et ullier « déversèrent », tous deux en -r. Les seuls autres exemples de verbes pluriels avec un -n final apparaissent dans les poèmes de 1931 d’« Un vice secret », bien que dans chaque exemple le pluriel -n soit précédé d’un autre suffixe (marquant peut-être la voix moyenne ou celle réflexive) : ninqané-ro-n (MC, p. 220), alkantamé-re-n, kautá-ro-n (p. 216). Aucun verbe avec un pluriel en -r n’apparaît dans le manuscrit de Koivienéni, mais ça n’indique pas nécessairement que Tolkien songeait à replacer -r par -n en tant que suffixe pluriel verbal normal. Cette situation est comparable à celle dans les poèmes d’« Un vice secret » de 1931 dans lesquels les noms pluriels en -r sont totalement absents, bien qu’une étude des noms dans les textes contemporains montre clairement que -r existait déjà à cette époque en tant que terminaison plurielle nominale. La terminaison plurielle -n pourrait servir à une autre fonction grammaticale que -r dans ces verbes, Tolkien tentant de définir la distinction18).
    Le préfixe em- remplace im- tel qu’écrit précédemment : impannen » empannen. Les mots en et mi que l’on retrouve plus loin dans la phrase font écho à ces deux formes. Notons que le préfixe qui fut retenu ressemble au mot qui a été supprimé et vice versa. La préposition mi « dans, à l’intérieur » apparaît dans « Les Étymologies », et mi kon-alkorin pourrait être la proposition prépositionnelle « *dans le kon-alkorin ». La préposition na « à, vers » possède la forme inversée an (LRW, p. 374) et dans le poème Namárië se trouvent la préposition nu « sous, dessous » et le préfixe un- « sous- » dans un-túpa « sous-couvrir, recouvrir »19). Ainsi, le préfixe im- pourrait être une inversion de mi « dans, à l’intérieur » et le verbe *impanya- pourrait signifier « mettre à l’intérieur », comparable en cela aux verbes français insérer, implanter, inclure, etc. Peut-être que Valar impannen devait signifier « *les Dieux plantèrent » puisque, comme nous pouvons le constater, l’objet du verbe est « les Deux Arbres ».
    La forme em- ressemble de près à im-, en partie parce que sa consonne nasale (quelle que soit son origine) a été assimilée au p labial. Historiquement, nous nous attendrions plutôt au développement en + pan- > en-pan- > empan- pour s’autoriser une connexion possible entre em- et en. Cela semble être une préposition dans la proposition rejetée en alkorin, de structure semblable à mi kon-alkorin. Peut-être qu’ils sont issus de la base ÉNED « centre »20) – ainsi em-, en = « *au centre de, au milieu »21). La proposition en alkorin pourrait signifier « au centre de l’alkorin ». Le changement du préfixe verbal ne change probablement pas la signification de la proposition : Valar empannen « *les Dieux placèrent dans [le centre] » ou « *les Dieux plantèrent dans ».
  • Atta alda, aldatta & aldaru. – Puisque panya- « fixer, mettre » est transitif, empannen devrait posséder un complément objet direct. Il nous est fourni par la proposition suivante atta alda « *les Deux Arbres », ainsi donc Valar empannen atta alda = « *les Dieux plantèrent les Deux Arbres à l’intérieur ». Cela rejoint la remarque selon laquelle panya- était employé « en particulier en référence au bois ». Dans atta alda le premier mot atta est « deux » et alda « arbres » est au singulier. C’est également le cas dans le mot composé Otselen « Sept Étoiles », le nom de la constellation de la Grande Ourse22) (LRW, p. 379) dans lequel otso « sept » est suivi du singulier elen « étoile ».
    Atta alda fut rejeté au profit de aldatta23). Ce pourrait être une flexion duelle d’alda, avec -tta comme variante du duel -t qui apparaît dans des formes plus tardives comme ciriat « 2 navires » (L, p. 427). Cependant, nous ne disposons d’aucun autre exemple qui permettrait de corroborer le duel -tta et il est plus probable qu’aldatta soit un mot composé dans lequel atta « deux » agisse comme un nom avec alda préfixé comme modificateur génitif pluriel : ald(a) « des arbres » + atta « deux, une paire » = « deux arbres, une paire d’arbres »24). Il s’agit de la même manière avec laquelle les propositions contenant des nombres sont traitées en adunaïque, langue conçue en 1946 par Tolkien et censée avoir été influencée par l’elfique. En adunaïque, les numéraux cardinaux étaient des noms (excepté « un ») et le nom étant quantifié était placé en position de génitif avant le nombre ; ainsi hazid (ou hazad) « sept » apparaît dans gimlī hazid « 7 des étoiles » et balīk hazad « sept (des) navires » (SD, p. 247 & 428).
    Aldatta fut à son tour rejeté au profit de aldaru, la forme retenue. La terminaison -ru peut être analysée comme le pluriel -r suivi de la marque du duel -u (cette dernière se retrouvant dans Aldúya « Jour des Deux Arbres », LotR, App. D, p. 388 ; SdA, App. DVF, p. 1196). Cette combinaison de marques du pluriel et du duel survient également dans talwi « les pieds », donné dans le QL comme duel de tala (LT2, p. 347 ; CP, p. 693 ; PE 12, p. 88) dans lequel la terminaison -wi est probablement constituée du duel -u suivi du pluriel -i25).
  • En alkorin & mi kon-alkorin. – Jusqu’à présent, la proposition Valar empannen aldaru « *les Dieux plantèrent les deux arbres » semble mener à une déclaration sur le lieu de plantation des Deux Arbres et c’est probablement le sens de la proposition rejetée en alkorin et de celle qui lui a été substituée mi kon-alkorin. Dans une note datée du 20 novembre 1937, Tolkien mentionne la forme alkorin = ilkorin, ce dernier apparaissant ailleurs sous la forme plurielle Ilkorindi, les Elfes « qui ne sont pas de Kôr » (LRW, p. 200). Étymologiquement, ces termes sont constitués du préfixe négatif al-/il- (< LA « non, ne pas ») et d’une forme adjectivale *korin « de Kôr ». La forme alkorin dans la note mentionnée ci-dessus fut supprimée, et puisque « *dans un Elfe qui n’est pas de Kôr » ne peut avoir été le sens de mi kon-alkorin et en alkorin, nous devons réfléchir à une autre interprétation de alkorin dans ces propositions.
    Une théorie alternative est que alkorin contient korin « enceinte circulaire », donné dans « Les Étymologies » comme dérivé de KOR « rond », d’où également de nombreux autres mots faisant référence à des choses rondes : Kôr « colline ronde sur laquelle Túna (Tûn) fut construite », koron « globe, boule » et koromindo « coupole, dôme ». Le QL définit korin comme « un enclos circulaire, en particulier au sommet d’une colline » (LT1, p. 257 ; CP, p. 658 ; PE 12, p. 48) et cette référence au sommet d’une colline rappelle Corollairë, « le Tertre Vert » sur lequel il est dit que les Deux Arbres s’élevèrent dans le Silmarillion (Silm., p. 38 ; Silm.VF, p. 30). L’élément initial al- dans alkorin pourrait dériver de la base GALA « prospérer », qui prend la forme ’al en quenya, engendrant un certain nombre de mots avec le sens de « béni » : alya « prospère, riche, abondant, béni », almárea « béni », etc. (LRW, p. 357). Dans ce cas, nous pourrions rendre ’al-korin par « *clos béni » [v.o. blessed garth]26) (garth est un mot archaïque pour un jardin clos [ou plus simplement un clos] et est peut-être l’équivalent anglais le plus proche de korin). GALA était également la source du nold. galo- « croître, pousser » et il serait censément « peut-être apparenté » à l’autre base GÁLAD « arbre »27), une autre connotation appropriée au contexte de cette phrase. Le premier élément de alkorin pourrait également être alka « rai de lumière » ou alkar « éclat » (tous deux issus de AKLA-R) avec *alka-korin ou *alkar-korin simplifiés en alkorin « *clos radieux »28).
    Le premier élément de kon-alkorin est obscur. Il ressemble d’assez près à la base KHŌN-N- « cœur (physique) », d’où le q. hōn « cœur » (LRW, p. 364). Certaines bases dans « Les Étymologies » qui commencent par une occlusive sourde (P, T, K) possèdent une forme apparentée commençant par les spirantes équivalentes (PH, TH, KH qui représentent f, θ et χ)29). Tolkien établit plusieurs références croisées de telles paires, notamment SPÁLAS et PHÁLAS signifiant toutes deux « écume » ; TIN « chatoyer, émettre de faibles rayons (argentés et pâles) » et THIN « *gris pâle » ; et KAY « (se) coucher » et KHAW « se reposer, être couché à son aise ». Il est possible, donc, que KHŌ-N- « cœur (physique) » possédait l’équivalent *KO-N-, engendrant le q. *kon dans kon-alkorin. Le q. hōn « cœur » est employé métaphoriquement comme le « centre » dans hon-maren « le centre de la maison » (LRW, p. 63) qui pourrait indiquer le sens de kon : kon-alkorin = « *au centre du clos béni ». Ceci étant bien entendu hautement conjectural, mais aucune explication plus probante ne s’est pour l’instant présentée.
  • Korme. – L’ordre dans lequel les formes furent écrites dans cette partie de la phrase n’est pas totalement clair, mais apparemment en alkorin fut écrit en premier, puis biffé avec mi kon-alkorin écrit dessous. Kon-alkorin fut à son tour rejeté, avec korme écrit pour le remplacer, i.e. pour donner la proposition mi korme. Aucun nom semblable à korme n’apparaît dans le corpus publié, mais son utilisation dans la phrase suggère qu’il a la même signification qu’alkorin « *clos béni » et il semble dériver de la même base KOR « rond » que korin « enclos circulaire ». KOR est probablement également la source de la forme plus tardive corma « anneau »30), ou de coron « tertre » dans Corollairë « Le Tertre Vert », également nommé Coron Oiolairë « *Le Tertre de l’Été-permanent », sur lequel les Arbres poussèrent (Silm., p. 357 ; Silm.VF, p. 318]). Le suffixe -me est commun dans les noms décrivant des choses abstraites ou intangibles – melme « amour », qalme « mort », yulme « température à laquelle une substance est chauffé au rouge », etc. – bien que certains noms en -me désignent également des choses concrètes, e.g. telme « capuchon » et palme « surface » (tous issus des « Étymologies »). Ainsi, korme pourrait signifier « *enclos circulaire, clos » ou peut-être « *tertre ». Quelle que soit sa signification, korme fut finalement rejeté et à nouveau remplacé par kon-alkorin.
  • Sekormen & kokormenesse. – Sous korme sont écrites les formes assez similaires sekormen et kokormenesse, toutes deux partageant l’élément *kormen qui ressemble étroitement à korme. Comme pour alkorin et korme, *kormen est probablement un dérivé de KOR « rond ». L’élément final men pourrait être men « lieu, endroit » (LRW, p. 372)31), avec *kor-men signifiant littéralement « *un endroit (ar)rond(i) », ce qui pourrait faire référence soit à un enclos circulaire ou à un tertre (le contexte permettant les deux interprétations). Kokormenesse pourrait être la flexion locative de ce nom : « *dans un clos/sur un tertre ». Le préfixe ko- suggère la forme fréquentative *kokormen, peut-être formée par analogie avec la forme verbale fifíru- « disparaître au loin lentement » < fir- « mourir, disparaître » (MC, p. 223). Le sens peut être intensif, « *enclos parfaitement rond » ou « *grand tertre ».
    Dans sekormen, l’élément initial se- pourrait être un préfixe locatif équivalent au suffixe locatif -sse dans kokormenesse. On trouve une situation comparable avec le cas allatif. Bien qu’il soit habituellement exprimé par le suffixe -nna, il existe un exemple dans lequel l’allatif est véhiculé par le préfixe na-. Il apparaît sur une feuille de papier donnant la version originale des fragments eresséens d’Alboin tels qu’ils apparaissent dans l’histoire « The Lost Road », accompagnés d’une traduction en vieil anglais (SD, p. 317). Sur cette feuille, nahamna est traduit par to hyþe « au ciel », apparemment na- « à/au » + *hamna « ciel ». Na- peut être une forme courte du préfixe ana- « à, vers » donné dans « Les Étymologies » (LRW, p. 374) ou l’usage comme préfixe de la préposition na « à, vers » listée avec ana-. *hamna « *ciel » n’apparaît nulle part ailleurs mais pourrait dériver de KHAM « s’asseoir » (LRW, p. 363) et signifier littéralement « le lieu du siège ».
    Si se- dans sekormen est bel et bien un préfixe locatif équivalent à -sse, il est curieux que kokormenesse fut d’abord écrit sekormenesse. Il semble inhabituel qu’une forme puisse avoir simultanément des marques du locatif préfixée et suffixée ; tout du moins aucun autre exemple clair de cela n’a été encore publié. Nous avons discuté du préfixe sen- « les, eux » dans na senekkoita « pour les éveiller » et se- dans sekormenesse pourrait bien être une autre forme du même pronom. La préfixation au nom suggère une forme possessive, ainsi sekormenesse pourrait signifier « *sur leur tertre ». Dans cette optique, sekormen pourrait également posséder un préfixe possessif plutôt que locatif et signifier « *leur tertre » plutôt que « *sur un tertre ». Le placement de sekormen sur la page rend possible le fait qu’il puisse avoir été complément d’objet de la préposition mi – soit mi sekormen « *sur leur tertre ».
    Il est remarquable que mi kon-alkorin, (mi) sekormen et kokormenesse aient tous été conservés, même s’ils semblent signifier la même chose. Il paraît évident que Tolkien était indécis sur la forme finale de cette partie de la phrase. En résumé, la première partie de la phrase Valar empannen aldaru mi kon-alkorin [ou (mi) sekormen ou kokormenesse, N.d.A.] semble signifier « *Les Dieux plantèrent les Deux Arbres dans un clos central béni » (ou « sur le tertre »).
  • Ar sealálan. – La ligne suivante commence avec la conjonction ar « et » introduisant une nouvelle proposition. Le mot suivant, sealálan (peut-être destiné à se décomposer en deux mots se alálan), contient l’élément dupliqué alála- suggérant un verbe fréquentatif, peut-être « croître/pousser continuellement » à partir de GALA « prospérer (bien se porter, être en bonne santé – être heureux) » donnée dans « Les Étymologies », d’où également le nold. galo- « croître, pousser » et galas « croissance, plante ». Dans une lettre de 1972, Tolkien donne cette base comme étant GAL « croître, pousser » (intransitif), d’où alda « arbre » (L, p. 426)32). Le -n final pourrait être le même que celui observé dans empannen et akainen, soit *alálan = « ils croissent ». Bien que le verbe suivant empannen « ils plantèrent » est au passé, *alálan semble être au présent, ainsi la nouvelle proposition décrit le résultat présent d’une action passée – « *les Dieux plantèrent les Deux Arbres […] et [à présent] ils sont en train de croître/pousser ». Il existe de nombreux exemples de formes quenyarines du présent traduites au passé, e.g. antar « ils donnèrent » dans la Chanson de Fíriel < anta- « présenter, donner » (LRW, p. 72, 348), suggérant que le quenya fait parfois usage d’une présent historique. Ainsi la traduction « *ils croissaient » pour *alálan est aussi une possibilité.
    L’élément initial se- dans sealálan suggère deux significations possibles. Si le préfixe se- dans sekormen est locatif, alors sealálan pourrait commencer par le même préfixe, signifiant ainsi « *ils poussèrent dans », de structure analogue à empannen « *ils plantèrent dans » avec le préfixe verbal em-. Une interprétation plus intéressante serait que sealálan possède le suffixe pronom sujet se- « *ils » apparenté au préfixe pronom objet sen- « les, eux » dans na senekkoita « pour les éveiller » et ses variantes. Nous avions noté précédemment la préfixation des pronoms sujets dans nilendie et nimaruva, variantes de lendien « suis-je venu » et maruvan « m’établirai-je » dans les brouillons du Seigneur des Anneaux (SD, p. 56). Une forme différente du pronom sujet de la troisième personne du pluriel, toi, apparaît dans la Chanson de Fíriel, écrite quelques cinq années plus tôt, soulevant la question de la raison pour laquelle la phrase des Deux Arbres emploie plutôt se. Il est possible que se et toi aient coexisté comme composantes du système pronominal du quenya durant cette période mais qu’ils aient servi des fonctions grammaticales différentes. Peut-être que se indique que le sujet pronominal de sealálan « *ils poussèrent » ne fait pas référence au verbe qui le précède immédiatement (Valar empannen), ainsi dans *‘Les Dieux plantèrent les Deux Arbres […] et ils poussèrent’ il est clair que « ils » fait référence aux Deux Arbres et non aux Valar (il est vrai que le contexte seul rend cela évident). D’un autre côté, toi aurait pu être ambigu. En effet, dans númessier. Toi aina… « Ils sont dans l’Ouest. Ils sont saints… », toi fait référence au sujet précédent immédiatement le verbe, mais dans Eldain en kárier Isil, nan hildin Úr-anar. Toi írimar « Pour les Elfes ils firent la Lune, mais pour les Hommes le Soleil rouge ; qui sont magnifiques », toi ne fait pas référence au sujet qui précède immédiatement le verbe en kárier « ils firent » (« ils » = les Valar) mais plutôt aux compléments d’objet Isil et Anar.
  • Táro. – Dans notre analyse de la phrase de Koivienéni dans le VT 14, nous avions noté l’usage du -o comme un moyen de former des adverbes à partir d’adjectifs ; ainsi adv. ando « longtemps » < adj. anda « long » et adv. ento « ensuite, après » < adj. enta « cela là-bas ». De manière similaire, le mot suivant dans la phrase des Deux Arbres, táro, peut être une forme adverbiale de l’adjectif tára « grand, élevé » (LRW, p. 389) ; ainsi ar sealálan táro = « *et ils poussèrent jusqu’à une grande hauteur ».
  • Ar sisilkalan & sīlankalān. – La proposition suivante dans le passage est ar sisilkalan et sisilkalan présente les mêmes caractéristiques structurelles que sealálan, indiquant un verbe fréquentatif pluriel au présent (ou présent historique). L’élément initial sisil- peut être comparé avec « sisíla-, fréquentatif de sil- “briller (blanc)” » donné dans les notes de Tolkien à la version tardive du poème The Last Ark (MC, p. 223) et l’élément suivant kala- est identique à kala- « briller » dans le QL (< KALA « briller d’or » ; LT1, p. 254 ; CP, p. 654 ; PE 12, p. 44). Les deux éléments sont réunis pour donner le verbe *sisilkala- « *briller continuellement (d’or et d’argent) », faisant référence à la lumière dorée de Laurelin et à celle argentée de Telperion.
    Sisilkalan fut supprimé et remplacé par un autre verbe, sīlankālan, également un verbe composé mais avec une structure inhabituelle. Dans sisilkalan, les radicaux verbaux sisíla- et kala- furent tout d’abord combinés pour former le radical *sisilkala- qui fut ensuite fléchi en nombre et en temps. Dans sīlankālan cependant, les radicaux verbaux furent tout d’abord fléchis individuellement sil- > sīlan et kala- > kālan après quoi ces deux formes fléchies furent combinées en sīlankālan « *ils brillent (d’or et d’argent) ». Ainsi, sīlankālan possède deux jeux de terminaisons flexionnelles, dont l’une des deux est incorporée au verbe. C’est, à ce jour, le seul exemple d’un tel verbe composé dans les langues eldarines.
  • Ve laure ve misil. – L’idée de lumière dorée et argentée inhérente aux radicaux verbaux sil- et kala- est réitérée dans la dernière ligne de la phrase : ve laure « *comme de l’or » et ve misil « *comme de l’argent ». Ve « comme » et laure « or » sont tous deux familiers dans le poème Namárië et ne nécessitent ici aucun commentaire supplémentaire. La deuxième partie de cette ligne était à l’origine ve sil. Dans les Contes Perdus, Sil est le nom de la Lune, un temps définie comme « la rose d’argent » (LT1, p. 197 n. 17 ; CP, p. 226 n. 16) et on trouve également ce nom dans le QL sous la racine SILI de pair avec « une longue liste de mots commençant par Sil “Lune” ayant tous des significations en rapport avec la blancheur ou la lumière blanche » (LT1, p. 265 ; CP, p. 667)33). À l’époque des « Étymologies », ce nom de la Lune était devenu Isil « la Chatoyante » < THIL, variante de SIL « briller d’argent » (LRW, p. 392) et ve sil signifie probablement « *comme une lumière (d’argent) » plutôt que « *comme la Lune ».
    La forme sil fut rejetée et remplacée par misilya, corrigée en misil. Aucun de ces deux mots n’apparaît ailleurs, bien qu’ils ressemblent de près aux dérivés de MBIRIL donnés dans « Les Étymologies » : mirilya- « scintiller, briller », miril « joyau scintillant ». MBIRIL est censé être composée de MIR (d’où q. míre « joyau ») et de RIL « scintiller, briller », ce dernier donnant rilya « scintillement, éclat » ou Silmaril. Une référence croisée est également établie entre RIL et SIL « briller d’argent » et sa variante THIL. La traduction « *éclat argenté (semblable à un joyau) » résume probablement l’essence de misil(ya).
  • Signification mythologique de la phrase des Deux Arbres. – Nous pouvons résumer la forme corrigée et le sens basique de la phrase des Deux Arbres comme suit :
Valar empannen aldaru mi kon-alkorin
* Les Dieux plantèrent les Deux Arbres dans un clos béni
[(mi) sekormen, kokormenesse]
* [sur (leur) tertre]
ar sealálan táro ar sīlankālan ve laure ve misil.
* et ils poussèrent grandement et brillent comme de l’or comme de l’argent.

En supposant que la traduction soit correcte, il est intéressant de voir que la phrase décrit les Deux Arbres comme étant plantés par les Valar. Le récit du Silmarillion ne fait mention d’aucune plantation ; les Arbres sortent magiquement de terre par l’enchantement du chant de Yavanna (Silm., p. 38 ; Silm.VF, p. 30]) :

Devant la porte de l’Ouest il y avait un tertre verdoyant, Ezellohar […] et Yavanna bénit cet endroit où elle resta longtemps sur l’herbe verte pour chanter un air puissant […] sur le tertre apparurent alors deux pousses fragiles […] grâce à son chant les arbustes grandirent et devinrent beaux et grands et fleurirent ; et ainsi en cet instant s’éveillèrent dans le monde les Deux Arbres de Valinor.

Cette histoire apparaît sous une forme quasiment identique dans la Quenta Silmarillion de 1937. Cependant, l’Esquisse de la Mythologie, écrite en 1926, présente une image différente, un peu plus en accord avec notre phrase (SM, p. 12 ; FdTM, p. 22) :

Ifan Belaurin plante les Deux Arbres au milieu de la plaine de Valinor à l’extérieur des portes de la cité de Valmar. Les arbres poussent, nourris de ses chants…

Dans son commentaire de ce passage de l’Esquisse, Christopher Tolkien écrit (SM, p. 42–43 ; FdTM, p. 56) : « L’emploi du verbe planter en référence aux Deux Arbres est étrange, et l’on serait tout simplement tenté d’y voir une tournure de phrase trop expéditive si le même mot n’apparaissait pas dans la version suivante du Silmarillion, la Quenta (p. 80 ; FdTM, p. 94). ». Le passage de la Quenta de 1930 dont il est question est le suivant (SM, p. 80 ; FdTM, p. 94) :

En Valinor, Yavanna planta deux arbres sur la vaste plaine non loin des portes de Valmar la bénie. Nourrris de ses chants, ils poussèrent…

De tous les récits de la création des Deux Arbres, celui du Livre des Contes Perdus possède la ressemblance la plus frappante avec la phrase des Deux Arbres (LT1, p. 71 ; CP, p. 88–89) :

Maintenant ils creusèrent dans la vallée centrale deux vastes fosses […] Dans l’une d’elles, Ulmo mit sept rochers d’or amenés depuis les plus silencieuses profondeurs de la mer, et à la suite y fut lancé un fragment de la lampe qui brûla un temps sur Helkar dans le sud. Alors la fosse fut couverte de riches terres conçues par Palúrien, et Vána vint qui aime la vie et la lumière du soleil […] Là sur le tertre chanta-t-elle la chanson du printemps, et dansa dessus, et l’arrosa […] Mais dans l’autre fosse ils jetèrent trois immenses perles qu’Ossë trouva dans la Grande Mer, et Varda leur jeta à la suite une petit étoile, et ils couvrirent la fosse d’écumes et de brumes blanches et ensuite éparpillèrent légèrement de la terre dessus […] Là, ayant chanté [Palúrien] médita durant un long moment, et les Valar s’assirent en cercle autour, et la plaine de Valinor était sombre. Puis, après un temps, il vint enfin une vive lueur d’or au milieu de la pénombre …

Bien que le mot plantation ne soit pas employé dans ce récit, il semble que ce soit précisément ce que font les Valar – placer des objets d’argent et d’or (les « graines » magiques à partirent desquelles les Arbres poussent) dans de grandes fosses pour ensuite les recouvrir de terre. Cela convient à merveille au sens littéral de empannen « *ils mirent à l’intérieur ». La plantation de graines plutôt que d’arbustes peut être le sens de la phrase « plante les Deux Arbres » dans l’Esquisse et « planta deux arbres » dans la Quenta, tout comme un jardinier moderne dirait « J’ai planté des tournesols » pour décrire la mise en terre de graines de tournesol plutôt que de véritables plants.

Le récit des Contes Perdus est également remarquable en cela qu’il décrit tous les Valar comme activement impliqués dans la plantation – dans les récits de l’Esquisse et de la Quenta, seule Yavanna est dite avoir planté les Arbres. Il existe d’autres versions de l’histoire qui créditent tous les Valar de la création des Deux Arbres, et non uniquement Yavanna, par exemple dans « Les Premières Annales de Valinor », écrites quelques temps après 1930 : « En l’année valienne 1000 […] les Valar mirent au monde les Deux Arbres d’Argent et d’Or, dont la floraison apporta la lumière en Valinor. » (SM, p. 263 ; FdTM, p. 287)34). Cependant, aucune de ces autres versions n’établit que les Valar plantèrent les Arbres ; l’idée selon laquelle tous les Valar plantèrent les Arbres n’apparaît que dans la phrase des Deux Arbres et les Contes Perdus.

Ce n’est pas le seul lien qui puisse être fait entre le matériel du manuscrit de Koivienéni et l’ancienne mythologie des Contes Perdus – dans notre analyse de la phrase de Koivienéni dans le VT 14, nous avions noté (p. 13) qu’il était remarquable de trouver le mot Koivienenissen « à Koivienéni » (i.e. « aux Eaux de l’Éveil ») dans une phrase apparemment écrite vers 1937–1941, puisque la forme Koivienéni « n’apparaît que dans le Livre des Contes Perdus et les autres versions postérieures du matériel du Premier Âge, dès l’Esquisse de la Mythologie (1926) et par la suite, le nom apparaît sous les formes Cuiviénen ou Kuiviénen “Eau de l’Éveil” ».

Igdrasil

Directement sous les variantes du nom Yavanna, et à la droite de la traduction de la phrase de Koivienéni, se trouvent trois mots similaires :

{igdrasil} īdarasil
īrarasil

La forme rejetée igdrasil possède une ressemblance frappante avec le vieux norrois Yggdrasill, nom du frêne fabuleux de la mythologie scandinave dont les racines et les branches sont censées lier les cieux, la terre et l’enfer. En fait, l’OED liste Igdrasil comme l’une des variantes d’Yggdrasill qui apparaît dans les écrits anglais35). Le fait que cette forme apparaisse sur la même page qu’une phrase sur les Deux Arbres ou que plusieurs variantes du nom Yavanna doit être important.

L’importance de igdrasil commence à devenir visible lorsque l’on note les nombreuses similarités qui existent entre les récits en vieux norrois sur Yggdrasill et la description par Tolkien de Yavanna et des Deux Arbres. L’un des parallèles les plus clairs se trouve dans la Valaquenta (Silm., p. 27—28 ; Silm.VF, p. 19), où il est dit que Yavanna apparaissait parfois sous la forme d’un grand arbre :

Certains l’ont vue dressée comme un arbre vers le ciel, couronné par le soleil, ses branches déversaient une rosée d’or sur la terre fertile aussitôt couverte par le blé en herbe ; mais les racines de l’arbre plongeaient dans les eaux d’Ulmo et les vents de Manwë parlaient à ses feuilles.

Ce passage36) semble avoir été modelé à la semblance des descriptions d’Yggdrasill dans les Eddas. Yavanna se dresse « comme un arbre vers le ciel, couronné par le soleil », tandis que l’Edda prosaïque décrit Yggdrasill comme le « plus fabuleux de tous les arbres […] ses branches puissantes s’étendant sur le monde entier, au-dessus des cieux »37). Il est dit de l’incarnation en arbre de Yavanna que « les racines de l’arbre plongeaient dans les eaux d’Ulmo » tandis que de chacune des trois racines d’Yggdrasill coulaient trois sources sacrées : les Puits d’Urdr, Mímir et Hvergelmir. Dans ce qui est probablement le plus frappant de tous les parallèles, la Valaquenta parle des branches de Yavanna qui « déversaient une rosée d’or sur la terre fertile aussitôt couverte par le blé en herbe », ce qui fait écho aux lignes suivantes de la Völuspá, strophe 1938) :

Asc veit ec standa
hár baðmr, ausinn
þaðan koma doggvar,
stendr æ yfir grænn,
heitir Yggdrasill,
hvítaauri ;
þærs í dala falla,
Urðar brunni.
« Un frêne je connais,
Avec une eau blanche
De là proviennent les rosées
Vert grâce à la source d'Urth
Yggrasill son nom,
est arrosé le grand arbre ;
qui tombent sur les vaux,
il pousse toujours. »

Ce passage de la Völuspá est également cité dans l’Edda prosaïque, qui ajoute un éclaircissement supplémentaire : « Cette rosée qui tombe de [Yggdrasill] sur la terre est nommée par les homme rosée-miel, et c’est elle qui nourrit les abeilles. ». Un arbre déversant une rosée dorée apparaît dans une autre légende mentionnée par Jacob Grimm comme probablement apparentée au mythe d’Yggdrasill (Teutonic Mythology, p. 153639)) :

Une légende douteuse parle du plus ancien druden-baum [« arbre-sorcière », N.d.A.] au sommet de la Harberg près de Plankstellen en Franconie, dont les feuilles laissaient tomber de temps en temps des gouttes dorées, dont les racines suintaient du lait et sous lequel demeure un trésor gardé par un dragon ; sur l’arbre siègeait un grand oiseau noir, qui battait des ailes et soulevait une tempête dès que quelqu’un tentait de s’emparer du trésor.

Les Deux Arbres de Valinor fournissent une image similaire. Dans le Silmarillion, il est dit que de chacune des fleurs de Telperion « une rosée de lumière argentée tombait continuellement » et que les inflorescences de Laurelin « formaient chacune une corne luisante qui répandait une pluie dorée sur le sol » (Silm., p. 38 ; Silm.VF, p. 30). Cette idée de la rosée dorée et de la lumière argentée tombant des Deux Arbres remonte à l’époque des Contes perdus, où il est également dit que les Arbres avaient besoin d’être arrosés avec cette rosée (LT1, p. 73 ; CP p. 90) :

… ces arbres dussent être arrosés de lumière pour avoir de la sève et vivre, pourtant de par leur croissance et leur être ils fabriquaient sans cesse de la lumière en grande abondance par-dessus et au-delà de ce que leurs racines aspiraient […] et Vána fit que l’une de ses demoiselles, Urwen elle-même, s’occupât de cette tâche d’arroser Laurelin, tandis que Lórien ordonna à Silmo, un jeune homme qu’il aimait, d’être toujours attentif au rafraîchissement de Silpion.

La nécessité d’arroser les Deux Arbres avec leur propre lumière n’est pas mentionnée après les Contes perdus, mais ce pourrait être dû à une compression dans les récits suivants plutôt qu’un rejet du concept ; il est dit dans la Quenta Silmarillion qu’Arien, maia du Soleil, « dans les jours des Arbres […] avait pris soin des fleurs dorées dans les jardins de Vana et les arrosait avec l’éclatante rosée de Laurelin » (LRW, p. 240). L’arrosage des Deux Arbres possède également un équivalent dans les Eddas, auquel il est fait allusion dans les lignes de la Völuspá citées ci-dessus : « Avec une eau blanche est arrosé le grand arbre ». L’Edda prosaïque fournit un récit plus détaillé :

ces Norns qui demeuraient près du Puits d’Urdr prennaient de l’eau du puits chaque jour, et avec elle l’argile qui se trouvait autour du puits, et l’étalaient sur le Hêtre afin que ses branches puissantes ne se flétrissent ni ne pourrissent ; car cette eau est tellement sacrée que toute chose qui viendrait dans le puits deviendrait aussi blanche que la couche qui tapisse l’intérieur de la coquille d’un œuf.40)

Cette image d’Yggdrasill arrosé « avec une eau blanche » nous rappelle également l’Arbre Blanc du Gondor qui, selon le Seigneur des Anneaux, poussa dans la Cour de la Fontaine dans la Citadelle de Minas Tirith et était l’emblême des héritiers d’Elendil. L’Arbre Blanc était un rejeton de Nimloth, qui avait grandit dans les cours du Roi de Númenor, et Nimloth descendait à son tour de Galathilion, « l’image de Telperion que Yavanna donna aux Eldar dans le Royaume Bienheureux » (Silm., p. 263 ; Silm.VF, p. 261). Il est peut-être important que la première apparition de l’Arbre Blanc du Gondor se fasse dans un brouillon du texte du chapitre « Les Cavaliers du Rohan » qui, comme nous l’avons noté précédemment, est contemporain de l’écriture du manuscrit de Koivienéni. Il est tout d’abord mentionné dans une forme ancienne des vers d’Aragorn sur le Gondor (TI, p. 395) :

Ondor ! Ondor ! Entre les Montagnes et la Mer

Le vent souffle, la lune chemine, et la lumière sur l’Arbre Blanc

Tombe comme la pluie dans les jardins du Roi d’antant.

À la différence de Telperion, Galathilion et ses descendants ne produisaient pas de lumière, et le sens de cette référence à la lumière tombant comme de la pluie de l’Arbre d’Argent ne devient claire que dans le chapitre « Minas Tirith », où l’on apprend que l’Arbre Blanc du Gondor se trouve près d’une fontaine dans la cour de la Citadelle, ainsi l’eau goutte-t-elle de ses branches. C’est non seulement une suggestion de Telperion et de sa rosée de lumière argentée, mais cela rappelle également l’arosage journalier d’Yggdrasill avec « l’eau blanche » du Puits d’Urdr.

Ainsi, en termes mythologiques, il semble que l’intention de Tolkien était que Yavanna, les Deux Arbres et l’Arbre Blanc du Gondor fussent les « vérités » originelles sous-jacentes à la légende norroise d’Yggdrasill (qui mélangea et confondit les sources originelles), tout comme Númenor était censée fournir une « vérité » historique sous-jacente à la légende de l’Atlantide. L’apparition d’igdrasil sur le manuscrit de Koivienéni peut indiquer que Tolkien étudiait la construction d’une relation linguistique avec Yggdrasill pour accompagner l’explication mythologique ; igdrasil, īdarasil et īrarasil peuvent représenter une tentative de conception d’un nom elfique de Yavanna, Telperion ou peut-être de l’Arbre Blanc du Gondor, qui aurait survécu dans une tradition humaine plus récente en tant que Yggdrasill, de la mêm manière que Atalantë « la Déchue » était destiné à être le nom elfique originel que les Hommes des âges plus récents renommèrent en Atlantide.

Un tel scénario linguistique ne serait pas plausible si Yggdrasill possédait déjà un sens clair en vieux norrois, mais ce n’est pas le cas. L’OED propose l’étymologie hypothétique « Yggr nom d’Odin + drasill “cheval” », ajoutant « mais la formation est obscure », fournissant ainsi à Tolkien une opportunité d’inventer la source elfique originelle du nom, le « chaînon manquant » étymologique41). Cette interprétation du nom comme « cheval d’Odin » ou « cheval terrifiant », i.e. « potence », fait référence à la légende selon laquelle Odin se serait sacrifié en se pendant à Yggdrasill durant neuf nuits. Il a également été suggéré que l’arbre fut ainsi nommé parce que le destrier d’Odin broutait son feuillage42). Le problème avec cette interprétation, c’est que l’on s’attendrait plutôt à ce que la forme Yggdrasill ait la signification « cheval du dieu Yggr ». Le mot poétique drasill « cheval » possède également une étymologie incertaine. Dans la lettre au Père Noël de 1932, Tolkien emploie drasil pour décrire l’un des animaux éteints figurés dans les peintures rupestres découvertes par l’Ours Polaire : « En bas de la page, vous verrez toute une rangée de dessins gobelins – ils doivent être très anciens, car les guerriers gobelins chevauchent des drasils : une variété particulièrement étrange de cheval nain “dachshund43)” qu’ils avaient l’habitude d’utiliser, mais ils sont morts il y a bien longtemps. ». Il a également été proposé qu’Yggdrasill soit constitué de ygg (= ýr « if ») + drasill comme forme de drasinn « tronc épais » ou, de manière alternative, que drasill dérive de la racine indo-eur. *dher « supporter », le nom signifiant ainsi « if-colonne »44). Peut-être que les torses allongés des drasils gobelins sont un clin d’œil visuel à ces formes alternatives.

Si igdrasil, īdarasil et īrarasil sont des noms elfiques, il nous reste à spéculer à la fois sur leur sens et leur relation avec d’autres mots elfiques. L’élément final -sil commun à ces noms pourrait être le même mot sil « *(lumière d’)argent » < SIL « briller d’argent » (LRW, p. 385) apparaissant dans ve sil dans la dernière ligne de la phrase des Deux Arbres. Cela pourrait indiquer que ces formes ne sont pas des variantes du nom de Yavanna – la description de sa forme d’arbre dans la Valaquenta met l’accent sur une lumière dorée plutôt qu’argentée – mais « lumière d’argent » pourrait convenir à un nom pour Telperion tout autant que pour l’Arbre Blanc du Gondor et pourrait également faire allusion à la blancheur d’Yggdrasill.

Il n’y a rien dans le matériel publié qui puisse correspondre précisément à igdra-, īdara- ou īrara-. La forme īdara- suggère une dérivation possible à partir de ID (LRW, p. 361), d’où *īdī « cœur, désir, souhait » > íre « désir » et la forme adjectivale írima « beau, désirable ». Le suffixe adjectival primitif *-rā fut très productif en elfique, e.g. MAG « employer, manier » > *magrā « utile, convenable, bon (en parlant d’objets) » > q. mára, nold. maer ; et KAT « façonner » > *katwā « façonné, formé » > *katwārā « bien fait/façonné » > nold. cadwor, cadwar. Ainsi īdara- pourrait être la forme adjectivale primitive « *(très) beau » < ID (bien que les voyelles brèves soient problématiques), avec īdarasil = « *(très) belle lumière d’argent ». Le développement de *īdī > íre montre que le *d intervocalique original devenait r en quenya, et de nombreux autres exemples de cela apparaissent dans « Les Étymologies », e.g. *lāda > q. lára « plat » (LRW, p. 353). Cela soulève la possibilité que īdarasil soit une forme plus ancienne qui engendra le (quenya ?) īrarasil.

Si īrarasil est la forme quenyarine dérivée de celle plus ancienne īdarasil, alors peut-être que igdrasil est un autre dérivé de la forme plus ancienne īdarasil, dans une autre langue elfique, peut-être l’ilkorin ou le doriathrin, avec īdara- > *idra- (voir le gn. idra « cher, précieux » ; LT2, p. 337 ; CP, p. 681 ; PE 11, p. 50) > igdra-. La survenue du g dans idgra- peut être le résultat d’un processus apparenté au changement du *d originel > g en doriathrin avant un l, comme ÉLED « Elfe » > forme transposée [métathèse] edel- > dor. Egla (LRW, p. 356). Il est également possible que igdrasil commence par un préfixe n’apparaissant pas dans les deux autres formes. Aucun autre mot elfique commençant par ig- n’apparaît dans le corpus publié45) ; la forme la plus proche est la base ING « premier, principal », d’où > q. inga « premier » et Ingwe « prince des Elfes », bien qu’il est censé s’agir d’un « Élément dans des noms elfins [i.e. quenyarins, N.d.A.] et lindarins » (LRW, p. 361). Peut-être que igdrasil est une simplification de la forme plus ancienne *ing- īdarasil « la première (très) belle lumière d’argent », faisant référence à Telperion comme le plus ancien des Deux Arbres46).

Finalement, igdrasil fut supprimé, bien que īdarasil et īrarasil furent autorisés à rester et īrarasil fut souligné, peut-être pour indiquer qu’il s’agissait de la forme quenyarine finale. Il se peut que Tolkien ait senti que igdrasil était de forme trop proche d’Yggdrasill, tandis que īdarasil et īrarasil en tant que « véritables » formes originelles pouvaient se voir autoriser quelques distorsions par les traditions humaines. Il faut également admettre que bien que les significations que nous avons proposées pour igdrasil, īdarasil et īrarasil soient évocatrices, une traduction satisfaisante de ces formes demeure finalement incertaine. Peut-être devrions-nous prendre exemple sur Jacob Grimm, qui écrivit : « Je n’ai rien à faire des tentatives d’explication d’Yggdrasill »47).

Mis à part leurs connexions mythologiques et linguistiques, le placement de igdrasil, īdarasil et īrarasil sur la page peut avoir un rapport avec un point discuté dans notre article du VT 14, qui est de savoir si oui ou non le dernier mot dans la phrase erenekkoitanie fut par la suite changé en erenekkoitannie. La forme parallèle écrite du côté droit de la page – esen·ekkoitanie – montre que la forme erenekkoitanie n’est pas une erreur fortuite ou involontaire. Une observation attentive de l’écriture de cette forme révèle que les lettres ni sont plus espacées que les autres dans le mot. cela suggère qu’elles furent intentionnellement espacées pour éviter qu’elles ne soient recouvertes (et rendues illisibles) par la forme In immédiatement au-dessus, qui devait donc déjà être présente sur la page lorsque la phrase fut écrite, et n’était donc pas une annotation postérieure pour insérer la lettre n à cet endroit. Notons également que ce In, s’il s’agit d’un mot séparé ou d’un début de mot, est de taille comparable à igdrasil écrit à sa droite. La lecture correcte est clairement erenekkoitanie et le In dont nous supposions précédemment qu’il indiquait l’insertion d’un -n- dans erenekkoitanie fait plus probablement partie de ces mots, étant le début d’une phrase abandonnée ou d’une forme incomplète, peut-être *ing-īdarasil comme proposé ci-dessus.

Ve Telpe Unen

Dans le coin en haut à droite du manuscrit se trouvent deux lignes. Dans la première, ve telpe unen n··, le dernier mot est difficile à identifier hormis pour la première lettre, qui fut écrite par-dessus une autre forme, à présent illisible. Dessous se trouve vári to vanimar. Comme on peut le voir sur la photographie du manuscrit, le haut de la page est inégalement déchiré et il semble qu’une partie des lettres de ve telpe unen n·· ait été déchirée, suggérant que cette ligne, de pair avec vári to vanimar, appartient à un autre texte, dont le reste fut écrit sur la partie manquante du manuscrit.

Quel que fut ce texte, il semble avoir possédé une thématique apparentée au reste du matériel de la page, car ve telpe doit certainement signifier « *comme de l’argent » et cela rappelle tout de suite ve laure ve misil « *comme de l’or, comme de l’argent » dans la phrase des Deux Arbres. Pour telpe, tyelpe « argent » ; cf. LRW, p. 367. Le mot unen n’apparaît nulle part ailleurs et ses origines sont obscures. Il pourrait contenir nén (nen-) « eau » (LRW, p. 376) comme dans Cuiviénen, ou peut-être y aurait-il quelque connexion avec undu « en bas, sous, dessous » (LRW, p. 396) ou le préfixe un- dans untúpa « recouvre, couvre » dans le poème Namárië – voir la description de Telperion comme ayant « des feuilles d’un vert sombre dont l’envers brillait comme l’argent » (Silm., p. 38 ; Silm.VF, p. 30).

Le mot vanimar dans la deuxième ligne semble être la forme plurielle de l’adjectif vanima « beau » (LRW, p. 351), peut-être employé ici substantivement pour « les beaux » comme dans la salutation de Sylvebarbe à Celeborn et Galadriel : A vanimar, vanimálion nostari ! « Ô bels gens, parents de beaux enfants » (LotR, vol. III, p. 259 ; SdA, p. 1045 ; L, p. 308). Vári pourrait être apparenté au deuxième élément dans nénuvar « étang de nénuphars » (LT1, p. 248 ; CP, p. 647 ; PE 12, p. 65). Le QL liste également la forme apparentée nēnu « nénuphar jaune », suggérant que nénuvar se décompose en nénu « nénuphar » + *var « étang ». Vári pourraient donc être la forme plurielle de ce dernier : « *étangs ». Dans le corpus publié, la forme la plus proche de to est toi dans la Chanson de Fíriel (LRW, p. 72), glosé à la fois comme le pronom personnel « ils » et le pronom relatif « qui ». Ainsi, vári to vanimar pourrait peut-être se traduire par « *étangs qui [sont] beaux », probablement une référence aux « immenses vasques comme des lacs brillants » [Silm., p. 39 ; Silm.VF, p. 31) dans lesquelles Varda conservait la lumière des Deux Arbres (dans les Contes perdus elles sont nommées Kulullin et Silindrin).

Les formes en lin-

Un groupe de onze formes apparaît sur la page, toutes commençant par lin-, avec différents signes diacritiques sur le i. Elles semblent dériver de la base LIN²- « chanter » (LRW, p. 369)48). Les deux premières formes sont línare (où le r a été écrit sur un s) et linuváse. L’entrée pour la racine démonstrative S- liste « sī̆, sē̆ (voir la flexion verbale -se) » (LRW, p. 385), ainsi línare et linuváse peuvent être des exemples de cettte flexion, signifiant respectivement « *elle chante » et « *elle chantera », la femme dont il est question étant peut-être Yavanna, dont le chant sur le tertre des Deux Arbres est un élément permanent depuis les Contes perdus jusqu’au Silmarillion. Il devrait être noté que le manuscrit semble connecté thématiquement : Yavanna, son chant, les Deux Arbres sur leur tertre, Orome aux Eaux de l’Éveil (étant le fils de Yavanna dans les Contes perdus et le mari de sa sœur Vána dans le Silmarillion).

Sous ces formes se trouvent deux étymologies parallèles :

līnăye > līnie·
līnāye > línaı̯e > línee

Les formes à gauche pourraient être désignées comme les « flexions en -ye » du verbe, par analogie avec línare < línase et linuváse. Mais tandis que ces formes à gauche préservent la voyelle a précédant le suffixe et que ce dernier conserve une forme reconnaissable à la suite de a, les autres formes présentent un développement combinant le y avec la voyelle précédente. Lorsque la voyelle est brève, nous avons ăy > i et lorsqu’elle est longue nous avons āy > aı̯ > e. Cela donne les terminaisons -ie et -ee dont la source et l’origine commune ne sont pas évidentes par elles-mêmes.

Certaines formes quenyarines sont parallèles à līnie· en ce qu’elles contiennent une voyelle radicale rallongée et le suffixe -ie, notamment : kárier, kárielto « ils firent » (LRW, p. 72), túvien « J’ai trouvé » (SD, p. 57) et vánier « s’en sont allées/ont passé » (LotR, vol. I, p. 394, première édition). Il y a également des formes avec des préfixes ou des éléments de composition : antúlien « est revenue » (LT1, p. 184 ; CP, p. 214), ohtakárie « fit-la-guerre » (LRW, p. 56), avánier « s’en sont allées » (LotR, vol. I, p. 394, deuxième édition), utúlien « je suis venu » (LotR, vol. III, p. 245 ; SdA p. 1032), utúvienyes « je l’ai trouvé » (LotR, vol. III, p. 250 ; SdA, p. 103649)). Toutes ces formes font références à une action dans le passé, qu’il s’agisse d’un passé lointain (comme dans kárielto [le verbe fait ici référence à la création de la lune et du soleil, N.d.T.]) ou dans le passé immédiat (comme dans utúvienyes [paroles prononcées par Aragorn juste après la découverte d’une pousse de l’Arbre Blanc du Gondor, N.d.T.]). Il existe une forme parallèle márie « cela est bon » (LRW, p. 72) employée pour décrire un état présent. Elle ne contient pas réellement une racine verbale rallongée, car il semble dériver de l’adjectif mára < *magrā « utile, convenable, bon (en parlant d’objets) » (LRW, p. 371), mais le processus de dérivation peut être le même50). Tout comme man-ie « qu’est-ce » (LRW, p. 59), márie est peut-être « bon est-ce » pour lequel magra-ye- serait une proto-forme plausible, puisque ye apparaît avec la signification « est » dans la Chanson de Fíriel (LRW, p. 72)51). Dans le contexte, márie fait référence à la situation résultant d’une action passé mentionnée juste avant (Mardello Melko lende « Melko a quitté la Terre »). Il se peut que līnăye > līnie· fasse dériver sa référence au passé par une allusion similaire : līna-ye = « *chante » = « l’action de chanter est (à présent) achevée », impliquant que le chant avait lieu à un moment avant le temps présent. Notons que cela inclus naturellement ce qui est exprimé au passé simple ou au passé composé, mais ce dernier temps est peut-être plus proche de l’idée originale.

La plupart des formes verbales au passé ou au parfait citées ci-dessus possèdent un suffixe additionnel à la suite de -ie52). Cela pourrait se corréler avec une caractéristique intéressante de l’étymologie. Comparons les formes līnie· et línaı̯e l’une au-dessus de l’autre. Tolkien y introduit une distinction dans les signes diacritiques marquant la voyelle longue : la forme du haut possède un macron, celle du bas un accent aigu. Dans la déclinaison du nom cirya « navire » en quenya classique, Tolkien utilise la même caractéristique pour distinguer les voyelles longues qui ne reçoivent pas l’accent d’intonation primaire (ciryā, ciryō, ciryalī) des voyelles longues qui l’ont (ciryalínen, ciryalíva). Si līnie· représente la forme combinée d’un radical verbal au passé (en quenya classique ?), la forme employée avec des suffixes pronominaux, mais que línaı̯e représente la forme nue employée avec un nom sujet, alors la voyelle longue de la racine dans cette dernière forme devrait toujours recevoir l’accent d’intonation primaire, tandis que dans la première cela devrait dépendre de la forme du suffixe. Ainsi līnie· + r devrait être *līnier mais līnie· + -lto devrait donner *līnielto avec l’accent sur la pénultième syllable.

D’autre part, ce pourrait être corroboré par le résultat du changement línaı̯e > línee. La combinaison ee est inhabituelle dans le corpus, apparaissant notamment dans le poème Nieninque (wilwarindeën « comme des papillons », paptalasselindeën « comme la musique des feuilles qui tombent » ; MC, p. 215—216) et Earendel (o silqelosseën « avec des cheveux (comme) une blanche inflorescence » ; MC, p. 216). Qu’il s’agisse de formes poétiques particulières ne serait pas surprenant. Il est possible d’établir une hypothèse raisonnable selon laquelle, dans une langue prosaïque, le développement d’un -ee final est -ee > ē > e. Dans ce cas, le fait que nous ayons des formes au passé parallèles à *líne et employées avec un nom sujet prend tout son sens : kirya […] lúte « un navire […] partit », rámali tíne « les ailes qui brillent [lit. brillantes] » (MC, p. 213—215), sauron tūle « [Sauron] vint », tarkalion ohtakāre « [Tar-Kalion] fit-la-guerre » (LRW, p. 47), Ilúvatar […] káre « Le Père fit » (LRW, p. 72), unduláve lumbule « sont plongés dans les ténèbres » (LotR, vol. I, p. 394 ; SdA, p. 412).

Les notes phonologiques

Au centre de la page se trouvent quelques lignes de notes phonologiques :

{?} kazi
Med s > z mais pas en

>{kazir} kazir

Orig ph, th, kh > f, s, h
s > s.
{kas kasi}

Nous avons mentionné dans notre discussion des formes en lin- et des variations de erenekkoitanie que plusieurs des mots du manuscrit semblaient présenter un équivalent eldarin à la Loi de Verner, dans laquelle le voisement et le rhotacisme habituels du s intervocalique > z > r ne survenaient pas à la suite de l’accent principal d’intonation. Bien que ces notes phonologiques soient incomplètes et donc quelque peu obscures, elles semblent traiter du même processus.

La note selon laquelle les formes originales ph, th, kh, s > f, s, h, s doit faire référence aux spirantes sourdes du quendien primitif et aux sons qui en résultent en quenya (comparons les spirantes du quendien primitif ici listées avec celles du germanique primitif f, þ, χ, s qui sont concernées par la Loi de Verner ; cf. note 10)53). La note de Tolkien donne apparemment le développement des spirantes primitives en position initiale, puisque dans « Les Étymologies » le développement des formes initiales ph, th, kh et s > quenya f, s, h et s est régulier54), tandis que ces spirantes primitives en position médiale se développaient souvent différemment. Par exemple, bien que le TH médial produise souvent un s en quenya comme dans KHOTH « rassembler » > hosta « grand nombre » (LRW, p. 364), il peut également donner un t en quenya comme dans LATH < corde, lanière » > latta « courroie, lanière » (LRW, p. 368), et un KH médial donne généralement un k en quenya comme dans MBAKH « échanger » > makar « marchand ». Le but de Tolkien peut avoir été ici de démontrer qu’un s en quenya se développait à partir de deux sources différentes, TH et S, ce qui est un point important puisque s < TH n’était générallement pas sujet au rhotacisme (excepté lorsqu’il précédait immédiatement une consonne voisée, comme dans horma « horde, (vaste) armée » ; LT2, p. 341 ; CP, p. 685 ; PE 12, p. 41), et il avait peut-être également l’intention d’insister sur le fait que le s initial demeurait un s, toutes sources confondues.

La note « Med[ial] s > z mais pas en » est incomplète et sa signification demeure donc matière à conjecture. Elle semble représenter une indication sur une exception aux voisement et/ou rhotacisme habituels du s médial. Les formes associées à cette note, kas, kasi, kazir et kazi fournissent évidemment des exemples de variations du processus de voisement. Elles semblent être des formes fléchies du mot ou du radical kas-, qui pourrait correspondre au mot donné dans « Les Étymologies » s.v. KAS « tête » > q. kár (kas-) (LRW, p. 362). Ici, le rhotacisme du s final de la base survient dans la forme nominative kár mais pas dans le radical flexionnel kas-.

Les formes kas, kasi furent supprimées et kazir fut supprimé et remplacé par kasir. Cela laisse deux formes valides associées à la note, dont l’une possède un s voisé (kazi) et l’autre un s sourd (kasir). Ces deux mots sont accentués de la même façon, i.e. l’accent principal d’intonation tombe sur la première syllabe de chacun d’eux – kázi, kásir – ainsi kazi semble contredire l’idée selon laquelle un s intervocalique demeurait sourd lorsqu’il suivait immédiatement l’accent principal d’intonation.

Une explication pourrait résider dans de plus amples comparaisons avec la Loi de Verner, selon laquelle le voisement d’une spirante en germanique primitif est dépendant de la localisation de l’accent hérité du proto-indo-européen (également supposé être largement conservé en sanskrit, que Verner utilisa pour formuler sa loi). L’accent de l’indo-eur. était un accent « libre », c’est-à-dire qu’il n’était pas déterminé par la fonction morphologique de la syllabe accentuée (i.e. radical, préfixe, suffixe, etc.), sa quantité ou sa position. Ce cas est parallèle à l’elfique. Nous avons mentionné précédemment qu’avant que l’accent quenyarin ne se déplaça en avant vers la syllabe pénultième ou antépénultième, « l’accent principal d’intonation était à l’origine sur la première syllabe de tous les mots ». « Les Étymologies » indiquent qu’avant cette période d’accent universel sur la première syllabe, il y eu un stade encore plus ancien dans lequel la langue primitive possédait un accent libre comparable à celui de l’indo-européen. Cela est représenté par les nombreuses proto-formes avec des astérisques dans lesquelles Tolkien marqua l’accentuation avec un accent aigu, e.g. *ábārō̆, *bálā, *barnā́, *baryā́-, *berékā, *bérya-, etc. La nature libre de l’accent est particulièrement évidente dans des paires telles que *bányā et *baryā́-, *télesā et *barádā, où l’accent tombe sur différentes syllabes quand bien même les deux structures sont identiques en termes de quantité vocalique de d’opposition syllabes ouvertes vs. syllabes fermées.

Il se peut donc que, tout comme le voisement de la spirante en germanique était dépendant de la localisation de l’ancien accent indo-européen, alors le voisement de s > z en quenya peut avoir dépendu de la localisation de l’accent en quendien primitif plutôt que de sa localisation dans la langue plus tardive. Ainsi, kasir peut provenir du modèle d’accentuation original *kásir, avec l’accent avant le s empêchant le processus de voisement, tandis que kazi peut être dû au modèle *kasí, dans lequel l’accent suivant le s autorise le voisement. Cela voudrait dire que le voisement conditionnel du s en quenya prend place à une période très ancienne, avant que l’accent ne se déplace universellement sur la syllable initiale et par la suite à une position fixe sur la pénultième ou l’antépénultième syllabe.

Cela pourrait expliquer une contradiction apparente au sujet de la « flexion verbale [masculine] *-so » donnée dans « Les Étymologies » comme un dérivé de la racine démonstrative S [LRW, p. 385 ; VT 46, p. 12]. Ce suffixe pronominal masculin apparaît également dans deux mots de l’histoire contemporaine The Lost Road, antaróta « il le donna » (LRW, p. 72) et antaváro « il donnera » (LRW, p. 63). Si le voisement et le rhotacisme du s intervocalique était conditionné par la position de l’accent principal d’intonation (pénultième ou antépénultième) en quenya tardif, alors cela pointerait vers antaróta < *antasóta, dans lequel l’accent principal suit plutôt qu’il ne précède le s original. Cependant, si l’absence de voisement et de rhotacisme dans linuváse (avec la « flexion verbale féminine -se » équivalente au masc. -so) est dûe à l’accent principal précédant immédiatement le s, alors nous pourrions nous attendre, de manière similaire, à *antaváso plutôt que antaváro. Si le voisement était plutôt conditionné par l’accent en quendien primitif, alors antaváro pourrait résulter de la forme originelle *ántavāso, *antávāso ou *antavāsó, bien qu’il n’y ait pour l’instant aucun moyen de déterminer laquelle de ces trois possibilités est la bonne.

Remerciements

Nous tenons à exprimer toute notre gratitude à la Tolkien Estate pour nous avoir donné la permission de publier le recto et le verso du manuscrit de Koivienéni, ainsi que l’holographe du recto. Nous sommes également redevables à Charles B. Elston, Archiviste à L’Université Marquette, qui nous a fourni la photographie du recto du manuscrit original reproduite dans cet article((N.d.T. : La photographie du manuscrit original, sujet de cet article, est disponible dans le Vinyar Tengwar Collected, volume 3 (VT 27, p. 8).]] et qui nous a assisté dans l’établissement du texte au verso ; et à Carl Hostetter qui, en plus d’avoir relevé le parallèle avec la Loi de Verner et le rhotacisme en quenya, nous a également assisté dans nos recherches sur Yggdrasill et traduisit le passage en vieil anglais des Annales de Valinor cité dans la note 33.

Appendice : le verso du manuscrit de Koivienéni

En haut du verso cette note fut écrite et entourée : « Si une nouvelle fin au chap. XXIII est utilisée, celle-ci ne sera pas nécessaire ». Immédiatement à droite de cette note le nombre XXVI a été écrit et plus loin sur la droite se trouvent les mots 3 rider « 3 avenant ». La page fut finalement barrée en grand (la raison de ce rejet est expliquée plus bas). Les corrections sont généralement peu importantes, étant principalement constituées de changements de mots mineurs et de réorganisations de phrases, et nous les avons incorporées sans commentaires. Le texte final est comme suit :

– Que faisons-nous de nos chevaux ? demanda Legolas.

– Je les avais oubliés, dit Aragorn. Nous ne pouvons pas les mener dans la Forêt ; il n’y aura aucune nourriture pour eux là-bas. Ils doivent être relâchés, ainsi pourront-ils retourner à leur guise vers leur propre maître. Nous ne savons pas le temps que prendra notre recherche ni où cela nous mènera./

– Mais nous ne savons pas encore si cela nous mènera dans la Forêt, dit Gimli. Prenons au moins les chevaux jusqu’à l’orée du bois ! C’est une longue marche d’ici aux demeures de Théoden, et vous nous aviez promis de chevaucher au retour avec nos montures d’emprunt.

– Lorsque notre quête serait achevée ou se serait montrée vaine, dit Aragorn.

– Laissons les chevaux décider ! dit Legolas. Je vais leur parler. Courant avec légèreté sur l’herbe, il retourna à l’arbre sous lequel ils avaient campé, et allant vers les chevaux il délia leurs longes, caressant leurs têtes et murmurant à leurs oreilles. Allez libres à présent, Hasofel et Arod ! dit-il à voix haute. Attendez-nous un moment, mais pas plus qu’il ne vous semblera bon !

Les chevaux le regardèrent solennellement un instant, puis ils marchèrent ensemble derrière l’Elfe en direction de la berge de la rivière. Là, ils restèrent silencieusement comme des personnes au seuil d’une porte lorsque des amis prennent congés. Tandis que les compagnons s’éloignaient sur la pente, ils remuèrent leurs têtes et hennirent puis, se courbant vers l’herbe, ils s’éloignèrent ensemble, broutant paisiblement comme s’ils se trouvaient dans leurs propres pâturages.

(Texte © 1993—2008 The Tolkien Trust)

Il s’agit d’une insertion au chapitre « Le Cavalier Blanc » dans le Seigneur des Anneaux, et non au chapitre « Les Cavaliers du Rohan » comme cela avait été dit de manière erronée dans notre précédent article « Les Elfes à Koivienéni : Une nouvelle phrase en quenya ». (VT 14, p. 5, novembre 1990). Le nombre « XXVI » est écrit en gras au sommet de la page et Christopher Tolkien avait noté dans The Treason of Isengard que le chapitre « Le Cavalier Blanc » « fut numéroté “XXVI” à un stade précoce » (TI, p. 425). Le texte décrit apparemment Aragorn, Gimli et Legolas le matin après leur rencontre avec le vieil homme près du feu de camp (voir « [Legolas] retourna à l’arbre sous lequel ils avaient campé »), lorsqu’ils sont sur le point d’entrer dans la Forêt de Fangorn proprement dite. Dans le Seigneur des Anneaux tel que publié, cela arrive dans « Le Cavalier Blanc », pas « Les Cavaliers du Rohan » ; ce dernier chapitre se termine sur la nuit précédente, avec les trois compagnons campant toujours à l’orée de la Forêt.

Dans la numérotation de Tolkien à l’époque de la composition, « Les Cavaliers du Rohan » était numéroté « XXIII » et la signification de la note « Si une nouvelle fin au chap. XXIII est utilisée, celle-ci ne sera pas nécessaire » semble être la suivante :

Dans « Les Cavaliers du Rohan » tel qu’il a été publié, à la fin du chapitre les chevaux s’enfuient après l’apparition du vieil homme mystérieux : « Les chevaux étaient partis. Ils avaient disparu, entraînant leurs piquets. » (LotR, vol. II, p. 45 ; SdA, p. 480). Mais à l’origine, ce chapitre avait été écrit différemment ; dans la version originale, les chevaux étaient très inquiets mais ne fuirent pas : « Les chevaux étaient rétifs, forçant sur leurs longes et montrant le blanc de leurs yeux. Il se passa un certain temps avant que Legolas ne put les calmer. » (TI, p. 403). L’insertion a dû être écrite pour s’accorder avec l’ancienne version de l’histoire. Puisque les chevaux ne fuient pas dans le chapitre XXIII, il était nécessaire de raconter ce qu’il advenait d’eux dans le chapitre XXVI lorsque Aragorn, Legolas et Gimli entraient finalement dans Fangorn. Néanmoins, Christopher Tolkien déclare qu’à l’époque de l’achèvement du manuscrit au propre du chapitre « Le Cavalier Blanc », son père avait modifié la fin du chapitre « Les Cavaliers du Rohan » pour obtenir la forme publiée (TI, p. 432). Il s’agit, bien entendu, de la « nouvelle fin au chap. XXIII » à laquelle Tolkien faisait référence dans sa note en haut du manuscrit et avec ce changement l’insertion du chapitre XXVI devenait inutile.

Bibliographie

  • Bellows, Henry Adams, The Poetic Edda, New York, Fondation Américano-scandinave, 1923.
  • Bonnefoy, Yves, Mythologies, trad. de Wendy Doniger, 1981, Chicago, Presse de l’Université de Chicago, 1991.
  • Carpenter, Humphrey, Tolkien: A Biography, Boston, Compagnie Houghton Mifflin, 1977.
  • The Compact Edtion of the Oxford English Dictionary, Oxford, Presse de l’Université d’Oxford, 1971.
  • de Vries, Jan, Altnordisches etymologisches Wörterbuch, 1957—1960, 2e éd. augmentée, Leiden, E.J. Brill, 1977.
  • Gilson, Christopher & Patrick Wynne, « Les Elfes à Koivienéni : une nouvelle phrase en quenya », Vinyar Tengwar no 14, p. 5—7 & 12—20, novembre 1990.
  • Guirand, Felix, The New Larousse Encyclopedia of Mythology, 1959, trad. de Richard Aldington et Delano Ames, New-York, Hamlyn Publishing Group Ltd., 1984.
  • Grimm, Jacob, Teutonic Mythology, trad. de James Steven Stallybrass, 4 vol., 1883—1888, Gloucester (MA), Peter Smith, 1966.
  • Neckel, Gustav, Edited Edda, 1914, 4e éd. révisée de Hans Kuhn, Heidelberg, Presse de l’Université Carl Winter, 1966.
  • Prokosch, Eduard, A Comparative Germanic Grammar, Philadelphie, Société Américaine de Linguistique, 1939.
  • Sturluson, Snorri, The Prose Edda, trad. de Arthur Gilchrist Brodeur, New York, Fondation Américano-scandinave, 1929.
  • Tolkien, J.R.R., The Book of Lost Tales, Part I, Christopher Tolkien (éd.), Boston, Houghton Mifflin, 1984.
  • _______, The Book of Lost Tales, Part II, Christopher Tolkien (éd.), Boston, Houghton Mifflin, 1984.
  • _______, The Father Christmas Letters, Baillie Tolkien (éd.), Boston, Houghton Mifflin, 1976.
  • _______, The Letters of J.R.R. Tolkien, Humphrey Carpenter (éd.), Boston, Houghton Mifflin, 1981.
  • _______, The Lord of the Rings : The Fellowship of the Ring (vol. 1), The Two Towers (vol. 2), The Return of the King (vol. 3), Boston, Houghton Mifflin, 1967.
  • _______, The Lost Road and Other Writings, Christopher Tolkien (éd.), Boston, Houghton Mifflin, 1987.
  • _______, « Notes and Translations », The Road Goes Ever On: A Song Cycle, poèmes de J.R.R. Tolkien, musique de Donald Swann, Boston, Houghton Mifflin, 1967.
  • _______, Sauron Defeated, Christopher Tolkien (éd.), Londres, HarperCollins, 1992.
  • _______, A Secret Vice. The Monsters and the Critics and Other Essays, Christopher Tolkien (éd.), Boston, Houghton Mifflin, 1984.
  • _______, The Shaping of Middel-earth, Christopher Tolkien (éd.), Boston, Houghton Mifflin, 1986.
  • _______, The Silmarillion, Christopher Tolkien (éd.), Boston, Houghton Mifflin, 1977.
  • _______, The Treason of Isengard, Christopher Tolkien (éd.), Boston, Houghton Mifflin, 1989.
  • _______, Unfinished Tales, Christopher Tolkien (éd.), Boston, Houghton Mifflin, 1980.
  • Wynne, Patrick & Carl Hostetter, « Words and Devices: Pointed Remarks and Cutting Comments », Vinyar Tengwar no 19, p. 8—23, septembre 1991.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) N.d.A. : Ce manuscrit se trouve dans la collection Marquette, dans la Série 3 (Le Seigneur des Anneaux), Boîte 9 (Appendices), Dossier 13 (Appendice E « Écriture et Orthographe »).
2) Demeure donc la question de savoir quand, entre 1931 et 1937, le suffixe allatif -nna est apparu. Parmi les manuscrits de Tolkien à la Bodleian Library se trouve une page de déclinaisons de noms écrite au dos d’un brouillon de Beowulf and the Critics, l’essai qui devint par le suite Beowulf: the Monsters and the Critics [fr. Beowulf : les Monstres et les critiques] et est donc daté vers 1936, année à laquelle ce texte fut lu à la lecture commémorative de Sir Israel Gollancz à la British Academy. Sur cette page, la terminaison allative apparaît comme étant -nda, ce qui accrédite l’hypothèse selon laquelle l’allatif en -nna n’apparut pas avant 1937 ou peu de temps auparavant. Ce tableau d’anciennes déclinaisons de la Bodleian Library sera présenté dans le prochain numéro de Vinyar Tengwar [article désormais publié sous le titre « Les déclinaisons bodléiennes », N.d.T.].
3) N.d.A. : « La feuille de papier employée pour rédiger le moment de la reconnaissance de Mithrandir (LotR, vol. II, p. 98 ; SdA, p. 535) était une page issue d’un calendrier de rendez-vous » pour la troisième semaine de février 1941 (TI, p. 432 n. 1). Le verso de l’ébauche du chapitre « Le départ de Boromir » contient des notes griffonnées relatives à l’action japonaise en Malaisie en décembre 1941 et janvier 1942 (TI, p. 379 & 387 n. 1). Le changement du nom Ondor en Gondor est daté de « 9 fév. 1942 » et tandis que la première forme apparaît dans la copie au propre de « Sylvebarbe », la seconde est employée dans « Le roi du château d’or » (TI, p. 401, 423 & 445). Finalement, des changements à la chronologie interne, reflétés dans une vue d’ensemble de l’histoire telle qu’observée depuis Fangorn, incorporent une régularisation des références aux phases de la Lune pour les rendre exactement différentes de cinq jours de celles de l’hiver 1941—1942 (TI, p. 369 & 435).
4) N.d.T. : v.o. that he might ―― to ――.
5) N.d.T. : v.o. to, towards.
6) N.d.T. : J’ai préféré conserver ici la v.o. puisque une traduction française aurait totalement dénaturé l’explication. La voici néanmoins, soit respectivement : qui verra un navire quitter le rivage et qui fera quitter le rivage à un navire.
7) N.d.T. : La v.o.possède ici bends, l’anglais employant le verbe bend tout à la fois pour signifier « (se) courber » ou « bander (un arc) ».
8) N.d.A. : Les formes périphrastiques du verbe passif en anglais [comme en français] ont en commun la combinaison du verbe « être » avec le participe parfait, comme dans the food is being eaten, was eaten, has been eaten, will be eaten by the guest [fr. la nourriture est en train d’être mangée, fut mangée, a été mangée, sera mangée par l’invité], qui sont les formes passives de the guest is eating, ate, has eaten, will eat the food [fr. l’invité mange, mangea, a mangé, mangera la nourriture]. Mais ce modèle est construit sur une analogie formelle. Le fait que l’association du passif avec le participe parfait est plus secondaire qu’essentielle peut être observé dans certaines constructions où l’ infinitif seul possède un sens passif. Ainsi, I have chores to do (= that need to be done) [fr. j’ai des corvées à faire (= qui nécessitent d’être faites)] ; there is plenty of food to eat (=to be eaten) [fr. il y a assez de nourriture à manger (=qui doit être mangée)]. Ici, le nom est l’objet de l’infinitif plutôt que son sujet.
9) N.d.A. : Voir l’ensemble des indices relevés par Tom Loback dans le VT 26, p. 25. Le plus souvent, le point survient en noldorin entre certaines formes de l’article et le nom qu’il modifie. Du fait qu’une connexion syntaxique étroite est un prérequis historique pour le développement des mutations consonnatiques initiales (comme la lénition ou la nasalisation), le point est associé à ces mutations. Mais le point est un symbole pour la relation syntaxique et non pour la mutation phonologique, aussi peut-il être employé avec des mots qui ne sont pas sujets à mutation. En goldogrin, par exemple, dans i=Lam na·Ngoldathon « la langue des Gnomes » (LT1, p. 247 ; CP, p. 646), la première paire de mots inclut lam « langue » (LT2, p. 339 ; CP p. 683) sans mutation, tandis que la seconde paire possède la mutation nasale du gén. pl. *goldathon.
10) N.d.A. : Le présent des verbes to be et to have se combine avec les pronoms sujets dans I’m, you’re, she’s, we’re, they’re ; I’ve, you’ve, he’s, etc. Le mot composé methinks est également le dernier vestige d’une construction avec un pronom complément d’objet et un verbe impersonnel, ce que nous exprimons à présent par it seems to me « il me semble » ou it occurs to me « il m’apparaît ».
11) N.d.A. : Carl Hostetter rappelle qu’un changement similaire à ce s > z > r et « conditionné par la présence ou l’absence d’accent sur la syllabe précédente survient dans les langues germaniques comme résultat du processus de voisement de la spirante en fonction de l’accent, connu en tant que Loi de Verner ». Les spirantes f, þ, χ, s du germanique primitif tendent à être voisées en , ð, ʒ, z entre des voyelles ou après une consonne orginalement voisée comme r. Mais de nombreuses exceptions à cette tendance existent, tel que le gotique brōþar, angl. brother « frère » qui conserve la spirante non voisée, alors que l’on a fadar [faðar, N.d.A.] avec la même spirante mais voisée. En 1877, Karl Verner publia une explication des exceptions (« Eine Ausnahme der germanischen Lautverschiebung », Kuhns Zietschrift […] der indogermanischen Sprachen, 23:97f.), qui fut ainsi résumée par E. Prokosch (A Comparative Germanic Grammar, p. 61) : « Il montra que le verbe fort germanique possédait des spirantes non voisées dans des positions où l’accent est sur la base en sanskrit mais des spirantes voisées dans des formes où l’accent est sur la terminaison en sanskrit. ». Ainsi, le skt vártati « il change » = v.angl. weorþeþ « devient », skt (va)várta « il a changé » = v.angl. wearþ « il est devenu », mais skt (va)vr̥timá « nous avons changé » = v.angl. wurdon « nous/ils devinrent ». Carl Hostetter ajoute que « Dans les langues germaniques du Nord (e.g. en vieux norrois) et de l’Ouest (e.g. en vieil anglais) le z résultant se développa régulièrement en r, complétant le processus de rhotacisme ». Ainsi, en parallèle à des alternances comme le v.angl. sing. wearþ face au pl. wurdon, il existe également des paires s/r comme le v.angl. wæs « il fut » face à wǣron « ils furent », qui survit encore en tant qu’irrégularité de l’anglais moderne. Cf. skt uvā́sa « il demeura » vs. ūs̥úh̥ « ils demeurèrent ». Dans ces verbes en v.angl., l’accent est fixé sur le syllabe de la base. Le fait que la Loi de Verner explique le schéma du voisement de la spirante en termes de position de l’accent du sanskrit, qui est un accent majeur ou une crête tonale qui « bouge » en relation avec avec la syllabe de la base d’un mot à l’autre, implique que le germanique primitif retint un système accentuel similaire tout du moins jusqu’à ce que le voisement conditionnel des spirantes fut apparu. Bien que les variations de s vs. r surviennent dans des terminaisons ou des préfixes, leur corrélation avec l’accent, et en particulier la rétention du s intervocalique uniquement lorsqu’il suit immédiatement un accent suffisamment important, est un parallèle flagrant avec le mécanisme de la Loi de Verner.
12) N.d.A. : L’ambiguïté potentielle de la formation du nom agentif fut probablement à l’origine d’une tendance à affermir la terminaison avec un suffixe agentif supplémentaire. Ainsi *stabrō « charpentier, menuisier, constructeur » donne le v. nold. sthabro(ndo), dont la variation plus longue engendre le nold. thavron (LRW, p. 388). Un développement similaire doit sous-tendre le nold. lathron « auditeur, écouteur, oreille indiscrète » < *la(n)sro-ndo (LRW, p. 368) et le nold. callon « héros » < *kalrondō de pair avec le q. callo « homme noble, héros » < *kalrō (LRW, p. 362).
13) N.d.A. : Notons le rythme de dakar no giliar identique à celui de la proposition en qenya écrite juste après, vári to vanimar. Est-ce une coïncidence, ou cela ferait-il allusion au fait qu’une langue puisse en influencer une autre ?
14) N.d.T. : On notera depuis la publication du PE 17 où l’on découvre la forme encore inconnue Yávanna « don de fruit » (p. 93) bien postérieure (cette forme daterait de 1967 selon les estimations de Carl Hostetter) aux « Étymologies » (c. 1937).
15) N.d.A. : Deux de ces sources sont également mentionnées dans l’appendice E du SdA, qui indique que le quenya HY « dérivait habituellement de sy- et khy- » (LotR, App. E p. 393 ; SdA, App. E, p. 1203).
16) N.d.A. : Le seul autre verbe en -ya pour lequel « Les Étymologies » fournissent un passé est ulya- « verser ». Pour ce verbe, deux formes du passé sont données. Le passé intransitif est ulle, probablement assimilé à partir de *ulne et donc formé de la même manière que vanne et farne. Dans la forme transitive du passé ulyane, le suffixe -ya de l’infinitif est conservé.
17) N.d.A. : Dans notre article du VT 14, nous avions proposé une interprétation alternative de kakainen comme une sorte d’instrumental ou moyen d’accompagnement, avec le suffixe instrumental -nen ajouté au radical kakai- (cf. p. 12 de ce numéro). La difficulté de cette interprétation réside dans le fait que les seuls formes casuelles de radicaux verbaux que nous pouvons citer sont basées sur des participes ou des infinitifs suffixés, tels que ilka-la-sse (MC, p. 222) ou enyal-ie-n (UT, p. 305 ; CLI, p. 704 & 714 n. 43), autrement dit pas directement sur le radical verbal lui-même.
18) N.d.A. : Dans le VT 12 (p. 7 & 12), nous avions émis l’hypothèse que -n pourrait être la marque régulière du pluriel dans les verbes au passé formés avec le suffixe -ne, ajoutant que « nous devons attendre la publication d’autres exemples pour confirmer ou réfuter cela ». Cette théorie a été à présent réfutée par les éléments parus dans Sauron Defeated. En effet, dans le texte en quenya accompagnant les fragments adunaïques de Lowdham (p. 246), nous trouvons lantaner « tombèrent », passé pluriel de lanta- « chuter, tomber ». Notre hypothèse aurait nécessité la forme **lantanen.
19) N.d.T. : On notera également, dans le même poème, le verbe undu-láve que Tolkien traduit littéralement par « sous-enfoncé » et plus clairement par « profondément noyé ».
20) N.d.T. : On notera également que dans la liste de racines plus tardives parues dans le PE 17, ainsi que dans les explications post-SdA, Tolkien présente la racine EN(ED) « centre, milieu » (PE 17, p. 26 & 152).
21) N.d.A. : Une autre lecture possible (quoique moins certaine) pour la forme préfixée est om- ; mais la préposition en témoigne en faveur d’un e initial et la signification ou l’étymologie de om- seraient des plus obscures.
22) N.d.T. : Tolkien parle de la Grande Ourse mais les sept étoiles ne désignent pas à proprement parler la constellation dans son ensemble mais plutôt l’astérisme du Chariot.
23) N.d.A. : Les mots ald att, écrits sous Valar avant d’être supprimés, semblent être une version préliminaire bien qu’inachevée de aldatta.
24) N.d.A. : La préfixation d’une forme singulière pour indiquer un génitif pluriel était commune en quenya, comme dans Eldamar « Demeure des Elfes », Valaquenta « Histoire des Valar », etc.
25) N.d.A. : La page de déclinaisons de noms de la Bodleian en date de 1936, précédemment citée, donne trois formes duelles en -aru, bien que celles-ci furent rejetées par la suite.
26) N.d.A. : Voir l’exemple similaire de préfixation d’un radical de base mentionné dans « Les Étymologies » s.v. TĀ, TA3 « haut, élevé, noble » : « Le radical basique apparaît dans le q. Taniqetil » (LRW, p. 389).
27) N.d.T. : On notera que dans le PE 17 (p. 153), on observe que sous la racine GAL « croître, fleurir » se trouve la racine GALAD « croître ; croître comme les plantes ».
28) N.d.T. : Une autre hypothèse pourrait être proposée. Le QL (PE 12, p. 29) et les CP (p. 648) nous apprennent l’existence de la racine ALA(2) « (s’)étendre » et du qenya alda « arbre ». Le Gnomish Lexicon (PE 11, p. 19), ainsi que les CP (ibidem), nous donnent également le gnomique âl « bois (matériau) ». Il ne serait peut-être pas totalement illogique de concevoir alkorin comme composé de al(da)-korin « *clos des Deux Arbres ».
29) N.d.A. : Dans « Les Étymologies », les conventions orthographiques ne sont pas toujours très claires quant aux sons qu’elles représentent, et il est également possible que dans l’orthographe des bases Tolkien employa PH, TH et KH pour représenter des occlusives aspirées, i.e. P, T et K suivis d’une expiration. Cependant, les notes phonologiques du manuscrit de Koivienéni (q.v.) vont dans le sens de PH, TH et KH en tant que spirantes f, θ et χ et c’est également en accord avec des notes de Tolkien plus tardives sur l’orthographe dans « La prononciation des mots et des noms » de l’appendice E du Seigneur des Anneaux. PH et TH y sont présentés comme des équivalents de f et θ respectivement et KH est employé pour représenter χ dans les langues autres que l’elfique, e.g. l’adunaïque Adunakhor. Il n’y a qu’en langue naine que TH et KH sont présentés comme des occlusives aspirées (LotR, vol. III, p. 395 ; SdA, App. E, p. 1206).
30) N.d.T. : Cette idée est renforcée par l’existence d’une racine KOR « rond » dans la liste de racines du PE 17 (p. 158).
31) N.d.T. : On pensera notamment aux termes kén, kemen « *le sol, la terre » issu de la base KEM « le sol, la terre ». Le second étant probablement la combinaison de kén + men > kemen. La racine MEN (LRW, p. 372) liste également les points cardinaux, tous terminés par -men.
32) N.d.T. : À noter également les racines suivantes données dans la liste du PE 17 (p. 153) : GAL « croître/fleurir » également glosée « croître, fleurir, être vigoureux, s’épanouir » ou encore « croître ; être en bonne santé ; croître (comme une plante) » ainsi que GALA « croître ; croître comme les plantes ».
33) N.d.T. : Cette « longue liste » est à présent disponible dans le PE 12, p. 83
34) N.d.A. : La version en vieil anglais des « Annales de Valinor », peut-être écrite plus tôt que les « Annales » en anglais moderne, fournissent une autre variante intéressante sur l’origine des Arbres : « M Hér þá Godu awehton þá Twégen Béamas », soit « *1000 Ici les Dieux éveillèrent les Deux Arbres » (SM, p. 281 ; FdTM, p. 305 l. 15). En plus de sa connotation primaire de « éveiller du sommeil », le verbe aweccan (duquel awehton est la troisième personne du pluriel du prétérit) peut aussi signifier « invoquer, élever, éveiller à la vie », comme dans la version en vieil anglais de l’évangile selon Saint Luc 3:8 : dans les Anglo-Saxon Gospels « Évangiles anglo-saxons », c. 1000 (Skeat 1871–1887) : He mæʒ of þysum stanum abrahames bearn aweccan, rendu dans la King James Version par « Dieu est capable, à partir de ces pierres, d’élever des enfants pour Abraham ».
35) N.d.A. : L’OED cite un exemple du On heroes, hero-worship, and the heroic in history (iii. p. 165) de Thomas Carlyle : « L’Arbre Igdrasil, qui possède des racines jusqu’aux royaumes d’Hela et de la Mort, et dont les branches surplombe les plus hauts des cieux ! » (1840).
36) N.d.A. : Le concept de Yavanna assumant parfois la forme d’un arbre n’apparaît pas dans les écrits pré-SdA, ni même dans la Proto-Valaquenya comprenant le premier chapitre de la Quenta Silmarillion de 1937—1938 (cf. LRW, p. 204—207). Ce passage de la Valaquenta doit appartenir à la période du début des années 1950 où Tolkien porta à nouveau son attention sur le thème du Premier Âge après avoir achevé le Seigneur des Anneaux.
37) N.d.A. : Cette citation, de même que les suivantes, sont tirées de l’Edda prosaïque traduit par Arthur Gilchrist Brodeur. Voir en particulier Gylfaginning § 15 & 16.
38) N.d.A. : Bellows, Henry Adams, The Poetic Edda, New York, Fondation Américano-Scandinave, 1923, p. 9.
39) N.d.T. : Il est possible de consulter cet ouvrage sur Google Books.
40) N.d.A. : Il semble y avoir ici deux explications à la raison pour laquelle le Puits d’Urdr blanchit les racines d’Yggdrasill. D’une part, l’eau est mélangée à de l’argile blanche qui recouvre le Puits ; Brodeur traduit la ligne de la strophe 19 par « Un grand arbre recouvert d’une argile blanche comme neige », et Yves Bonnefoy dans son Mythologies déclare (bien que de manière cryptique) que « dans [Yggdrasill] est concentrée toute la vie (à cause de l’éblouissante argile blanche, aurr, qui recouvre ses racines) » (p. 294). D’autre part, l’eau du Puits d’Urdr est censée être tellement sacrée que toute chose venant dans le puits deviendait blanche. L’Edda prosaïque ajoute que « Deux volatiles s’abreuvent au Puits d’Urdr : ils sont nommés Cygnes, et de ces volatiles est issue la race des oiseaux ainsi nommés ». L’implication semble être apparemment que l’eau sacrée d’Urdr donna aux cygnes leur blanc plumage.
41) N.d.A. : Voir Words and Devices: Pointed Remarks and Cutting Comments par Patrick Wynne et Carl Hostetter dans le VT 19, p. 12 : « Un coup d’œil dans l’OED ou tout autre dictionnaire étymologique montrera que les origines de nombreux mots ne sont pas claires, voire même entièrement obscures. Tolkien semble souvent avoir conçu des formes eldarines dans le but spécifique de fournir une source originelle – le chaînon manquant – dans l’étymologie de tels mots mystérieux ».
42) N.d.A. : Voir le chapitre de E. Tonnelat sur la mythologie teutonique dans The New Larousse Encyclopedia of Mythology, p. 251.
43) N.d.T. : J’ai conservé en l’état le terme employé par Tolkien. Il s’agit d’un terme allemand désignant un « teckel ».
44) N.d.A. : Les informations étymologiques sur Yggdrasill dans ce paragraphe sont issues du Altnordisches etymologisches Wörterbuch (p. 81) de Jan de Vries.
45) N.d.T. : Depuis la publication du PE 11 comprenant le Gnomish Lexicon dans son ensemble, nous avons pris connaissance des formes suivantes (PE 11, p. 50) : ig « excitation. agitation. bruit. », igin « excité, agité » et igol « 1) excitant. 2) excitable. ».
46) N.d.A. : Les Contes perdus diffèrent des autres récits plus récents quant à cet ordre ; Laurelin y est l’Arbre le plus ancien.
47) N.d.A. : Teutonic Mythology, p. 796.
48) N.d.A. : Aucun verbe n’est listé sous cette entrée. Mais elle est censée être « GLIN à l’origine » et sous la base rejetée GLIN- « chanter » les formes q. lin- et nold. glin- sont listées (LRW, p. 359), apparemment des verbes.
49) N.d.T. : Erreur d’écriture du verbe dans la traduction française de Francis Ledoux.
50) N.d.T. : Dans le PE 17 (p. 138), Tolkien nous informe que « l’emploi du radical adj[ectival] seul en tant qu’adverbe était prob[ablement] la norme en eldarin commun et s’observait également dans le cas d’adjectifs très familiers (comme mārie, bon, bien) en quenya. ».
51) N.d.T. : La Chanson de Fíriel possède également deux autres formes sur la base de ye : úye « n’est pas » et yéva « sera ». On notera également la racine YĒ-, Ī- « racine du verbe être » (VT 46, p. 22) dans « Les Étymologies » que Christopher Tolkien avait omis de publier à l’origine.
52) N.d.A. : La seule exception est ohtakárie « fit-la-guerre » avec aucun suffixe apparent. Ce pourrait être élucidé par le parallèle proposé avec márie « cela est bon » et un brouillon de texte récemment publié. La découverte de la pousse de l’Arbre Blanc par Aragorn est accompagnée d’un certain nombre de versions de son exclamation « Je l’ai trouvé » » « Je l’ai trouvé ! Hé ! » : En túvien ! » En a túvien ! » En [ni] túviet » Yé ! Utúvienyes (loc.cit.). Il semble certain que dans ces formes, « je » soit exprimé successivement par -n, ni-, -nye- et ainsi que « l’ » soit exprimé par a, -t et -s. C’est le pronom a « ce, cela, l’, le » qui nous intéresse. Si cela remontait à la langue primitive et si cela pouvait être employé comme sujet, alors si nous l’ajoutons à la proto-forme, *līnaye-a pourrait avoir été réduit en *līnaye ou *līnayē lorsque les consonnes finales brèves furent perdues et ainsi aboutir à une forme identique au radical línie sans suffixe, mais distinct de la seule forme línee. Cette forme peut avoir retenu sa référence au sujet « ce, cela, l’, le ». Cela convient aux formes verbales márie et man-ie et pourrait également expliquer ohtakárie. Cette forme apparaît dans le brouillon des « Fragments eresséens » et fut remplacé par la forme ohtakāre avec l’ajout d’un sujet implicite. Mais dans le contexte original, ohtakárie a du sens si on le traduit avec le sujet « il, elle, cela » : Ar Sauron lende nūmenorenna […] lantie nu huine […] ohtakárie valannar « Et Sauron vint à-Númenor […] [elle] tomba sous l’Ombre […] [elle] fit-la-guerre aux-Puissance », où nous pouvons comprendre « elle » [le pronom impersonnel anglais it est difficilement rendu en français – qui en est dépourvu. Aussi peut-on le traduire « il, elle, ce(la), l’, le », N.d.T.] comme faisant référence à Númenor en tant qu’entité politique dans les deux cas.
53) N.d.T. : Notons également les lettres grecques Φ, Θ et Χ qui représentent respectivement les graphies ph, th et kh et qui sont des ajouts ultérieurs au système initial. La lettre Φ ph évolua pour devenir f.
54) N.d.A. : La seule exception est un exemple de *ph- originel produisant des formes alternatives en f- et h-, i.e. PHUY > fuine, huine « ombre profonde » (LRW, p. 382).
 
langues/langues_elfiques/qenya/arbres_argent_or.txt · Dernière modification: 08/07/2021 15:03 par Elendil
Nous rejoindre sur https://discord.gg/cafByTS https://www.facebook.com/Tolkiendil https://www.twitter.com/TolkiendilFR https://www.instagram.com/Tolkiendil http://www.youtube.com/user/AssoTolkiendil
Tolkiendil - https://www.tolkiendil.com - Tous droits réservés © 1996-2021