Des enclitiques en sindarin ?

 Quatre Anneaux
Didier Willis — Avril 2000
Article théorique : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.
Article issu de Hiswelókë, Troisième Feuillet, p. 69—73.

Dans la version anglaise de mon article à propos de l’inscription en tengwar sur les Portes de Durin1), publié dans Tyalië Tyelelliéva no 10, j’indiquais que je ne comprenais pas pourquoi le mot tîw (« lettres ») était écrit thiw dans Celebrimbor o Eregion teithant i thiw hin, « Celebrimbor de Houssaye grava ces signes ». Je me serais alors attendu à ce qu’il soit écrit thîw avec un accent circonflexe. En sindarin, la mutation de la consonne initiale après l’article défini pluriel in est un phénomène normal, parfaitement attesté : par exemple2) Periannath « Hobbits » mais i·Pheriain « les Hobbits ». Sur ce modèle, nous devrions donc théoriquement avoir, en toute logique :

intîw > i·thîw « les signes, les lettres »

De la même manière que nous avons aussi :

Narn i·Chîn Húrin « Le Lai des Enfants de Húrin »3)

La mutation initiale s’explique donc très bien. En revanche, il est étrange que le mot soit écrit sans accent diacritique sur l’inscription. En sindarin, le circonflexe indique que la voyelle longue est allongée plus que de coutume, dans un mot monosyllabique accentué4). Dans les mots de plusieurs syllabes et les mots composés, les voyelles longues gardent leur quantité habituelle même lorsqu’elles portent l’accent. Si nous reprenons l’exemple donné dans l’appendice E du Seigneur des Anneaux :

dûn « ouest » [dˈuːn] : la voyelle est prolongée dans un mot monosyllabique
dúnadan « homme de l’ouest » [dˈuˑnɑdɑn] : la voyelle garde sa quantité dans un mot composé 

En utilisant conventionnellement la marque de mi-longueur (ˑ) de l’Alphabet Phonétique International pour les voyelles longues, et la marque de longueur (ː) pour les voyelles prolongées.

Il nous faut trouver une explication à la disparition de l’accent dans i thiw hin « ces signes ». Cette écriture signifie que la voyelle est devenue courte. Si nous traduisons cela en phonétique :

[dˈuːn]
[dˈuˑnɑdɑn]
[i θˈiːw]
[i θˈiw hin]

L’article n’y est clairement pour rien, puisque nous avons l’exemple de i·chîn où la voyelle conserve sa quantité. D’ailleurs, la lettre no 347 de Tolkien atteste la forme thîw — avec une faute de typographie, l’article précédant le mot étant rendu par un signe de ponctuation5).

Par conséquent, je soupçonne fortement que le démonstratif pluriel hin (« ces ») puisse être ce que l’on appelle un enclitique en linguistique. Les enclitiques (du grec egklinomai, je m’appuie sur) sont des particules qui font corps avec le mot précédent et influencent son accentuation, et potentiellement sa prononciation — tout particulièrement la quantité des voyelles, qui nous occupe ici. Ainsi, en grec ancien le déterminant indéfini tis est une telle particule :

ἄνθρωπος « un homme » vs. ἄνθρωπός τις « un certain homme »

En grec, les enclitiques altèrent uniquement l’accentuation des mots. Mais il n’est pas illogique de supposer qu’en sindarin, ils jouent plutôt sur la quantité de la dernière voyelle. Nous aurions alors les dérivations suivantes :

in + tîw > i *thîw « les lettres »
in hîn > i chîn « les enfants »

mais :

in tîw hin i thiw hin « ces lettres »
in hîn hin i *chin hin « ces enfants »

Bien évidemment, ce ne sont là que des suppositions. Le démonstratif hin n’est pas attesté ailleurs dans notre corpus, mais il se rattache probablement au quenya sina6). Comme lui, il se comporte en adjectif épithète et se place après le nom. En outre, on observe fréquemment une lénition (mutation de la consonne initiale du second mot) de l’adjectif au sein du groupe nominal :

Eryn Vorn « Les Bois noirs » pour ErynMorn
Pinnath Gelin « Les Crêtes Vertes », de PinnathCelin

Sur cette base, nous pouvons supposer que le démonstratif est en fait *sen, pluriel *sin7).

En grec ancien les enclitiques ne portent pas eux-même d’accent, du moins quand ils sont monosyllabiques (sans entrer dans les détails, les enclitiques de deux syllabes, e.g. l’accusatif tina, peuvent parfois porter l’accent). Si l’on admet à ce stade que l’adjectif démonstratif est bien une particule enclitique, en existe-t’il d’autres en sindarin ? À ma connaissance, un seul enclitique est attesté dans le texte linguistique Quendi and Eldar8) :

As a pronoun, usually enclitic, the form pen, mutated ben survived [pronominal ‘one, somebody, anybody’].

Si nous construisons une phrase comme lathron ben ned eryn « j’entends quelqu’un dans les bois », il conviendrait donc de la découper ainsi : [lathron-ben] [ned] [eryn]. Le pronom indéfini pen (muté en ben en position de complément d’objet direct) se rattache au mot qui le précède, ici un verbe conjugué.

Un peu plus haut dans cet essai9), J.R.R. Tolkien nous fait aussi cadeau d’un proclitique, c’est-à-dire une particule qui s’appuie sur le mot suivant (du grec proklinomai, je me penche en avant) :

*ho as a proclitic …. possibly contributed to the Sindarin preposition o …. which is used in either ‘direction’, from or to the point of view of the speaker.

Ceci signifie que dans l’expression Celebrimbor o Eregion, il faut découper [Celebrimbor] [o-Eregion], la préposition o étant considérée comme faisant corps avec le mot qui la suit. Comme aucun exemple n’est donné, ces éléments ne nous avancent pas beaucoup. Nous ne savons toujours pas quelle conséquence ces enclitiques ou proclitiques peuvent avoir sur l’accentuation et la quantité des voyelles. Cela nous prouve néanmoins que J.R.R. Tolkien connaissait ces concepts, et qu’il les a appliqués, d’une manière ou d’une autre, à la langue sindarine. À ce jour, l’exemple de la Porte de la Moria est le seul de son genre, c’est un peu mince pour en déduire une règle générale.

Enfin nous avons le cas très étrange de l’adjectif possessif nín10) :

ered e·mbar nín « les montagnes de mon pays »

Dans la mesure où il est écrit avec un signe aigu, nous devons en déduire que sa voyelle longue n’est pas accentuée. Il ferait donc un très bon candidat pour un enclitique. Cependant, c’est là un cas unique dans notre corpus, et peut-être bien une erreur de J.R.R. Tolkien — ou de Christopher Tolkien quand il a recopié le manuscrit11). Les autres adjectifs possessifs que nous connaissons ont tous un circonflexe, et portent donc tous l’accent : dîn et în dans la lettre d’Aragorn à Sam12). Il faudrait alors restaurer la graphie *nîn, et ne pas compter ce mot au nombre des enclitiques…

En conclusion, nous avons porté notre attention dans cet article sur un tout petit point de détail, un accent circonflexe manquant contre toute attente dans une inscription elfique. Insignifiant, diront probablement certains, mais comme nous venons de le voir, il peut y avoir derrière cette absence une théorie remarquable… ou une simple erreur. Tout ceci, en effet, reste très spéculatif. Le processus qui a mené à l’inscription définitive des Portes de Furin est loin d’être simple. Selon toute évidence, il n’y eut pas moins de six croquis intermédiaires13), passant chronologiquement par i·ndíw thin (avec nd rayé et remplacé par th dans la transcription latine), i·ndiw thin (avec la même correction), i thiw hin puis i thin (sic), pour revenir à la version finale i thiw hin. Comme de coutume, il est difficile de savoir ce que l’auteur avait exactement en tête.

Cet article déjà ancien, qui cherchait à expliquer l’abrégement inattendu d’un nom par un phénomène d’enclise, reste encore actuel dans son approche aujourd’hui en 2021.

On en sait cependant davantage à présent, d’abord sur la connaissance et l’usage effectif d’enclises par Tolkien dans ses langues14), sans que les nouvelles publications d’écrits linguistiques éclairent néanmoins de façon significative le problème qui était le nôtre ; ensuite, peut-être plus clairement, sur les tâtonnements tardifs de Tolkien concernant ce syntagme — écrit i thîw hin dans PE no 17, p. 40 ; mais i thiw hin en p. 44, singulier i dew hen15), le mot pour « lettre » hésitant selon les notes entre tew pl. tiw et tēw pl. tîw avec des étymologies changeantes… de sorte qu’il nous semble plus que plausible que Tolkien ait pu se rendre compte du circonflexe manquant, sans néanmoins véritablement trancher.

Quant au possessif nín, ce n’est plus un hapax et il semble bien qu’il faille le lire ainsi16).

En d’autres termes, nous avions une belle théorie mais nous n’en savons guère plus en l’état17).

Voir aussi sur Tolkiendil

1) Cf. Hiswelókë, Premier Feuillet, p. 5—11 [dont une version révisée sur ce site est L’utilisation ésotérique des runes et des écritures elfiques par J. R. R. Tolkien]. En réalité cette interrogation m’était déjà attribuée dans le bulletin de la Faculté des Études Elfiques, Féerik no 5 (fanzine), 1990, sans doute sous l’impulsion de son éditeur Edouard Kloczko.
2) The Lords of the Rings, app. F et livre VI ch. IV respectivement.
3) L’écriture Narn i Hîn Húrin est une « simplification » de Christopher Tolkien, qui a voulu éviter que le lecteur anglais ne prononce /tch/, alors qu’il s’agit d’une fricative en sindarin, à l’origine prononcée /x/ comme le ach-laut allemand (« bach »). Dans les textes originaux de J.R.R. Tolkien, il est bien écrit i·Chîn. Nous avons aussi l’appellation iChúrinien, qui nous permet de déduire que la forme non mutée de chîn est hîn (singulier hên), ce que nous confirme The War of the Jewels, p. 403. Pour plus d’information sur les mutations initiales des consonnes en « noldorin » (état précurseur du sindarin), se reporter à The Lost Road, p. 322.
4) Nous représenterons l’accentuation par le trait surélevé (ˈ) de l’Alphabet Phonétique International. La terminologie française n’est pas très claire, et confond la notion d’accent de prononciation (anglais stress) et l’accent en tant que marque diacritique (ici le circonflexe et l’accent aigu). Il faut bien différencier les deux concepts, pour comprendre que les mots elfiques sont accentués sur la pénultième ou l’antépénultième syllabe, selon leur quantité :
nˈifredil (perce-neige), nˈarbeleth (automne),
ithˈildin (matière reflétant la lumière de la lune)
L’accent de prononciation de la langue sindarine a un caractère musical : c’est un accent de hauteur, la syllabe étant prononcée un ton plus haut (« élévation de la voix sur un ton », Petit Robert, 1973), à la différence du français qui possède un accent d’intensité (la voix devient plus forte, « augmentation d’intensité de la voix sur un son dans la parole », Ibid.). En simplifiant grossièrement, ce dernier tombe sur la syllabe finale : tableau. Quant aux signes diacritiques, ils indiquent en sindarin la longueur (ou quantité) de la voyelle : ú est un u long, et û est encore plus allongé. Ils n’ont donc rien en commun avec l’utilisation qui en est faite en français, où ils dénotent des voyelles daperture différente (« écartement des organes au point d’articulation d’un phonème pendant la tenue », Ibid.) — comparer le é fermé et le ê ouvert.
5) The Letters of J.R.R. Tolkien, Allen & Unwin, 1981, lettre no 347, p. 427.
6) Se référer aux paroles de Cirion, vanda sina « ce serment », Unfinished Tales, Unwin Hyman, 1982, p. 305 et p. 317.
7) Cette supposition a été émise par David Salo sur la liste de diffusion ELFLING lorsque j’ai soumis cet article, et je m’y rattache entièrement.
8) The War of the Jewels, Haper Collins Publishers, 1995, p. 376.
9) Ibid., p. 370.
10) Unfinished Talesop. cit., p. 40 et p. 54, note 19.
11) J.R.R. Tolkien a peut-être utilisé un macron pour indiquer la voyelle longue, comme il le faisait souvent. Pour peu que son tracé soit légèrement incliné, il est aisé de le confondre avec un accent aigu.
12) Sauron Defeated, Harper Collins Publishers, 1993, p. 129—131.
13) J.R.R. Tolkien, Artist & Illustrator de Wayne G. Hammond et Christina Scull, Harper Collins Publishers, 1995, p. 158 ; The Treason of Isengard, Unwin Hyman, 1989, p. 182. Une analyse très détaillée de ces phases est présentée par Lisa Star dans Tyalië Tyelelliéva no 13 (fanzine), 1998, « Analysis of Doors of Moria Tengwar », p. 29—40.
14) Par ex. noir parler ishi enclitique (PE no 17 p. 12); enclitiques eldarins évoluant en marques flexionnelles en quenya (ibib. p. 62); article i proclitique (ibid. p. 104) ; enclitiques gnomiques ach « trop » PE no 11 p. 17 et dai « très » (ibid. p. 29), et article défini i- proclitique (ibid. p. 50) ; pronoms préfixés enclitiques en qenya (PE no 14 p. 85—86, PE no 15 p. 48—49, 50) ; possible pronom proclitique dans le poème Nieninqe (PE no 16 p. 95) ; une mention de formes enclitiques en q(u)enya avec un effet sur l’accentuation et la longueur des voyelles (PE no 18 p. 55) ; l’article, les prépositions et l’augment verbal comme proclitiques (PE no 19 p. 76, 103) ; pronoms clitiques selon qu’ils sont préfixés ou post-fixés (PE no 22 p. 94, 109, 112, 119), copule (ibid. p. 123) ; autres mentions concernant le pluriel et les affixes ou clitiques (PE no 21 p. xix, 56, 63, 66, 68, 72) ; préposition o enclitique (ibid. p. 60) ; prépositions enclitiques ou proclitiques (ibid. p. 62) voire éléments adverbiaux (ibid. p. 68) ; flexion et enclitiques (ibid. p. 67) ; pronoms, nombres, prépositions ou adverbes souvent enclitiques (ibid. p. 70), article défini encore (p. 77) et postposition partitive enclitique (p. 78).
15) Et démonstratif sen pl. sīn (sic), lequel est effectivement apparenté au quenya sina comme nous l’avions supposé.
16) VT no 44, p. 21, 28 : vín (muté de mín) mais aussi vin p. 21, 24, « notre » ; lín p. 22, 24, « ton » ; et nín p. 21—22 dans Ae Adar Nín, le « Notre Père », avec pour particularité inexpliquée l’usage notable du singulier…
17) Si ce n’est, comme indiqué plus haut en note, que le q(u)enya semble avoir eu un phénomène un peu similaire, cf. PE no 18 p. 55.
 
langues/langues_elfiques/sindarin/enclitiques_sindarin.txt · Dernière modification: 02/05/2021 13:43 par Elendil
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