D’Argeleb Ier à Aragorn II : La liste des noms de rois en « ar(a)- »

 Trois Anneaux
Didier Willis — 2002
Articles de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R. Tolkien.

Après Malvegil (1144—1349 T.Â.), les rois d’Arthedain revendiquèrent la totalité de l’ancien royaume d’Arnor. Pour appuyer leurs prétentions, ils prirent désormais des noms commençant par le préfixe ar(a) « roi ». La tradition perdura après la mort d’Arvedui, le « Dernier Roi » d’Arthedain, et se transmit parmi les Chefs des Dúnedain du Nord jusqu’à Aragorn II Elessar Telcontar.

Suite à une question de l’un de ses lecteurs, J.R.R. Tolkien laissa entendre qu’aucune interprétation de ces noms de rois n’était possible :

The names in the line of the Arthedain are peculiar in several ways; and several, though Sindarin in form, are not readily interpretable. But it would need more historical records and linguistic records of Sindarin than exist (sc. than I have found time or need to invent!) to explain them. The system by which all the names from Malvegil onwards are trisyllabic, and have only one ‘significant’ element* (ara being used where the final element was of one syllable; but ar in other cases) is peculiar to this line of names. The ara is probably derived from cases where aran ‘king’ lost its phonetically (…)

*If indeed all were so; some may have been merely coinages in the general style; or alterations of old names arising domestically (…)
Les noms de lignée d’Arthedain sont particuliers à plus d’un égard ; et plusieurs, bien que sindarins par leur forme, ne s’interprêtent pas facilement. Mais il faudrait bien plus d’archives historiques et linguistiques du sindarin qu’il n’en existe (c’est-à-dire que je n’aie trouvé le temps ou le besoin d’inventer) pour les expliquer. Ce système, où tous les noms à la suite de Malvegil sont trisyllabiques et n’ont qu’un seul élément “significatif”* (ara étant utilisé quand l’élément final n’a qu’une syllabe, contre ar dans les autres cas), est spécifique à cette liste de noms. Ce ara provient probablement des situations où aran “roi” a perdu son n pour des raisons phonétiques (…)

*S’il en était effectivement ainsi pour tous. Certains peuvent avoir été de simples inventions conformes au style général, ou des altérations d’anciens noms d’usage courant (…)

[notre traduction]

Nous n’irons pas jusqu’à prétendre que J.R.R. Tolkien mit de la mauvaise volonté dans sa réponse… Mais le fait est, cependant, qu’une bonne partie de ces noms s’explique relativement bien à la lumière des informations disponibles depuis la parution de la série The History of Middle-earth.

La majorité des éléments utilisés dans cette lignée royale existait dès la fin des années 30. Nous pouvons donc essayer d’en dégager la signification avec une assez bonne marge de confiance. Le vocabulaire n’est pas réellement un problème, et la principale difficulté réside en réalité dans les mutations que la langue sindarine présente lorsque deux mots sont mis en composition. En termes linguistiques, nous parlerons, selon le cas, de lénition (ou mutation adoucissante), de mutation nasale ou d’assimilation.

Argeleb Ier
1226—1356
Roi Argenté
Ar- et celeb « argent », avec mutation du c en g.
Arveleg Ier
1309—1409
Puissant Roi
Ar- et beleg « grand, puissant », avec mutation du b en v.
Araphor
1391—1589
Poigne Royale
Aran et paur « poing », avec assimilation du p au contact du n, et abrégement de la diphtongue finale.
Le nom du célèbre forgeron Celebrimbor « Poing d’Argent », présente le même abrégement. Pour des détails sur l’assimilation n+p > ph, se reporter à la discussion relative à Araphant ci-dessous.
Argeleb II
1473—1670
Voir Argeleb Ier.
Arvegil
1553—1743
Épée Royale
Ar- et megil « épée », avec mutation du m en v.
A comparer avec le surnom de Túrin, Mormegil « Épée Noire ». Dans ce cas, le second mot ne subit pas de mutation, parce que le premier élément (mor-) dérive en fait de morn « noir », cf. Aravorn plus bas. Pour un autre cas où la lénition est annulée, voir Araglas ci-dessous.
Arveleg II
1633—1813
Voir Arveleg Ier.
Araval
1711—1891
Roi Doré
Ara- et une forme courte de l’adjectif mallen « doré, d’or ».
Le brouillon de l’appendice donne d’ailleurs la forme Arvallen.
Araphant
1789—1964
Roi Plein
Aran et pant « plein », avec assimilation totale du p au contact du n. Araphant serait donc un « roi de plein titre ». Peut-on supposer qu’il eut quelques difficultés à asseoir son autorité, pour mériter un tel nom ?
Le premier élément ne peut pas être ara- ici, sinon nous devrions observer une mutation du p en b. En revanche, l’assimilation ne fait aucun doute, nous la retrouvons d’ailleurs dans d’autres constructions sindarines, à l’exemple de l’adjectif pluriel in devant Periannath, qui donne i Pheriannath « les Hobbits » (Tolkien parle de « mutation nasale »).
Arvedui
« Dernier Roi »
1864—1975
Dernier Roi
Ar- et *medui « dernier, final », avec mutation du m en v. Le roi Arvedui porte donc particulièrement bien son nom, un titre prédestiné.
Cet adjectif n’est pas attesté seul, mais nous pouvons le rattacher sans hésitation à la racine MET qui possède plusieurs autres dérivatifs, par exemple methed « fin » (dans Methed-en-Glad, « L’Orée du Bois »). Lorsque Glorfindel vient à la rencontre des Hobbits et d’Aragorn, il s’exclame ai, na vedui « Ah, Enfin ». La terminaison adjectivale -ui est très fréquente en sindarin.
Aranarth
1938—2106
Noble Roi ou Noblesse Royale (?)
Aran et *arth « noble » (?).
Ce mot de sens inconnu se retrouve peut-être dans Arthedain (ce qui serait assez logique dans ce contexte) et Arthael (dans un brouillon de Tolkien, remplacé par Saelon « Sage »). Il est très difficile d’en préciser le sens. L’Arthedain étant une division de l’Arnor, « Pays Royal », David Salo a suggéré qu’Arthedain pourrait signifier « (pays) des hommes (edain) nobles (*arth-) », en dérivant ce mot de l’elfique primitif *arâtâ. Le dérivé régulier de cette racine est cependant arod. Tout ceci reste donc très hypothétique.
Arahael
2012—2177
Roi Sage
Ara- et sael « sage », avec mutation du s en h
L’adjectif sael se retrouve dans d’autres noms comme SaelonPerhaelPanthael et Iorhael. Les trois derniers sont les noms donnés à Sam et à son fils Frodon en sindarin, dans la lettre du roi Aragorn (épilogue rejeté du Seigneur des Anneaux). Ils signifient respectivement « à demi sage », « pleinement sage » et « vieux sage ».
Aranuir
2084—2247
Roi Eternel
Probablement aran et uir « éternité ».
Aravir
2156—2319
Trésor Royal
Ara- et mîr « joyau, trésor », avec mutation du m en v.
Aragorn Ier
2227—2327
Valeur Royale
L’un des rares noms dont Tolkien a précisé la signification : « (qui a une) valeur royale »1) ou encore « roi révéré »2)
Araglas
2296—2455
Joie Royale
Aran et glas « joie ».
Le premier élément ne peut pas être ara- ici, sinon nous devrions observer une disparition du g. Comme dans le cas d’Araphant (ci-dessus), le premier élément est donc indiscutablement aran. En effet, au contact d’un n, il s’avère que le ne subit aucune mutation : Tolkien  prend comme exemple le nom de l’étoile Borgil, dérivé de born « chaud, rouge » et gil « étoile ». La même résistance au phénomène de lénition s’observe dans le surnom de Túrin, Mormegil « Épée Noire », composé de morn « noir » et megil « épée ».
Arahad Ier
2365—2523
La signification de ce nom demeure obscure (quelques hypothèses peuvent être avancées, mais elles restent trop hypothétiques pour être présentées avec un degré de certitude convenable).
Aragost
2431—2588
Terreur Royale (?)
Deux options sont possibles : soit ara- et cost « querelle, dispute » (avec lénition du c en g), soit aran et gost « terreur » (avec maintien du g au contact du n, voir Araglas ci-dessus pour les détails). La seconde alternative est sans doute la plus probable, Aragost serait un « roi terrifiant » plutôt qu’un « roi querelleur »…
Aravorn
2497—2654
Roi Noir
Ara- et morn « noir », avec mutation du m en v.
On retrouve le second élément dans l’interjection de Túrin dans les Contes & Légendes inachevés : Lacho Calad, Drego Morn. Il figure aussi, avec la même mutation qu’ici, dans le toponyme Eryn Vorn « Bois Noir ».
Arahad II
2563—2719
Voir Arahad Ier.
Arassuil
2628—2784
Salut Royal
Aran et *suil « salutation », avec assimilation partielle du au contact du s.
Le mot suil n’est pas attesté seul, mais on retrouve les infinitifs/gérondifs suilad et suilannad dans la lettre d’Aragorn à Sam (épilogue rejeté du Seigeur des Anneaux). Pour les raisons qui nous conduisent à considérer que le premier élément est aran et non ara-, voir Araphant et Araglas ci-dessus. Avec ara- comme préfixe, nous aurions observé une mutation du en h comme dans le cas d’Arahael.
Arathorn Ier
2693—2848
Aigle Royal
Ar et thoron « aigle », avec abrégement. Arathorn aurait le profil d’un « aigle royal ».
Cette étymologie a été confirmée par Tolkien3)
Argonui
2757—2912
Roi Valeureux
Ar et *conui « dirigeant » ou « valeureux », avec lénition du c en g. Dans l’incertitude nous trancherons pour « roi valeureux ».
Ce mot n’est pas attesté dans nos sources, mais il s’agit selon toute vraissemblance d’un adjectif (terminaison -ui) formé à partir du mot caun. Malheureusement, caun ne possède pas moins de quatre sens très différents… Au nombre des plus probables, on compte « valeur » ou « prince, dirigeant » - ce dernier est lui même hypothétique, puisque nous le déduisons du pluriel conin « princes ».
Arador
2820—2930
Seigneur Royal
Probablement Ara- et taur « roi », avec mutation du t en d et abrégement de la diphtongue finale. Selon toute apparence, Arador se donne pompeusement les traits d’un « seigneur royal ».
Pour un abrégement semblable, voir Araphor ci-dessus.
Arathorn II
2873—2933
Voir Arathorn Ier.
Aragorn II
2931—3141
(Q.Â. 120)
Voir Aragorn Ier.

Les appendices du Seigneur des Anneaux, réduits pour des raisons éditoriales, nous apportent très peu d’informations sur les règnes de ces rois. Au demeurant, J.R.R. Tolkien n’a esquissé que quelques-uns d’entre eux dans ses brouillons. Nous chercherions donc en vain dans les textes du professeur les raisons qui ont conduit tel ou tel roi à prendre un titre plutôt qu’un autre…

Cependant, les luttes intestines qui conduisirent à l’éclatement du royaume d’Arnor et à la formation de l’Arthedain, du Rhudaur et du Cardolan fournissent une trame idéale pour de nombreuses parties de jeux de rôles. Je ne doute pas un seul instant qu’un meneur de jeu un peu astucieux saura tirer profit de cette liste de noms pour enrichir ses scénarios de nouvelles perspectives historiques et politiques.

Plus sérieusement, l’étude de cette liste constitue aussi une bonne introduction aux mutations qui caractérisent la langue sindarine. En s’inspirant des règles esquissées ici, il devient en effet possible d’interpréter plusieurs autres noms du Seigneur des Anneaux, comme Malvegil « Épée dorée » (voir Araval et Arvegil) ou Menelvagor « Epéiste du ciel » (à comparer avec Magor, le grand-père de Hador, surnommé « L’Épée »)… La langue des Elfes Gris se dévoile dans toute sa complexité, mais aussi dans toute sa beauté.

Rien ne nous retient, pour conclure, d’inventer quelques noms à la façon de Tolkien : Arvellon « Ami Royal » (ar- et mellon), Arvenel « Roi Céleste » (ar- et menel), Arahir « Roi du Fleuve » (ara- et sîr), ou encore Aragon « Roi de Pierre » (aran et gond, avec un abrégement du nd final). Je vous laisse poursuivre !

Addendum éditorial : Le Parma Eldalamberon no 17, paru en 2007, longtemps après la publication de cet article, regroupe l’ensemble des notes que Tolkien avait prises en vu de rédiger un appendice linguistique destiné à expliquer tous les noms figurant dans le Seigneur des Anneaux. En l’espèce, Tolkien ne parvint pas à mener ce projet à bien, et les notes dont nous disposons ont été rédigées sur une assez longue période. Tous les noms du roman ne reçoivent pas d’explication et certaines des étymologies proposées sont incertaines, voire fluctuantes, car beaucoup de ces notes sont restées à l’état de brouillon.

Il reste néanmoins remarquable que les deux seuls noms de rois en ar(a)- qui reçoivent une glose étymologique dans ce volume soient précisément les noms d’Aragorn et d’Arathorn, dont on connaissait déjà d’autres traductions. Remarquable à double titre, vu que les explications ne coïncident pas avec celles qui étaient déjà publiées, et que les autres noms de rois ne sont pas même évoqués au sein de ces notes. Cela laisse effectivement penser que Tolkien avait formé la plupart de ces noms selon son inspiration du moment, sans forcément vérifier en détail l’exactitude phonologique des significations qu’il envisageait, d’autant qu’il fit évoluer en parallèle la phonologie de la langue des Elfes Gris de manière assez notable.

Ainsi s’expliquerait son insatisfaction subséquente et sa réticence à exposer en détail à son correspondant la signification de tous ces noms, au risque de devoir fournir un travail important pour formuler des explications ad hoc.

Sources

Voir aussi sur Tolkiendil

1) N.d.É. : Dans un manuscrit rejeté de l’Appendice A du Seigneur des Anneaux, cité par Christopher Tolkien en introduction de The Peoples of Middle-earth, p. xii.
2) N.d.É. : Parmi les notes du Parma Eldalamberon no 17 (voir l’addendum éditorial en fin d’article), figure cette étymologie alternative, probablement postérieure à la précédente. Le second élément de ce nom est dit dériver de l’adjectif sind. gorn (-ngorn-) < *ñgornā « craint, révéré » < √ÑGOR- « craindre (au sens de révérence, de majesté) » ; cf. p. 32, 113. Dans une version antérieure de cette note, Tolkien avait même envisagé que ce nom n’ait pas de signification réelle et soit simplement modelé sur la forme Arathorn (voir ce nom). Dans cette hypothèse, la forme sindarine correcte aurait été Argorn ; ibid., p. 113. Tolkien a finalement rejeté cette solution, soit parce qu’il restait insatisfait que le nom d’un de ses personnages principaux n’ait pas de signification valable, soit parce qu’il s’est rendu compte que le protagoniste du Seigneur des Anneaux était Aragorn II, fils d’Arathorn II et que le nom d’Aragorn était antérieur à celui d’Arathorn au sein de la lignée d’Isildur.
3) N.d.É. : Dans la lettre no 347, adressée à Richard Jeffery et datée du 17 décembre 1972, quelques mois avant le décès de Tolkien. Parmi les notes du Parma Eldalamberon no 17 (voir l’addendum éditorial en fin d’article), figure une étymologie alternative antérieure : « roi ferme, constant », dont le second élément est dit dériver de l’adjectif sind. thorn « ferme, constant » < √STOR, THOR ; cf. p. 32, 113.
 
langues/langues_elfiques/sindarin/liste_noms_rois_ara.txt · Dernière modification: 02/05/2021 13:42 par Elendil
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