Réflexions sur l’usage de Beowulf par Tolkien

Arne Zettersten — Université de Copenhague

Cet article est la traduction de Reflections on Tolkien’s Use of Beowulf d'Arne Zettersten, publié dans From Clerks to Corpora: Essays on the English language yesterday and today, Shaw, P., Erman, B., Melchers, G. & Sundkvist, P. (dir), p. 229–238, Stockholm University Press. DOI : http://dx.doi.org/10.16993/bab.m, sous licence originale CC-BY. La traduction est quant à elle sous copyright Tolkiendil.

Beowulf, le fameux poème héroïque anglo-saxon, et le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, l’« Auteur du Siècle1) », ont été minutieusement analysés et comparés par une multitude d’universitaires2). Le but immédiat de cet article n’est pas de présenter un essai de résolution d’un problème, mais plutôt d’expliquer à quel point j’étais proche des recherches et des activités oxoniennes de Tolkien au cours des treize dernières années de sa vie. Tout au long de l’article, nous réaliserons de plus en plus que Beowulf signifiait beaucoup pour Tolkien, avec, en point d’orgue, l’édition inattendue par Christopher Tolkien de la traduction de Beowulf que J.R.R. Tolkien compléta dès 1926.

Beowulf a toujours été respecté de par sa position de plus vieux poème héroïque germanique3). J’ai moi-même accepté la conclusion que le poème aurait vu le jour vers 720-730 ap. J.-C., en dépit du fait qu’il existe toujours un important débat sur sa datation. La seule copie préservée (British Library MS. Cotton Vitellius A.15) fut plus probablement complétée au début du xie siècle.

Souvenirs personnels de Tolkien et arrière-plan biographique

J’ai rencontré et fus proche du professeur Tolkien durant les 13 dernières années de sa vie. J’ai étudié et publié les textes de l’Ancrene Wisse pour la Early English Text Society, Oxford University Press, conjointement avec un groupe international de chercheurs inspirés par Tolkien. Tolkien avait édité le plus important des textes de l’Ancrene Wisse (MS. Corpus Christi College Cambridge 402) en 1962 et j’ai plus tard édité trois des autres manuscrits. À cette période, j’eus quelques fois des preuves de première main de ses opinions sur l’anonyme Beowulf et sur son propre Seigneur des Anneaux. Je me suis souvent demandé pourquoi Tolkien était si vivement intéressé par le fait de discuter de sujets de recherche avec moi, qui étais bien plus jeune. J’ai très tôt réalisé que le fait que je représentais les pays nordiques et que j’étais capable de prononcer leurs langues et aussi quelques-unes des variantes dialectales, lui avait fait grande impression. Une fois, j’ai sélectionné un texte des Évangiles selon Saint Marc et l’ai lu en danois, norvégien et suédois, ainsi qu’en gotique. Le texte gotique était tiré de la traduction en gotique du Nouveau Testament par Wulfila, probablement produit à Ravenne, mais aujourd’hui conservée à Uppsala dans la magnifique Bible d’Argent datée de vers 550, écrite avec de l’encre d’argent et d’or sur un parchemin de couleur violette. Je pouvais assez bien en comprendre la langue, mais Tolkien pouvait la parler et, plus étonnant, il était capable de construire des mots en gotique que l’on aurait pu croire réels, si on avait attendu les textes et contextes correspondants sous forme écrite. Je considère cela comme une sorte de correction orale. On peut considérer cela comme l’un des plus remarquables dons de Tolkien comme spécialiste de la linguistique.

Tolkien adorait raconter des histoires, des souvenirs et des comparaisons entre différents types de littératures médiévales. On a dit que son intérêt pour toute la littérature après Shakespeare était presque négligeable. Les réunions que j’eus avec Tolkien dans ses maisons, d’abord à Sandfield Road, hors d’Oxford, puis plus tard dans son appartement sur Merton Street, près du Merton College, étaient structurées selon un seul et même schéma. Tolkien menait la majorité de la discussion et j’étais un auditeur attentif, avec l’option de poser des questions à des intervalles irréguliers. Ses discours éloquents étaient semblables à des dissertations orales animées et bien structurées.

Un point intéressant à propos de l’époque à laquelle Tolkien était un nouveau professeur à Oxford, c’est que cela coïncide plutôt bien avec le moment où C.S. Lewis devint chargé de travaux dirigés en anglais et, dans le même temps, membre du Magdalen College. Ces deux-là allaient représenter énormément l’un pour l’autre, tant comme collègues et amis, que comme critiques et rivaux. Chacun devint un tremplin pour l’autre, sur des questions qui allaient d’un programme aride jusqu’à la mythologie nordique, en passant par le mariage, l’existence de Dieu, et du Seigneur des Anneaux de Tolkien jusqu’au Narnia de Lewis.

Dans le journal de Lewis (p. 392-393), la note du 23 mai 1926 relative à Tolkien, avant qu'ils ne soient devenus bons amis, est un bel exemple de la combinaison d’agilité mentale et d’esprit dont faisait preuve Lewis :

Tolkien a réussi à faire en sorte que la discussion porte sur la proposition d'examen préliminaire en anglais. J’ai pu parler avec lui par la suite. C'est un charmant petit gars pâle et élégant — qui ne peut lire Spenser à cause des formes — qui pense que la langue est le cœur de l'école — qui pense que toute la littérature est écrite pour l'amusement d'hommes entre trente et quarante ans — nous devrions voter pour notre propre disparition — pourtant les changements phonétiques et les courts extraits de textes sont très amusants pour les professeurs. Il n'y a aucun mal en lui : il a juste besoin d'une gifle ou deux. Son abomination favorite est l'idée d'études « libérales ». Les passe-temps techniques sont plus son genre.

Quand Tolkien fut nommé en tant que professeur et chercheur à Oxford, après 1925, il commença une nouvelle phase dans sa carrière, consacra beaucoup de temps à l’essai critique. Il incorpora ce type d’essai comme un genre dans le contexte philologique anglais. Plusieurs de ses essais de la fin des années 1920 jusqu’à la fin des années 1950, tout au long de sa vie active comme professeur, remontent à d’importantes conférences qu’il fut invité à donner, à la fois à Oxford et ailleurs. Ce genre dans l'écriture de Tolkien est le cœur même de sa réussite scientifique. Son activité philologique, avec ses éditions du Sire Gauvain et de l’Ancrene Wisse, ses études de mots et ses traductions de poésie moyen-anglaise en anglais moderne sont des exemples de sa solide érudition, mais c’est au cœur de l’art de la rédaction d’essais qu’il put introduire des idées innovantes et de nouveaux résultats.

Tolkien réussit à développer cette partie de ses activités pour en faire une sorte de maîtrise. Un exemple est son essai de 1929, qui décrit comment il identifie le nouveau langage littéraire de l’Angleterre du 13e siècle, appelé langage-AB. Il y a aussi, aux côtés de « Beowulf : les monstres et les critiques », d’importants essais tels que « Un vice secret » (1931), « Du conte de fées » (1939), « Traduire Beowulf » (1940), « Sire Gauvain et le chevalier vert » (1953) et « L’anglais et le gallois » (1955).

J’ai réalisé que j’avais trouvé l’origine de cet art de l’écriture d’essais lorsque je posai les yeux pour la première fois sur une série d’essais et notes de résumé conservés dans les carnets de 1913 de la collection Tolkien de la Bodleian Library. Naturellement, ces essais, qui font preuve de maturité, sont le résultat de la tradition de la rédaction d'essais qui caractérise l'ensemble du système scolaire anglais. Au sommet de ce système, la tradition universitaire voulait que chaque semaine les étudiants écrivent des essais pour un chargé de travaux dirigés, lesquels étaient lus, analysés et critiqués dans les moindres détails. Les archives Tolkien conservées à la Bodleian Library sont considérablement plus importantes que ce qu’on peut imaginer ici, à partir d’un bref résumé. Si on y ajoute la collection de la Marquette University à Milwaukee, au Wisconsin, on finit avec un grand nombre de textes qui peuvent être utilisés pour analyser tout le contexte de l’intérêt de Tolkien pour la littérature médiévale et sa capacité à écrire des essais analytiques dans le cadre de la philologie vieil et moyen-anglaises.

Tolkien a toujours ressenti un désir irrépressible de se jeter dans de nouveaux projets de recherche, de nouveaux langages ou de nouveaux problèmes. L’un des moyens d’en apprendre plus sur sa curiosité intellectuelle est de parcourir ses propres lettres et notes qui nous sont parvenues. Dans la collection Tolkien de la Bodleian Library, sous l’item A 21/1-12, on trouve, entre autres, une série d’essais ou d’annotations philologiques de la période de mai-juin 1913 et de la période qui suit. Nr A 21/1 contient des essais sur des sujets aussi divers que :

  1. Gradation [changement de voyelles, par exemple du i ou e en a].
  2. L’origine du peuple anglais.
  3. Quelques changements phonétiques.
  4. La langue de Chaucer.
  5. La Lamentation de Deor (un poème vieil-anglais).
  6. L’anglo-normand.
  7. L’influence scandinave sur l’anglais.
  8. Le poème vieil-anglais Waldere.
  9. Problèmes de dialectes.
  10. Allongement des voyelles courtes en moyen-anglais (110-1550).
  11. Classifier les consonnes en vieil-anglais (700-1100).

La première impression que l’on a de ces archives fascinantes est que l’étudiant Tolkien était capable, après seulement une année d’études, de tirer des conclusions avancées sur l’étymologie et la philologie, ce qui correspond normalement aux travaux d’un universitaire accompli. Dans le même temps, il était suffisamment ambitieux pour écrire des notes minutieuses sur des changements phonétiques et sur des étymologies décrits dans les manuels de vieil-anglais les plus connus. Il est aussi fascinant d’étudier l’attention qu’il portait à l’usage d’une écriture claire, à la calligraphie inhabituelle et élégante.

Dans la partie de la collection de manuscrits datés de 1913, No A 21/2, il existe des notes sur des conférences auxquelles Tolkien a assisté sur la grammaire historique, avec des références à des philologues célèbres, comme Sisam, Emerson, Napier et Morsbach. Nr 21/5 est particulièrement intéressant avec tous ses commentaires sur Beowulf, à la fois sur son sujet et sa langue. Tolkien fait référence à des passages de Beowulf portant sur des personnages légendaires, mais aussi sur des noms géographiques, apparentés au Danemark. On peut mentionner ici le roi danois Rolf Krake (= Hrothulf dans Beowulf) et les toponymes comme l’ancien village de Lejre (= Hleidr ; lat. Lethra) près de Roskilde. Dans le petit village historique de Lejre, les archéologues ont récemment découvert les restes d’une impressionnante halle semblable à la grande halle de Heorot, où Beowulf combattit le monstre Grendel dans le poème. La halle découverte à Lejre correspond étroitement à celle décrite dans le poème.

Tolkien et Beowulf

L’opinion de l’universitaire américain Michael D.C. Drout est que Tolkien fut grandement inspiré par le poème Beowulf et que son essai « Beowulf : les monstres et les critiques » (édité par Drout en 2002) est à l’origine des études modernes de Beowulf. Tolkien n’est sans doute pas le seul universitaire à avoir contribué à changer l’orientation des recherches sur Beowulf et l’attitude à l’égard du poème, mais il en fut le moteur avec des arguments très solides, ce qui a amené Michael Drout à qualifier l’essai d’« essai critique le plus important jamais écrit sur Beowulf » (Drout, Beowulf and the Critics, p. 1).

Les critiques avaient auparavant considéré Beowulf comme une œuvre historiquement ou philologiquement importante avec des qualités littéraires incertaines. L’essai de Tolkien fut le tournant distinct, voire même une révolution dans la discussion sur la valeur poétique du poème. Tolkien indiquait que Beowulf, en tant que poème, est plus beau, et que chaque ligne est plus significative que celles des autres poèmes vieil-anglais.

Les universitaires précédents considéraient Beowulf comme un poème épique constitué de deux parties séparées qui n’étaient pas très bien assorties entre elles. Tolkien prouve très clairement que le poème possède une unité en deux parties connectées, qui participe à créer un ensemble poétique. En opposition aux universitaires qui l’ont précédé, Tolkien montre clairement que la structure est remarquablement solide. Il qualifie la structure d’inévitable et la conception du poème d’admirable. Il soutient aussi de façon convaincante que les différents adversaires de Beowulf, c’est-à-dire Grendel, la mère de Grendel et le dragon, sont les entités centrales du poème.

Tolkien était très impliqué dans tous les aspects de l’importante littérature perdue de tout le territoire linguistique indo-européen. À l’une de nos réunions, nous avions discuté de ce sujet de manière très vive, en lien avec les fragments poétiques vieil-anglais. Nous avions aussi discuté du fascinant ouvrage The Lost Literature of Medieval England, publié pour la première fois en 1952 par R.M. Wilson, mais qui venait de paraître dans une nouvelle édition révisée en 1970. L'immense trésor perdu de la littérature ancienne est un élément clef très pertinent pour comprendre à quoi pensait Tolkien en construisant un monde entièrement fictif, à un âge différent du nôtre.

Encore étudiant, Ronald commença à lire Beowulf en vieil-anglais, Sire Gauvain et le chevalier vert en moyen-anglais et différents contes en vieil-islandais. Grâce à sa connaissance approfondie de nombreuses langues, il devint un philologue précoce, qui pouvait combiner la recherche sur le langage et sur la littérature à un niveau avancé, même à l’âge de 15-16 ans.

Un philologue en exercice ne doit pas seulement lire, analyser et comparer un grand nombre de textes littéraires. Un philologue médiéviste doit aussi étudier la paléographie, c’est-à-dire la connaissance des manuscrits, des formes des lettres et des styles, les relations entre les manuscrits et beaucoup d’autres choses concernant les cultures auxquelles appartiennent ces manuscrits, et doit en outre bien connaître les collections de manuscrits médiévaux en Angleterre.

C’est bien sûr un grand avantage pour un universitaire d’avoir accès aux importantes collections de manuscrits, comme par exemple à Oxford, Cambridge et Londres. Pour Tolkien, il était important d’avoir ses textes favoris Beowulf et Sire Gauvain à Londres et Ancrene Wisse (MS. Corpus Christi College) à Cambridge. Les différentes bibliothèques des colleges d’Oxford et Cambridge sont souvent bien fournies en ce qui concerne les manuscrits médiévaux. La seule bibliothèque médiévale du college de Tolkien, Merton, possédait par exemple une copie de la version latine d’Ancrene Wisse, publiée par la Early English Text Society en 1944. Cette bibliothèque dégage une atmosphère des plus remarquables. Une fois, je fus guidé par Tolkien lui-même dans la bibliothèque où certains de ces manuscrits médiévaux étaient si précieux qu’ils étaient enchaînés aux étagères.

Le poème Beowulf a paru dans une nouvelle traduction en anglais moderne par le poète irlandais et prix Nobel Seamus Heaney en 1999. La même année, Seamus Heaney fut invité par l’Université de Copenhague à Lejre, près de Roskilde, afin qu’il lise sa traduction anglaise dans la grande halle découverte mentionnée ci-dessus. Il lut en se concentrant spécialement sur le passage du poème héroïque où l’énorme monstre Grendel entre dans la grande halle de Heorot et marche vers les Danois endormis. Puisque j’avais pris l’initiative d’inviter Heaney à lire et que j’avais moi-même lu le passage du texte original en anglo-saxon avant Heaney dans cette reconstruction de l’atmosphère si spéciale de Beowulf au sixième siècle, ce fut un plaisir pour moi de relier tout cela à Tolkien, qui a tant signifié pour la recherche sur Beowulf dans les années 1930.

Une grande partie des trésors germaniques des légendes héroïques a disparu au cours du temps et dans les pays concernés, et seule une petite partie existe encore. Le seul long poème héroïque complètement préservé est Beowulf et, par ailleurs, il n’existe que deux courts poèmes, Widsith et Deor, et deux fragments, Waldere et Finnsburg. Tolkien réécrivit et commenta tous ces textes de diverses manières. Deor et Waldere appartiennent à ces domaines à propos desquels il écrivit des essais dans ses carnets.

La poésie héroïque de la période anglo-saxonne semble, après cette brève présentation, de taille plutôt modeste, mais il est important de considérer qu’une part importante de ce qui existait autrefois n’est plus là aujourd’hui. Le fait que Beowulf d’abord, mais aussi les autres poèmes plus courts, suscita l’intérêt de Tolkien était non seulement dû à leurs qualités littéraires, mais aussi à leur destin en tant que manuscrits et à leurs connexions avec d’autres traditions littéraires du champ mythologique germanique. Tous les noms des héros des traditions et légendes germaniques circulant via des références au gotique, burgonde, islandais et à d’autres mythes indiquent qu’ils étaient courants dans les traditions orales de l’Angleterre anglo-saxonne. L’absence de contes écrits pour ces légendes indique peut-être que les traditions littéraires ont survécu sous forme orale.

Ainsi que Tolkien le mentionne dans ses lettres4), il a été influencé par Beowulf durant son travail sur Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux. Par exemple, certains noms de Beowulf comme Eomer, Hama et Wealhtheow apparaissent dans Le Seigneur des Anneaux.

On savait depuis longtemps que Tolkien avait fait une traduction de Beowulf dans les années 1920. Il la termina en 1926 et la mit de côté peut-être sans avoir l’intention de la publier. Elle peut fort bien n'avoir rien été d'autre qu'un document de travail qu’il utilisait en lien avec ses conférences, citations ou commentaires pour une édition du texte. Et voilà soudain qu’en 2014, Christopher Tolkien publie une édition de Beowulf, traduction et commentaire, suivi de Sellic Spell (HarperCollins Publishers). L’édition de Christopher Tolkien est la traduction complète en prose de Beowulf par son père.

Il est assez bien connu que Michael D.C. Drout était impliqué dans l’édition de la traduction de Tolkien de Beowulf au début du 21e siècle. Il est donc intéressant de savoir que l’édition de Drout fut annulée avant qu’elle ne soit prête pour la publication. Drout avait reçu la permission du Tolkien Estate de publier une édition en deux volumes comprenant certains de commentaires écrits par Tolkien sur des problèmes textuels. Drout prévoyait d’éditer la traduction partielle en vers et la traduction complète en prose. Le volume d’accompagnement était supposé inclure les commentaires faits par Tolkien, mais avant que Drout mené le projet à terme, la permission de publier cette édition lui fut retirée par le Tolkien Estate.

À la grande surprise de beaucoup, la traduction de Beowulf par J.R.R. Tolkien fut soudainement publiée par HarperCollins en 2014 avec Christopher Tolkien comme éditeur. Christopher avait aussi inclus le Sellic Spell de son père, un « conte merveilleux » qui, ainsi que Christopher le suggère, a la forme et le style d’un conte populaire vieil-anglais sur Beowulf, sans lien avec les « légendes historiques » des royaumes nordiques.

En outre, Christopher inclut deux versions du Lai de Beowulf de son père, qui est un rendu de l’histoire sous la forme d’une ballade supposée être chantée, un souvenir clair de la première rencontre de Christopher avec Beowulf et la halle dorée de Heorot, plus de quatre-vingts ans après. Sans avoir besoin de beaucoup d’imagination, on peut assez facilement entendre la voix de J.R.R. Tolkien chantant la première strophe du dernier des deux poèmes du Lai de Beowulf, intitulé « Beowulf et les Monstres » :

Grendel came forth at dead of night;
the moon in his eyes shone glassy bright,
as over the moors he strode in might
until he came to Heorot.
Dark lay the dale, the window shone;
by the wall he lurked and listened long,
and he cursed their laughter and cursed their song
and the twanging harps of Heorot.

Grendel lors s’avança en plein cœur de la nuit ;
la lune dans ses yeux brillait comme du verre,
alors que par la lande il marchait en puissance,
jusqu'à ce qu'il parvînt à Heorot.
Sombre était la vallée, les fenêtres brillaient ;
se cachant près du mur il écouta longtemps,
et il maudit leurs rires, et il maudit leur chant,
les vibrantes harpes de Heorot.

La traduction de Beowulf par Tolkien, telle que présentée par Christopher, est entièrement en prose, comme précisé ci-dessus, et commence de la manière suivante :

Lo! The glory of the kings of the Spear-Danes in days of old we have heard tell, how these princes did deeds of valour. Oft Scyld Scefing robbed the hosts of foemen, many peoples, of the seats where they drank their mead, laid fear upon men, he who first was found forlorn; comfort for that he lived to know, mighty grew under heaven, throve in honour, until all that dwelt nigh about, over the sea where the whale rides, must hearken to him and yield tribute – a good king was he!

Or çà ! Des rois du peuple des Danois à la lance, au temps jadis, nous avons entendu conter la gloire, comment ces princes accomplirent des actes de bravoure. Souvent, Scyld Scefing volait aux troupes d'adversaires, maints peuples, les sièges sur lesquels ils buvaient leur hydromel, répandait la terreur sur les hommes, lui qui avait d'abord été découvert abandonné ; en échange, il vécut et connut réconfort, devint puissant sous les cieux, prospéra en tout honneur, jusqu'à ce que tout ce qui demeurait alentour, sur la mer où chemine la baleine, dût lui obéir et lui payer tribut : c'était un bon roi !

L’original en anglo-saxon ressemble à ce qui suit :

Hwæt we Gar-Dena in geardagum,
þeodcyninga þrym gefrunon,
hu ða æþelingas ellen fremedon.
Oft Scyld Scefing sceaþena þreatum,
monegum mægþum meodosetla ofteah,
egsode eorl[as], syððan ærest wearð
feasceaft funden¸ he þæs frofre gebad,
weox under wolcnum, weorðmyndum þah,
oðþæt him æghwylc þ[ær] ymbsittendra
ofer hronrade hyran scolde
gomban gyldan, þæt wæs god cyning!

Afin de rendre le contenu du début du poème encore plus clair, je conclus en présentant la traduction en anglais moderne de ces mêmes vers par Seamus Heaney :

So. The Spear-Danes in days gone by
and the kings who ruled them had courage and greatness.
We have heard of those princes’ heroic campaigns.
There was Shield Sheafson, scourge of many tribes,
a wrecker of mead-benches, rampaging among foes.
This terror of the hall-troops had come far.
A foundling to start with, he would flourish later on
as his powers waxed and his worth was proved.
In the end each clan on the outlying coasts
beyond the whale-road had to yield to him
and begin to pay tribute. That was one good king.

Donc — nous dirons des Danois-à-la-lance aux jours d'autrefois,
de rois souverains la gloire telle que nous l'avons reçue,
comment alors les princes firent prouesse.
Que de fois Scyld de la lignée de Scef,
arracha à nombre d'ennemis les trônes du festin !
Il terrifia le guerrier après s'être jadis
trouvé sans rien - salutaire revirement.
Il vit croître sa puissance, s'affirmer son prestige
au point que tous les peuples d'alentour,
riverains des mers aux baleines, durent lui obéir
et lui verser tribut. Ce fut un grand roi5) !

Tandis que Christopher Tolkien présente la traduction en prose du texte en anglais moderne de son père, Drout avait à l’inverse annoncé qu’il prévoyait d’utiliser à la fois la version en prose et la partie poétique.

Il n’est pas facile de dire si le texte de l’édition de Christopher Tolkien aurait pu être exprimé plus clairement si son édition avait inclus la prose et la partie poétique. Le fait que cette édition soit aujourd’hui publiée est, néanmoins, un événement stupéfiant en lui-même. Et quelle que soit la forme, les relations si particulières entre Tolkien et Beowulf ont clairement été portées au public et sont souvent bien illustrées dans la publication de Christopher.

Sur Tolkiendil

1) Voir Shippey, J.R.R. Tolkien: Author of the Century, Houghton Mifflin, 2002 ; trad. fr. J.R.R. Tolkien, Auteur du Siècle, Bragelonne, 2016.
2) Voir Shippey, T.A., The Road to Middle-earth, 1982 ; Pearce, Joseph, Tolkien. Man and Myth: A Literary Life, 1998 ; Drout, Michael D.C., Beowulf and the Critics, 2002.
3) Voir, par exemple, Alexander, Michael, Beowulf: A Glossed Text, 1995, et McNamara (ed.), Beowulf, 2005.
4) Voir sa lettre à The Observer : « Beowulf fait partie des sources que j'estime le plus », Lettres, n°25.
5) Beowulf, traduction d'André Crépin, Le Livre de Poche, coll. Lettres gothiques, 2007, p. 33.
 
tolkien/etudes/beowulf_zettersten.txt · Dernière modification: 17/05/2021 12:29 par Druss
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