Critique de La Chute de Gondolin

par Vivien Stocker

Cette critique est également publiée dans le n°6 de L'Arc et le Heaume, à paraître en 2019.

En 2017, alors que tous découvrent la préface de Beren et Lúthien, chacun peut y lire ces mots de Christopher Tolkien : « En ma quatre-vingt-treizième année, ce livre est (vraisemblablement) mon dernier dans la longue série d’éditions des écrits de mon père ». Immédiatement, l’émoi s’est emparé des lecteurs à la fois pour saluer les 44 ans d’efforts de Christopher Tolkien pour éditer et publier les écrits de son père, mais également pour regretter que, des trois Grands Contes du Silmarillion, seuls les contes des Enfants de Húrin et de Beren et Lúthien fassent l’objet d’éditions séparées, quand l’histoire de Gondolin reste sans doute l’une des plus intenses et préférées des lecteurs. À croire que l’appel fut entendu, car au mois d’avril 2018, la parution de la Chute de Gondolin était annoncée.

Faire une critique de la Chute de Gondolin, un ouvrage qui sera « (indubitablement) le dernier » de Christopher Tolkien, c’est un peu faire une redite de celle de Beren et Lúthien, tant les deux ouvrages semblent sortis du même moule1). On retrouve ainsi, non pas un texte plein et entier comme dans les Enfants de Húrin, mais bien plusieurs textes et extraits tous sans exception tirés d’ouvrages précédents, comme c’était le cas avec Beren et Lúthien. Et tout comme ce dernier, l’ouvrage s’articule autour des deux versions les plus abouties de l’histoire : le conte perdu de « Tuor et les Exilés de Gondolin2) », texte datant de 1916-1917 tiré du Livre des Contes Perdus, et « De Tuor et de sa venue à Gondolin », tiré des Contes et légendes inachevés et datant au plus tard de 1951. Le tout est entrecoupé d’extraits des différentes versions du Silmarillion.

Résumé de l’histoire

L’histoire de Tuor et de Gondolin est somme toute assez simple, mais elle nécessite un court résumé pour pouvoir aborder correctement les différents extraits. Gondolin est une cité cachée dans les montagnes construite par le roi noldo Turgon sur les conseils du Vala des eaux Ulmo. Celui-ci, contrairement aux autres Valar qui s’en sont détournés, continue secrètement d’aider les Elfes et les Hommes à combattre le Sombre Seigneur Morgoth. Il s’avère qu’au bout de plusieurs siècles la cité de Gondolin est menacée par ce dernier. Gondolin est en effet la dernière cité échappant à la vigilance de Morgoth. Ulmo mande alors un émissaire humain, Tuor, pour prévenir Turgon qu’il doit se préparer à quitter Gondolin. C’est là que débute l’histoire en elle-même, suivant d’abord les errances de Tuor jusqu’à sa rencontre avec Ulmo, qui lui envoie une aide et un guide en la personne de l’elfe Voronwë. Tous deux se dirigent jusqu’aux Montagnes Encerclantes et pénètrent dans l’enceinte cachant la cité. Tuor délivre le message d’Ulmo, lequel est accueilli froidement par le roi Turgon. Ce dernier fait néanmoins une place de seigneur à Tuor, qui s’installe donc à Gondolin. Les années passant, Tuor épouse Idril, la fille du roi Turgon ; tous deux engendrent Eärendil. Dans leur entourage, se trouve Maeglin, le cousin d’Idril, qui en est amoureux et qui déteste Tuor. Habitué à errer hors de la cité et des montagnes, Maeglin est un jour capturé par Morgoth et, en échange de la vie sauve et de la promesse d'épouser Idril, lui vend la position de la cité cachée. S’ensuit une bataille épique durant laquelle Balrogs, Dragons et Orques envahissent Gondolin et mettent à sac la cité pour le compte de Morgoth. Heureusement Tuor, Idril et Eärendil, accompagnés de quelques dizaines d’exilés, parviennent à fuir la ville avant d’être pris, Idril ayant pressenti la catastrophe et ayant fait construire un tunnel secret pour s’échapper. Les exilés finiront par rejoindre ceux de Doriath, dont Elwing, petite-fille de Beren et Lúthien, et gardienne du Silmaril, qui épousera Eärendil. Ensemble, ils engendreront les jumeaux Elrond le Semi-Elfe et Elros, l’ancêtre d’Aragorn. Ensemble encore, grâce au pouvoir du Silmaril, ils navigueront vers Valinor où Eärendil demandera l’aide et l’intervention des Valar dans le combat des Hommes et des Elfes contre Morgoth, avant de devenir Vénus, l’étoile du matin, apportant courage et espoir depuis le ciel de la Terre du Milieu.

 Tuor (© John Howe)

Critique

La Chute de Gondolin s’ouvre donc, après une préface de Christopher Tolkien et une remise en contexte de l’histoire dans un prologue, sur le conte perdu « Tuor et les Exilés de Gondolin » considéré par beaucoup comme la toute première histoire de la Terre du Milieu. Écrit par Tolkien en 1916-1917, durant la convalescence qui suivit son engagement dans la Première Guerre mondiale, le conte perdu s’attache tout particulièrement à la Chute de la cité elle-même. En effet, les errances de Tuor avant et après sa rencontre avec Ulmo et Voronwë forment tout au plus quelques pages sur les 74 dévolues au conte. Au cœur du conte perdu, se trouve surtout l’expérience de Tolkien durant cette Première Guerre mondiale, qu’il passa au fond des tranchées de la Somme à servir pour l’Angleterre comme officier des transmissions. C’est ainsi qu’il exorcise son court passage dans le Nord de la France. Ainsi, les « Dragons de la Somme », des lance-flammes de 17 mètres de long, ou encore les premiers chars d’assaut blindés développés par l’armée anglaise auront fait forte impression sur le jeune Tolkien, qui chassera ce souvenir en les transformant en véritables dragons « …de feu […] de bronze et de fer […] » attaquant Gondolin et dont certains « s’ouvrirent en leur milieu, et une armée innombrable d’Orcs, les goblins [sic] de la haine, s’en déversa… ». « Tuor et les Exilés de Gondolin » présente surtout l’intérêt d’être le seul texte présentant l’intégralité de l’histoire, que ce soit le voyage initiatique de Tuor et sa mission donnée par Ulmo, sa découverte de Gondolin, suivi des événements qui mèneront à sa chute, de la chute elle-même, pour finir sur la fuite des Exilés. Quand bien même, cette version peut parfois dérouter de par son caractère si différent des versions ultérieures et notamment de celle connue à travers le Silmarillion publié.

Les quelques pages qui suivent le conte perdu servent de relais à Christopher Tolkien pour présenter les évolutions de l’intrigue au travers d’extraits de la version la plus ancienne du conte, le conte perdu lui-même, les premières versions du Silmarillion et la dernière version qu’est le texte « De Tuor et de sa venue à Gondolin » tiré de Contes et légendes inachevés.

Ce dernier texte, la seule autre version développée de l’histoire, découle de l'entreprise de révision du conte perdu engagée par Tolkien après qu’il eut terminé l’écriture du Seigneur des Anneaux à la fin des années 1950. En effet, pour lui, Seigneur des Anneaux et Silmarillion se devaient d’être publiés ensemble. Cette version du Silmarillion aurait alors inclus au moins « le Lai de Leithian », l’histoire de Beren et Lúthien racontée en vers3) ; « la Quenta Silmarillion tardive4) » ; « le Narn i Chîn Húrin », la geste des Enfants de Húrin5) ; « l’Ainulindalë » ; le texte « Des Anneaux de Pouvoir et du Troisième Âge » ; « l’Akallabêth », sur la chute de Númenor6) ; et enfin cette réécriture de l’histoire de Tuor et de Gondolin sous le titre « De Tuor et de sa venue à Gondolin ».

Contrairement au conte perdu sur lequel cette réécriture repose, cette dernière version se concentre sur le parcours initiatique de Tuor jusqu’à son arrivée à Vinyamar, première cité désormais abandonnée du roi Turgon, dans laquelle ce dernier a laissé une armure, des armes et un écu aux couleurs dictées par Ulmo et que Tuor s’arroge. Quelques instants plus tard, on assiste à l’acmé du récit avec l’apparition majestueuse d’Ulmo au milieu des flots déchaînés d’où il missionne Tuor, puis après l’arrivée de Voronwë, c’est un retour à la marche contemplative en Terre du Milieu jusqu’à atteindre l’entrée des Montagnes. S’ensuit la montée dans le tunnel caché, à travers les sept portes de Gondolin et l’arrivée à l’orée de la plaine encerclante face à la ville… et c’est tout. Oui, car le récit s’interrompt prématurément à cet endroit, hormis quelques notes sur la suite de l’intrigue7), probablement parce que Tolkien avait perdu espoir de faire publier Seigneur des Anneaux et Silmarillion ensemble. Pour le lecteur, c’est surtout l’occasion de découvrir un très beau texte et l’une des qualités parfois tant décriée de descripteur de Tolkien, tant ce texte repose en grande partie sur les décors frappants du Beleriand, mais qui laisse une frustration toute tolkienienne quand on imagine ce qu’aurait pu donner la version réécrite de la cité de Gondolin et de sa chute.

Immédiatement après cette dernière version, Christopher Tolkien propose un long commentaire sur l’évolution de l’histoire ; un commentaire plus approfondi que le simple parallèle proposé à la suite du conte perdu dans le Livre des Contes Perdus. Christopher Tolkien s’attache notamment à signaler globalement les changements entre les différentes révisions, mais également certains détails importants, comme par exemple certaines allusions laissées par Tolkien dans les agissements et les paroles d’Ulmo. Il montre ainsi une dernière fois qu’il reste sans doute l’un des meilleurs commentateurs des écrits de son père. L’ouvrage se poursuit par quelques pages abordant la suite de l’histoire de Tuor et celle d’Eärendel après leur exil, sa rencontre avec Elwing portant le Silmaril et son rôle de messager auprès des Valar, qui amène à la bataille contre Morgoth. Finalement, Christopher Tolkien conclut son dernier livre par la prophétie de Mandos qui prédit et décrit la défaite finale de Morgoth à la fin du monde.

Comme Beren et Lúthien, cet ouvrage vise donc essentiellement des lecteurs qui n’auraient lu que le Hobbit, le Seigneur des Anneaux, voire le Silmarillion, et qui souhaiteraient découvrir entièrement l’histoire de Gondolin ou bien de façon plus précise que le chapitre publié dans le Silmarillion. Pour ceux qui ont déjà lu Contes et légendes inachevés ou le Livre des Contes Perdus, si l’intérêt des extraits est limité, il est, outre dans leur redécouverte, surtout dans leur réunion au sein d’un même ouvrage et dans le commentaire final de Christopher Tolkien. Quoi qu’il en soit, si on le compare à son prédécesseur Beren et Lúthien, il est certain que la Chute de Gondolin est plus accessible, notamment par le format en prose qui facilite l’immersion du lecteur (comparé aux extraits du « Lai de Leithian » de Beren et Lúthien) et qu’il trouvera donc probablement plus facilement son public de ce fait.

 Gondolin (© Ted Nasmith)

1) Cette critique se base sur l’édition anglaise du texte. La traduction française est prévue pour le 18 avril 2019 aux éditions Bourgois, dans une traduction d’Adam Tolkien pour le conte perdu, de Tina Jolas pour la version tardive et de Daniel Lauzon pour tous les autres extraits, les commentaires et l’homogénéisation.
2) Appelé par ailleurs « La Chute de Gondolin ». Le premier titre sera utilisé ici pour le démarquer du titre de l’ouvrage critiqué ici.
3) L’intégralité de ce lai et de sa réécriture a été publiée dans les Lais du Beleriand, 3ème volume de l’Histoire de la Terre du Milieu. L’année dernière, de longs extraits emblématiques ont également été publiés dans Beren et Lúthien.
4) Cette réécriture de « la Quenta Silmarillion » datant des années 1950 est inédite en français. Elle a été publiée en anglais dans Morgoth's Ring [L’Anneau de Morgoth], 10ème volume de l’Histoire de la Terre du Milieu.
5) Ce texte a été publié dans Contes et légendes inachevés et dans Les Enfants de Húrin.
6) Ces trois derniers textes sont inclus dans la version du Silmarillion publiée par Christopher Tolkien.
7) Des notes qui auraient d’ailleurs mérité d’être aussi détaillées que dans la note 31 de la version des Contes et légendes inachevés.
 
tolkien/etudes/critique_chute_gondolin.txt · Dernière modification: 06/04/2020 16:47 (modification externe)
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