Interview de Clément Ribes

À l'occasion de sa nomination comme directeur éditorial à la tête des éditions Christian Bourgois, Clément Ribes a répondu à nos questions.
Propos recueillis par courriel par Damien Bador.
Photo © Antoine de Andrade

Pourriez-vous commencer par nous expliquer comment s'organise le recrutement d'un éditeur, pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas familiers des rouages du monde de l'édition ?.

Clément Ribes : Je ne pense pas qu’il y ait de processus-type de recrutement. Cela dépend toujours de circonstances et de contextes divers, mais le plus souvent, comme dans d’autres secteurs, les choix de recrutement sont faits sur la réputation de quelqu’un, sur l’appréciation de son travail et de sa vision de la littérature. Ses goûts, les esthétiques qu’il ou elle a envie de défendre.

Pourriez-vous préciser à nos lecteurs quel devrait être le rôle des actionnaires (la famille Mitterrand) dans le cadre de la politique d'édition de Christian Bourgois ?

Clément Ribes : L’actionnaire de Christian Bourgois est Olivier Mitterrand. En matière éditoriale, il me laisse toute latitude pour constituer un catalogue de nouvelles voix fortes et enthousiasmantes (tant en littérature étrangère que française).

Avant d'être recruté chez Christian Bourgois, quel était votre parcours ?

Clément Ribes : Avant d’arriver aux éditions Christian Bourgois, j’avais travaillé six ans et demi aux éditions de l’Olivier. J’y avais débuté en 2013 comme coordinateur éditorial (plus ou moins spécialisé dans le domaine français), avant d’y devenir éditeur de littérature étrangère (en très grande majorité de la fiction anglo-saxonne, mais pas seulement).
Et avant tout cela, j’avais fait des études de lettres modernes et d’espagnol à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Pendant mes années d’études, j’ai fait quelques stages dans l’édition. Puis je suis parti enseigner un an le français aux États-Unis. C’est là que j’ai vécu en anglais et lu de manière intensive dans cette langue, des auteurs très variés, de Shirley Jackson à David Foster Wallace en passant par Gilbert Sorrentino et Anne Carson, et de nombreux autres.

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Toni Morrison
Par John Mathew Smith
CC BY-SA 2.0

Quels sont les auteurs et les œuvres du catalogue de Christian Bourgois qui vous avaient particulièrement marqué jusqu'ici et pour quelles raisons ?

Clément Ribes : Il y avait bien sûr Toni Morrison, dont j’ai découvert Sula quand j’avais 14 ou 15 ans. Je devais l’étudier pour le bac, et c’était le premier livre de littérature « adulte » que je lisais en anglais. Passer un an à le lire et le relire a ouvert chez moi des perspectives nouvelles sur la façon dont un roman peut être composé : le jeu des échos, des détails, la construction extrêmement précise et subtile d’une œuvre romanesque, la puissance de la langue m’ont ébloui. Et j’ai gardé cet éblouissement en lisant, ensuite, les autres romans de Toni Morrison.
Enrique Vila-Matas a aussi été pour moi un auteur qui a compté. J’ai aimé chez lui l’encyclopédisme sans fond dont il nourrit ses livres, et encore plus, le jeu perpétuel qu’il instaure entre réalité historique et invention fictionnelle : les anecdotes inventées dont il truffe ses romans paraissent aussi vraies que l’Histoire. Il naît de cet art ou de ce numéro d’équilibriste une forme inédite de célébration de l’art et de la littérature.
Copi, malheureusement assez oublié maintenant (mis à part pour son théâtre) a été une déflagration de rire et de libération, avec ses personnages de travestis et de tapins, son humour absurde et corrosif.
Beaucoup d’autres auteurs encore : César Aira, Juan Marsé, John Fante, Ginsberg…

S'agissant plus particulièrement de Tolkien, aviez-vous lu certaines de ses œuvres ou connaissiez-vous quelques-unes des adaptations de ses romans ? Qu'en pensiez-vous ?

Clément Ribes : Je suis de la génération « Peter Jackson », si je puis dire : j’avais douze ans quand est sorti le premier film de la trilogie. J’avais tenu à lire les livres avant de voir les films, avec en tête l’idée de faire en sorte que mon imaginaire ne soit pas trop conditionné par les images cinématographiques. J’avais aussi lu Bilbo le Hobbit.
En somme, j’étais représentatif du « lecteur lambda » de Tolkien : je ne connaissais de son œuvre que les deux parties emmergées de l’iceberg. Ma réaction devant l’adaptation du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson (évitons de parler de sujets qui fâchent – la |trilogie du Hobbit…) a été très positive : encore une fois, je n’étais pas un spécialiste, mais un adolescent qui trouvait que, après tout, il ne s’en était pas si mal tiré, vu le défi.
La question est toujours la même : à quel point un livre peut-il survivre aux adaptations qu’on lui fait subir ? Toutes les adaptations sont partiales, partielles, et, en un sens, fautives. Ce qui m’intéresse plus, en revanche, c’est de voir si un livre a assez de force en lui pour supporter une adaptation sans en être définitivement altéré. L’œuvre de Tolkien a la chance d’être extraordinairement puissante en termes d’imaginaire pour supporter toutes adaptations, passées ou futures, que réaliseront les cinéastes. Tous les livres ne peuvent pas en dire autant.

Dans quelle mesure votre nouveau rôle au sein des éditions Christian Bourgois vous a-t-il conduit à vous intéresser plus à Tolkien ou à jeter un autre regard sur son œuvre ?

Clément Ribes : Diriger les éditions Christian Bourgois a transformé, de facto, mon rapport à l’œuvre de Tolkien : en un sens, je ne peux plus être, pour des raisons évidentes, seulement un lecteur qui ne connaisse que les œuvres les plus populaires. Un long travail d’apprentissage m’attend donc, consistant à me plonger profondément dans cette œuvre et tenter d’en mesurer les ramifications nombreuses. Bien sûr, je sais bien que je ne deviendrai jamais un spécialiste de l’auteur, mais je veux bien le connaître — et cela, dans le but de respecter au mieux son héritage, et de faire les choix éditoriaux les plus avisés.

Diriger les éditions Christian Bourgois a transformé, de facto, mon rapport à l’œuvre de Tolkien : en un sens, je ne peux plus être, pour des raisons évidentes, seulement un lecteur qui ne connaisse que les œuvres les plus populaires. C.R.

Pour Tolkien plus particulièrement, quelle est votre implication personnelle dans les grands projets du moment (exposition Tolkien à la BNF, préparation de la publication d'une sélection d’œuvres de Tolkien à la collection de la Pléiade…) ?

Clément Ribes : Je suis arrivé aux éditions Bourgois en septembre 2019 : le grand projet de l’exposition à la BnF était déjà lancé depuis longtemps, tout comme la coédition de son (magnifique) catalogue. Je me réjouis de voir le succès de cette exposition, et la ferveur qu’elle a fait naître chez de nouveaux lecteurs de Tolkien — et je dois avouer que je l’ai trouvée très émouvante. Sans parler des pièces d’exception qui y sont montrées au grand public : le travail des commissaires de cet événement est remarquable.
Pour ce qui est de La Pléiade, nous sommes en lien avec les éditions Gallimard à ce sujet pour élaborer un sommaire équilibré et exaltant.

Toujours sur Tolkien, comment envisagez-vous l'avenir, et notamment les nouvelles traductions ? Est-il prévu que les éditions Christian Bourgois aient un référent Tolkien spécifique ou pensez-vous tenir ce rôle ?

Clément Ribes : Les éditions Christian Bourgois ont un référent pour l’œuvre de Tolkien : il s’agit de Vincent Ferré dont le savoir, les avis, et la grande générosité pédagogique me sont précieux. Nous sommes en contact très régulier, et c’est auprès de lui que je prends conseil sur l’opportunité de certains projets éditoriaux.
L’avenir de Tolkien chez Christian Bourgois me paraît radieux : nous avons récemment réimprimé certains titres qui n’étaient plus disponibles depuis longtemps (Les Lettres du Père Noël, le carnet de croquis du Seigneur des Anneaux, d’Alan Lee, ainsi que Le Hobbit illustré par Alan Lee…) et surtout, nous avons des projets à venir importants.
Le moment est venu pour moi de faire une annonce, dont j’imagine qu’elle ravira tous les fans et lecteurs passionnés de Tolkien : nous allons très bientôt mettre en route une nouvelle traduction du Silmarillion ! Suite au prochain épisode.

L’avenir de Tolkien chez Christian Bourgois me paraît radieux… C.R.

9782267017410.jpgLe Silmarillion

Dans votre précédente interview accordée à Amandine Glévarec, vous évoquiez un possible changement de la charte graphique historique de la collection Titres, or nous recevons régulièrement des remarques, plutôt négatives, sur la charte graphique employée pour les couvertures des ouvrages de Tolkien, spécialement sur l'absence complète de majuscules pour les titres et nom d'auteur. Envisagez-vous également un changement à ce niveau, d'autant que la couverture du Hobbit broché ne suit pas cette charte graphique ?

Clément Ribes : Nous sommes en effet en train de repenser l’identité graphique de la collection « Titres », en incluant de l’illustration en première de couverture. Pour ce qui est des couvertures des ouvrages de Tolkien, le titre et le nom d’auteur sont soumis aux mêmes conventions que pour nos autres titres : absence de majuscule, et présence de la typographie reconnaissable des éditions Bourgois. Même si nous réfléchissons actuellement à quelques évolutions de maquette sur nos grands formats, pour l’instant, nous n’avons pas songé à revenir sur ces deux règles-là : elles sont si indissociables de la maison que les abandonner serait risqué, ou brouillerait l’image de nos livres. Affaire à suivre néanmoins : nous en sommes au début de nos réflexions.

Que pensez-vous des techniques de financement éditorial par le biais du crowdfunding ? Seriez-vous disposé à employer ce type de financement pour faire traduire ou publier des ouvrages de Tolkien visant un public restreint ?

Clément Ribes : Nous n’avons jamais pensé avoir recours à ce type de financement jusqu’ici. C’est une question qui se pose, même si nous avons d’autres priorités pour le moment.

Nous avons pu remarquer que vous êtes un utilisateur régulier de Twitter. Quel est votre avis sur les réseaux sociaux et les techniques de communication associées ? Comment concevez-vous votre rapport avec eux dans le cadre de vos nouvelles fonctions ?

Clément Ribes : En effet, j’ai un compte Twitter depuis 2012. A l’époque, je ne travaillais même pas dans l’édition.
Mon avis sur la communication numérique pour l’édition est assez banal : je trouve que c’est un outil important pour s’adresser à un public qu’on ne peut pas forcément atteindre par les biais ou les médias traditionnels. Twitter (et Instagram, et Facebook) nous permettent de nous adresser directement aux lecteurs, et surtout, d’interagir avec eux. Au besoin, de recevoir extrêmement rapidement leurs reproches, leurs encouragements. C’est très utile.
Mon usage de Twitter ou d’autres réseaux est un peu ambigu : j’y apparais sous mon nom, et mes fonctions sont indiquées dans ma bio, mais il ne me sert pas qu’à communiquer autour de nos publications. Twitter, c’est aussi (et surtout ?) pour les blagues. J’essaye de ne pas trop l’intellectualiser ou le rationaliser en termes de stratégies de communication.

Comment voyez-vous évoluer la collaboration entre les éditions Christian Bourgois et l'association Tolkiendil ?

Clément Ribes : J’espère que notre collaboration va se maintenir et s’approfondir avec le temps. Mais avant cela, il faut que je sois un « initié » et que je maîtrise mon elfique sur le bout des doigts.

Y a-t-il un sujet que nous n'ayons pas abordé sur lequel vous souhaiteriez conclure cette interview ?

Clément Ribes : Je serais tenté de répondre à cette question par une énigme tirée de Bilbo le Hobbit, mais je perdrais, car vous connaissez toutes les réponses.

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tolkien/interviews/clement_ribes_2019.txt · Dernière modification: 19/12/2019 20:02 par Druss
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