Interview de Frédéric Manfrin

Dans le cadre de l'exposition Tolkien à la BnF (octobre 2019-février 2020), Frédéric Manfrin, commissaire de l’exposition, revient sur la genèse du projet et l'organisation de l'exposition à venir. Propos recueillis par Dimitri Maillard et Vivien Stocker. Photo © Olivier Moravik-BnF

L'Exposition J.R.R. Tolkien, voyage en Terre du Milieu à la BnF — 2019 se tiendra du 22 octobre 2019 au 16 février 2020. Première exposition sur l’œuvre de Tolkien en France, l'événement marque l'intérêt de la BnF pour la littérature étrangère et populaire.

Frédéric Manfrin, vous êtes, avec Vincent Ferré, commissaire de l'exposition Tolkien. Pouvez-vous nous en dire plus sur vous et votre travail hors de ce projet ?

Frédéric Manfrin Passé par l’École des Chartes, je suis historien moderniste de formation. Après avoir travaillé à La Bibliothèque historique de la Ville de Paris, j’ai rejoint la BnF en 2005, comme chargé de collections du fonds des recueils, au sein du département Philosophie, histoire, sciences de l’homme. J’ai été nommé chef du service Histoire, dans le même département, trois ans plus tard. J’ai précédemment assuré le commissariat de plusieurs expositions de la BnF : « Esprit[s] de Mai 68 » (2008), « Casanova, la passion de la liberté » (2011), et « Été 14, Les derniers jours de l’ancien monde » (2014).
En 2017, je prends en charge, pour la BnF, le commissariat général du projet d’exposition autour de Tolkien, aux côtés de Vincent Ferré, professeur de littérature générale et comparée à l’université Paris Est-Créteil.

La BnF avait déjà tenu une journée d’études en l’honneur de Tolkien, en 2004. 15 ans plus tard, c’est une exposition. Celle-ci s’inscrit-elle dans la continuité des expositions dédiées aux auteurs ? Comment le projet de cette exposition a-t-il émergé ?

Frédéric Manfrin Tolkien a en effet fait l’objet d’une exposition en 2004, qui présentait des dessins d’Alan Lee et John Howe. C’était le premier contact entre la BnF et Vincent Ferré. Plus récemment, Tolkien y a fait une seconde apparition en 2016, à l’occasion de la présentation de la nouvelle traduction de Daniel Lauzon.
L’idée de consacrer une exposition à Tolkien n’est pas nouvelle à la BnF, qui souhaite davantage ouvrir sa programmation à la littérature étrangère. Quand les équipes de la Bodleian Library d’Oxford nous sollicitent en 2016 au sujet de l’exposition qu’ils préparent dans leurs murs pour 2018, l’idée d’exposer Tolkien à la BnF prend corps. À ce moment, il est notamment question de programmer une exposition sur les mondes imaginaires (de Platon et Thomas More aux créations contemporaines), Tolkien aurait été traité parmi d’autres auteurs. Mais, outre la singularité de l’auteur du Seigneur des Anneaux, la quantité de matériaux en provenance d’Oxford démontre alors l’intérêt de réaliser une exposition entièrement dédiée à son œuvre. Nous sommes convaincus que Tolkien est l’un des grands auteurs du xxe siècle et qu’il mérite un traitement exclusif, comme nous le ferons naturellement pour Baudelaire puis Proust, en 2021 et 2022.

« Outre la singularité de l’auteur du Seigneur des Anneaux, la quantité de matériaux en provenance d’Oxford démontre l’intérêt de réaliser une exposition entièrement dédiée à son œuvre. Nous sommes convaincus que Tolkien est l’un des grands auteurs du XXe siècle et qu’il mérite un traitement exclusif, comme nous le ferons naturellement pour Baudelaire puis Proust, en 2021 et 2022. » F.M.

Faire entrer Tolkien à la BnF avec une exposition de cette envergure, c’est un symbole. On pourrait penser que le souci de l’image de la bibliothèque auprès du grand public n’est pas étranger au choix d’un auteur si populaire : au-delà du contenu de l’exposition, y a-t-il un pari pour la BnF ?

Frédéric Manfrin L’exposition Tolkien est en effet, pour nous, une opportunité formidable d’attirer à la BnF un public nouveau, qui n’est pas forcément habitué à fréquenter nos expositions, tout en s’inscrivant dans la lignée des grandes expositions littéraires pour lesquelles la BnF est reconnue de longue date. C’est aussi une occasion exceptionnelle de montrer qu’outre des livres, les collections de la BnF regorgent de trésors, manuscrits, estampes, photographies, cartes, objets d’art : précisément, une exposition conçue comme celle-ci permet de mettre en évidence les relations étroites que des œuvres de natures aussi différentes entretiennent entre elles, au point de s’éclairer…

Dans votre présentation du 6 novembre 2018, vous disiez que le projet s’était heurté à des réticences de la part de certains acteurs de la BnF. Quelles étaient les craintes ? Et quels arguments ont joué en votre faveur pour les convaincre ?

Frédéric Manfrin Il est vrai qu’à ses débuts, ce projet a pu faire naître quelques interrogations, et sembler s’éloigner de la ligne éditoriale de la BnF. Habituellement, en effet, nous exposons en priorité nos collections et construisons les expositions autour des pièces qui en sont issues (or la bibliothèque ne conserve aucun manuscrit de Tolkien). Cette exposition procède à l’inverse, puisque les œuvres des collections de la BnF viennent accompagner la production littéraire de Tolkien et contribuer à sa compréhension. Mais je retiens surtout que, très vite, le projet a suscité l’enthousiasme des conservateurs, qui y ont collaboré avec un réel plaisir.

Cette exposition sera sans doute l’une, voire la plus importante, au monde sur l’auteur. Avec le comité scientifique de l’exposition, tous spécialistes de Tolkien, comment se déroule la préparation, les coulisses d’une telle exposition ?

Frédéric Manfrin La particularité de cette exposition est qu’elle est réalisée en étroite collaboration avec le Tolkien Estate, qui s’est beaucoup investi dans le projet depuis ses premières étapes. Son avis nous a été précieux afin de valider une présentation de l’œuvre de façon à ce qu’elle soit la plus respectueuse possible de Tolkien, par exemple pour la scénographie et le choix des pièces présentées. Nous nous sommes par ailleurs entourés d’un comité scientifique, composé de spécialistes de Tolkien, qui nous permet d’être en lien avec les plus récentes recherches sur l’auteur.

Quelle a été la philosophie générale retenue pour cette exposition ?

Frédéric Manfrin Le principe de l’exposition est construit sur deux voyages. D’abord un voyage « géographique », en Terre du Milieu : après une présentation liminaire de l’auteur, le visiteur pénètre successivement dans les territoires de chaque peuple de la Terre du Milieu : d’abord en Comté, puis chez les Elfes, en Rohan, au Gondor, en Isengard, avant l’ultime étape du Mordor. Le visiteur suit ainsi la progression des Neuf Marcheurs. Après le Mordor, un dernier espace est consacré à Valinor. La forêt et la mer sont aussi figurées. À l’intérieur de chaque territoire, des thématiques sont abordées, comme les langues chez les Elfes, les femmes au Rohan, le pouvoir et la royauté au Gondor.
La deuxième partie du voyage est un voyage temporel, ayant pour cadre Oxford, à travers la vie et l’œuvre du Professeur qu’était J. R. R. Tolkien. Le parti-pris est de se focaliser sur l’écrivain et son formidable imaginaire. Une place particulière est accordée à Christopher Tolkien, pour son rôle majeur dans l’édition de l’œuvre de son père.

« L’exposition Tolkien est en effet, pour nous, une opportunité formidable d’attirer à la BnF un public nouveau, qui n’est pas forcément habitué à fréquenter nos expositions, tout en s’inscrivant dans la lignée des grandes expositions littéraires pour lesquelles la BnF est reconnue de longue date. C’est aussi une occasion exceptionnelle de montrer qu’outre des livres, les collections de la BnF regorgent de trésors. » F.M.

Dans votre présentation, vous dites que le choix du scénographe s’est porté sur Flavio Bonucelli, qui a notamment scénographié la grande exposition sur le Roi Arthur en 2009 ou plus récemment en 2017, l’exposition La bibliothèque, la nuit, pour la BnF. Pourquoi l’avoir choisi pour mettre en scène Tolkien ?

Frédéric Manfrin Comme d’ordinaire pour les expositions de la BnF, un concours a permis de départager les projets, dont Flavio Bonucelli s’est clairement détaché. Il connaissait peu Tolkien auparavant, et sa manière de mettre en scène l’exposition témoigne de ce regard neuf et respectueux à la fois, parfaitement conforme à nos intentions. Il a abordé les choses avec finesse, en relevant par exemple l’importance des tours dans cet univers : ainsi, au cours du voyage, de hautes tours différemment stylisées servent de points de passage entre les pays. Lorsque l’on passe du Rohan au Gondor, on aperçoit Barad-dûr au loin. Ce qui nous a plu dans sa scénographie est la force de la suggestion, au lieu d’une démonstration imposant une seule façon de voir. A chacun de créer son imaginaire !

Comment choisir les œuvres à mettre en valeur au sein de la production tolkienienne ? Quelle place réserver aux œuvres non publiées, à la production scientifique et aux œuvres extérieures à la Terre du Milieu, quantitativement plus importantes que le Hobbit, et le Le Seigneur des Anneaux (voire le Silmarillion) ?

Frédéric Manfrin Nous avons préféré axer l’exposition sur l’univers du Seigneur des Anneaux et du Hobbit, mieux connus du grand public ; mais le reste de la production tolkienienne est largement abordé dans la seconde partie de l’exposition, y compris les Contes Perdus et le Premier Âge, dans l’idée de mettre le processus de création de son univers en perspective. Il y est aussi question de ses autres œuvres, celles qui ne sont pas en lien avec le Légendaire. Quasiment toutes les œuvres éditées de Tolkien seront représentées et présentes au moins par un manuscrit, y compris ses travaux scientifiques, notamment son interprétation de Beowulf, qui fait encore autorité.

Quelle place sera faite aux films et à l’iconographie, en particulier des œuvres d’Alan Lee, de John Howe et Pauline Baynes ?

Frédéric Manfrin Rien de postérieur à 1973 (année de la mort de Tolkien, NDLR) n’est présenté dans l’exposition – à l’exception d’une édition de Narnia de C. S. Lewis des années 1980. Il n’y aura donc pas de dessins des illustrateurs postérieurs tels Alan Lee ou John Howe. Tout le matériau graphique de l’exposition se fonde sur les dessins de Tolkien lui-même, à l’image de l’œil rouge au cœur de l’Anneau Unique, utilisé pour l’affiche. Quatre des tapisseries reprenant des aquarelles de Tolkien et tissées par la Cité de la Tapisserie d’Aubusson figureront aussi dans le parcours. Des cartes originales, dont des brouillons, seront présentes dans chaque région du voyage pour aider le voyageur à se situer. Les nombreux dessins et aquarelles de Tolkien figureront en bonne place dans l’exposition. En revanche, la programmation culturelle qui accompagnera l’exposition permettra d’aborder la réception et l’interprétation de Tolkien après son décès ; ainsi Alan Lee prononcera-t-il une conférence, pour ne citer que cet exemple.

Est-ce que l’intégralité des pièces présentes à l’exposition de la Bodleian Library d’Oxford seront exposées ? Peut-on espérer voir des manuscrits originaux du Seigneur des Anneaux et du Hobbit qui n’étaient pas en Angleterre ou d’autres pièces (venant par exemple de la famille Tolkien habitant en France) ?

Frédéric Manfrin L’exposition présentera l’ensemble des œuvres exposées en 2018 à la Bodleian Library, mais elle a été considérablement enrichie, notamment grâce à la générosité de cette institution et au prêt des manuscrits du Hobbit, du Seigneur des Anneaux et de Monsieur Merveille conservés par la Marquette University. Indépendamment des pièces issues des fonds de la BnF et de celles qui ont été prêtées par d’autres institutions françaises et britanniques, il y a bien davantage de manuscrits qu’à la Bodleian. La famille Tolkien nous a aussi confié plusieurs volumes de sa bibliothèque personnelle. Son bureau sera reconstitué, avec ses effets personnels, ses photographies, etc.

L’autre originalité de cette exposition tient aux sujets parallèles qui y sont abordés, en premier lieu l’utilisation de pièces historiques issues de diverses collections mises en dialogue avec l’œuvre de Tolkien. Pourquoi ce choix particulier ?

Frédéric Manfrin L’exposition n’impose pas de grille de lecture, mais propose des supports pour que le visiteur puisse construire sa propre interprétation. Nous présentons ces documents dits de contextualisation comme des aides à la compréhension, fournissant un contexte pour la création littéraire et artistique de Tolkien. Du point de vue de l’illustration, on verra Arthur Rackham et Edmund Dulac, dont on sait que Tolkien a regardé le travail. Plusieurs pièces historiques sont issues des collections même de la BnF comme une épée grecque du ive siècle av. J.-C., un jeu d’échecs, ou un cor en ivoire, réputé être le cor de Roland et faisant écho à celui de Boromir ou d’autres institutions, dans le cas des épées du Musée de l’Armée. Un document exceptionnel comme l’évangéliaire de St Gatien de Tours (manuscrit mérovingien datant du vii-viiie siècle) sera aussi présenté. Contemporain du récit de Beowulf, ses enluminures magnifiques évoquent les peuples germaniques, l’une des sources de la langue des Rohirrim.

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