Tolkien and Sanskrit: The Silmarillion in the Cradle of Proto-Indo-European

Auteur Mark T. Hooker
Publication 2016
Édition 2e éd. revue et augmentée
Éditeurs Llyfawr

Présentation de l'éditeur (traduction)

Voici la Director’s Cut, comme l’a désignée un farceur cinéphile. Cette étude se fonde sur l’observation que Tolkien calqua les noms des Sapta Sindhavah (Sept Rivières) du Rig Veda pour créer les Sept Rivières d’Ossiriand. En d’autres termes, Tolkien inventa sept noms de rivières elfiques qui signifient la même chose que les noms des rivières composant les Sapta Sindhavah. Beaucoup a déjà été dit sur l’usage que faisait Tolkien du gallois, du vieil anglais, du gotique, de l’islandais, du russe, du grec et du latin. Peu de choses, en revanche, ont été dites sur la manière dont Tolkien utilisait le sanskrit (langue raffinée), l’arrière-arrière-… grand-mère de toutes les langues mentionnées plus haut. Le sanskrit était parlé au second millénaire avant notre ère dans la vallée du fleuve Indus, celui-là même qui introduisit indo dans le nom proto-indo-européen, une désignation linguistique pour l’ *ancêtre commun reconstruit des langues européennes. Nonobstant les indications contraires1), il y a peu de doutes sur la connaissance que Tolkien avait du sanskrit du point de vue du linguiste. C’était de rigueur2) pour tout philologiste sérieux qui s’intéressait aux étymologies, comme Tolkien. Celui-ci était du côté Langage de l’École d’anglais à Oxford, où il prit la Philologie comparative comme sujet spécial pour les Honour Moderations3).

Dans un certain sens, le Silmarillion de Tolkien peut être considéré comme un membre masqué du genre littéraire associé au Raj britannique. Les noms du Silmarillion le disent de la même façon que les noms du poème de Tolkien « The Mewlips » sont des masques qui cachent le fait qu’il s’agit d’un poème sur la Première guerre mondiale. Comme le montre la présente étude, les noms du Silmarillion indiquent que le lieu de la « Mythologie pour l’Angleterre » de Tolkien est l’Inde du Raj britannique. Une analyse littéraire de la place de Tolkien dans la littérature du Raj est, cependant, beaucoup plus hypothétique que l’approche linguistique qui constitue le cœur de cette étude, laquelle se tient sur des fondations philologiques solides. L’analyse littéraire sera par conséquent laissée pour plus tard. Tandis que la base du calque que fait Tolkien des noms des Sept Rivières dans son Ossiriand suit un concept védique, la superstructure qu’il bâtit dessus ne l’est pas. Certains éléments de celle-ci sont plutôt attribuables à des sources historiques, à l’instar du récit de la campagne indienne d’Alexandre le Grand, ainsi qu’à l’histoire du Raj britannique en Inde, lesquels faisaient partie du curriculum scolaire à l’époque où Tolkien était jeune.

Bien que l’analyse de certains des mots ou noms de cette étude puisse ne pas être crédible dans des articles individuels, dans le contexte de la structure cohérente des mots et noms présentés ici, elle mérite d’être prise au sérieux. La découverte présentée ici a le potentiel de mieux définir le berceau linguistique et philosophique de la « Mythologie pour l’Angleterre » de Tolkien, qui demeura toujours le Silmarillion et ne fut jamais le Seigneur des Anneaux. Elle est proto-indo-européenne de la même manière que la langue anglaise dérive du proto-indo-européen. Cela ne signifie pas, toutefois, qu’il n’y ait pas de différence entre la langue et la culture proto-indo-européenne, d’une part, et celles de La Comté, de l’autre. L’analyse qui suit n’est pas une réitération des idées discréditées de The Shores of Middle-earth (1981). C’est plutôt une approche linguistique entièrement neuve de la nomenclature du Silmarillion de Tolkien.

9781540435484.jpgTolkien and Sanskrit: The Silmarillion in the Cradle of Proto-Indo-European

Sommaire

  • Author's Preface (to the second edition)
  • Author's Preface (to the first edition)
  • Acknowledgements
  • Abbreviations
  • Definitions
  • Tolkien and Sanskrit
  • The Land of the Seven Rivers
  • The Cities of Ossiriand
  • The Mirror Map of the Indus
  • The Eastern Facet of the Mirror Indus Map
  • The Western Facet of the Mirror Indus Map
  • The Pandemonium
  • How Do You Say That in Sanskrit?
  • A Root-arranged Lexicon
  • The Jewel in the Crown
  • Appendices
  • Illustration Credits
  • Index
  • About the Authorities
  • About the Artist
  • About the Art
  • About the Author

L'avis des lecteurs

Damien Bador (octobre 2020)

Quoi de plus intéressant pour le lecteur qui commence à s’intéresser à la géographie ou aux langues inventées par J.R.R. Tolkien que les livres qui se proposent de lui en livrer les sources d’inspiration et d’interprétation ? À cette aune, Tolkien and Sanskrit, de Mark Hooker, semble promettre un champ d’investigation fructueux, puisqu’il s’agit rien moins que d’explorer un domaine jusqu’alors vierge, les sources d’inspiration tirées de l’histoire du sous-continent indien, longtemps colonisé par les Britanniques. Plus particulièrement, Hooker s’appuie sur un élément qui semble difficilement relever de la coïncidence, à savoir une série de parallèles géographiques et toponymiques entre les Sept rivières sacrées de l’Inde et l’Ossiriand, le Pays des sept rivières, dans l’Est du Beleriand, la contrée où se déroule l’essentiel de l’action du Silmarillion. De là, il poursuit l’analyse avec les principales cités de Beleriand, puis avec la géographie d’ensemble, dont il chercher à démontrer qu’elle s’inspire du bassin de l’Indus, et poursuit avec une série de parallèles qu’il identifie entre la théologie védique et la mythologie tolkienienne. Il termine par quelques questions de vocabulaire présentant des similitudes surprenantes entre le sanskrit et les langues inventées par Tolkien et par une comparaison entre le Koh-i-noor, le plus fameux joyau de la couronne impériale, et le Silmaril que Beren et Lúthien dérobèrent à Morgoth.

Malheureusement, Hooker promet plus qu’il ne peut tenir. Dans son introduction, il postule à partir de preuves minimes que Tolkien devait posséder une vaste connaissance du sanskrit. En revanche, il ne s’interroge pas une seconde sur la raison pour laquelle Tolkien ne fait pratiquement jamais référence à cette langue, en dehors de quelques points étymologiques en lien avec ses contributions à l’Oxford English Dictionary. Pour son investigation, Hooker début avec le fleuve Indus, qu’il fait correspondre au Gelion tolkienien. Selon lui, l’affaire est entendue, puisque les deux signifieraient la même chose : la forme védique Sindhu, masculine, voudrait dire « rivière », tandis que Gelion ne signifierait rien d’autre que « eau courante », toujours au masculin (p. 3, 11-19). En réalité, si Sindhu vint à être interprété comme « vaste étendue d’eau, mer ou océan » en sanskrit classique, il convient de noter qu’il s’agissait d’une analogie avec l’immensité de ce fleuve, dont l’étymologie ultime reste aujourd’hui débattue. Pour le Gelion, Hooker commence par signaler une note de Christopher Tolkien dans les « Étymologies », où ce dernier avoue sa perplexité face à un commentaire de son père sur les rapports entre le nom ilkorin du Gelion et son interprétation en noldorin. En substance, Tolkien pose que Gelion signifiait « clair, brillant » en ilkorin, et dérivait de la racine GAL-, elle-même une variante de KAL- « briller ». Selon Tolkien, les Noldor interprétèrent incorrectement ce nom en lui donnant la signification « joyeux chanteur », le faisant dériver d’une toute autre racine, GYEL- (cf. LRW, p. 357, 359–360, 362). Le point qui intriguait Christopher Tolkien est une note lapidaire de son père, indiquant simplement que le terme « joyeux chanteur » aurait eu la forme Dilion en ilkorin. Rien de tout cela ne se retrouve chez Hooker, qui considère que la perplexité de Christopher Tolkien concernait l’intégralité de la signification donnée par Tolkien, qu’il ne prend donc pas la peine de citer et néglige entièrement. Sur la base du nom de région Thargelion « Au-delà du Gelion », il considère que Gelion devait subir une lénition permanente (un concept dont on ne trouve aucune trace chez Tolkien), en faisant une analogie avec des noms sindarins postérieurs d’une bonne décennie et appartenant à une conception des langues elfiques largement revue entre-temps. Il estime donc qu’il faudrait lui donner la forme non mutée **Kelion, laquelle se rattacherait à la racine KEL- « aller, courir (en particulier pour l’eau) » (LRW, p. 363), à laquelle viendrait s’adjoindre la terminaison masculine bien attestée –ion. Le fait que ce suffixe signifie spécifiquement « fils », comme l’atteste la racine YŌ, YON- dont il dérive (LRW, p. 400) n’est manifestement pas de nature à le perturber et il s’abstient en conséquence de le signaler. La prétendue démonstration n’est donc qu’une vaste manipulation qui consiste à omettre les indications explicites de Tolkien pour y substituer des éléments qui n’ont plus qu’un rapport très lointain avec la morphologie des langues elfiques.

Les noms des rivières suivantes sont à l’avenant. La palme revient peut-être à la paire constituée par la Satadru et le Thalos (p. 3, 28–31). Si Hooker donne la bonne signification « cent cours d’eau » pour la Satadru, il ne parvient évidemment pas au même résultat avec le Thalos, qui signifie « torrent » dans « Les Étymologies » et dérive d’une racine STAL- « raide » (LRW, p. 388). Pour le coup, Hooker relève cette signification, mais pour l’écarter en faveur d’un jeu de mots supposé avec l’adjectif allemand zahllos « innombrable ». Sans s’attarder sur l’écart phonétique entre les deux formes, que Hooker explique avec pléthore d’hypothèses incongrues, on pourra souligner que les significations ne se recoupent pas vraiment et que Hooker ne donne bien évidemment aucune justification à l’emploi d’un jeu de mots basé sur un terme allemand dans un contexte par ailleurs purement sanskrit. L’analyse des noms des cités de Nogrod et Belegost n’est pas plus recommandable.

L’aspect géographique ne renforce pas un édifice qui s’apparente de plus en plus à un château de cartes. En effet, les Sept rivières sacrées de l’Inde sont pour la plupart des fleuves se jetant dans l’Océan indien, tandis que les Sept rivières d’Ossiriand sont le Gelion et ses six principaux affluents. Qu’à cela ne tienne, Hooker décrète discerner une anomalie dans le fait que le Gelion n’ait aucun affluent sur sa rive droite. Il considère donc que le tracé du Gelion doit correspondre à celui des côtes indiennes, les six autres rivières se calquant alors sur six fleuves réels susceptibles de correspondre à six des Sept rivières mythiques – la septième étant connue pour s’être asséchée à l’ère historique. Le moins qu’on puisse dire est que le tracé proposé par Hooker pour épauler une hypothèse rien moins qu’audacieuse manque singulièrement de pouvoir de conviction. Pourtant, Hooker s’avère capable de redoubler littéralement sa théorie, en affirmant que Tolkien réutilisa le tracé de l’Indus pour figurer le deuxième grand fleuve du Beleriand, le Sirion. Celui-ci se trouverait à cheval entre le domaine de la faërie et de la réalité, permettant bien commodément à Hooker de ne pas expliquer pourquoi le tracé des fleuves se ressemble aussi peu et pourquoi ils n’ont pas le même nombre d’affluents. Les arguments linguistiques supposés confirmer cette conception sont tous aussi fantaisistes. Le royaume de Doriath se voit assimilé à la ville de Gandhāra (p. 85–87) en se fondant sur une interprétation d’un nom chinois qui pourrait s’être appliqué à cette ville. La rivière Narog est rapprochée du Naraka, les Enfers hindous (p. 100–101). L’île de Balar, quant à elle, est rattachée au Pâtâla, les régions souterraines où vivent Daityas, Nagas et autres races intermédiaires entre les hommes et les dieux dans l’hindouisme, au motif que le Pâtâla est dirigé par le roi daitya Bali (p. 109–111).

On pourrait encore mentionner le fait que Hooker trouve significatif que le nom sanskrit de l’orge bouillie, yavānna, soit presque équivalent à celui de la Vala tolkienienne de la végétation, Yavanna (p. 135–139), ou qu’il voit une similitude entre le nom d’une race de serpents de la mythologie hindoue, les Úragas et les noms elfiques des Orques, q. orko, nold. orch, dor. urch et dan. urc (< ÓROK- dans « Les Étymologies » ; cf. LRW, p. 379 – notons au passage qu’il écrit erronément cette racine sous la forme **OROK-). Après avoir comparé le Koh-i-noor au Silmaril recouvré par Beren et Lúthien au motif que les deux pierres amenèrent le malheur sur leurs détenteurs successifs (p. 156–162), Hooker conclut son ouvrage avec quelques appendices brefs, mais intéressants sur la mythologie hindoue et la littérature britannique relative à l’Inde.

Face à un tel déferlement d’interprétations plus baroques les unes que les autres, il est particulièrement amusant de constater que l’auteur – traducteur de formation – se revendique linguiste, qualité qui lui permettrait de mieux comprendre le processus d’invention linguistique de Tolkien. Il est permis d’en douter. Si cela n'était pas assez, Hooker pousse même l’audace jusqu’à citer le début de la fameuse lettre no 297, où Tolkien se plaignait des suppositions que les lecteurs faisaient au sujet des sources de sa nomenclature, lesquelles ignoraient bien souvent les indications qu’il avait laissées dans ses ouvrages. Il est à craindre que Hooker, qui revendique pourtant une connaissance exhaustive des œuvres de Tolkien, n’ait quelque peu oublié la lettre no 131, où Tolkien signalait explicitement que ses récits devaient évoquer l’atmosphère du Nord-Ouest de l’Europe, et non de l’Italie ou de la Grèce, encore moins de l’Orient. De fait, Tolkien professait un désintérêt profond pour l’Empire britannique et ses possessions d’outre-mer. On peut alors se demander ce que Tolkien aurait pensé d’une « analyse » qui prétend le plus sérieusement du monde que la mythologie fictive qu’il voulait dédier à l’Angleterre aurait été inspirée par la mythologie et les récits du sous-continent indien…

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1) Wayne Hammond & Christina Scull, The J.R.R. Tolkien Companion and Guide: Reader’s Guide, 1e éd., HarperCollins, 2006, p. 461
2) N.d.T. : en français dans le texte.
3) Ibid., p. 758
 
tolkien/sur-tolkien/tolkien_and_sanskrit.txt · Dernière modification: 31/10/2020 12:26 par Elendil
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