« E man i yulma oi enquanta men ? »

Deux Anneaux
Ivan Derzhanski — Avril 1997
traduit de l’anglais par David Giraudeau
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.
Cet article est issu de la revue spécialisée à but non lucratif Vinyar Tengwar no 38 (p. 14—18) parue en avril 1997. Il présente une étude d’une inscription en tengwar précédemment publiée dans le VT 21, p. 6—7 & 10. Afin de permettre au lecteur de mieux comprendre les remarques formulées ici par l’auteur, l’inscription est redonnée ci-dessous sous forme numérique :

Le traducteur remercie Carl Hostetter et Ivan Derzhanski pour leurs permissions de traduire ce texte en français et de l’inclure sur ce site internet.

E man i yulma oi enquanta men?

Dans le VT 21, Carl Hostetter analyse une mystérieuse version de la Phrase de la Coupe (la question rhétorique au milieu de la Lamentation de Galadriel) trouvée dans l’un des catalogues de vente de Sotheby’s1). Il révèle un certain nombre de différences par rapport à ce que nous connaissons des standards orthographiques du quenya, ce qui semble indiquer que l’auteur appliquait les conventions orthographiques d’une autre langue, qu’il identifia comme de l’occidentalien2). À sa liste d’écarts, j’ajouterais l’absence du tehta en forme de tréma sous le anna dans le troisième mot de la phrase, qui confirme encore que l’auteur pensait à la calmatéma comme à une série palatale (LotR, p. 1120 ; SdA, App. E, p. 1210). Dans le mode sindarin classique, tel que nous le connaissons à partir de la troisième version de la Lettre du Roi (SD, p. 131), le /j/ initial s’écrit avec yanta, mais dans le mode anglais employé dans la lettre à Hugh Brogan (L, p. 132), c’est anna qui remplit cette fonction, et cela peut également être la convention en occidentalien et en parler noir (en quenya, anna employé seul est sourd).

Cependant, il existe un point extrêmement important sur lequel l’orthographe de la Phrase de la Coupe dont nous parlons suit une convention du quenya, à l’inverse des modes du sindarin, du parler noir et de l’anglais de Tolkien : la placement des tehtar voyelles sur les tengwar indiquant la consonne précédente, plutôt que suivante. Devons-nous en déduire que cette manière de faire était également celle de l’occidentalien ? L’opposé semble plus vraisemblable, puisque la quasi-totalité des mots occidentaliens connus se terminent par des consonnes (la terminaison masculine en -a et celles féminines en -e et -o semblent restreintes aux seuls noms hobbits, qui ne sont en aucun cas représentatifs de la langue), et un nombre significatif de mots adûnaïques, dont bon nombre auraient été hérités par l’occidentalien, commencent par une voyelle. Et pour finir, il existe une déclaration de Tolkien (LotR, p. 1122 ; SdA, App. E, p. 1212) selon laquelle l’inscription en anglais sur la première page du Seigneur des Anneaux, où les tehtar vocaliques sont placés sur les tengwar consonantiques suivantes, est un exemple de ce qu’un Homme du Gondor aurait pu produire, en suivant le mode occidentalien dont il avait l’habitude. Eu égard à cet argument (et, pour autant que nous sachions, au vu de nombreux autres exemples), il semble que l’occidentalien s’écrive comme la parler noir et l’anglais, et dans ce cas, il semble incorrect d’affirmer que l’auteur n’a rien fait de plus qu’appliquer le mode occidentalien au quenya3)

Je suggérerais que cette différence entre la manière d’écrire le quenya et la plupart des autres langues de la Terre du Milieu aurait présenté un défi bien plus grand pour les étudiants débutant le quenya qui sont plus habitués à l’ordre inverse, et par conséquent serait une source d’erreurs potentielles plus importante, plutôt que l’attribution de valeurs différentes à certains des tengwar et tehtar. Voir les voyelles suivantes écrites à l’endroit où l’on s’attendrait à trouver les voyelles précédentes doit être la source d’une extrême confusion au début. Je suis certain que le lecteur sera d’accord sur le fait que :

Iqu aimnetannt ermpilar al oucep oupr oim ?

semble assez déformé, et il faudrait alors faire des efforts significatifs pour acquérir une certaine aisance à écrire (et à lire) dans un tel mode, même si aucune des lettres n’est altérée. Cependant, notre auteur parlant occidentalien cherchait à placer tous les tehtar vocaliques à leur place selon le mode quenya. Ne devrions-nous pas lui reconnaître ce mérite ? Mais il est alors d’autant plus surprenant qu’il ait fait tant d’erreurs du point de vue des standards de l’orthographe du quenya au Troisième Âge. Tout bien considéré, il ne paraît pas impossible que le mode qu’il tentait d’employer était un mode quenya, mais qui était obsolète ou non-standard4).

Concentrons-nous à présent sur le dernier mot de l’inscription, correspondant à nin « pour moi » dans le texte publié (LotR, p. 377 ; SdA, II/9, p. 412).

Selon Carl, « avec l’appendice F, nous pouvons supposer que n(g)oldo avait la valeur ny dans le mode occidentalien / parler noir ». C’est indiscutable, bien sûr, si l’on accepte que l’occidentalien fasse usage de cette tengwa. Mais peut-être n’est-ce pas le cas. Le fait que l’adûnaïque n’ait jamais eut de nasale palatale dans son système consonantique (SD, p. 416 & 418) n’est pas une preuve irréfutable de son absence en occidentalien (voir par exemple le latin et la plupart des langues romanes), mais cela demeure une piste dans cette direction.

Cependant, dans le mode dans lequel cette inscription est écrite, n(g)oldo doit correspondre à ny, qu’il s’agisse ou non d’occidentalien. Ce qui donne la forme *nywen, qui n’est évidemment pas un mot quenya, puisque les nasales palatales ne sont pas labialisées dans cette langue, non plus qu’elles ne le sont de cette manière dans aucune des 317 langues de notre monde dont les systèmes phoniques sont étudiés par Maddieson (1984)5) (la séquence d’une nasale palatale suivie par un glide bilabial survient dans certaines langues, comme l’amharique, mais le quenya ne dispose d’aucun groupe consonantique initial).

Notre scribe a donc dû se tromper ici. Mais de quelle manière exactement ?

La première option est que le n(g)oldo est correct et que le mot quenya contient un ny. Dans ce cas, il a dû oublier le tehta en lacets. Qu’a-t-il voulut signifier ici ? Cela peut-il être un oubli, une concession au mode occidentalien, dont il était familier et dans lequel le tehta est peut-être employé pour indiquer une certaine voyelle et écrit, bien entendu, sur la consonne suivante ? C’est le cas, par exemple, dans le mode anglo-saxon d’Edwin Lowdham, où le tehta en lacets est utilisé pour le y (SD, p. 324). Dans le premier des deux textes de Lowdham, une tengwa peut être accompagnée de deux tehtar vocaliques, l’un écrit au- dessus et lu avant la tengwa et l’autre écrit au-dessous et lu après. Imaginons un instant que c’était plus ou moins l’idée de notre auteur, le mot se lit alors ïnyen, où ï est une certaine voyelle occidentalienne indiquée par le tehta en lacets, le tout donnant *inyen « pour moi aussi », cf. inye « moi aussi » (LRW, p. 61) ou *enyen « même pour moi », cf. elye « même vous » (LotR, p. 377 ; SdA, II/9, p. 412). J’admets que cela serait incohérent de sa part, étant donné qu’il vient juste d’écrire en début de mot une voyelle sur un porteur court, mais la cohérence n’est pas ce pour quoi la pratique de l’écriture est renommée, et l’emploi du tehta en lacets à la fois pour une voyelle précédente et une marque de labialisation (comme dans le mot suivant, enquatuva, où il possède cette fonction) n’est en aucun cas plus mauvais que le système largement répandu de romanisation du russe dans lequel la lettre y est régulièrement et consciemment employée à la fois comme une voyelle fermée centrale non-arrondie, un glide palatal ou comme marque de palatalisation avant les voyelles.

La deuxième option est que la tengwa correcte était ici númen, et que l’auteur essayait simplement d’agrémenter l’inscription en ajoutant une lettre exotique, sans réellement savoir quand et comment cette lettre était employée par d’autres personnes qui en avaient usage. Là encore, le tehta en lacets nécessite une explication. Dans sa lettre du VT 22, Arden Smith suggère que l’auteur pourrait avoir voulu écrire nyn, l’orthographiant nwin, comme un substitut pseudo-érudit à nin. À vrai dire, je suis sceptique (mais bien plus sceptique encore de ma propre hypothèse du paragraphe précédent). S’il ne distinguait effectivement pas y de i, il n’aurait pas pensé à orthographier le premier wi, et il semble peu probable (mais pas impossible) qu’une orthographe dans laquelle y n’était pas distinct de wi puisse avoir été standardisée en sindarin, où les deux peuvent apparaître dans le même contexte, cf. *gynd « pierres » (pluriel de gond « pierre » ; Silm., p. 359 ; Silm.VF, p. 356) vs. (noldorin) gwind « bleu pâle, gris pâle » (LRW, p. 399).

La troisième et dernière option est que la tengwa correcte était n(g)walme, que notre auteur confondit avec n(g)oldo. Cela n’est pas impossible, en particulier si l’occidentalien ne possède pas de nasale palatale ou vélaire et n’emploie aucune de ces deux tengwar. Dans le mode de cette inscription, n(g)walme représente n(g), que le tehta en lacets convertit en n(g)w. Notons que cette hypothèse nous permet d’obtenir un mot quenya phonologiquement correct simplement en couvrant la double lúva, à l’inverse des deux autres hypothèses qui nécessitent plusieurs corrections.

En supposant que e et i sont écrits dans cette inscription comme ils le sont normalement en quenya, et que le o et le u sont inversés, nous lirions :

*Sé man i.yulmar n(g)wen enquatuva ?6)

Puisque nous savons que le é long fermé du quenya (voyelle cardinale 27)) n’existait pas en occidentalien, il semble possible que l’auteur le confondit avec í, et son * était sensé être . D’un autre côté, l’occidentalien possèdait très certainement un e court, qui pourrait être ouvert (voyelle cardinale 3). Il apparaît tout du moins dans la diphtongue ei, que les locuteurs substituaient souvent au é quenya (LotR, p. 1116 ; SdA, App. E, p. 1206), et probablement aussi en tant que monophtongue, bien que cela semble assez inhabituel8). Aussi, je pencherais plutôt en faveur du fait que tous les autres tehtar du e et du i sont employés correctement et que le dernier mot doit être lu *n(g)wen et interprété comme la forme dative de quelque pronom non-singulier de la premier personne9). Bien entendu, ce pronom est évidemment apparenté au suffixe de la forme telerine vomentienguo « de notre rencontre » (WJ, p. 407), dont l’usage ici (dans la salutation de Frodon à Gildor) de pair avec le contexte de cette inscription (sur un autre livre), montre que nous avons certainement affaire à un pronom inclusif.

Si la base proto-eldarine de ce pronom commençait par ÑGW-10), cela aurait donné b- dans le terme noldorin/sindarin apparenté (s’il existe), qui pourrait avoir disparu de la forme finale, de concert avec son parent inclusif quenya *ve (là encore s’il existe). Nous ne savons pas s’il existait une base commençant par ÑW- et les répercutions de cette combinaison initiale dans les langues eldarines, mais elle pourrait avoir engendré n(g)w- en quenya et m- en sindarin, se mélangeant peut-être avec le terme apparenté au pronom quenya exclusif me. Dans les deux cas, comme nous le voyons, le sindarin s’en sortirait avec un système pronominal plus simple que celui du quenya, du fait de l’évolution phonologique des deux langues, et ce pourrait être la raison pour laquelle tant d’apprenants mortels, qui avaient probablement une exposition plus grande au sindarin, trouvaient le système pronominal quenya tellement confus (L, p. 447 ; cf. note 2 à la page 205).

Il serait intéressant de savoir où exactement se place le pronom *n(g)we dans le système pronominal du quenya, et en particulier s’il est duel ou pluriel. Le contexte de cette courte inscription ne nous permet pas de le déterminer11), mais ce que nous avons appris jusqu’à présent est suffisant pour une gorgée.

Qui donc continue à remplir ta coupe pour nous, Galadriel ? Car ce n’est pas la première fois, ni la dernière, que nous y trempons nos lèvres.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) N.d.T. : Célèbre maison anglaise de ventes aux enchères.
2) N.d.T. : Angl. Westron. Aucune traduction française n’a pour l’instant réussi à faire consensus au sein de la communauté francophone, on trouve ainsi : occidentalien, ponantin ou ouistrain.
3) N.d.A. : Une autre question intéressante est de savoir s’il parlait effectivement l’occidentalien. Les voyelles du telerin sont distribuées comme celles du quenya (qui devraient ainsi s’écrire sur les tengwar consonantiques précédentes). D’un autre côté, son système consonantique est plus proche de celui du sindarin : il possède des consonnes occlusives voisées (et ne peut donc pas se permettre d’allouer des tyeller séparés pour les consonnes occlusives prénasalisées), mais pas de consonnes palatales(-isées), ni de consonnes labialisées (et donc aucune utilité des trémas souscrits, du tehta en lacets (u) ou de plus de trois témar). Ce genre de mode des tengwar ressemblerait fort à celui employé dans cette inscription. Peut-être ne devrions-nous pas exclure la possibilité que l’auteur de cette inscription soit un Elfe telerin (Círdan lui-même ou un Elfe de son peuple qui vivait aux Havres Gris) plutôt qu’un locuteur mortel de l’occidentalien, bien que je ne puisse ici considérer cette possibilité plus en détails.
4) N.d.A. : Il me semble que toutes les conventions orthographiques du quenya standard ne permettent pas d’économiser du temps et des efforts, et il est parfaitement possible que certains auteurs aient fait usage d’une tengwa de Degré 1 avec un tehta en forme de barre horizontale suscrite au lieu d’une tengwa de Degré 4, qui possède une lúva supplémentaire.
5) N.d.A. : Maddieson, Ian, Patterns of Sounds, Cambridge, Presse universitaire de Cambridge, 1984.
6) N.d.A. : Carl nota cette hypothèse comme une lecture possible de l’inscription (cf. sa note 1), mais n’en tint pas compte outre mesure dans le texte principal de son analyse.
7) N.d.T. : Les voyelles cardinales forment un ensemble de voyelles de référence. Pour plus d’informations, voir la Wikipédia, article Voyelle cardinale.
8) N.d.A. : Nous ne l’observons que dans le nom de la tante de Bilbo, Belba (l’un des noms hobbits populaires sans signification dont seules les terminaisons ont été altérées dans la traduction anglaise). Nous apprenons également que -e est l’une des deux terminaisons courantes des noms féminins hobbits, l’autre étant -o (LotR, p. 1135 ; SdA, App. F, p. 1230), mais ceci, tout comme la terminaison -a des noms masculins hobbits, semble être une particularité de la nomenclature de la Comté et non une caractéristique générale de l’occidentalien.
9) N.d.A. : Carl sélectionna l’orthographe *n(g)win pour ce pronom, apparemment par analogie avec le singulier nin. Lorsque le mot est interprété comme un pronom non-singulier, la forme *n(g)wen devient la plus probable au vu de la similarité structurelle entre *n(g)we et les pronoms non-singuliers attestés me « nous » (LRW, p. 56) et te « eux » (LotR, p. 953 ; SdA VI/4, p. 1016 ; L, p. 308).
10) N.d.A. : Alors que le préfixe goldogrin gwa- (accentué), go- (inaccentué) « ensemble » dérive de *ngua- par dénasalisation (LT2, p. 341 ; CP, p. 686 ; PE 11, p. 43), notons que le préfixe noldorin de forme et de sens identiques dérive de *wa- (base -) par affermissement en g- (LRW, p. 399).
11) N.d.T. : Cette inscription date de 1954. Une quinzaine d’années plus tard, Tolkien coucha sur le papier un tableau de pronoms quenya où l’on découvre notamment la forme -ngwe employée pour la deuxième personne du pluriel inclusif (cf. VT 49 p. 16).
 
langues/ecritures/tengwar/e_man_i_yulma_oi_enquanta_men.txt · Dernière modification: 08/07/2021 13:46 par Elendil
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