Les tengwar fëanoriennes et la typologie des systèmes d'écriture phonétique

Ivan Derzhanski — juillet 2000
traduit de l’anglais par David Giraudeau
Articles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.
Cet article est issu du fanzine à but non-lucratif Vinyar Tengwar no 41. Cette traduction a été rendue possible grâce à l’aimable autorisation de Carl Hostetter (rédacteur en chef) et d’Ivan Derzhanski (auteur de l’article) ainsi qu’à sa précieuse collaboration.

« Dans les langues telles que le quenya » dit Tolkien dans son exposé sur les tengwar fëanoriennes (LR:1095, SdA:1211), « où la plupart des mots se terminent par une voyelle, le tehta [vocalique] était placé sur la consonne précédente ; mais dans celles comme le sindarin, où la plupart des mots se terminaient par une consonne, il était placé sur la consonne suivante. » Il semble que la symétrie impliquée soit une chose des plus naturelles. Mais l’est-elle ? Si nous considérons le monde primaire, nous verrons que le premier des deux modes majeurs du système d’écriture fëanorien (en l’occurrence le mode quenya) a de nombreux équivalents (le système d’écriture araméen et ses multiples descendants, les systèmes du sud de l’Asie dérivés du brāhmī), alors que le second système d’écriture (le mode sindarin) n’en a pas. Il y a sûrement une raison à cela, et nous pouvons la chercher en examinant la motivation phonologique des deux modes.

Observons tout d’abord que le mode quenya comme le mode sindarin organisent régulièrement leurs caractères alphabétiques (tengwar et tehtar) en blocs graphiques complexes qui représentent des unités plus larges que le phonème, et en cela ils diffèrent des systèmes alphabétiques authentiques tels que le système d’écriture latin ou les cirth. Le meilleur candidat pour une unité psychologiquement réelle de ce type est sans aucun doute la syllabe1). Comment les deux modes se rapportent-ils à la structure syllabique ? Nous pourrions noter qu’en quenya tout autant qu’en sindarin le ratio consonne-voyelle est proche de 55/45 (bien qu’il soit plus élevé pour le premier et moins pour le dernier), et les deux séquences …CV·CV·CV… et …CVC·CVC… (avec des points indiquant les limites des syllabes) sont communes. Dans la représentation de la dernière séquence la structure syllabique est généralement respectée dans les deux modes, excepté quand une combinaison de consonnes est écrite comme une seule tengwa avec ou sans tehta. Mais alors que dans le mode quenya (et dans de nombreux systèmes d’écriture du monde primaire) la structure syllabique de la première séquence est également respectée, elle est systématiquement enfreinte dans le mode sindarin. Étant donné le fait intuitif déjà mentionné de la syllabe en tant qu’unité phonologique, il est aisé pour un système d’écriture « contre-syllabique » (tel que le mode sindarin des tengwar) d’être « contre-intuitif ».

Mais est-ce que le mode sindarin va réellement à l’encontre de la structure syllabique ? Après tout, dans le mode quenya les blocs graphiques individuels ne représentent pas toujours des syllabes non plus ; par exemple, le mot quenya lan·tar « [ils] tombent » est écrit /la·nta·r/, avec le deuxième bloc combinant des éléments des deux syllabes2). En fait, le mode quenya reflète la structure moraïque (Hyman 1985 ; McCarthy & Prince 1990) ; chaque bloc représente tout aussi bien une more initiale (également appelé corps - une attaque consonantique optionnelle plus un noyau vocalique), une more finale (une coda consonantique) ou une séquence de deux mores ne représentant pas une syllabe - la coda d’une syllabe et le corps de la suivante3). La more est principalement4) une unité quantitative ; elle mesure le poids de la syllabe (puisqu’il n’y a qu’une seule more dans une syllabe faible et deux dans une syllabe forte, du fait qu’une syllabe ouverte avec une voyelle courte est faible et qu’une syllabe fermée ou une syllabe avec une voyelle longue est forte). La structure moraïque détermine l’accentuation en latin, arabe, quenya et sindarin (où la syllabe accentuée est la pénultième si elle est forte et l’antépénultième dans les autres cas), et cela a un rôle prédominant dans la poésie classique grecque/latine, japonaise, indienne et islamique, dans lesquelles une ligne poétique consiste en un nombre fixe de mores, formant un ensemble de syllabes fortes et faibles. Ainsi lorsque les prosodistes5) arabes et perses regardaient la ligne de poésie comme une séquence avec un nombre fixe de lettres, dont chacune d’entre elles étaient mûe (par addition d’un signe diacritique pour une voyelle suivante) ou restante (qui s’applique également à un porteur long et à ses homologues), ils furent focalisés sur le fait que le système d’écriture arabe était également essentiellement moraïque (voir, par exemple, Elwell-Sutton 1976)6).

Quoiqu’il en soit, il y a une autre théorie au sujet d’une structure subsyllabique (McCarthy 1979, Prince 1980), dans laquelle la syllabe est divisée en une attaque et une rime (le noyau plus une coda optionnelle). Cette structure est aussi appropriée pour le poids de la syllabe (puisque c’est la rime qui détermine la quantité de la syllabe), et c’est psychologiquement vrai, comme montré par sa matérialisation dans certaines relations intuitives entre les voyelles (les syllabes qui partagent une attaque sont allitérées ; tout naturellement, les syllabes qui ont une rime commune riment)7). La subdivision d’une syllabe en une attaque et une rime est morphologiquement significative dans certaines langues8). L’échange des rimes des deux moitiés d’un mot dissyllabique ou d’une phrase pendant que les attaques restent en place donne lieu à des erreurs courantes de langage (« spoonerisms9) ») et à des jeux de langage sans fin et des codes secrets utilisés dans certaines communautés10). Sur la base d’une étude statistique du lexique anglais, Kessler et Treiman soutinrent en 1987 que certaines propriétés de la distribution des segments dans la syllabe anglaise sont mieux expliquées en termes d’analyse attaque-rime. De nombreux autres exemples peuvent être donnés.

Cependant, malgré la grande importance phonologique de cette division de la syllabe, cela apparaît assez rarement comme un facteur dans la conception des systèmes d’écriture. En fait, sa seule application dans un système d’écriture du monde primaire que je connaisse est le « système d’écriture national » chinois zhùyīn zìmŭ (également connu en tant que bopomofo), qui est alphabétique tant que l’écriture concerne des attaques, mais qui devient moins cohérent en ce qui concerne les rimes ; par exemple la syllabe nan est écrite /n.an/, où /an/ est un seul caractère, sans relation avec ceux employés pour écrire l’attaque n et la rime a11). Le mode sindarin des tengwar diffère du zhùyīn zìmŭ dans les deux voies identiques où le quenya diffère du kana japonais : il utilise des consonnes tengwar accompagnées par des voyelles tehtar au lieu de caractères uniques moraïques ou de rimes inanalysables12), mais combine des unités subsyllabiques au-delà des limites syllabiques (du fait, des rimes sont combinées avec des attaques subséquentes), comme dans le deuxième bloc graphique du toponyme sindarin Gon·dor, écrit /G·ond·or/.

Le tableau suivant présente une typologie concise de systèmes d’écriture syllabique, subsyllabique et alphabétique, basée sur le principe qu’une séquence du type CVC·CVC est typiquement morcelée en blocs graphiques (indépendamment du fait que les blocs possèdent ou non eux-mêmes une structure interne) :

Jonction des corps Jonction des rimes Jonction des combinaisons de consonnes au travers des limites des syllabes
ouinon
ouioui CVC-CVC han’gŭl (coréen), akkadien
ouinonCV·CCV·C Mode quenya des tengwar, devanāgarī et ses proches parentsCV·C·CV·C Kana, hittite hiéroglyphique, ancien perse cunéiforme, B linéaire, chypriote, sémitique, cherokee, mende, tamoul, vai, etc.
nonouiC·VCC·VC Mode sindarin des tengwarC·VC·C·VC zhùyīn zìmŭ
nonnonC·V·CC·V·C cirth, mode des tengwar du BeleriandC·V·C·C·V·C grec, latin, et autres « vrais » alphabets

Ainsi les deux modes du système d’écriture fëanorien sont phonologiquement motivés, chacun reflétant une division linguistiquement significative et ayant une place dans la typologie13).

Bibliographie

  • Crystal David, The Cambrigde Encyclopedia of Language, Cambridge, Cambridge University Press, 1987.
  • Elwell-Sutton Laurence Paul, The Persian Metres, Londres, Cambridge University Press, 1976.
  • Gordina Mirra Veniaminovna, « O fonologiččeskoj traktovke v’etnamskix diftongov », in Problemy jazykoznanija, Učënye zapiski LGU 60 (1961), p. 29–36.
  • Hyman Larry, A Theory of Phonological Weight, Publications in Language Sciences, vol. 19., Dordrecht, Foris, 1985.
  • Kessler Breet & Treiman Rebecca, « Syllable Structure and the Distribution of Phonemes in English Syllables », Journal of Memory and Language 37 (1997), p. 295–311.
  • McCarthy John & Prince Alan, Prosodic Morphology, Cambridge, MIT Press, 1990.
  • Moskalev A. A., « Sistema slogov čžuanskogo jazyka », in V. V. Ivanov (dir.), Voprosy struktury jazyka, Moscou, Nauka, 1964, p. 47–51.
  • Prince Alan, « A Metrical Theory for Estonian Quantity », Linguistic Inquiry 11 (1980), p. 511–562.
  • Steriade Donca, « Syllables : Syllables in Phonology », in International Encyclopedia of Linguistics 4 (1992), p. 107.

Voir aussi

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Sur le net

1) « La syllabe […] est peut-être la seule construction d’analyse phonologique dont les orateurs ont pleinement conscience de l’existence » (Steriade 1992).
2) Cela est vrai aussi dans les systèmes d’écriture indiennes : par exemple, le mot sanskrit kar·man « action, acte » est écrit /ka·rma·n/ en devanāgarī.
3) Excepté lorsqu’une voyelle longue ou une diphtongue est écrite avec une voyelle tehta sur le porteur long, yanta ou úre, qui pourrait compter comme une application exceptionnelle de la technique du mode sindarin dans le mode quenya (par exemple, yé·ni « longues années » à la ligne 3 de la « Lamentation de Galadriel » comme transcrit dans The Road Goes Ever On), ou quand une voyelle longue est écrite avec un accent aigu, une boucle ou un crochet doublés, alors les mores initale et finale fusionnent en un seul bloc (par exemple, yé·ni à la ligne 2 du même texte). Le dernier cas étant ce qui arrive en devanāgarī et ses semblables, où en règle générale seule une coda consonantique est séparée du corps de sa syllabe.
4) Mais pas exclusivement ; c’est souvent le domaine de processus phonologiques importants tels que la palatalisation.
5) N.d.T. : Personnes étudiant les vers, la prose.
6) Par comparaison avec ces descriptions des deux positions des consonnes dans les termes employés par Tolkien (attribués aux Maîtres du Savoir des Ñoldor dans Quendi and Eldar, Appendice D) « colorée » et « dénudée, privée » (VT no 39, p. 5–6).
7) Les deux phénomènes sont bien sûr essentiels dans de nombreux systèmes de versification. Des morphèmes dissyllabiques où les deux syllabes sont allitérées (shuängshëng) ou riment (diéyìn) sont reconnus comme étant des classes significatives en lexicologie chinoise (Gorelov 1984).
8) Par exemple, le vietnamien xe « chariot, wagon », xe xiêc « toutes sortes de wagons » : le second composant est formé à partir de l’attaque du premier et une rime qui peut être considérée comme un élément grammatical subsyllabique (Gordina 1961).
9) N.d.T. : Cette expression ne possède pas d’équivalent littéral en français, mais s’approche de ce que peut être une contrepèterie.
10) Cf. le zhuang (Moskalev 1964 : kaiŋwn2 pour kwnŋai2 « manger ») ou le thaï (Crystal 1987 : kâan bàb pour kràb bâan « retourner chez soi »).
11) Il existe deux systèmes d’écriture runiques présentant de manière limitée une nature similaire au mode sindarin. Les anciennes runes hongroises autorisent la voyelle e (et d’autres voyelles à l’occasion) à être supprimée avant une consonne (avec l’implication que cela est inhérent à la consonne, plus ou moins comme les lettres consonantiques tamoules vont avec un a suivant inhérent), mais jamais en fin de mot. Dans les runes turques (orkhon-iénisséiennes), les voyelles a et e sont écrites uniquement en fin de mot. Dans les deux systèmes d’écriture, cependant, les voyelles sont des lettres à part entière, non des signes diacritiques sur une consonne adjacente.
12) N.d.T. : En ce sens qu’elles ne peuvent être d’avantage fragmentées.
13) Bien sûr, les expérimentations de Tolkien au sujet des systèmes d’écriture ne se restreignirent pas à ceux alphabétiques, corps-coda ou attaque-rime. Il existe des textes à la fois dans le système fëanorien et rúmilien dans lesquels un signe diacritique peut dénoter aussi bien une voyelle précédente que suivante (dépendant de sa position relative à la lettre), et qui résultent en des formes combinant les blocs graphiques CV et VC, comme dans /hæ·ar·t/ = heart « cœur » et /s·w·iy·t·li/ = sweetly « avec douceur » (VT no 37, p. 18–19), et même dans des blocs contenant les noyaux de deux syllabes (et tout ce qu’il y a entre eux), tels que /m·eni/ = many « beaucoup » (ibid.) ou /ende/ = end (WJ, p. 324). Mais il est remarquable qu’une fois la poussière retombée et qu’on en vint à la définition de modes standards pour les tengwar, ceux qui l’emportèrent furent ceux appuyés par l’une ou l’autre des analyses de la structure subsyllabique.
 
langues/ecritures/tengwar/tengwar_feanoriennes_typologie.txt · Dernière modification: 06/04/2020 18:47 (modification externe)
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