Le Comté, dimensions et bordures

Simon Ayrinhac — février 2022

Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Introduction

Partons d'un constat très simple : la fameuse carte du Comté, insérée dans toutes les éditions de la Fraternité de l'Anneau et intitulée « une partie du Comté »1), ne comporte pas d'échelle ! Cet « oubli » est d'autant plus étonnant que cette carte est considérée comme « canonique » et que l'histoire du Seigneur des Anneaux s'y déroule en partie. De plus cette carte est censée être un « agrandissement » d'une partie de la carte générale de l'Ouest de la Terre du Milieu2), donc il suffirait de faire concorder les deux cartes puis d'en déduire l'échelle de la carte du Comté à partir de la carte générale. Or nous allons voir que cette opération n'est pas si simple, car les deux cartes ne concordent pas.

Comparaison de la carte du Comté et de la carte générale

La mise en concordance des deux cartes nécessite des points de comparaison identiques, mais ceux-ci sont peu nombreux sur la carte générale. En voici la liste :

  • Le hameau d'Hobbiteville,
  • le pont du Brandivin,
  • le cours du Brandivin,
  • le tracé de la lisière ouest de la Vieille Forêt,
  • le tracé de la Haie,
  • le cours de l'Oserondule (V.O. Withywindle, rivière de la Vieille Forêt).

La Figure 1 ci-dessous montre les deux cartes à peu près à la même échelle, pour comparaison.

Figure 1. Comparaison de points particuliers de la carte du Comté à droite et de la la carte « générale » à gauche. Les deux cartes ont été redimensionnées à la même échelle. Bien que la topologie des lieux (la relation entre les lieux) soit identique, leur topographie (leurs positions et orientations respectives) est très différente !

On constate que les points remarquables ne concordent pas, même de manière approchée. Identifions les points sur l'extrait de la carte générale (rectangle du milieu), et comparons leur position avec la carte à grande échelle du Comté (rectangle de droite) :

  • Hobbiteville (carré rouge) est trop au sud par rapport au Pont du Brandivin,
  • la Route de l'Est (ligne en tirets longs rouges) suit un tracé orienté sud-ouest,
  • la Vieille Forêt (à-plat vert en bordure droite) s'étend au sud au-delà de l'Oserondule,
  • le cours du Brandivin est très différent : au nord du Pont il est orienté nord-ouest plutôt que nord-est, tandis qu'au sud du Pont il possède un méandre trop ample vers l'est,
  • la route au sud de Carrefour (pointillés rouges en bordure gauche) est orientée sud-est plutôt que sud, etc.

La carte générale proposant une échelle plus petite que la carte du Comté, elle peut être considérée comme étant moins précise, c'est donc la carte du Comté qui nous sert de référence. L'opération de transfert des tracés entre deux cartes d'échelles différentes (opération qui obéit à des règles précises) est appelée « généralisation cartographique » : on pourrait donc évoquer une « généralisation cartographique » fautive de la topographie du Comté sur la carte générale.

Une autre source de différences entre les deux cartes réside dans la genèse de la carte du Comté : celle-ci a été créée puis développée indépendamment de la carte générale. Les cartes préparatoires du Comté possédant une échelle, nous pouvons nous tourner vers elles pour déterminer l'échelle de la carte « canonique » de manière fiable. En effet, nous allons voir que celle-ci peut être déterminée à partir du carroyage qui subsiste de carte en carte et dont l'échelle a été indiquée par Tolkien lui-même.

Essai de chronologie des cartes préparatoires du Comté

Passons en revue les cartes préparatoires du Comté. La numérotation arabe correspond aux numéros des images publiées dans le livre de W.G. Hammond & C. Scull, The Art of The Lord of the Rings (malheureusement non traduit en français)3), tandis que la numérotation romaine correspond aux indications de Christopher Tolkien dans l'Histoire de la Terre du Milieu4) (la prolongation de la nomenclature pour les cartes “Shire VIb” et “Shire VII” est due à J.-R. Turlin5)).

  • Carte n°11 (Shire I) : cette carte, très schématique, couvre seulement le territoire où prend place le trajet des personnages. Il s'agit sans conteste de la carte la plus ancienne6). L'échelle « 1 carreau = 10 miles » est indiquée en haut de la carte, mais les carreaux ne sont pas visibles. Il existe cependant des lignes bien visibles, tracées à la mine, qui semblent indiquer une région d'intérêt, qui pourrait aussi apparaître dans la carte n°18.
  • Carte n°18 (Shire II) : la topographie de cette carte est vraiment très proche de la carte finale (voir carte n°19, Shire VI). Le papier est très jauni et taché, les bords de la feuille sont défraîchis. Notons que les Coteaux du Lointain figurent « collés » à l'ouest des Coteaux Blancs. Selon W.G. Hammond « cette carte […] est parmi les divers brouillons la plus proche de la carte finale »7).
  • Carte n°14 (Shire III) : cette carte ressemble beaucoup à la carte n°18, mais elle est plus étendue au sud (jusqu'au Gué de Sarn) et au nord (jusqu'aux Collines du Crépuscule). Certains détails laissent penser que cette carte est plus récente que la carte n°18.
  • Carte n°12 : cette carte semble être une simple ébauche. Le nord du Comté ressemble beaucoup à la carte n°14. En revanche la partie sud est très différente : le gué de Sarn a été déplacé vers le nord, de même que le vaste relief sud, et le Brandivin court maintenant plein sud par rapport à la Vieille Forêt, dont une partie semble empiéter sur la rive ouest du Brandivin au sud du village de Grandcroix (« Deephallow » en V.O.).
  • Carte n°15 : cette carte tracée au stylo bleu et violet reprend clairement la partie centrale de la carte n°14. Mais au sud de la Vieille Forêt, le cours du Brandivin, qui faisait un crochet presque à angle droit8) et courait vers l'ouest (ce qui était conforme à la carte n°14) dans une version préliminaire à demi-effacée et dont on distingue les tracés, file désormais plein sud (ce qui est conforme à la carte n°12).
  • Carte n°13 : il s'agit simplement d'une extension ouest de la carte n°15 qui représente la Marche de l'Ouest. Des annotations sur le bord permettent de constater que Tolkien a fait coïncider les cartes n°15 et n°13 : les deux cartes se raccordent parfaitement (voir le schéma de la Figure 2 ci-dessous). Cette carte n°13 présente les Collines des Tours à l'ouest, les Coteaux du Lointain au centre, et à la jointure les premiers contreforts des Coteaux Blancs. Cette feuille semble avoir été rajoutée pour figurer l'extension du Comté vers l'ouest. Les courbes de niveau de cette carte sont similaires aux courbes de la carte générale n°159.

Figure 2. Raccordement des cartes n°13 et n°15, et leur situation dans la carte n°159 (le numéro des cartes provient de l'ouvrage The Art of The Lord of the Rings).

  • Carte n°17 (Shire IV) : la topographie générale de cette carte correspond à la combinaison des cartes n°13 et n°15, et sa technique d'exécution est similaire à la carte générale n°159. La carte du Comté n°17 et la carte de la Terre du Milieu n°159 semblent avoir été réalisées à la même période, pour plusieurs raisons : les deux cartes possèdent la même topographie ; la même encre violette a été employée9) ; et les reliefs sont en courbes de niveau. La carte n°159 comporte d'ailleurs dans la région du Comté un quadrillage « de repérage » superposé au quadrillage général qui coïncide avec la carte n°17. Il semblerait que les cartes n°17 et n°159 soient les dernières versions dessinées par Tolkien, cependant c'est plutôt la carte n°157 qui semble avoir servi de modèle pour la carte générale dessinée par son fils Christopher. Nous pouvons d'ailleurs noter, concernant la carte n°159 qu'une grossière erreur a été commise avec l'insertion d'une rangée supplémentaire de carreaux (cette rangée est située au nord des Collines du Crépuscule, et représente tout de même un surplus de 100 miles, soit 161 km !).
  • Carte n°19 (Shire VI) : il s'agit de la carte finale dessinée par Christopher et intégrée au Seigneur des Anneaux. Celle-ci succède à une carte (Shire V) jamais publiée. La carte du Comté a été légèrement mise à jour lors de la réédition de la Fraternité de l'Anneau en 1966 (Shire VIb); puis celle-ci a été redessinée par l'artiste Stephen Raw en 1994 pour l'édition de poche Harper Collins (Shire VII). Bien que la carte du Comté n°17 semble avoir été la dernière version de la main de Tolkien, Christopher a très probablement dessiné la carte Shire VI en se basant sur les cartes n°18 et n°14 (Shire II & III), avec le cours du Brandivin faisant un crochet vers l'ouest juste au sud de la Vieille Forêt.

Au regard des éléments qui précèdent, nous pouvons proposer dans la Figure 3 ci-dessous une phylogénie des cartes du Comté.

Figure 3. Relations de parenté (phylogénie) probables des cartes préparatoires du Comté.

Le sud du Comté

Nous avons vu que les cartes préparatoires du Comté présentent des différences notables, voire irréconciliables. Une des principales différences concerne la partie sud du Comté, et notamment le tracé du cours du Brandivin au sud de la Vieille Forêt (voir dans la Figure 4 ci-dessous la zone entourée en pointillés). La chronologie que nous venons d'esquisser semble montrer deux « branches » (ou « traditions ») pour les cartes du Comté ; ces deux « traditions » sont essentiellement différenciées par le tracé du cours du Brandivin au sud de la Vieille Forêt.

Figure 4. Cartes du sud du Comté, obtenues en combinant les différentes cartes préparatoires du Comté et de la Terre du Milieu. La Route de l'Est, figurée par une ligne continue rouge, se trouve en haut de l'image. Deux scénarios très différents apparaissent (désignés par les flèches violettes) : à gauche, le Brandivin fait un crochet vers l'ouest juste au sud de la Vieille Forêt; tandis qu'à droite le fleuve coule plein sud.

Dans certaines versions préparatoires de la carte du Comté, le cours du fleuve fait un crochet vers l'ouest juste au sud de la Vieille Forêt (Figure 4, à gauche). C'est cette version qui a été retenue dans la carte définitive. Dans d'autres versions, le cours du Brandivin dévie vers l'est et file plein sud par rapport à la Vieille Forêt (Figure 4, à droite). Cette version semblerait plutôt correspondre à la topographie de la carte de la Terre du Milieu à petite échelle.

On peut donc conclure que la carte générale conserve la version d'un Brandivin qui file plein sud, version qui n'est pas compatible avec le tracé du Brandivin sur la carte du Comté. Ces incertitudes sur la topographie sud du Comté ont peut-être dissuadé Christopher et son père de dessiner les régions qui se trouvent à la périphérie du Comté, mais qui existent pourtant dans les versions préparatoires ; mais il pourrait aussi s'agir simplement d'un choix de focaliser la carte sur les lieux de l'action du Seigneur des Anneaux.

Comment les autres cartographes ont-ils surmonté ce hiatus entre la carte du Conté et la carte générale ? Pour le jeu de rôles MERP10), Peter C. Fenlon a établi une seule carte à grande échelle. Globalement, la carte est assez différente de la carte canonique et le cours du Brandivin est très sinueux (voir Fig.5 ci-dessous). Dans l'Atlas de Karen W. Fonstad, la situation est encore plus compliquée que pour Tolkien puisqu'il existe des cartes du Comté à plusieurs échelles dont la concordance globale est approximative11). Le tracé du Brandivin reste assez fidèle à la carte canonique mais juste au sud de la Vieille Forêt un méandre supplémentaire permet à la fois de respecter la carte du Comté et la carte générale. Quant à Barbara Strachey12), difficile d'en juger puisque la seule carte disponible du sud du Comté est à petite échelle. En effet, les cartes de B. Strachey s'attachent uniquement aux trajets des personnages dans le Seigneur des Anneaux, sur des cartes de zones d'échelles différentes, et donc jamais dans le sud du Comté. Globalement, elle respecte assez fidèlement le tracé de la carte générale mais avec des courbes globalement adoucies.

Figure 5. Comparaison du sud du Comté vu par différents cartographes.

Le nord du Comté

Si la partie sud du Comté est difficile à reconstituer à cause d'incohérences, la partie nord est elle difficile à reconstituer à cause du manque de données. Les différentes versions préparatoires des cartes nous permettent cependant d'en restituer les grandes caractéristiques (voir figure 6 ci-dessous). Les différentes cartes ont ainsi été mises à l'échelle à partir du carroyage qu'elles partagent, puis fusionnées et harmonisées.

Figure 6. Partie nord du Comté reconstituée à partir des versions préparatoires des cartes.

Les reliefs (formes et courbes de niveau) des Collines du Crépuscule, des Coteaux du Lointain et des Coteaux Blancs sont issus de la carte générale n°159. L'orientation nord-sud des Coteaux Blancs et leur position relative expliquent qu'ils n'apparaissent pas sur la carte « une partie du Comté ». Une frontière a été tracée entre l'extrémité nord des Coteaux du Lointain et le point le plus proche des Collines du Crépuscule ; ce large « col » laisse imaginer un passage facilité et donc une route, prolongée vers l'ouest à partir de lignes tracées par Tolkien dans la carte n°15 à l'encre violette13). A noter que dans la carte générale canonique, les Coteaux du Lointain sont bien plus au sud (environ 40 km).

Sur la carte n°15, on distingue clairement (à l'encre violette) un nom qui ressemble à « Norbourn », qui peut être traduit par Ru du Nord14). De même sur la carte n°12 (tout en haut, en-dessous « Hills of Evendim »), on semble lire « Northmoors » (Landes du Nord) entre la « Norbourn » et le Brandivin. Il semble clair que le Ru du Nord prend sa source sur le versant sud des Collines du Crépuscule, au contraire de l'Eau dont la source est incertaine : sur la carte n°159 on distingue (en bleu) une prolongation du cours d'eau au nord des Coteaux Blancs, orientation globalement vers le nord-ouest qui semble confirmée par des pointillés sur la carte n°14. De manière logique, Karen W. Fonstad fait naître le cours de l'Eau à l'extrémité sud des Collines du Crépuscule.

Proposition d'une échelle pour la carte « une partie du Comté »

Comme indiqué dans l'introduction, la carte définitive du Comté ne comporte pas d'échelle explicite, non plus que les versions préparatoires dont elle s'inspire directement. Nous pouvons cependant retrouver l'échelle avec certitude, d'une part grâce à l'invariabilité de la partie centrale de la carte, qui permet de faire coïncider les différentes versions, et d'autre part grâce à l'utilisation d'un système de carreaux, qui a subsisté inchangé d'une version à l'autre. Ce système de carreaux, peut-être en partie inspiré des cartes des tranchées de la Grande Guerre15), a l'avantage de permettre la duplication d'une carte d'un support à un autre sans trop d'altérations. Ainsi nous avons :

  • Pour les cartes n°11, 12, 17, 18 : 1 grand carreau = 10 miles,
  • Pour les cartes n°13, 14, 15 : 1 petit carreau = 5 miles.

Grâce à cette échelle, nous pouvons maintenant obtenir les dimensions suivantes pour la carte « une partie du Comté » (voir Figure 7 ci-dessous) :

  • La largeur de la carte représente 89.8 miles, soit 144.4 km.
  • La hauteur de la carte représente 51.3 miles, soit 82.5 km.
  • En conséquence, la distance à vol d'oiseau entre Hobbiteville et le pont du Brandivin est de 42.4 miles, soit 68.2 km.
  • La largeur de la Vieille Forêt est de 31 km.

L'aire couverte par la carte correspond donc grosso modo à deux départements français, ou à l'île de la Corse dans sa plus grande longueur, du nord au sud. Les quartiers du Comté (Est, Sud, Ouest, Nord) ont donc chacun une taille équivalente à un département français. On peut comprendre la difficulté pour Sauron de trouver la contrée des Hobbits dans un territoire aussi vaste que l'Europe continentale16), en envoyant juste quelques cavaliers en éclaireurs ! (même si lesdits cavaliers ont une endurance surnaturelle).

Figure 7. Schéma de la carte « une partie du Comté », qui reconstitue l'échelle (montrée en bas), et montre quelques distances remarquables. Le carroyage provient des brouillons et des versions antérieures de la carte, où 1 grand carreau = 10 miles, et 1 petit carreau = 5 miles. On constate que le découpage de la carte suit de près le carroyage, avec un léger décalage dû aux marges incertaines (la carte originale ne possédant pas de cadre bien défini), ce qui valide la position et la taille choisie pour le carroyage et consolide la valeur de l'échelle. Le trajet des Hobbits au début du Seigneur des Anneaux est montré en orange (un rond représente un campement pour la nuit) ; dans la journée du 24 septembre 3019, ils ont parcouru quasiment 50 km à vol d'oiseau !

Les forêts du Comté sont en fait de vastes ensembles forestiers. La Vieille Forêt, qui semble être un petit massif forestier sur la carte, mesure en fait 31 km du nord au sud, en comparaison avec la Forêt de Chaux en France qui mesure 22 km d'est en ouest. Le massif forestier de la Colline Verte (39 km sur 20 km) est analogue à la Forêt Domaniale d'Orléans, qui est considérée comme la plus vaste forêt domaniale de France métropolitaine.

De plus la marche des Hobbits à travers le Comté s'apparente plus à un pèlerinage qu'à une promenade digestive. On peut comparer la marche à travers le Comté au pèlerinage de Compostelle (23.6 km/étape en moyenne), à un chemin de Grande Randonnée comme le GR 20 en Corse (11.3 km/jour), ou encore à la fameuse traversée des Cévennes par l'écrivain Robert Louis Stevenson (16 km/jour). Sur la figure 7, on constate que dans la journée du 24 septembre 3018, les Hobbits ont parcouru 48.2 km à vol d'oiseau !17)

La représentation du Comté sur la carte

Finalement, l'échelle de la carte du Comté imprimée dans la dernière édition française18) du Seigneur des Anneaux est de 1 cm sur la carte représente 7 km (ou 1 inch représente 11 miles), que l'on notera19) 1:700 000. Cette notation est particulièrement intéressante, car elle révèle que l'échelle de la carte du Comté est proche de celle de la carte de France routière20) au 1:1 000 000. A cette petite échelle, la carte routière est avare de symboles ; seuls les grands axes routiers sont représentés, les forêts sont des à-plats verts, les villes sont des points, voire des polygones, et celles qui n'ont pas une taille suffisante ne figurent pas sur la carte. Or la carte du Comté possède une représentation opposée ; elle est très « picturale » et figure le moutonnement des arbres, les reliefs sont représentés par des collines ombrées et les villages sont représentés par des groupements de rectangles noirs, qui figurent les maisons individuelles.

Il est clair que, pour le lecteur de la carte du Comté, la figuration d'arbres et de maisons individualisés entraîne une erreur d'appréciation de l'échelle. La comparaison des dimensions réelles de la région couverte par la carte « une partie du Comté » avec la même étendue sur la carte de France (144 km × 82 km) montre bien le problème : à cette échelle, aucune carte ne peut figurer le moindre arbre, colline individuelle ou bien groupement de maisons ! Pour commencer à distinguer les maisons sur une carte scientifique21), il faut une aire géographique de 4.8 km × 3.3 km, soit une échelle 300 fois plus grande. La représentation de Christopher, si elle permet de donner un air archaïsant et pictural aux cartes, ne rend pas bien compte des dimensions réelles des territoires représentés.

Nous avons examiné les différentes cartes du Comté d'un point de vue “scientifique”, questionnant la précision et l'exactitude des données qu'elles représentent. Nous avons constaté des insuffisances, voire même des incohérences. Une hypothèse n'a cependant pas été envisagée jusqu'ici : si l'on suppose que ces cartes sont intra-diégétiques, c'est-à-dire qu'elles appartiennent à l'univers du livre, et qu'elles ont été créées par Bilbo ou Frodo pour le Livre rouge de la Marche de l'Ouest, alors on peut concevoir que celles-ci dépendent des connaissances (forcément limitées) de leurs créateurs. Cela expliquerait leur style archaïque et les approximations. De plus la carte du Comté et la carte générale pourraient avoir des origines différentes, l'une établie par des cartographes Hobbits et l'autre par des hommes du Gondor, de l'Arnor ou des elfes de Fendeval, et elles pourraient avoir des dates de création différentes. Dans ce cas, la carte du Comté serait un témoin précieux du point de vue des Hobbits sur leur propre territoire.

Bibliographie

  • J. R. R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, 1954-55,
    • tome I, la Fraternité de l'Anneau, trad. française D. Lauzon, Christian Bourgois, 2014.
    • tome II, les Deux Tours, trad. française D. Lauzon, Christian Bourgois, 2015.
    • tome III, le Retour du Roi, trad. française D. Lauzon, Christian Bourgois, 2016.
  • J. R. R. Tolkien, Le Silmarillion, édité par C. Tolkien, 1977, traduction française de D. Lauzon, Christian Bourgois, 2021.
  • Wayne G. Hammond et Christina Scull,
    • The Art of the Hobbit by J.R.R. Tolkien, HarperCollins, 2011.
    • The Art of the Lord of the Rings by J.R.R. Tolkien, HarperCollins, 2015.
  • Karen W. Fonstad,
    • Atlas of Middle-Earth, Houghton Mifflin, 1991.
    • L'Atlas de la Terre du Milieu, trad. Daniel Lauzon, illus. Stéphane Arson, Bragelonne, août 2022.
  • Barbara Strachey, Les voyages de Frodon, l'Atlas du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien (titre original : Journeys of Frodo, An atlas of JRR Tolkien's The Lord of the Rings), textes et cartes de B. Strachey, illus. Jérôme Lereculey, BFB éditions, 2003.
  • Mark Monmonier, Comment faire mentir les cartes : Quand les cartes influencent notre vision du monde… (titre original How to Lie with Maps), préface de Christian Grateloup, éd. autrement, 2019.
  • Jean-Rodolphe Turlin
    • Promenades au Pays des Hobbits : itinéraires à travers la Comté de J.R.R. Tolkien, coll. Terres Fantastiques, éd. Terre de Brume, 2012.
    • « Une cartographie de la Comté », in Tolkien, le façonnement d'un monde, Vol.2 - Astronomie & Géographie, Le Dragon de Brume, 2014, p.231-270.

Voir aussi sur Tolkiendil

1) Cette carte, dessinée par Christopher Tolkien en 1954 sous la supervision de son père, est appelée « a part of the Shire » en version originale. Nous la nommons ci-après « carte du Comté ».
2) Cette carte, appelée “The West of Middle-earth at the End of the Third Age” en version originale a été publiée dans Contes et Légendes Inachevés en 1980 et remplace et complète la carte du Seigneur des Anneaux. Ci-après nous en parlons comme de la “carte générale”.
3) W.G. HAMMOND & C. SCULL, The Art of The Lord of the Rings, Harper Collins, 2015.
4) J.R.R. Tolkien, The Return of the Shadow, The History of Middle-earth, tome VI, éd. de Christopher Tolkien, HarperCollins Publishers Ltd., février 2002, p.107.
5) J.-R. TURLIN, « Une cartographie de la Comté » publié pages 260-261 dans Tolkien, le façonnement d'un monde, vol.2 (2014).
6) Selon Christopher : « Dans sa conception ce fut la première, où au moins la première à avoir survécu » [« In its inception this was the first, or at least the first that survives. » ] The History of Middle-earth, vol. 6, HarperCollins, 1988, Note on the Shire Map, p. 107.
7) « This map is clearly no more than a sketch, but in shape and scope is the nearest of the several drafts to the final map made by Christopher Tolkien when his father was unable to draw himself », W.G. Hammond, op. cit., p.38.
8) Situé exactement aux coordonnées (1,17) sur la carte n°15.
9) Voir par exemple pour le toponyme « Buckland » au sud du Pont du Brandivin.
10) Middle-Earth Role Playing game, société Iron Crown Enterprises, 1981-1995.
11) K.W. Fonstad, Atlas of Middle-Earth, Houghton Mifflin, 1991, pages 52-53, 70-71, et 74-75.
12) Barbara Strachey, Journeys of Frodo, An atlas of JRR Tolkien's The Lord of the Rings, HarperCollins, (Reissue) edition, 1998.
13) A moins que ces lignes ne soient la frontière nord du Quartier Nord.
14) Traduction de J.-R. Turlin, voir Promenades au Pays des Hobbits : itinéraires à travers la Comté de J.R.R. Tolkien, coll. Terres Fantastiques, éd. Terre de Brume, 2012, p. 138.
17) K.W. Fonstad, The Atlas of Middle-Earth, Houghton Mifflin, 1991, table p.157 et carte p.162.
18) Voir page 3 du premier cahier couleur, où l'emprise de la carte sur la page est de 21.8 cm de longueur sur 13.3 cm de hauteur. Cette dernière édition française possède le numéro ISBN 978-2-267-02700-6.
19) Voir par exemple l'ouvrage très accessible de Marc Monmonier, Comment faire mentir les cartes, Autrement, 2019, pages 22-23.
20) La carte n°721 éditée par la firme Michelin par exemple.
21) Voir par exemple le site Géoportail geoportail.gouv.fr de l'Institut Géographique National.
 
essais/geographie/comte_dimensions_bordures.txt · Dernière modification: 09/09/2022 19:03 par Simon
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