Faire fructifier l’héritage : David Salo et la construction du néo-parler noir

 Quatre Anneaux
Timothée Masurel — Mai 2021
Articles de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales oeuvres de J.R.R Tolkien.

Le parler noir remplit le frustrant paradoxe d’être l’une des langues les moins développées et les moins appréciées par Tolkien1), et d’être très populaire auprès des lecteurs et des spectateurs des films de Peter Jackson. La langue conçue par le Seigneur des Ténèbres pour ses servants compte beaucoup de continuations par divers fans, qui ont intégré les quelques mots et règles léguées par le professeur Tolkien dans des systèmes complets et utilisables de leur invention, et proposent de l’enseigner sur leurs sites. On retiendra le shadowlandian de Scatha2) ou le zhâburi3), par exemple4). Parce nous ne connaissons que quelques bribes de parler noir, toutes ces continuations sont extrêmement divergentes et donnent lieu à des néo-parlers noirs qui ont très peu en commun. Un matériel initial peu étendu signifie beaucoup de liberté et d’arbitraire chez celui qui essaiera de remplir les trous. Est-il possible de proposer une continuation de cette langue sur la base de si peu, et en restant proche de ce qu’aurait fait Tolkien ? Ou est-il possible sinon de rester fidèle, peut-être pas à ce qu’aurait fait le Professeur, mais du moins à l’esprit, aux couleurs et aux tendances sous-jacentes de ces quelques mots ? Difficile à dire.

En tout cas, c’est le pari qu’a dû relever David Salo. Ce linguiste diplômé a été approché par l’équipe de Peter Jackson et chargé de traduire les dialogues et les textes qui allaient servir de paroles pour la bande-son du film en sindarin, quenya, khuzdul et… en parler noir. Il a fait ses premières armes face à la parole de Sauron avec la trilogie cinématographique du Seigneur des Anneaux, a repris du service pour le Hobbit et à ce jour sa dernière intervention remonte aux jeux vidéo La Terre du Milieu : l’Ombre du Mordor et La Terre du Milieu : l’Ombre de la Guerre. Ce court article vise à analyser les reconstructions et inventions que fit David Salo pour traduire en parler noir tout ce qu’on lui demandait de traduire, tout en déterminant et en commentant son approche et sa méthodologie.

Il est vrai que, tout linguiste diplômé qu’il soit, David Salo ne mérite pas plus légitimement notre attention qu’un quelconque autre continuateur du parler noir. Pourquoi étudier ce « néo-parler noir » plutôt qu’un autre ? Je dois tout d’abord avouer avoir une admiration personnelle pour le parler noir de David Salo par rapport aux autres travaux – non moins considérables – d’autres particuliers. De plus, le succès des six films de Peter Jackson a donné à ses textes un auditoire beaucoup plus large que les autres, ce qui en fait le néo-parler noir le plus connu. Enfin David Salo, loin d’avoir seulement inventé de nouveaux mots et règles selon sa seule inspiration, a publié sur son blog plusieurs explications sur sa méthodologie et ses motivations, ce qui me permet d’approfondir la logique derrière ses créations linguistiques. Enfin, parce que nous ne connaissons qu’un nombre limité (quoique amplement suffisant pour suivre la logique Salo) de mots et nouvelles règles à travers les scripts et les billets de blog, il me fut plus facile d’en faire une analyse complète et approfondie. Il ne faut pas oublier non plus que ce linguiste a beaucoup travaillé et publié sur un très grand nombre des langues de Tolkien. Ce dernier argument est certes discutable, mais même lorsque David Salo en viendra à simplement inventer de toutes pièces un nouveau mot, je lui ferais plus facilement confiance pour « penser comme le Professeur », ou du moins supposer qu’il sera fortement influencé par les langues de ce dernier (et indirectement par son « esprit sémantique »), tandis qu’un particulier s’attelant à la création d’un néo-parler noir sera peut-être plus fortement imprégné par sa seule langue native ou ses expériences personnelles.

Penser comme Sauron : emprunts et inspirations

Certes, il n’y a pas suffisamment de matériel disponible pour constituer un néo-parler noir qui ne ferait que déduire mathématiquement quoi mettre dans les trous laissés par Tolkien. Mais selon le Professeur lui-même, certains mots des langues elfiques lui vinrent à l’esprit avant les histoires qui s’y rattachaient. « En fait, c’était un mot comme quenya qui donna naissance à toutes les histoires et les héros de sa création. […] Il concevait un mot esthétiquement plaisant et créait une histoire fondée sur ce mot », écrit James Trey Smith5). Tolkien disait lui-même : « L’invention des langues est la fondation. Les “histoires” ont été conçues pour procurer un monde aux langues, plutôt que l’inverse.6) » Si un mot peut suggérer une histoire, alors sans doute une histoire pouvait-elle, pour Tolkien, aider à retrouver les mots qui l’avaient évoquée. Alors pourquoi ne pas reconstruire avec le cœur ? Le premier point de la « méthode Salo », à la fois évident mais conséquent, fut de regarder qui étaient les inventeurs et les locuteurs de cette langue. Comme il l’explique sur son blog Midgardsmal :

« Comme j’avais très peu d’information linguistique directe sur le parler noir à disposition en dehors de ce qu’on peut glaner de l’inscription de l’Anneau […] j’ai dû me reposer sur des a priori quant à ce à quoi une langue comme le parler noir peut bien ressembler – je devais entrer à l’intérieur de l’esprit de Sauron, et essayer de deviner ce que quelqu’un comme le Seigneur des Ténèbres du Mordor pouvait vouloir mettre dans sa langue.7) »

Qu’est-ce que cela donnerait en théorie ? En quelques mots, Salo nous résume ses interprétations et les grandes orientations qui en découlent.

« Sauron, imaginais-je, était une personne extrêmement pragmatique, qui aurait donné au parler noir une cohérence et une logique rigoureuses, mais sans avoir aucun égard pour l’esthétique. Il ne refuserait pas d’emprunter aux autres langues de la Terre du Milieu, mais il les adapterait à son propre style. [Le parler noir] aurait en fait été, selon la formule de mon ami Helge Fauskanger, l’espéranto de Sauron.8) »

Cette vision semble pour le moins fidèle à celle de Tolkien, qui écrivait que le parler noir « était supposé être intrinsèquement homogène, très différent de l’anglais, mais organisé et expressif »9). Or si Sauron n’est ni un chauvin, ni un poète passionné par la musicalité des mots, s’il ne veut pas tant créer une langue qui lui soit personnelle et nouvelle, il est logique que le parler noir contienne des mots empruntés à d’autres langues. En effet, lorsqu’on compose une langue qui n’existe pas encore et dont on n’est pas natif, on réfléchit et pense dans une autre langue, une dont on est familier. Si vous inventez une langue, vous ne vous demanderez pas quel mot désignera ces petits félins quadrupèdes à poils longs avec museaux, vous vous demanderez comment on dira « chat ». De même il n’aura peut-être pas été possible pour Sauron de former des mots sortis de nulle-part sans le vouloir, sans que les dénominations utilisées par d’autres peuples pour ces mêmes concepts ne lui soient venues à l’esprit, sans qu’il ne pense à elles. Il est donc envisageable que l’espéranto de Sauron contienne des emprunts faits à d’autres langues. Cependant « il les adapterait à son propre style », nous dit Salo. En effet, précisément parce qu’il souhaite une langue pratique et utilisable par ses sbires, on peut supposer que Sauron aura homogénéisé la phonétique ou la forme des racines qu’il aura piochées ici et là, sans se mettre en peine d’inventer des centaines de mots originaux à partir de rien. En effet, s’il prenait tels quels des mots de plusieurs langues sans les adapter, sa langue deviendrait très difficile à manier et peu pratique. Il est par exemple difficile, quand on apprend l’anglais, de bien prononcer les mots avec l’accent et les sons inconnus du français. Imaginez maintenant que vous appreniez une langue qui mélange des mots d’anglais, d’espagnol et d’allemand. Il vous faudra maîtriser un grand nombre de nouvelles prononciations compliquées et inconnues : mieux vaut que les mots utilisent toujours le même ensemble restreint de sons et accents.

Ainsi David Salo justifie-t-il l’idée de réemployer des racines venues d’autres langues, mais tournées et adaptées à la phonologie et à la logique du parler noir. Mais y a-t-il quoi que ce soit dans les manuscrits de Tolkien qui vienne à l’appui de la logique selon laquelle le parler noir serait un espéranto pratique qui se permettrait d’emprunter aux autres langues ? Il semble bien. Tolkien nous dit explicitement que le parler noir uruk « orque » est apparenté au sindarin orch « orque » 10). Il semble aussi suivre de près l’adûnaïque uruk « orque, gobelin » et le quenya orco « orque », tandis que gûl « fantôme, ombre de magie noire, spectre » fait écho au sindarin gûl « arts sombres, sorcellerie, connaissance maléfique ». On peut aussi se souvenir du parallèle établi par Helge Fauskanger entre le parler noir nazg « anneau » et la dernière partie du valarin Māχananaškād « Anneau du Jugement »11), tandis que Damien Bador et François Parmentier soulignent que ghâsh « feu » a pu être volontairement en lien avec la fin du mot valarin Aþāraigas « Chaleur établie », servant à désigner le soleil12). Tolkien semble donc bien avoir établi lui-même ce genre de lien dans son corpus original, alors pourquoi pas le reconstructeur ? On trouve des exemples de mots que David Salo a bâtis en utilisant ce procédé :

Kutmu nakhash.War is coming. « La guerre vient. »
→ racine adûnaïque NAKH « venir, approcher »
Umbru – the World « le Monde »
→ nom quenya Ambar « le Monde »
gurum – death « mort »
gurunkilu… for mortal men… « aux hommes mortels »
bard gurutu… doomed to die « voués à trépasser »
→ verbe goldogrin gor- « mourir », verbe noldorin gurdh- « mourir » et nom sindarin13) gurth « mort »
azgushu. – … of bone « d’os »
→ nom noldorin asg « os »
Zigur – Sauron
Zigûr, nom adûnaïque donné à Sauron

À noter que le choix du valarin (la langue des Ainur, dont Sauron fait partie) plutôt que d’autres langues, aurait été plutôt cohérent. En effet le valarin est la langue des Ainur, dont Sauron fait partie. Le Seigneur des Ténèbres a donc pu être influencé plus facilement par cette langue que par, mettons, le khuzdul, la langue secrète des Nains, qu’ils n’utilisaient qu’entre eux et refusaient d’enseigner aux autres peuples. Mais Salo ne semble pas avoir fait usage du lexique valarin laissé par Tolkien, et au contraire nous pourrions à première vue lui reprocher d’avoir repris des formes du khuzdul pour forger son parler noir, comme ici :

Ombi kuzddurbagu gundum-ishi. – Seven for the Dwarf Lords in their halls of stone. « Sept aux seigneurs des Nains dans leurs salles de pierre. »
→ noms en khuzdul khuzd « Nain » et gund(u) « salle souterraine »

Cependant, il se trouve que khuzd était l’un des rares mots nanesques connus des autres peuples (on retrouve la trace de son pluriel khazâd dans le sindarin Hadhod et le quenya Casar) ; aussi, dans ce cas précis, retrouver une influence du khuzdul est loin d’être absurde. On peut même supposer que Sauron aura choisi subtilement de s’inspirer de la langue des Nains (plutôt que d’une autre) pour forger le mot de parler noir désignant justement les Nains. De même, la forme nanesque gund a pu être connue de Sauron via d’autres peuples que les Nains, grâce à sa forme sindarisée qui apparaît dans Felagund, surnom d’origine nanesque donné à Finrod. Plus généralement, comme le parler noir, le khuzdul semble lui-même être influencé par le valarin (on note quelques similitudes entre certaines formes, et sur le plan phonétique, la présence de voyelles labiales et d’aspirées). Même si les corrélations qu’on semble observer sont moins convaincantes et potentiellement dues au hasard, Salo pouvait supputer que le parler noir et le khuzdul empruntaient tous deux au valarin : il était alors logique pour lui d’emprunter au khuzdul, en postulant que le mot khuzdul dont il s’inspirait était en fait lui-même un mot valarin repris par le khuzdul. Par ce truchement, kuzd et gundum peuvent être considérés comme des emprunts faits au valarin, ce qui serait pour le coup plus facile à justifier.

Mais sans doute est-il prématuré de s’intéresser aux emprunts d’autres langues car David Salo a évidemment d’abord essayé de tirer le maximum du peu que Tolkien a laissé derrière lui.

Le corpus reçu : l’art de soutirer plus

a) La phonologie du parler noir

La première tâche de David Salo a été de délimiter phonologiquement son néo-parler noir. Avant d’inventer de nouveaux mots, il faut définir la liste des sons (consonnes et voyelles, diphtongues) que le constructeur s’autorisera à mobiliser pour les former. Salo explique avoir d’abord listé les « sons attestés », c’est-à-dire ceux contenus par le corpus de Tolkien – les sons dont on est sûr de l’existence en parler noir. Il y a d’une part l’orthographe des phrases, avec ses conventions implicites – telle lettre renvoie à tel son précis –, quelques rares indications de la main de Tolkien et un enregistrement où ce dernier prononce les versets de l’Anneau.

« En dehors de cela, nous avons cette caractérisation générale : le son rendu par le parler noir est “menaçant, puissant, dur comme la pierre” – caractérisations qui sont un peu difficiles à rattacher à sa transcription écrite.14) »

La plupart des sons attestés (hormis [x] and [ɣ]) sont faciles à prononcer pour un locuteur anglophone. Salo en déduit que ce caractère « menaçant, puissant, dur comme la pierre » doit surtout provenir de « l’abondance de groupes de consonnes non simplifiés »15) – il note, en début de mot, gl, kr, sk, sn, θr, à l’intérieur bh, db, , gb, gd, gl, gr, mb, mp, rb, rz, ʃd, ʃn, zg et en fin de mot ŋk, rk, zg. On remarque que Salo récupère certains groupes qu’on ne trouve que dans l’imprécation de l’orque du Mordor Uglúk u bagronk sha pushdug Saruman-glob búbhosh skai. Même si l’orque ne parle probablement qu’un jargon orquien fortement influencé par le parler noir16) (il vient du Mordor), ce choix est compréhensible : avec seulement les échantillons attestés comme formes pures de parler noir, le linguiste n’a pas encore suffisamment de sons pour constituer un paradigme phonologique suffisamment confortable. Quitte à supputer (ce qu’il a fait cependant pour quelques sons qu’il utilise sans les avoir trouvés ailleurs), autant puiser d’abord dans les formes orquiennes du parler noir : même si la grammaire et certaines formes sont déformées, on peut supposer que les formes abâtardies de cette langue ne comportent cependant pas de sons qui auraient été totalement étrangers au parler noir pur. Salo se permet d’ajouter le e, qui n’est pas attesté chez Tolkien. Le choix est audacieux mais Salo utilise ce son avec parcimonie, justifiant qu’il pourrait être présent comme son dérivé de la monophtongaison de [ay], diphtongue dont l’existence est envisageable avec les sons déjà répertoriés.

Nous savons que Tolkien voulait donner au sindarin « un caractère linguistique très semblable (mais pas identique) au gallois »17). Qu’en est-il des inspirations extradiégétiques du parler noir ? David Salo a bien pris en compte cette dimension des « indices » laissés par l’héritage tolkienien : les muses possibles parmi les langues réelles. Voici un exemple : « Je n’ai pas utilisé de mots gaéliques […] pour deux raisons. D’abord, l’opinion que Tolkien en avait était que […] c’était largement une langue “spongieuse” […] et par conséquent elle n’est pas particulièrement appropriée pour le style linguistique que lui ou moi destinerions au parler noir »18). Notons que David Salo est conscient que le parler noir nazg pourrait provenir tout droit du gaélique nasc19), mais il considère cet emprunt comme un écart anecdotique, le gaélique de manière générale ne correspondant pas (pour lui) à l'esprit du parler noir. Bien sûr cette interprétation des volontés de Tolkien quant au parler noir peut être discutée, même si c’est un parti pris crédible (à mon sens), puisque le parler noir est, rappelons-le, « menaçant, puissant, dur comme la pierre », tandis que le gallois est qualifié par le Professeur de « spongieux ». Remarquons simplement que le linguiste a reconstruit en tenant compte de cet aspect de la question.

b) Les structures d’une langue

David Salo a d’abord cherché à trouver chez Tolkien les structures et les mécanismes qui régissent le parler noir. Le corpus semblait indiquer une langue dotée d’affixes, où les noms et adjectifs sont souvent accolés (on se rappellera Lugbúrz, lit. « forteresse-sombre », pour désigner Barad-dûr, et les Uruk-hai, lit. « Orque-peuple »). Observons quelques formes conjuguées chez Tolkien puis chez Salo :

durbatulûk – to rule them all « pour les dominer tous » [durb-at-Ø-ul-ûk]
gimbatulto find them « pour les trouver » [gimb-at-Ø-ul-Ø]
anakhizakyou will emerge « tu émergeras » [anakh-iz-ak-Ø-Ø]
ongizashwill end « finira » [ong-iz-ash-Ø-Ø]
buganush khurân – [they] were made « [ils] furent faits » [bug-an-ush-Ø-Ø] ; [khur-ân20)]
matizinI will eat « je mangerai » [mat-iz-in-Ø-Ø]
rakhizinashI shall devour « je vais dévorer » [rakh-iz-in-ash-Ø]
matizinashûk – [I will] eat it all « [je] mange[rai] tout » [mat-iz-in-ash-ûk]
nakhashis coming « vient » [nakh-Ø-ash-Ø-Ø]
nubinI smell « je sens » [nub-Ø-in-Ø-Ø]

Si on observe la conjugaison du néo-parler noir, on observera que David Salo a bien repris la structure :

radical du verbe + suffixe du temps + l’affixe indiquant la personne (initiative de Salo) + pronom objet + suffixe -ûk éventuellement.

Comme on le constate, l’affixe inventé pour le futur est -iz-, celui du passé semble être -an-, le supin serait donc, directement d’après Tolkien, -at-, et le présent, temps le plus immédiat, se forme par l’absence d’affixe (nubin, nakhash). Le suffixe -in semble indiquer un sujet à la 1ère personne, -ash indique la 3e personne du sujet ou comme objet (nakhash, rakhizinash). Si Salo invente, ce n’est pas gratuitement : il suit le plus possible ce que pourrait avoir été, dans sa structure, la conjugaison du parler noir de Tolkien.

Quant au choix d’exprimer le sujet également par un suffixe intégré à la forme verbale (-in, -ash), elle suit aussi les volontés du Professeur en droite ligne : on lit en effet que « le système verbal doit avoir inclus des suffixes pronominaux exprimant l’objet, ainsi que ceux indiquant le sujet »21) dans une lettre datée de juin 1964 adressée à W.R. Matthews. Cette lettre n’était pas encore publiée lorsque David Salo fit ces choix, aussi peut-on saluer leur pertinence.

Le second aspect structurel que David Salo pouvait observer dans les versets de l’Anneau, qui concerne les adpositions, est respecté : la postposition avec tiret qu’utilise Tolkien dans burzum-ishi « dans les ténèbres » est retrouvée avec le kilmi-nudu « sous le ciel » du premier vers du poème de l’Anneau : Shre nazg golugranu kilmi-nudu « Trois anneaux pour les rois des Elfes sous le ciel ».

c) Les mots : inventer seulement en dernier recours

Dans le même ordre d’idées, le suffixe néo-parler noir -u, qu’on retrouve plusieurs fois en fin de nom, et qui signifie « pour, #à », provient peut-être de la préposition indépendante u, vue dans l’échantillon de parler noir corrompu : Uglúk u bagronk sha pushdug Saruman-glob búbhosh skai. David a cependant expliqué ne pas avoir utilisé cette phrase parce qu’elle indique sans doute plus à quoi ressemblaient les jargons orquiens que le parler noir pur de Sauron. Mon interprétation du suffixe -u de son néo-parler noir est la suivante : dans la lignée des postpositions avec burzum-ishi et kilmi-nudu, pour traduire l’idée du datif, David a voulu créer une postposition, et quitte à en écrire une de toute pièce, il a préféré prendre le u de l’imprécation de l’orque, même si elle n’a peut-être plus rien à voir avec le parler noir. Cette analyse est mienne et discutable, mais elle nous montre encore combien David Salo a tenté d’utiliser au maximum le corpus de Tolkien avant d’inventer ses propres formes.

Il semble de fait avoir réintroduit les mots de laissés par Tolkien chaque fois que possible. On remarquera l’adverbe ashi « seulement » (angl. only), qui est clairement dérivé de ash « un » (angl. one). Plus contestable en revanche, mais toujours dans l’idée d’utiliser le plus possible des formes tolkieniennes : pour traduire « seigneur » et « maître », dont le sens pouvait accepter différentes dimensions, le linguiste a préféré les ramener au sens de « gouverneur », de manière à pouvoir réemployer la forme durb- de Tolkien :

Ombi kuzddurbaguSeven for the Dwarf Lords « Sept aux seigneurs des Nains »
Durbgu nazgshu, Durbgu dashshu !Lord of the Ring, Lord of the Earth ! « Seigneur de l’Anneau, Seigneur de la Terre »
Durbag-ghâr – the Bright Lord « le Brillant Seigneur »
Kharb-durbgû-haiMasters of Beasts « Maîtres des bêtes »

De même, on retrouve dans les constructions de Salo le suffixe -um, qui semble renvoyer à des états ou des concepts, et qu’on trouvait introduit par le corpus tolkienien grâce à l’observation conjointe de burzum « obscurité, ténèbres » (angl. darkness) et búrz « sombre » (angl. dark). Ainsi kelkum « le froid » et gurum « mort ». Notons d’ailleurs la réutilisation de búrz pour traduire « noir » dans « parler noir ». Ainsi dans La Terre du Milieu : l’Ombre de la Guerre, un olog dit à l’orque Ratbag :

Yamburz-nu zaida. Bushtân karikin.Learn some Black Speech. You embarass me. « Apprends un peu de parler noir. Tu m’embarrasses. »

David Salo semble avoir isolé l’hypothétique suffixe - à partir du mot sharkû « vieillard », que les orques donnent comme surnom à Saruman (et qui pourrait en fait être du jargon orquien ou du parler noir abâtardi). Le sens donné semble être celui du suffixe verbal français -eur. On le trouve employé dans quelques-uns des titres des pistes de la bande-son de L’Ombre de la Guerre :

Kinkû-hai gulshuSeers of the Shadow World « Voyants du Monde des ombres »
Karkû-hai kutmushuCrafters of War « Façonneurs de guerre »
Krum-markû-haiSoldiers of Glory « Soldats de gloire »
Sherk-shokkû-haiBlood-drinkers « Buveurs de sang »
Khurkû-haiConsumers, Devourers « Consommateurs, Dévoreurs »

Penchons-nous enfin sur la formation de nouveaux noms propres par David Salo. Parfois le linguiste se contente de reprendre le nom donné dans une autre langue : Karnan est le nom de Carnán22) en néo-parler noir, tandis que Zigur, le nom de Sauron, vient tout droit de son nom adûnaïque Zigûr, découvert dans le récit inachevé « The Notion Club Papers »23). Mais lorsqu’il s’agit réellement de traduire le nom, plutôt que d’adapter la phonologie, nous pouvons signaler que Salo a repris les étymologies données par Tolkien aux noms originaux et a formé ses propres noms à partir des mots communs de son néo-parler noir qui correspondaient à cette étymologie. Darzbandu, par exemple, désigne l’Angmar. Ce nom sindarin Angmar signifie étymologiquement « Habitation de fer ». Or Darzbandu semble se composer du néo-parler noir darz « fer » ; et si la seconde moitié que nous obtenons, #bandu, est inconnue et constitue un mot hypothétique, il est probable qu’il s’agisse bel et bien d’un nom de néo-parler noir d’une signification proche de « habitation », puisque nous retrouvons ailleurs, dans l’orquien de Gundabad forgé par Salo, le nom band, signifiant « ville », et que nous savons que chez Salo le (néo-)parler noir de Sauron a influencé ce dialecte. Il y a donc fort à parier que Darzbandu possède bien une étymologie et qu’il s’agit d’une reprise directe de la signification que Tolkien avait voulu donner au nom de cette région. De même Daghburz, le nom qui désigne le Mordor, semble reprendre la signification du nom sindarin Mordor « Pays sombre », puisque burz signifie précisément « sombre » – et nous prendrons également le pari que l’hypothétique #dagh existe bien et signifie « pays », puisque nous lisons « , n.: contrée [*daɣ] » dans la même liste de mots orquiens mise en ligne par David Salo24). On peut donc voir dans cette fidélité étymologique une fidélité à Tolkien dans le sens où le linguiste forge des noms propres en accord avec les significations dont Tolkien voulait orner sa géographie. Ce dernier forgeait lui-même les noms propres du parler noir en copiant les étymologies de leurs équivalents elfiques (par exemple Lugbúrz désigne la « Tour Sombre », comme sa dénomination sindarine Barad-dûr).

La part humaine et l’arbitraire

a) Un héritage surexploité ?

Si nous nous penchons maintenant sur les détails de l’application de la méthodologie mise au jour plus haut, nous remarquerons que le linguiste a effectué plusieurs choix discutables. Il y a d’une part l’interprétation qu’il fait de l’hypothétique suffixe - (possiblement abâtardi qui plus est), déjà évoqué. Je noterai également la reprise du mot golug pour signifier « Elfe », qu’on trouve systématiquement, avec par exemple :

Shre nazg golugranu kilmi-nuduThree rings for the Elven-kings under the sky « Trois anneaux pour les rois des Elfes sous le ciel »
Ash ob shre ya golugu bugnaush khurân.One of the three which for Elves were made. « Un des trois qui furent faits pour les Elfes. »

Certes ce mot a été créé par Tolkien, mais sa seule occurrence provient des Contes et Légendes inachevés : golug est le nom que les Orques de Morgoth donnaient aux Noldor, au Premier Âge. Non seulement le parler noir n’a été créé qu’au Deuxième Âge, mais surtout on peut douter que même alors, si le terme avait survécu parmi les rangs de ses légions d’orques, Sauron aurait vraiment connu ces jargons épars. Bien sûr l’utilisation du khuzdul ou même du valarin sera toujours fragile, mais quitte à emprunter, il s’agissait là de candidats acceptables et crédibles. En revanche, utiliser un mot utilisé par les bas rangs des orques de Morgoth des centaines d’années avant que Sauron entame la construction du parler noir sera un choix personnel et facilement critiquable.

b) Cohérence et rigueur : de l’idée au papier

David Salo nous disait aussi que « Sauron […] était une personne extrêmement pragmatique, qui aurait donné au parler noir une cohérence et une logique rigoureuses ». Le néo-parler noir est-il bien à l’image de ce programme ? Certes la langue semble être un système mathématiquement dirigé par des affixes codifiés, et la formation des mots semble suivre une certaine logique. On trouve ainsi :

ghurarmusacrifice « sacrifice » → ghûr – tall « grand » ; armugift « don »
anakh- – emerge « émerger » → nakh- – come « venir »

Cependant le néo-parler noir présente aussi des irrégularités. Le mot de néo-parler noir pour « sang » semble assez variable : on trouve dans La Terre du Milieu : l’Ombre de la Guerre les deux traductions différentes shirku et sherk. On trouve aussi des terminaisons contradictoires en conjugaison, par exemple pour la troisième personne du singulier au futur :

Srag glizdu nakhizish – All shall come to dust « Tout ira en poussière » → -izish
Ghâsh-ishi umbruk ongizash ! – Your world will end in fire ! « Ton monde finira dans le feu » → -izash

Précisons que David Salo n’a pas écrit de phrases en « parler noir abâtardi », mais a préféré, pour les orques, créer et utiliser une seconde langue (qu’il nomme l’orquien) : elle est proche du parler noir, mais il l’a construite à part, avec d’autres règles et lexique définis. Tous les exemples de parler noir cités sont donc bien censés être du « parler noir pur », et leurs contradictions ne sauraient être expliquées en disant que l’une des deux formes est une forme abâtardie de l’autre. Comme le reconnaît Salo sur son blog, la raison de ces quelques incohérences est plus simple : « On peut douter que j’ai réellement réussi à saisir cette vision de l’esprit de Sauron dans ma version du parler noir. J’ai largement manqué de ce genre de rigueur mentale, et quand on passe à la langue je préfère souvent le laisser-aller à l’organisation rigide.25) »

c) La touche personnelle

Enfin David Salo a mis une part de sa propre expérience (sans rapport avec Tolkien) pour composer de nouveaux mots. Ce point est évident, mais outre les orientations méthodologiques ou le niveau de rigueur dans leur application, c’est bien la patte du continuateur qui distingue les néo-parlers noirs. David Salo raconte qu’il avait commencé à construire une sorte de langue orquienne, longtemps avant d’être engagé par l’équipe qui réalisa les films du Seigneur des Anneaux. « Je ne sais pas du tout si une copie de ce texte survit quelque part dans mes fichiers. De toute façon je n’en ai fait aucun usage direct, à part pour le petit élément que je gardais en mémoire, le pronom de la 1ère personne za – peut-être suggéré par l’avestique azəm.26) » Ce za est typiquement un des éléments que le linguiste tenait déjà, hors de toute considération pour le mode de pensée ou l’esprit sémantique de Tolkien, et qui font du néo-parler noir une production personnelle de David Salo.

De même l’ajout du son [e] à la phonologie du parler noir a pu être justifié a posteriori comme nous l’avons vu. Cependant cette explication n’est pas du tout une cause antérieure qui aurait ensuite entraîné l’ajout de ce son. David Salo avoue que si e s’est retrouvé dans ses textes de parler noir, c’est « soit parce que je le voulais, soit parce qu’à ce moment-là je ne réfléchissais pas avec beaucoup de profondeur à la phonologie. Je ne sais pas quelle est la bonne explication.27) »

Conclusion

David Salo a effectué un travail considérable de prolongation linguistique quand il a été chargé d’effectuer des traductions pour les industries Warner Bros. Il a mis au point une logique de parler noir à partir de sa vision – certes discutable – de la façon de penser de Sauron, mais de manière cohérente et réfléchie, à partir des récits de Tolkien. Dans son processus de construction sémantique, il a toujours tenté de réemployer des racines et formes déjà présentes dans le faible corpus tolkienien ou dans les langues susceptibles d’avoir influencé Sauron. La part « d’invention pure » a suivi les règles strictes de la phonologie, des voyelles et de groupes consonantiques répertoriés, de manière à ce que ces mots ne s’éloignent pas trop de ce qu’aurait pu être les mots du parler noir de Tolkien. Si les préférences personnelles ou le manque de rigueur ont pu affecter la concrétisation de cette méthodologie, elles rendent peut-être au néo-parler noir la part de hasard, d’humain et d’irrégulier que l’on aurait pu retrouver chez Sauron comme chez Tolkien.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) Tolkien lui-même n’aimait pas le parler noir. Un admirateur lui envoya un jour une coupe en acier, mais sur laquelle était gravée l’inscription de l’Anneau à sa grande déception. Il ne but jamais dedans, et l’utilisa comme cendrier (The Letters of J.R.R. Tolkien, no 343, p. 422 ; Lettres, p. 590).
2) À l’origine présenté sur The Land of Shadow, encore disponible sur le site russe Black Speech.
3) Matériel disponible sur ce site.
4) Pour plus d'informations, voir notre Appendice : Le parler noir après Tolkien.
6) Version originale : « The invention of languages is the foundation. The ‘stories’ were made rather to provide a world for the languages than the reverse. » (The Letters of J.R.R. Tolkien, no 165, p. 219 ; Lettres, p. 311).
7) Version originale : « Since I had so little direct linguistic information about Black Speech to go on other than what could be gleaned from the Ring-inscription […] I had to go on a priori notions of what a language such as Black Speech might be like — I had to get inside the mind of Sauron, and try to figure out what somebody like the Dark Lord of Mordor might put into his language. », billet « The Mind of the Dark Lord », Midgardsmal (toutes les traductions provenant de ce site sont miennes).
8) Version originale : « Sauron, I imagined, was an enormously practical person, who would have made the Black Speech […] with a rigorous consistency and logic, but without making any allowance for æsthetics. It would not eschew borrowings from other languages of Middle-earth, but it would adapt them to its own style. It would in fact have been, as my friend Helge Fauskanger terms it, Sauron’s Esperanto. », billet « The Mind of the Dark Lord », Midgardsmal.
9) Version originale : « was meant to be self-consistent, very different from English, yet organized and expressive », lettre de 1964 à W. R. Matthews, Parma Eldalamberon no 17, p. 11–12.
13) Le sindarin est une des langues les plus élaborées par Tolkien, il l'avait d’abord nommée goldogrin, puis renommée noldorin avant d'aboutir au terme de sindarin, tout en modifiant tout du long sa phonologie, sa grammaire, son vocabulaire et son histoire fictive. C'est certainement le sindarin final qui aura ici inspiré Salo : il l’a étudié en détail et lui a consacré une monographie, A Gateway to Sindarin (2004).
14) Version originale : « Beyond that, we have the general characterization that the sound of spoken Black Speech was “menacing, powerful, harsh as stone” — characterizations that are a little hard to relate to its written transcription. », billet « Unutterable words », Midgardsmal.
15) Billet « Unutterable words », Midgardsmal.
16) Pour Helge Kåre Fauskanger, on peut même directement le considérer comme du « parler noir abâtardi ».
17) The Letters of J.R.R. Tolkien, no 144, p. 176 ; Lettres, p. 251.
18) Version originale : « I did not use Gaelic words […] for two reasons. First, Tolkien’s opinion of it was that […] it was largely a “mushy” language […] and therefore not especially appropriate for the linguistic style that either he or I intended for Black Speech », commentaires au billet « Unutterable words », Midgardsmal.
19) À un lecteur qui lui fait la remarque de cette ressemblance, Tolkien note dans une lettre de 1967 que le terme gaélique irlandais nasc, qui signifie « lien » a pu lui inspirer inconsciemment le noir parler nazg « anneau », mais affirme que cette langue lui semble « une vraie bouillie » et qu’il ne l’a jamais côtoyée que pour son intérêt philologique. (The Letters of J.R.R. Tolkien, no 297, p. 385 ; Lettres, p. 538).
20) Ailleurs on trouve obzidânforgotten « oublié ».
21) Version originale : « the verbal system must have included pronominal suffixes expressing the object, as well as those indicating the subject », lettre publiée dans Parma Eldalamberon no 17.
22) Carnán est l’un des nouveaux personnages de l’univers de la Terre du Milieu qui apparaît dans le jeu. L’étymologie de ce nom est inconnue et il n’est pas certain qu’il ait été forgé par Salo lui-même.
23) Publié par Christopher Tolkien dans Sauron Defeated (1992).
24) Billet « Yrksk Orðabók », Midgardsmal.
25) Version originale : « Whether I actually managed to capture this vision of Sauron’s mind in my version of Black Speech may be doubted. I largely lack that sort of mental rigor, and when it comes to language I often prefer sloppiness to tight organization. », billet « The Mind of the Dark Lord », Midgardsmal.
26) Version originale : « I have no idea if any copy of this text survives somewhere in my files. At any rate, I made no direct use of it, except for one small element that I retained in memory, the 1st person pronoun za – possibly suggested by Avestan azəm. », billet « The Mind of the Dark Lord », Midgardsmal.
27) Version originale : « Either because I wanted to, or because I wasn’t thinking overly deeply about the phonology at that point. I’ve no idea which. », commentaires au billet « The Mind of the Dark Lord », Midgardsmal.
 
langues/langues_ennemi/parler_noir/faire_fructifier_heritage.txt · Dernière modification: 29/09/2021 13:41 par Elendil
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