Appendice : Certains cas spéciaux

J’examinerai brièvement quelques mots et traits phonologiques qui ne s’accordent pas facilement avec le système ébauché ci-dessus.

Dans les Étym., Tolkien a fait dériver le nom Melko (Melkor) de ¤Mailikō, variante avec un infixe a de la base étendue MIL-IK pourvu d’une suffixe de masculin . Le nom est apparemment censé suggérer *« le Cupide ». Cela semble être une étrange étymologie ad hoc. Il est difficile de passer de ¤Mailikō à Melko. L’abrègement du final en -o est évidemment assez régulier, mais Tolkien a ici fait subir une syncope au second i dans un mot ne présentant pas deux voyelles brèves identiques et consécutives – environnement qui déclenche normalement une telle syncope. Ou peut-être devrions-nous supposer que l’élément final de la diphtongue ai dans la syllabe initiale constitue la première des deux voyelles identiques ? La forme intermédiaire *Mailko est alors supposée évoluer en Melko, par la monophtongaison de la diphtongue ai en e. C’est le groupement consonantique subséquent qui est apparemment censé déclencher ce développement ; cependant, cela ne s’accorde pas avec les autres indications des Étym., voir un mot comme aista- (entrée GÁYAS) ne devenant pas ⁑esta-. En tout cas, Tolkien a abandonné l’étymologie proposée ici pour le nom Melko. Dans une source postérieure au SdA, il est dit que cette forme alternative de Melkor signifie simplement « le Puissant », dérivé d’un radical melk- ou melek- en lien avec la force et la puissance (MR, p. 350, 360). Ce mel(e)k- peut être pris comme la forme quenyarine classique du mbelek- d’origine, vu dans la forme ancienne Mbelekōro « Melkor » (WJ, p. 402). D’après les idées ultérieures de Tolkien, le nom abrégé Melko est certainement censé venir de *Mbelekō, et l’évolution problématique ¤Mailikō > Melko présupposée dans les Étym. n’a pas à être considérée comme faisant partie du scénario linguistique « classique »1).

Il en est de même pour malarauco, le mot quenya pour « Balrog ». Il est listé dans les Étym., entrée RUK, et explicitement rapporté à une forme primitive, ¤ñgwalaraukō. Cependant, l’idée que ¤ñgw- initial produise m- en quenya est manifestement en contradiction avec l’entrée ÑGWAL (quoiqu’il existe en fait un renvoi à ladite idée à cette même entrée RUK !) À partir de ÑGWAL-, Tolkien a fait dériver des mots comme nwalya « faire souffrir, tourmenter » et nwalca « cruel » — pas ⁑malya et ⁑malca, bien que les formes primitives soient évidemment censées être *ñgwaljā, *ñgwalkā. Nous pouvons être certains que les mots nwalya et nwalca reflètent la décision finale de Tolkien concernant l’évolution du groupement initial primitif *ñgw- en quenya, puisqu’un autre dérivé évident de cet radical apparaît comme nom d’un tengwa dans l’Appendice E2) du SdA : nwalmë « tourment » (ancien « ngwalme » = ñwalmë).

Donc, pourquoi ¤ñgwalaraukō donne-t-il malarauco au lieu de la forme attendue des Étym. *nwalarauco ? Une comparaison avec les matériaux antérieurs montre que malarauco en tant que mot haut-elfique pour « Balrog », est influencé par une forme « qenyarine » antérieure comme Malkarauke (LCP, p. 649). Cependant, les formes en m peuvent toutes être ignorées, puisque Tolkien a, plus tard, décidé qu’en quenya, un Balrog est appelé un Valarauco (WJ, p. 415 ; VT 39, p. 10). Il est clairement supposé être un dérivé de *balaraukō, et l’évolution phonologique en serait assez régulière.

Le mot palantír est quelque peu déroutant. Dans sa lettre à Plotz, Tolkien a mentionné explicitement qu’une voyelle longue dans la syllabe finale d’un mot polysyllabique devenait brève ; or le í long de palantír a visiblement persisté jusqu’au Troisième Âge. D’autre part, palantir avec i bref est mentionné comme le nom d’un roi numénoréen dans les appendices du SdA. Dans les Lettres, p. 347, Tolkien renvoie palantír à une forme primitive ¤palantīrā ou ¤palantīra ; il a marqué le -a final avec un diacritique indiquant qu’il peut être à la fois long ou bref. (Cette forme « primitive » doit être vue comme une dérivation a posteriori, puisque les palantíri ont été créés et vraisemblablement nommés par les Noldor après la fin de la période « préhistorique ».) Selon les règles mises en place ci-dessus, ¤palantīrā aurait dû donner le quenya *palantíra, tandis que ¤palantīra aurait dû donner palantir, attesté dans le nom de Tar-Palantir de Númenor. (¤Palantīrā aurait pu également donner palantir si la forme primitive avait été reconnue en tant que composé, de manière à ce que la voyelle longue finale ait été abrégée à un stade antérieur.) Alors que faire de la forme palantír apparaissant dans le SdA ? Peut être devrions-nous supposer que, puisque les Pierres de Vision étaient si étroitement associées avec le « savoir ancien »3) et étaient rarement mentionnées par ailleurs, le mot a persisté dans son ancienne forme valinoréenne au lieu de subir les changements phonétiques normaux ? Évidemment, la voyelle longue a pu être réintroduite au singulier par analogie avec le pluriel palantíri.

Un autre exemple de mot où la voyelle longue finale se maintient est Erusén, traduit « enfants de Dieu » dans RGEO, p. 74. Cette forme est doublement intrigante, car d’après la traduction fournie, ce devrait être un pluriel. Cependant, il n’y a pas de désinence de pluriel. Est-ce une sorte de collectif4) ?

Dans les Étym., le nom « tête » est cár, radical cas-, racine KAS. Cela n’a pas beaucoup de sens dans le système phonologique tardif ; le mot semble être rapporté du « qenya » sous sa forme la plus ancienne (QL, p. 45 : remarquez que les radicaux en k se retrouvent dans les plus vieilles parties des Étym., apparemment jamais intégralement révisées). Dans les Étym., Tolkien laisse un -s post-vocalique final devenir -r, comme quand la racine TELES donne le quenya Teler « Elfe telerin ». La racine KAS, ou plutôt une forme primitive *kasa > eldarin commun *kās, *kas-, peut alors donner cár via *cáz. Cependant, celle-ci n’aurait pas une forme radicale cas-, par ex.. le pluriel ⁑casi « têtes » – pas plus que le pluriel Teler n’était ⁑Telesi même dans le scénario des Étym. (le pluriel Teleri apparaît à l’entrée TELES). Selon le système que Tolkien a employé dans le plus grande partie des Étym., le mot pour « tête » devrait être *cár, radical *car-. Plus tard, Tolkien a apparemment décidé qu’un -s final d’origine resterait inchangé, bien que le développement s > z > r apparaisse bien entre les voyelles ; ainsi nous avons olos « rêve », pl. olori pour l’ancien olozi, dans les CLI, p. 438. Si le nom olor des Étym. (entrée ÓLOS) a été plus tard modifié en olos, le nom cár « tête » (KAS) doit aussi devenir *cás, même si la forme radicale reste (*caz- >) *car-. Une attestation possible de « cas » comme mot pour « tête » se rencontre dans le mot composé cas-raya « résille [pour cheveux] » (littéralement *« filet-de-tête »), devenant plus tard carrëa (VT 42, p. 12). Curieusement, la forme cas-raya ne comporte pas d’astérisque, et s’écrit, aussi dans la source primaire, avec un c plutôt qu’un k – suggérant qu’il s’agit d’une forme quenyarine « historique » ou « attestée ». Peut-être, alors, cas-raya est-il censé représenter la forme valinoréenne du mot quenya au début de l’époque historique, la forme « classique » carrëa émergeant lors de l’histoire écrite. (L’assimilation du sr médian en rr a probablement déjà débuté à la période préhistorique, mais elle a peut-être continué à opérer et a même fini par s’appliquer à de composés plus récents.)

D’après les Étym., la racine ÑOL a donné le mot quenya holmë « odeur ». Il doit être dérivé d’un *ñolmē primitif. Ainsi, un *ñ- initial donne-t-il h- en quenya ? Si c’est le cas, ce changement doit avoir eu lieu avant la simplification de la combinaison initiale ñg- en ñ-, puisque ce dernier a persisté en quenya valinoréen (devenant un n- normal au Troisième Âge). Cependant, dans une source beaucoup plus tardive, Tolkien laisse le ñ- primitif inchangé en quenya : il a rapporté le mot ñalta « radiance, reflet brillant » à la forme primitive ¤ñalatā. Alors, pourquoi *ñolmë donne-t-il le quenya holmë au lieu de *ñolmë ? D’aucuns pensent que holmë est simplement une mauvaise lecture de *nolmë dans le manuscrit de Tolkien. *nolmë pourrait être la prononciation plus tardive de *ñolmë5)6).

L’interprétation présentée ci-dessus consiste à placer l’abrègement des voyelles finales longues de l’elfique primitif à un stade relativement tardif (après l’eldarin commun), tandis que les finales brèves originelles -a, -e et -o ont disparu pendant l’époque de l’eldarin commun. Des exemples allant dans ce sens sont cités ci-dessus. Cependant, on peut certainement trouver des contre-exemples. Dans certaines sources, Tolkien cite des mots eldarins communs avec des voyelles brèves finales, qui survivent telles quelles en quenya, comme quand il dit que les formes ¤sloga et ¤netere sont à l’origine des quenyarins hlöa, nertë (VT 42, p. 9, 26). D’après le système ici reconstruit, ces mots eldarins communs devraient plutôt produire ⁑hló et ⁑neter en quenya. Pour parvenir au résultat « désiré » en quenya, nous devrions supposer que les formes CE étaient *slogā, *neterē avec des voyelles finales longues. Nous pourrions supposer qu’après la chute des voyelles brèves originelles -a, -e, -o mais toujours pendant l’époque de l’eldarin commun, les voyelles finales longues se sont abrégées, de sorte que *slogā, *neterē ont donné les formes ¤sloga, ¤netere mentionnées par Tolkien. Certains exemples des Étym. peuvent aussi sembler aller dans ce sens, comme lorsque Tolkien a mentionné ¤daio comme la forme primitive de lëo « ombrage » (RP, p. 399 entrée DAY). Le -o final a dû, selon toute vraisemblance, être un long à un stade plus ancienne, mais semble ici avoir été abrégé assez tôt, avant que d- initial ne soit devenu l-. Ce dernier changement doit à son tour avoir eu lieu avant que les b, d, g initiaux et post-vocaliques ne deviennent respectivement les fricatives v, ð (> z > r), ʒ, ou que d- initial primitif n’ait donné r- au lieu de l- en quenya. Pourtant, un exemple attesté ci-dessus contredit totalement cela : Valinōrē, nom quenya ancien de Valinor, avec le maintien d’une voyelle finale longue après l’époque de l’évolution de b- initial en v- (WJ, p. 413). Il n’y a pratiquement aucun moyen d’intégrer toutes ces « preuves » dans un seul système. Nous devons probablement conclure que Tolkien, dans certains cas, a manqué de marquer les voyelles longues finales comme telles. Bien sûr, il a pu également changer d’avis (à plusieurs reprises !) à propos de l’ordre précis de certains changement phonologiques.

Dans certains sources, Tolkien semble avoir considéré l’idée qu’une consonne double se simplifie devant une voyelle longue accentuée. Ainsi, Elerrína *« Couronné(e) d’étoiles » (résultat de l’assimilation dans *Elenrína) apparaît sous la forme Elerína dans RP, p. 401. De même, il faut probablement comprendre le nom du bateau de Tuor Eärámë (WJ, p. 352) comme Eär + rámë, *« Aile marine », plutôt que + rámë « Aile de l’Univers ». Cependant, il est possible que Tolkien ait abandonné cette idée. Elerrín est orthographié ainsi dans le Silmarillon publié, et je pense qu’il faut donc préférer cette forme.

Finalement, bien que Tolkien ait explicitement écrit que « le quend. prim. h a survécu dans les dialectes d’Aman [i.e. le quenya vanyarin-noldorin et le telerin] » (WJ, p. 365), il existe des preuves que cette règle n’était pas toujours appliquée. Un exemple à considérer est endë et les dérivés associés à la base ÉNED dans les Étym. Il semble que Tolkien ait changé d’avis concernant la racine dont ils dérivaient. Dans VT 41, p. 16 note 5, il a proposé la base HEN (ou sa forme étendue HENET). Donc, nous avons endë ou entë (nom) et endëa ou entya (adj.). Mais comparons q. Endor et tel. Hendor ! Dans la même veine, dans la version manuscrite des Notes sur Óre, nous avons la racine HOR « inciter, pousser, mouvoir », d’où dérive le mot órë « cœur, for intérieur ». Mais comparez le verbe impersonnel orë « inciter, pousser, mouvoir » avec le tel. hore.

Il existe également une base HAN « ajouter à, augmenter, améliorer, récompenser (spéc. par un cadeau) » (VT 43, p. 14), à partir de laquelle nous avons les dérivés han « au-delà de » et †hantalë « gratitude ». Mais il peut y avoir un lien entre cette racine et ANA1 dans les Étym. : « de, vers », à partir de laquelle nous avons les dérivés anna « cadeau » et anta- « offrir ». En conséquence, je ne serais pas surpris si aran et les autres dérivés de la base ARA « noble » avaient une base connexe *HAR (cf. ʒAR dans les Étym.)7).

1) N.d.É. : Peut-être est-ce le cas, mais nous pouvons également considérer ce descendant putatif de *Mailiko comme une variante de Melko, jeu de mots dont les Eldar sont plutôt capables. Nous avons aussi le cas du nom Sauron, qui peut être interprété comme « l’Abhorré » (< ¤thaurond- < racine THAW) ou « l’Infâme » (< *thauzond- < THŪ, avec infixation du a), ou le nom de la Valië Nessa (voir chapitre 3 note 12). En sindarin nous avons Belegûr, l’équivalent sindarin du q. Melkor, mais il existe aussi la variante plaisante Belegurth « Grande Mort ». Bien que Tolkien ait explicitement écrit que Melko (et Melkor) dérive d’un radical mel(e)k, il est raisonnable de supposer qu’il existe une variante de la forme radicale *MBELEK sous-tendant cela (les dérivés sindarins beleg, Belegûr). Et il est encore un autre cas qui devrait tout aussi bien être considéré. Dans le VT 41, p. 14 & 19 n. 19, nous tombons sur le nom Ekyanāro « flamme acérée » (rendu en sindarin par Eignor), présenté comme une variante de Aikanár(o) (sindarin Aegnor) ; le premier élément de ce nom est supposé être un dérivé du radical EKE « poignarder, percer avec une pointe affûtée », tandis que le second est issu de GAYA « crainte, révérence ». La raison pour laquelle Tolkien a choisi de présenter ces formes aussi tard dans sa vie est assez obscure — considérant que la forme Aikanáro est attestée dans une source contemporaine (PM, p. 347) — à moins qu’il ne l’ait conçue comme une variante plaisante, là encore. Cependant, une meilleure explication de ce fait est que cela pourrait également expliquer l’existence de l’élément sindarin aeg (comme observé dans les formes attestées Aeglos et Hithaeglir), comme altération de eig (< *ekjā) quand il est explicitement écrit que les formes descendant de la forme adjectivale primitive ¤gajakā n’ont pas été préservées en telerin et sindarin (PM, p. 363, note 45). Si j’ai raison, alors les formes sindarines « authentiques » auraient dû être *eiglos, *Hitheiglir.
2) N.d.É. : C’est-à-dire, SdA, p. 1215
3) N.d.T. : En anglais ancient lore.
4) N.d.É. : Mais dans MR, p. 423 note 1, nous rencontrons la forme Erusēni. Cf. Eruhíni et Eruhín dans VT 39, p. 34 note 5.
5) N.d.É. : J’aurais tendance à être d’accord avec Helge ; je doute également que ÑOL soit l’interprétation correcte de la forme de la racine dans les Étym. Mais que faire si la racine réelle est *HOL à la place ? Cela aurait été plus logique, pas seulement parce qu’il en résultait le quenya *holmë, mais également parce que, avec la disparition complète du h primitif en sindarin, cela aurait dû donner une forme ûl, et c’est effectivement le cas.
6) N.d.T. : Il est manifeste que Tolkien ait un temps voulu le changement ¤ñV- > q. hV- (où V dénote n’importe quelle voyelle), comme en témoigne l’entrée ÑŌ[2]- (VT 46, p. 6). Dans un deuxième temps, Tolkien a envisagé le changement ¤ño- > q. o-, comme le montre la correction holme » olme et la suppression de l’entrée ÑŌ[2]- (ibid.). Il est clair que le q. ñalta témoigne d’une troisième conception, bien plus tardive, où ¤ñV- reste inchangé.
7) N.d.É. : Voir également chapitre 5, note 10.
 
langues/langues_elfiques/evolution_quenya/appendice.txt · Dernière modification: 10/02/2020 09:47 par Dwayn
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