Changements produisant le quenya exilique

L’apogée de Valinor touche à sa fin. Bientôt, Fëanor conduira les Noldor en exil, et le quenya sera aussi bien connu en Terre du Milieu qu’en Aman. En Terre du Milieu, le quenya deviendra la langue du savoir1), largement préservé de changements ultérieurs du fait qu’il est enseigné aux nouvelles générations par écrit. Mais avant que la langue ne soit, dans une certaine mesure, fixée de cette façon, quelques changements vont se produire – dont certains sont fort controversés, car entremêlés aux politiques valinoréennes ! Ils vont définir la forme du quenya exilique, la seule forme de quenya connue en Terre du Milieu, par définition. Ces changements vont également définir le dialecte noldorin du quenya, par opposition au dialecte vanyarin (quoiqu’il soit possible que le vanyarin n’ait pas partagé avec le noldorin tous les changements répertoriés jusque-là)2).

Une source importante d’informations à propos des changements qui affectent le quenya exilique est la liste des noms des tengwar dans l’Appendice E du SdA3). Le nom original de tous les tengwar concernés inclut le son que la lettre représentait à l’origine. Mais sa prononciation précise a été altérée ultérieurement, comme lorsque þúlë :sule: (orthographié dans l’Appendice E du SdA « thúle »)4) en est venu à être prononcé súlë à la place. Dans certains cas, un tengwa peut être complètement renommé à cause des changements phonétiques.

Concernant les noms des tengwar, Tolkien a écrit : « dans le cas des variantes, il s’agit de noms donnés avant que ne soient intervenus les changements qui affectèrent le quenya tel que le parlaient les Exilés. » Il ne faudrait pas interpréter cela en disant que tous ces changements ont nécessairement eu lieu pendant l’Exil, après le départ véritable des Noldor du Valinor. Tolkien, nous le savons, a imaginé que la mutation que reflète le changement þúlë > súlë s’est produite au Valinor du vivant de Fëanor. Cette mutation þ > s est en effet le plus célèbre de tous les changements phonétiques du quenya, et Tolkien a été capable de développer une histoire entière à ce sujet : ce changement était entamé en Valinor du vivant de Fëanor, mais tous les maîtres du savoir et lui-même le déploraient, puisqu’il « donna naissance à nombre d’homophones, et fit se mélanger des dérivés de radicaux bien distincts à l’origine. » (VT 41, p. 8 – en réalité, très peu de mots dans notre corpus allaient formellement fusionner ; l’opposition entre *þamna > samna « poteau en bois » et samna « diphtongue » d’origine peut en être un exemple, mais il n’y a presque aucune difficulté à les distinguer dans le contexte !)5) Cependant, Fëanor a présenté ses « conseils » avec tant d’arrogance et de dédain qu’il a plutôt accéléré la fusion de þ et s : « Au milieu des conflits et des confusions de loyauté de cette époque, ce sujet apparemment trivial, le changement de þ en s, se vit rattraper par son amertume, au détriment durable de la langue quenya. Si la paix avait été préservée, nul doute que les conseils de Fëanor, sur lesquels s’accordaient en privé ou en public tous les autres maîtres du savoir, auraient prévalu. Mais on rejeta son avis, qui était certainement bon, à cause des folies et des méfaits qu’il fut conduit à commettre plus tard. Il en fit une affaire personnelle ; ses fils et lui, s’en tenant à þ, exigèrent que tous leurs fidèles partisans fissent de même. Par conséquent, ceux que son arrogance déplaisait, et plus encore ceux qui, après l’avoir soutenu, en vinrent à le haïr plus tard, rejetèrent ce shibboleth. » (PM, p. 335-336). D’où :

þúlë > súlë « esprit »
þerindë > Serindë (nom de la mère de Fëanor ; ce changement agaçait la mère et le fils – PM, p. 333)
þindë > sindë « gris »
þelma > *selma « volonté » (WJ, p. 319)
*χiþwë > *χiswë « brouillard » (plus tard hiswë)
riþil > *risil « cercle »
nauþë > nausë « imagination »

D’après les Étym., un -s final peut également représenter un ancien parfois : le nom Tulkas dérive apparemment de Tulkatho dans RP, p. 454 s.v. TULUK ; dans ce cas, la forme quenyarine ancienne pourrait être *Tulkaþ6).

Dans les Étym., il semble même y avoir un exemple de double ss représentant un ancien double *þþ ; le mot nessa « jeune » dérive ultimement de ¤neth-rā, supposément via *neþrā > *neþþa. Dans les Étym., cette forme est présentée comme l’origine du nom de la Valië Nessa. Mais dans une source ultérieure, Tolkien a suggéré que ce nom vient plutôt de ¤neresā, ou expliqué qu’il s’agissait d’un emprunt au valarin (WJ, p. 404, 416). Cependant, ce ¤neresā ne signifie pas « jeune », contrairement à ¤neth-rā : peut-être ces deux formes doivent-elles donc être considérées comme des mots totalement distincts, dont les formes ultérieures Nessa et *neþþa coïncident uniquement en quenya tardif, en raison de la fusion þ/s.

Le changement þ > s a fini par se généraliser en quenya noldorin (en Terre du Milieu, même les fils de Fëanor ont apparemment adopté la nouvelle prononciation après sa mort), mais on n’a jamais cessé de les distinguer dans l’écriture (PM, p. 332). D’après l’Appendice E du SdA7), on a continué à utiliser la lettre désormais appelée súlë pour s dérivant d’un ancien þ – bien que nous ayons un exemple de calligraphie en tengwar où Tolkien semble lui-même l’avoir oublié, lorsqu’il emploie le tengwa pour un s normal (silmë :silme:) même là où il « aurait dû » employer súlë8).

Fait notable : le changement de þ en s ne s’est pas produit dans le dialecte vanyarin du quenya, mais seulement dans le dialecte noldorin (ainsi, on dit que sindë, plutôt que þindë, est une forme du « dialecte ñ[oldorin] » dans WJ, p. 384). Lorsqu’Indis, elle-même une Vanya, a épousé Finwë, elle a pris la décision, en toute connaissance, de changer sa prononciation : « J’ai rejoint le peuple des Ñoldor, et je parlerai comme eux » (PM, p. 336). Cela n’amusait pas Fëanor.

Un autre changement semble avoir déjà eu lieu en Valinor, mais très tard : la mutation z > r dans quasiment toutes les positions. (Une exception : d’après WJ, p. 413, un z médial y a échappé s’il se trouvait déjà un r dans la même syllabe ou une syllabe adjacente. Dans le cas où z n’a donc pas évolué en r, il a apparemment évolué en s à la place, car z n’a jamais été utilisé en quenya exilique.) Le tengwar originellement appelé ázë (« lumière du soleil ») par Fëanor en est venu à s’appeler árë, mais puisqu’il existait déjà une autre lettre pour r, árë a cessé d’exercer une fonction claire : il semblerait que l’écriture ne maintenait pas cette distinction entre un r d’origine et le r issu de l’évolution de z. (En Terre du Milieu, la lettre árë, désormais vacante, a fini par se voir assigner une nouvelle valeur, celle du double ss, et se faire elle-même renommer essë pour refléter ce changement.) Comme dans le cas de la mutation þ > s, les Vanyar étaient conservateurs ; le vanyarin n’a jamais fait muter z en r, les Vanyar verraient donc ce changement comme un trait dialectal du quenya noldorin. Un toponyme comme Ezellohar indique que z est resté vivant en elfique d’Aman, même si les Noldor ont probablement fini par dire *Erellohar à la place. WJ, p. 363 compare les formes Aurel et Oarel (de toute évidence du quenya noldorin) avec Auzel et Oazel dans le dialecte vanyarin ; ces formes vanyarines reflètent également la prononciation ancienne, commune au vanyarin et au noldorin. Cela semble également confirmer que le changement z > r en noldorin s’était déjà produit en Valinor, sans quoi il n’y aurait pas beaucoup d’intérêt à en faire un instrument de comparaison entre les dialectes vanyarin et noldorin du quenya.

Le z qui évolue maintenant en r peut soit dériver de d soit de s dans la langue primitive :

(*olosī >) olozi > olori pl. « rêves » (sg. olos, CLI, p. 438)
(¤nidwō > *nidwā > *niðwā >) *nizwa > nirwa « coussin »

Grâce à ce changement, le nombre déjà très limité de consonnes qui peuvent se trouver en position finale en quenya se réduit encore d’une consonne supplémentaire ; après cela, seuls -t, -l, -n, -s et -r (d’origine ou dérivant de -z) demeurent.

La lettre harma (:aha:), était destinée à l’origine par Fëanor à représenter ach-Laut, la fricative χ, et il ne fait aucun doute que la prononciation initiale de ce nom était *χarma. Cependant, l’Appendice E du SdA rapporte la façon dont [x] « prit, en position initiale, valeur de h aspiré (tout en conservant sa valeur de [fricative ([x])] en position [médiane]) »9). D’où :

(¤kherū > *χerū >) *χeru > heru « seigneur » (cf. Let., p. 397 et VT 41, p. 9)
(¤khugan > *χuʒan >) *χuan > huan « limier »
(¤skarwē > *kharwē > *χarwē >) *χarwë > harwë « blessure »

L’existence de formes quenyarines anciennes en χ- est implicite, mais aucune forme n’est directement citée telle quelle dans le matériel publié, il nous faut donc leur mettre un astérisque. Dans les Étym., seules les formes en -h du quenya exilique sont rapportées (c’est-à-dire, ce qui deviendrait des formes de quenya exilique dans le scénario ultérieur de Tolkien). Il se peut que Tolkien ait considéré que ce changement s’était produit plus tôt dans l’histoire, dans la période pré-littéraire. Mais dans le scénario linguistique qui apparaît dans les appendices du SdA, sans doute peut-on imputer cet affaiblissement de χ initial en h à l’influence du quenya sur le sindarin parlé par les Exilés en Terre du Milieu : le sindarin avait également fait évoluer χ initial en h. Cependant, Tolkien a noté que ce changement a eu lieu dans « toutes les langues eldarines » (VT 41, p. 9), ce qui inclurait le telerin d’Aman ; de ce fait, ce changement n’était pas inconnu en Valinor non plus. Peut-être était-il déjà amorcé en Valinor peu avant l’Exil, mais il arrivait trop tard pour se voir refléter dans l’orthographe fëanorienne d’origine. Le tengwa harma a, par conséquent, été renommé aha « courroux », puisque dans ce mot, on prononçait toujours la consonne médiane χ. C’est peut-être la raison pour laquelle *aχa, comme il a dû être prononcé à l’origine, est toutefois orthographié aha dans l’Appendice E : à la fin, χ médian a également fini par se prononcer h – « dans la plupart des cas ». Font probablement exception les combinaisons normalement orthographiées aht, oht, uht, où le « h » orthographique a toujours conservé sa valeur de fricative χ. Dans les combinaisons eht, iht, il s’est transformé en ich-Laut, mais dans ces groupements, il était fort possible qu’il soit toujours représenté par la lettre aha en tengwar – en dépit de l’absence d’exemples.

Lorsque χ initial a évolué en h, il semble qu’il ait fusionné avec le h aspiré initial qui existait déjà en quenya valinoréen. Ce h aspiré dérivait, dans la plupart des cas, d’un ʒ primitif (ou bien, selon l’humeur de Tolkien, il s’était déjà agi d’un h dans la langue primitive et n’avait jamais changé – par ex. quendien primitif ¤hekla « paria » > quenya hecil dans WJ, p. 361, 365). Exceptionnellement, h dérivait aussi (via hw-) de l’aspirée ph devant u, comme dans huinë « obscurité ». D’autre part, χ initial dérivait de l’aspirée kh- (d’origine ou issue de l’évolution d’un sk- plus ancien encore). Le changement χ- > h- en quenya exilique conduit à quelques cas d’homophonie. Le mot harwë « trésorerie », représentant un *ʒarwē primitif (racine ʒAR, RP, p. 407) aurait déjà comporté un h aspiré en quenya valinoréen. Mais le mot harwë « blessure » n’était pas un homophone à l’origine : il provient d’un ¤skarwē primitif, qui (après avoir tout d’abord évolué en *kharwē) a donné l’ancien quenya *χarwë. Ce n’est que lors du changement χ > h que les mots ont formellement coïncidé10).

Le nom du tengwa wilya (:vilya:) se prononçait vilya en quenya exilique. Il semblerait, alors, que w initial ait évolué en v (fusionnant avec v dérivant d’un ancien b). Ci-dessus, nous avons examiné la façon dont w est devenu v en position médiale, et on peut bien se demander pourquoi nous ne pouvons pas laisser w initial et post-vocalique évoluer en v au même moment – mais il y a de bonnes raisons de croire que w post-vocalique a normalement évolué en v bien avant que ne se produise la mutation à l’initiale. Prenez ceci en considération : la chute de ʒ doit être placée très tôt dans la période historique, puisque seule la « tradition parmi les maîtres du savoir » permettait de savoir quel son avait jadis été représenté par la lettre initiale d’un mot orthographié comme ʒalda (VT 39, p. 7) selon la graphie rúmilienne. Cependant, la mutation w > v en position médiane doit précéder la chute de ʒ : dans le cas de (¤jagwē >) *yaʒwë > yáwë « ravin », un ʒ qui a chuté plus tard a empêché l’évolution de w post-vocalique en v. Une mutation ultérieure w > v, après la chute de ʒ, aurait fait évoluer *yaʒwë > yáwë en yávë (conduisait à une homophonie avec le mot pour « fruit », < *jābē).

Les preuves peuvent donc sembler se contredire : une ligne de raisonnement conduit à la conclusion qu’on ne peut pas dater la mutation w > v au-delà de l’époque la plus ancienne de l’histoire écrite, alors que Tolkien semble sous-entendre ailleurs que w et v demeuraient complètement distincts au moment où Fëanor a imaginé les tengwar – avec la fusion des sons en quenya exilique uniquement. La seule manière d’accorder toutes ces preuves est de distinguer une mutation de w post-vocalique > v, qui a eu lieu très tôt après la chute de ʒ (à laquelle *yaʒwë > yáwë a ainsi échappé), et une mutation de w initial > v, qui a seulement eu lieu après l’invention par Fëanor des tengwar et se reflète dans le changement wilya > vilya. Puisque on dit qu’Eärendil a nommé son navire Wingalótë ou Wingelótë (PM, p. 370-371), avec maintien du w initial, ce changement a pu avoir lieu après la fin du Premier Âge. Il semblerait, alors, que des changements comme les suivants se sont produits parmi les Exilés au Deuxième Âge ou ultérieurement :

wéra > véra « privé, personnel, à soi » (PM, p. 340, qui clarifie le fait que ce changement s’est produit après le stade que Tolkien a appelé « ancien quenya »)
waia > vaia « enveloppe »
wán > ván « oie »
waiwa > vaiwa « vent »
wendë > vendë « jeune fille »

Là où Tolkien cite des formes quenyarines en w- seulement, comme il le fait parfois, nous devons supposer que son but est d’en faire des formes de l’« ancien quenya », le quenya du Premier Âge11). Les Étym. manquent assez de cohérence à cet égard : elles citent parfois des dérivés quenyarins de bases en W- avec un w- initial, parfois avec un v- initial, parfois les deux. Toutes ces contradictions se résolvent lorsqu’on reconnaît que les formes en w- sont de l’ancien quenya, tandis que les formes en v- sont du quenya plus tardif. (Dans un cas, vilin « je vole » dérivant de la racine WIL, Christopher Tolkien interprète les notes de son père en disant qu’il l’a « remplacé » par wilin : RP, p. 459. Cependant, il ne peut être question d’un rejet de vilin en faveur de wilin ; pour une certaine raison, Tolkien a décidé de citer ce verbe comme une forme en ancien quenya plutôt que sa variante en « quenya moderne ».) – On ne sait pas clairement si la distinction entre w et v était maintenue quand on écrivait en tengwar (la lettre vilya étant toujours employée pour v initial même après être issu de l’évolution de w), ou si tous les v initiaux ont fini par s’écrire avec la lettre vala (:vala:) sans considération de la dérivation. (Vala représentait à l’origine les v déjà présents en quenya valinoréen ; à l’initiale, ils dérivaient toujours d’un ancien b-.) Dans sa transcription en tengwar de Namárië (RGEO), Tolkien a utilisé la lettre vala pour le v initial du mot vanwa « perdu », bien qu’on comprenne qu’il représente un *wanwā primitif et ait dû être *wanwa en ancien quenya. (Mais il a également utilisé silmë pour le s de hísië « brume », bien que ce s représente un ancien þ et aurait dû être écrit avec la lettre súlë d’après les règles qu’il a formulées ailleurs !)

Le nom des tengwar laisse entendre un autre changement, impliquant l’évolution de ñ initial en n normal (incluant l’évolution de ñw labialisé en nw, écrit normalement nw dans l’orthographe latine du quenya). Dans l’Appendice E du SdA12), Tolkien rapporte la façon dont le tengwar appelé à l’origine « ngoldo » (variante orthographique de ñoldo) a vu son nom changer en noldo, et « ngwalme » (c’est-à-dire, ñwalmë) est devenu similairement nwalmë. Dans le même Appendice, Tolkien a noté que le son de ñ (ou « ng ») « pouvait aussi survenir au début d’un mot, mais […] on a transcrit […] par un n (comme dans Noldo), conformément à la prononciation du Troisième Âge ». Les Étym. suggèrent un changement similaire. Dans le cas de ñarmo « loup » issu de la racine ÑGAR(A)M, on répertorie également la forme ultérieure narmo. Dans d’autres cas, Tolkien se montre assez incohérent dans le choix de « l’ancienne » forme en ñ- ou de la forme « plus tardive » en n- quand il liste les mots ; il peut même faire preuve d’incohérence au sein d’une même entrée dans les Étym., comme lorsque la racine ÑGAW donne ñauro « loup-garou » à côté de naulë « hurlement de loup » : une fois que naulë avait adopté cette forme (issue d’un ancien ñaulë), ñauro était devenu de même *nauro ! Dans le cas de quelques mots clairement liés à ñwalmë > nwalmë « tourment » dans l’Appendice E du SdA, à savoir nwalya « souffrir » et nwalca « cruel », de la racine ÑGWAL, seules ces formes « plus tardives » sont rapportées dans les Étym. : étant donné la forme de la racine, la forme ancienne de ces mots a dû être ñwalya et ñwalca.

Dans sa lettre à Plotz, Tolkien a mentionné certains changements qui se sont produit avant que le quenya cesse d’être la langue maternelle des Noldor, c’est-à-dire dans les premiers temps de leur exil. Dans la mesure où il était parlé en Terre du Milieu, le quenya a reflété ces changements : à la fin des mots polysyllabiques, toutes les voyelles longues se sont abrégées. Cela a affecté les voyelles longues finales réacquises par le quenya après l’abrègement préhistorique des voyelles longues finales de l’elfique primitif. Cela incluait le nominatif pluriel des mots en ( long issu de la réduction de -ei à un stade antérieur), de même que le génitif des noms en -a (issu de la réduction d’un ancien -ao). Ainsi les formes de « quenya littéraire » comme lassī « feuilles » ou ciryō « d’un navire » étaient devenues à ce moment lassi, ciryo. L’abrègement des voyelles finales a également entraîné la perte des formes accusatives distinctes formées en « quenya littéraire » par l’allongement d’une voyelle brève finale (par ex. ciryā accusatif de cirya « navire », mais à ce moment ciryā a été réduit à cirya et a fusionné avec le nominatif).

Tolkien a mentionné un autre changement dans sa lettre à Plotz, qui affecte -ai à la fin des mots polysyllabiques. Cette diphtongue a tout d’abord évolué en long (de même timbre que la voyelle dans l’anglais cat, mais plus long). Alors, comme d’autres voyelles longues à la fin des mots polysyllabiques, il s’est abrégé et est devenu un final régulier. De cette manière, les adjectifs en -a ont fini par avoir un pluriel en , par ex. lintë pluriel de *linta « vif », lintë représentant un ancien *lintai. Les adjectifs en -ëa, qui avaient à l’origine un pluriel en -ëai, ont fini par avoir un pluriel en -ië (dissimilation manifeste de *-ëe).

Dans sa lettre à Plotz, Tolkien a mentionné un autre changement ultérieur : dans les mots polysyllabiques, une voyelle longue devant une consonne finale peut aussi s’abréger. Certaines de ces voyelles longues se trouvaient en syllabe finale depuis les temps anciens, d’autres avaient fini en syllabe finale par la chute d’une voyelle finale. Les formes abrégées de noms tels que Valinor (pour *Valinór, forme abrégée de Valinórë) appartiendraient également à cette liste :

¤Anār > Anar « soleil » (SD, p. 306)
¤terēn > teren « svelte »
(¤gajār > *ʒayār > *ayār >) ëár > ëar « mer »
(¤Mbelekōro > *Mbelekōr >) *Melkór > Melkor
(*Erukhīnā > *Erukhīna > *Erukhīn > *Eruχín >) *Eruhín > Eruhin « Enfant d’Eru » (mais toujours Eruhín- devant une désinence)
*Valatár « roi des Valar » > Valatar (mais toujours Valatár- devant une désinence)
*Valinór (forme abrégée de Valinórë) > Valinor

On cite habituellement Endor, forme abrégée de Endórë, comme le mot quenya pour « Terre du Milieu » (les deux formes sont mentionnées dans MR, p. 126). Endór, possible forme intermédiaire entre Endor et Endórë, apparaît dans l’expression Aran Endór « Roi de la Terre du Milieu » (MR, p. 121).

Lorsqu’un mot est composé ou comporte une désinence, une voyelle longue originelle peut garder sa longueur parce que, conformément aux règles d’accentuation normales, il se trouve qu’elle reçoit l’accent. Le singulier *Eruhín > *Eruhin garde ainsi le pluriel Eruhíni, avec maintien de la voyelle longue. (Mais le pluriel de ëar est ëari plutôt que *ëári ; comme nous l’avons noté ci-dessus, les mots trisyllabiques ont tendance à faire remonter l’accent tonique sur la première syllabe et à abréger la voyelle de la syllabe pénultième.)

Le quenya parlé en Valinor possédait des l et r sourds, orthographiés hl et hr. L’Appendice E du SdA indique13) qu’au Troisième Âge, hl « se prononçait d’ordinaire comme un l simple [voisé]. » On peut supposer que hr, de même, se prononçait normalement comme un r voisé du temps de Frodo, bien qu’il n’y ait aucune déclaration explicite dans ce sens. (Cependant, il semble que les digraphes hl- et hr- se sont maintenus dans l’orthographe établie du quenya.)

Entre i et une autre voyelle, une consonne de transition y pouvait se développer pour briser le hiatus. En citant le mot sarnië pour « bardeau », Tolkien a également répertorié sarniyë comme variante entre parenthèses (VT 42, p. 11). Cette consonne de transition peut aussi se développer entre une diphtongue en -i et une voyelle subséquente, comme lorsque waia, vaia « enveloppe » pouvaient aussi apparaître sous la forme waiya, vaiya (Étym., entrée WAY). Ces exemples suggèrent la difficulté d’identifier le moment où s’est développé la consonne de transition : était-ce avant ou après le changement de w- en v-, dont nous supposons avec circonspection qu’il s’est produit au Deuxième Âge ? Comme suggéré par l’exemple sarni(y)ë, la présence de telles consonnes de transition sont, semble-t-il, un trait « optionnel » du quenya exilique, et leur retranscription est plutôt irrégulière apparemment. Aucune trace de consonnes de transition dans le Namárië du SdA ; nous trouvons des formes comme laurië et namárië plutôt que *lauriyë, *namáriyë. D’autre part, Frodo, lorsqu’il parle en elfique dans Cirith Ungol, emploie le mot aiya « salut ! », forme représentant un ancien aia (tel quel dans la traduction en quenya du Je vous salue Marie de Tolkien — voir VT 43, p. 28).

En dernier lieu, on peut lister certaines assimilations qu’on voit se produire par contact ; il est difficile de dire à quelle époque ces assimilations « ont eu lieu ». Il est possible que les combinaisons en question aient déjà subi une assimilation en quenya valinoréen, mais subissaient le même traitement dans les composés plus récents.

Les groupements nl, nm, nr, ns subissent tous une assimilation pour donner les consonnes doubles ll, mm, rr, ss :

Númen « Ouest » + lótë « fleur » = Númellótë « Fleur de l’Ouest »
elen « étoile » + macil « épée » = Elemmacil « Épée-d’étoile »
elen « étoile » + rína « couronné » = Elerrína « Couronnée-d’étoiles »
elen « étoile » + sar « pierre » = Elessar « pierre-étoile » (ou « pierre-elfique »)

Le groupement ll peut aussi venir de rl, par ex. Casalli pluriel partitif de Casar « Nain » (Casar + -li). Notez également que nm s’assimile et donne mm au lieu de nw, comme dans la période préhistorique.

1) N.d.T. : En anglais : language of lore
2) N.d.T. : De fait, la parution du PE 19 nous a fourni plus de détails sur les divergences entre les dialectes vanyarin et ñoldorin du quenya qui étaient antérieures aux changements caractéristiques du quenya (ñoldorin) exilique.
3) N.d.É. : Voir SdA, p. 1212-1215.
4) N.d.É. : Ibid., p. 1215
5) N.d.É. : Tolkien a changé d’avis plus tard concernant samna « diphtongue ». D’après le VT 44, p. 13, Tolkien a rejeté la base SAM dans les Étym., pour la remplacer par KAM, donnant ainsi okamna an lieu de osamna. Dans tous les cas, au moment où Tolkien a écrit « Quendi et Eldar », les mots quenyarins pour « diphtongue » étaient devenus ohlon et ostime. Cependant, il existe toujours une autre racine SAM signifiant « faire attention à, penser, réfléchir, avoir conscience de » (VT 41, p. 5), mais comme l’a écrit Helge lui-même, « il n’y presque aucune difficulté à les distinguer dans le contexte ! » Cf. chapitre 2 note 3.
6) Cependant, Tolkien expliqua plus tard le nom de ce Vala comme un emprunt au valarin : WJ, p. 399, 404.
7) N.d.É. : Voir SdA, p. 1203, cf. 1215.
8) Comme discuté ci-dessus, þ dérivait lui-même de l’aspirée th, parfois d’origine, parfois modification du groupement initial st-. Cependant, il semble qu’au cours de la rédaction des Étym., Tolkien ait imaginé que ce changement de þ en s se soit produit dans un passé reculé – pas aussi tardivement que du vivant de Fëanor. C’est une note à l’entrée STAR qui le montre clairement, puisque Tolkien y observe que le mot « noldorin » tharn (signifiant « sans sève ») « n’exist[ait] pas en q. » – c’est-à-dire, qu’aucun mot quenya ne lui était apparenté – « puisqu’il y aurait fusion avec sarnā ». Tharn vient de *starnā (la forme en « vieux noldorin » stharna est donné), alors que ¤sarnā vient d’une racine distincte, SAR, et produit l’adjectif quenya sarna « de pierre ». D’après ce scénario plus tardif, *starnā allait devenir *tharnā, puis *þarna, en restant distinct de (¤sarnā >) sarna jusqu’à la fusion de þ/s. Puisque Tolkien n’a pas dit que les mots ont fusionné, entraînant la suppression de l’un d’eux, mais sous-entendu que l’un d’eux n’avait jamais existé en quenya par risque d’une fusion avec l’autre, nous pouvons en déduire que Tolkien a imaginé à l’origine que la fusion þ/s avait déjà eu lieu dans la période pré-littéraire. Une remarque à l’entrée SIL, mentionnant que ce radical et THIL « en q., […] ne se distinguent pas normalement », nous amènent à une conclusion identique. Plus tard, Tolkien a retardé la fusion þ/s dans la chronologie fictive et l’a faite se produire du temps de Fëanor.
9) N.d.É. : C’est-à-dire, ibid., p. 1215.
10) Il y a un problème ; dans les Étym. Tolkien a fait dériver le mot harma d’une racine ʒAR, et il aurait donc donc dû déjà comporter un h aspiré en quenya valinoréen. Cependant, Tolkien a choisi ce mot pour nommer le tengwa indiquant originellement χ, ce qui impliquerait qu’on le prononçait *χarma à la place auparavant. Nous pouvons supposer qu’un ancien h aspiré a fusionné avec χ en quenya valinoréen, pour redevenir h plus tard en quenya exilique (lorsque χ d’origine est également devenu h). Cependant, la note dans le SdA, p. 1215, indique que même le système fëanorien d’origine possédait des signes distincts pour h aspiré (représenté à l’origine par le signe halla, jambage dressé sans aucun corps) et la fricative χ (représenté par harma). Cela suggérerait que h et χ coexistaient en quenya valinoréen. Peut-être Tolkien a-t-il simplement changé d’avis au sujet de la dérivation de harma « trésor », en le faisant dériver d’un radical *KHAR au lieu de ʒAR, de sorte qu’il aurait comporté à l’origine un χ initial. Si le mot halla « grand » contenait déjà un h aspiré en quenya valinoréen, Tolkien a pu tout aussi bien modifier sa dérivation : il n’est pas répertorié dans les Étym. en réalité, mais il faudrait probablement le rapporter à la racine KHAL2, comme mot apparenté au « noldorin »/sindarin hall « élevé, haut » (forme ancienne khalla donné). Mais halla avec un h aspiré d’origine requerrait un radical *ʒAL (ou, *HAL). On peut concevoir que halla « grand » décrive simplement la forme de la lettre (jambage dressé) au lieu d’illustrer le son qu’il indiquait : si la racine doit rester KHAL, ce mot a dû être prononcé *χalla en quenya valinoréen.
11) N.d.T. : Il est désormais clair que Tolkien désignait par « ancien quenya » la dernière phase de l’évolution préhistorique du quenya, juste avant l’invention de l’écriture par Rúmil, et non pas le quenya de l’Âge des Arbres ou du Premier Âge.
12) N.d.É. : C’est-à-dire, ibid., p. 1215. Voir aussi introduction, note 6 ci-dessus.
13) N.d.É. : C’est-à-dire, ibid., p. 1202 [cf. 1215, note de bas de page]
 
langues/langues_elfiques/evolution_quenya/quenya_exilique.txt · Dernière modification: 10/02/2020 09:46 par Dwayn
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