Changements produisant le quenya valinoréen

Probablement avant que ne commence la période « historique », un double ii (de toute évidence deux voyelles en hiatus) s’est simplifié en i. L’ancien parfait ¤a-wāwiiē « a trépassé » (WJ, p. 366) se serait transformé en *awāwiie avec une voyelle brève à présent ; il est possible que vers ce stade, il se soit davantage simplifié pour donner *awāwie. (En quenya plus tardif, cela a donné avánië, qui n’est pas un développement phonétique habituel ; le n qui remplace le dernier w s’est introduit par association avec le suffixe de passé -në. Voir WJ, p. 366.)

À un stade relativement plus tardif, ai/ay (mais pas āy avec ā long) a évolué en e devant une voyelle atone (du moins devant o et a ; il semble que nous manquions d’exemples pour les autres voyelles). Il est probable que ay ait d’abord évolué en ai, puis qu’il se soit réduit à e (ë) en cette position.

(¤daio [lire *dajō] > *lajō >) *layo/*laio > lëo « ombre »
(¤gajār > *ʒayār >) *ayár/*aiár > *ëár « mer » (cf. WJ, p. 400 ; en quenya exilique ëar)
(¤phajā >) faya/*faia > fëa « esprit »

Ce dernier mot est le premier élément dans le nom de Fëanor, en quenya Fëanáro ; le fait qu’il est cité sous la forme Fayanáro dans PM, p. 343 semblerait indiquer qu'aya > ëa soit un changement tardif (au moins postérieur au changement ph > f). Nous ne mettons pas d’astérisque à la forme faya, puisqu’elle est attesté dans ce nom. Il se peut que Tolkien ait voulu faire se produire ce changement du vivant de Fëanor, puisque son nom peut aussi être cité sous la forme Fayanáro.

Parallèlement à ce changement, le groupement aw (pas āw), se réduit à o devant une voyelle atone (dans WJ, p. 367, Tolkien suggère que aw a évolué en au, puis en o) :

(¤awā >) *awa > áua (WJ, p. 367, l’accent indique l’accent tonique plutôt que la longueur) > oa « au loin » (WJ, p. 366 ; VT 39, p. 6)
(*lawā >) ¤lawa > *laua > loa « année » (VT 42, p. 10)
(¤srawā >) *hrawa > *hraua > hroa « corps » (MR, p. 349-350)
(¤mi-srawanwe >) *mirrawanwe > *mirrauanwe > q. mirroanwë « incarné » (MR, p. 350)

Étrangement, Tolkien fait évoluer ¤tawar « bois » (comme matériel) en tavar en quenya au lieu de ⁑toar (RP, p. 449 s.v. TAWAR ; concernant w évoluant en v dans cette position, voir ci-dessous). Dans une source ultérieure, on trouve cependant un autre mot pour « bois », toa, dérivant régulièrement d’une racine TAWA (VT 39, p. 6). Le TAWAR des Étym. pourrait simplement en être une forme étendue.

À une période plus tardive, une fois qu’avait cessé d’opérer la règle faisant évoluer ay/ai suivi d’une voyelle en e, la combinaison āj (ou áy en orthographe quenyarine) est devenue ai. Les formes plus archaïques contenant áy semblent avoir survécu durant la période historique, puisque le mot quenya pour désigner les esprits plus modestes du peuple valarin est Máyar (PM, p. 363-364). Pourtant, le mot apparaît normalement sous sa forme postérieure Maiar (qui ne devient pas ⁑Mëar puisque l’ancienne règle avait cessé de s’appliquer, comme indiqué ci-dessus). On a un autre exemple du même phénomène, waia « enveloppe », dérivant ultimement de ¤wājā (Étym., entrée WAY)1).

Il est possible que certains mots aient échappé à ce changement ; dans les Étym., Tolkien a cité l’adverbe quenya « loin, au loin » sous la forme háya sans mentionner une quelconque forme postérieure haia, mais elle apparaît dans SD, p. 3122).

La période de rétraction prend fin. La structure classique de l’accentuation tonique est établie : les mots dissyllabiques sont quasiment toujours accentués sur la première syllabe ; les mots plus longs sont désormais accentués sur la syllabe pénultième si elle est longue ; autrement, l’accent tonique tombe sur la syllabe antépénultième.

À un moment, une fois établie la nouvelle structure de l’accentuation tonique, une voyelle longue précédant ou suivant immédiatement la voyelle accentuée s’abrège généralement (mais pas toujours, en ce qui concerne la voyelle précédente ; par exemple, dans WJ, p. 368, Tolkien note que le préfixe quenya hó- « venu de » a le plus souvent gardé sa voyelle longue, « même quand elle n’était plus accentuée »).

L’abrègement des voyelles précède immédiatement la voyelle accentuée :

(*wō-nōnā > *ō-nōna >) *ōnōna > q. onóna « jumeaux »
(*ōmandī >) *ōmandi > q. omandi pl. « voyelles » (mais singulier *ōmand- > q. óman conservant la voyelle longue, puisqu’elle est accentuée)3)

De nombreux mots trisyllabiques ne se comportent pas vraiment comme on pourrait s’y attendre. Même lorsqu’il se trouve dans la syllabe pénultième une voyelle longue qui « devrait » attirer l’accent, ce dernier demeure sur la première syllabe, même une fois la période de rétraction achevée, et la voyelle longue dans la syllabe suivante s’abrège :

(¤Awādelo > *Awāðel >) *Oāzel > q. Oazel « personne qui s’éloigne » (plus tard > Oarel)
(¤Arātā >) ¤arāta > arata « élevé » (PM, p. 363 ; VT 41, p. 9 ; q. pl. Aratar employé pour les principaux Valar)
(*narākā >) ¤narāka > q. naraca « violent »
(¤terēwā >) *terēwa > *terewa « fin, aigu » (> q. tereva)
(¤terēnē >) *terēne > q. terenë « svelte »

Peut-être devrions-nous également inclure ontaro « parent » ici, si la forme qui l’accompagne, ontāro, listée dans les Étym. (entrée ONO) doit être considérée comme une forme ancienne plutôt qu’une simple variante. (Il est dit qu'ontāro était accentué sur la syllabe pénultième à un moment, mais au cours de la période de rétraction, l’accent serait tombé sur ont-.)

Ce développement semble relativement « régulier » quand on traite une voyelle initialement longue dans la syllabe pénultième d’un mot trisyllabique : la voyelle s’abrège et l’accent tonique remonte sur la première syllabe. Sans doute *wō-nōnā se comporte-t-il différemment (donnant q. onóna au lieu de ⁑ónona) parce que la syllabe initiale est un préfixe, de sorte qu’il ne comptait pas comme un mot trisyllabique vraiment régulier ? Toutefois, il existe certainement davantage d’incohérences sur ce point dans le matériel : la forme primitive ¤ñgōlē (> *ñ·gōlē > *ingōle) donne le quenya ingolë « philosophie » (PM, p. 360), dont l’accent tonique remonte sur la première syllabe et la voyelle longue dans la syllabe pénultième s’abrège, tout comme dans naraca, terenë et les autres exemples que nous venons de répertorier. Pourtant, le mot primitif ¤ndūnē (> *n·dūnē > *andūne) donne le quenya andúnë « coucher de soleil », qui conserve la voyelle longue dans la syllabe pénultième ; ce doit être la syllabe tonique également. Ces deux exemples devraient être complètement parallèles (même par le fait, soit dit en passant, que leur voyelle initiale s’est développée à partir d’une nasale syllabique), alors pourquoi évoluent-ils différemment ? Si on a ingolë, pourquoi pas ⁑andunë ? Et si on a andúnë, pourquoi pas ⁑ingólë (et ⁑naráca, ⁑teréva, ⁑terénë etc.) ? Il semblerait que le résultat de l’évolution phonétique ne peut pas être complètement prédit à cet égard. Exceptionnellement, la voyelle longue dans la syllabe pénultième a attiré l’accent et conservé sa longueur, mais dans la plupart des mots trisyllabiques, l’accent tonique est remonté sur la première syllabe et la voyelle longue de la syllabe pénultième s’est abrégée.

D’autre part se produit une autre évolution : l’accent tonique se déplace vers la fin du mot, déplacement produit par l’allongement d’une voyelle. Un mot se terminant par trois syllabes brèves devrait normalement être accentué sur la syllabe antépénultième. Toutefois, cette structure accentuelle semble uniquement tolérée pour les mots qui n’ont que trois syllabes en tout, ce qui fait que la syllabe accentuée est aussi la première du mot. Si l’accent tonique est censée tomber normalement sur la syllabe antépénultième dans un mot de plus de trois syllabes, et que cette syllabe est brève, la voyelle de la syllabe pénultième s’allonge pour attirer l’accent. Ainsi, si nous ajoutons la désinence possessive -va à Eldalië « peuple des Elfes », on n’obtient pas ⁑Eldalieva (accentué sur la syllabe brève li), mais Eldaliéva (accentué sur év). Voir aussi Cuiviénen, composé de cuivië « éveil » + nén, -nen « eau »4).

L’adjectif vanima « beau », en cas d’ajout de la désinence de pluriel partitif -li pour dire « de belles personnes », doit bien sûr devenir *vanimáli. On ne le trouve attesté que dans le génitif vanimálion (qui apparaît lorsque Barbebois salue Celeborn et Galadriel). La première édition du SdA donnait vanimalion, mais cette forme rejetée allait entrer en conflit avec la règle apparente selon laquelle un nom de plus de trois syllabes ne peut se terminer par trois syllabes brèves. Certains composés (comme Úvanimor « monstres », qui est issu de ú- « in-, non » + vanimor « belles personnes » ; ou le nom Altariel/Ñaltariel = ñalta + riel, PM, p. 347) semblent avoir été épargnés par cette règle. D’autre part, on observe l’allongement réglementaire dans Anárion « fils du soleil » = Anar + suffixe patronymique -ion5).

Normalement, le quenya classique ne semble pas permettre une voyelle longue immédiatement avant un groupement consonantique. Mánwen ou Mánwë est donné comme la forme quenyarine la plus ancienne du nom Manwë (WJ, p. 399) ; notez comment á s’est ensuite abrégé avant le groupement nw. De même, la Chanson de Fíriel indique que le nom « main » apparaît comme mannar à l’allatif (pluriel) – représentant peut-être une forme ancienne *mánnar. Cependant, les voyelles longues semble être tolérées devant des groupements consonantiques se terminant par la semi-voyelle y : Namárië contient máryat (plutôt que *maryat) pour « ses mains ». Certaines formes publiées dans le VT 44, dans une certaine mesure, compliquent le tableau. Vénde apparaît dans un texte comme le mot pour « jeune fille »; ailleurs (comme dans les Étym., entrée WEN-), la forme utilisée est vende. Les éditeurs suggèrent que vénde contient une « voyelle longue anormale et probablement non intentionnelle » apparaissant par confusion avec le mot distinct Véne, dont vénde était la correction (VT 44, p. 5, 7). De plus, Tolkien, dans un texte, a utilisé Hrísto (mais aussi Hristo) comme adaptation quenyarine de Christ (VT 44, p. 12). Puisque ce n’est de toute façon pas censé être être un mot d’origine quenyarine, il peut n’être que partiellement adapté à la phonologie quenyarine régulière. La règle normale semble être qu’il ne peut y avoir de voyelle longue devant un groupement consonantique.

Développement par anticipation de voyelles suivant un ʒ initial + consonne

Dans quelques cas, semble-t-il, une voyelle s’est développée après un groupement consonantique initial en ʒ- (représentant un ancien g-). Cette voyelle semble faire écho à, ou plutôt « anticiper » la première voyelle qui suit ce groupement, même lorsque cette voyelle constituait le premier élément d’une diphtongue. Tolkien a indiqué qu’originellement ¤grauk- sous-tendait le quenya rauco et arauco « terrible créature » (WJ, p. 415). De toute évidence ¤grauk- (le mot primitif complet a dû être *graukō ou *grauku) a tout d’abord évolué en *ʒrauk-, avec le changement général g > ʒ. Ce ʒ allait disparaître plus tard (voir ci-dessous). *ʒrauk- pouvait soit conserver cette forme, auquel cas il se réduirait simplement en rauc- en quenya, soit développer une variante étendue *ʒarauk-, avec une voyelle qui se développait après ʒ par anticipation de la prochaine voyelle dans le mot (dans ce cas, le premier élément de la diphtongue au). Ce *ʒarauk- allait devenir, plus tard, le quenya arauc-.

Les Étym. incluent, semble-t-il, un exemple de ce phénomène, bien que Tolkien ait biffé l’entrée correspondante plus tard : le radical GLINDI a donné le quenya ilin « bleu pâle » (de toute évidence un abrègement de *ilindë). L’idée doit être que GLI- évolue tout d’abord en *ʒli-, puis en *ʒili- avec une voyelle par anticipation, qui finit par se réduire à ili- avec la chute ultérieure de ʒ. Tolkien a apparemment rejeté un autre exemple possible également : MR, p. 284 indique que le toponyme « Avathar » (de toute évidence = Avaþar) est de l'ancien quenya signifiant « les Ombres ». Il doit, de quelque façon, avoir un rapport avec le sindarin gwath « ombre » (Voir l’entrée gwath dans l’Appendice du Silmarillion)6). Dans les Étym., ce mot dérive d’une racine WATH, et la préfixation de g- dans la branche « noldorine »/sindarine est secondaire. Toutefois, Tolkien a pu, à un moment, avoir l’idée de faire dériver gwath d’un radical *GWATH à la place, où le G initial serait présent dès l’origine et, par conséquent, susceptible également d’influencer la branche menant au quenya.

Dans cet autre scénario possible, le mot « ombre, ombrage » pourrait être *gwathā dans la langue primitive, évoluant plus tard en *ʒwaþa > *ʒawaþa dans la branche proto-quenyarine, donnant à son tour le quenya archaïque *avaþa (voir ci-dessous en ce qui concernant le changement de w post-vocalique > v). Avaþar pourrait évidemment être un pluriel, de sorte que ce mot pourrait référer aux « Ombres », comme Tolkien l’a déclaré. Cette dérivation n’est pas sans poser problème, toutefois : au lieu de *GWATH et *gwathā, on attendrait *GWATH et *gwathā à l’époque primitive ; la combinaison initiale ne serait pas rigoureusement un groupement g + w, mais simplement gw = g labialisé, consonne unique. Nous aurions donc plus tard ʒw (au lieu de ʒw). De ce fait, ʒ ne ferait pas vraiment partie d’un groupe consonantique initial, environnement entraînant l’apparition d’une voyelle par anticipation. Le trait labialisé de ʒw pourrait-il vraiment en être séparé et prendre la forme d’une consonne distincte w > v, par l’intrusion d’une voyelle qui couperait en deux une consonne unique à l’origine (ʒw > ʒaw-) ? Dans les Étym., le radical GWEN donne le quenya wendë > vendë « jeune fille », non ⁑evendë représentant un ancien wende. (Voir aussi ¤g-lada- > *glala- > *ʒlala- devenant simplement lala- en quenya, PM, p. 359 – mais le trait d’union inséré par Tolkien dans la forme ¤g-lada- peut indiquer que la préfixation de g- était spécifique à la branche lindarine, de sorte que la branche menant au quenya n’avait jamais rien eu d’autre qu’un simple l- initial). Il semble que Tolkien a fini par renoncer à essayer de trouver une étymologie elfique pour le nom Avathar, en niant explicitement la nature elfique et en suggérant à la place un emprunt du valarin (WJ, p. 404). Mais puisque c’est le même essai qui nous fournit cette information et celui de ¤grauk- > q. arauc-, l’idée des voyelles par anticipation en tant que tel n’était pas rejetée de toute évidence.

La semi-voyelle j tombe lorsqu’elle se trouve derrière la voyelle correspondante i et devant une autre voyelle. W, de même, tombe entre la voyelle correspondante u et la voyelle qui suit :

(¤oijā >) *oija > q. oia « toujours »7)
(¤kukūwā >) *kukūwa > q. cucua « colombe »8)

Tolkien mentionne a comme ancêtre immédiat de -cua, il semblerait donc que le w de kukūwa a évolué en avant de simplement fusionner avec le u précédent. Notez également l’abrègement du ū long quand il est mis en contact avec la voyelle qui suit. Un tel abrègement connaît d’autres parallèles dans les Étym. (voir ci-dessous pour tuo, rië).

Dans un mot monosyllabique, un w final fusionnant avec le u qui précède donne un ū long, qui survit en quenya sous la forme ú :

(¤kuʒ >) ¤kuw > « arc » (= q. )9)

Un w plus ancien, là où il survivait encore après les divers changements évoqués ci-dessus, a évolué dans de nombreux cas en v. Il semble que l’évolution de w médial en v se soit produit avant que ce changement n’ait lieu à l’initiale (le changement de w > v à l’initiale est plutôt caractéristique du quenya exilique – voir ci-après). Mais après une voyelle, w a évolué normalement en v très tôt, and ce changement, semble-t-il, aurait déjà opéré à l’époque du valinoréen classique. Voir l’examen approfondi ci-après (sous « Quenya exilique »). Notez aussi que, même si Tolkien pensait toujours qu'Avaþar était un nom elfique signifiant « les Ombres » (avant qu’il n’en fasse un mot valarin), il a déclaré que c’était de l'« ancien quenya » (MR, p. 284). Le v de Avaþar représente certainement un ancien w (ce qui fonctionne, que Avaþar dérive d’une racine comme WATH « ombrage », cf. RP, p. 457, ou de *GWATH > *ʒwaþ- > *ʒawaþ- selon notre théorie ci-dessus). De ce fait, l’évolution de w post-vocalique en v s’était déjà produit en « ancien quenya », ce qui signifie peut-être quenya prélittéraire.

Exemples de w post-vocaliques évoluant en v :

(¤srāwē > *hrāwē >) *hráwë > hrávë « chair »
(¤kuiwē >) *cuiwë > cuivë « éveil »10)
(*rāwī >) *ráwi > rávi pl. « lions » (cf. racine RAW)
(¤terēwā > *terēwa >) terewa > tereva « fin, aigu »

Cependant, il semblerait que w soit demeuré tel quel après la voyelle o ; cf. nówi comme pluriel de « conception » (le pl. reflétant plus fidèlement la racine d’origine NOWO).

Pour une certaine raison, w demeure également tel quel après la diphtongue ai. Dans les Étym., Tolkien fait venir le quenya laiwa « malade » (non ⁑laiva) de ¤slaiwā. Comparer avec le mot apparenté ¤slīwē, qui produit le quenya lívë « maladie » ; aucune diphtongue ai ne vient ici empêcher le développement w > v11). D’autres exemples :

aiwë « oiseau » (< ¤aiwē, donnée comme entrée dans les Étym.)
maiwë « mouette » (< *maiwē , avec une variante de la racine MIW avec un infixe a)
vaiwa « vent » (< *waiwā, cf. racine WAIWA)

Selon sa position, la fricative postérieure ʒ d’origine avait soit évolué en h (ou χ), soit chuté, comme décrit ci-dessus. À ce moment, le quenya possédait à nouveau ʒ (évolution d’un g d’origine), mais ce son n’était de toute évidence destiné à faire durablement partie du système phonétique du quenya : ce « nouveau » ʒ, qu’il soit initial, médial ou final, a également disparu :

(*wegō > ¤weʒō >) *weʒo > *wëo « homme » (q. plus tardif vëo)
(¤Denwego > *Denweg >) *Lenweʒ > Lenwë (anthroponyme, WJ, p. 412)
(¤gassā > *ʒassā >) *ʒassa > assa « ouverture »
(¤grauk[ō] > *ʒraukō >) *ʒarauko > arauco « terrible créature » (WJ, p. 455)
(¤gardā > *ʒardā >) *ʒarda > Arda (un nom du monde, WJ, p. 402)
(*gondō > *ʒondō >) *ʒondo > ondo « roc »
(¤galadā > *galdā > *ʒaldā >) ʒalda > alda « arbre »

Dans quelques sources, Tolkien ne parle que de la façon dont « un g- initial primitif a disparu en q. » (Let., p. 573), mais cela ne s’est pas produit « directement » ; il a tout d’abord évolué en ʒ. Nous le savons parce que ʒ a survécu assez longtemps pour être noté dans l’écriture rúmilienne : dans l’orthographe rúmilienne, le mot alda était toujours orthographié ʒalda — c’est-à-dire qu’il comportait une lettre initiale « connu traditionnellement parmi les maîtres du savoir comme la représentation de la fricative postérieure ouverte » (VT 39, p. 7). De ce fait, nous n’avons pas besoin d’astérisque pour la forme ʒalda. (Si nous en savions davantage sur l’écriture rúmilienne, nous aurions probablement pu retirer l’astérisque de mots comme *ʒassa, *ʒarda, *ʒondo également.)

À l’intervocalique, et après l, la fricative ʒ est tombée sans laisser de trace :

(*khugan >) *χuʒan > *χuan « limier » (quenya exilique huan)
(¤ulgundō >) *ulʒundo > ulundo « monstre »

Lorsqu’un ʒ postvocalique était suivi d’une consonne, la voyelle qui précédait s’est allongée pour « compenser » sa disparition (maintenant la longueur prosodique – voir SD, p. 420 pour des parallèles en adûnaïque) :

(¤lugni > *lugne >) *luʒne > lúnë « bleu »
(*rignā > *rigna >) *riʒna > rína « couronné »
(¤sagrā > *sagra >) *saʒra > sára « amer »
(¤magrā > *magra >) *maʒra > mára « bon »

Il serait intéressant de savoir si l’orthographe rúmilienne orthographiait ces mots de la même façon que les formes (en gras) pourvues d’un astérisque ci-dessus12).

Fait notable : un w devenu intervocalique par la simple chute de ʒ, a « manqué » le changement normal de w intervocalique > v ; ce changement avait cessé d’opérer au moment de la disparition de ʒ :

(¤jagwē > *jagwe >) *yaʒwë > yáwë « ravin » (PAS > ⁑yávë)

D’après les Étym., une voyelle longue s’abrégeait si, avec la chute de ʒ, elle se trouvait en contact direct avec une autre voyelle :

(¤tūgu > *tūgo >) *tūʒo > tuo « muscle » (pas *túo)
(¤rīgē > *rīge >) *rīʒë > rië « couronne » (pas *ríë)

Mais selon un exemple postérieur au SdA (PM, p. 347), une telle voyelle reste longue ; voici en fait une variante de rië ci-dessus :

(¤rīgā > *rīga >) *rīʒa > ría « couronne [de fleurs] » (non *ria)

Devrions-nous corriger tuo, rië en quenya ci-dessus par *túo, *ríë ? Ce n’est pas clair. Peut-être pouvons-nous plutôt supposer qu’ils découlent « en réalité » de *tugu, *rigē à la place, avec une voyelle radicale brève dès l’origine.

D’après un exemple, deux voyelles identiques entrant en contact direct par la chute de ʒ peuvent, semble-t-il, fusionner en une seule voyelle (longue) : (¤ugu- >) *uʒu- > ú-, le préfixe négatif « in- » en quenya (dans les Étym., dérive d’un radical UGU). Cependant, il est possible que le second u ait déjà subi la syncope, et que *uʒ-, apparaissant généralement devant une consonne, soit devenu ú- par le même procédé que celui par lequel *yaʒwë est devenu *yá (voir ci-dessus). D’autres exemples montrent que lorsque la chute de ʒ met en contact deux voyelles de même timbre, la première est dissimilée : óʒo > o'o > uo, et eʒe > e'e > ie. (Comparer e'ē évoluant en en eldarin commun, après la chute de ñ ou ʒ intervocalique.)

(¤Khō-gorē « vigueur du cœur » >) *χóʒorë > *χo'orë > *χuorë (nom masc., quenya exilique Huorë, sindarin Huor)13)
(*wegē > ¤weʒē >) *weʒe > *we'e > *wie « virilité » (q. *wië > vië)

Un changement, qui s’est tout d’abord produit en telerin, a fait du f bilabial d’origine un f labio-dental, similaire au f anglais (produit par la friction de la lèvre inférieure et des dents supérieures). Ce changement facilitait la distinction de f et de hw, alors les Noldor ont adopté le f labio-dental du telerin (VT 41, p. 7). Ce n’est pas le cas des Vanyar, que les Noldor ont accusé de confondre f et hw.

Dans le dialecte des Noldor, contrairement à celui des Vanyar, nd se simplifie en n devant y (WJ, p. 360-361) :

(¤kwendjā >) Quendya > Quenya14)

Syncope secondaire

La dernière syncope à opérer que l’on a enregistré impliquait, d’omettre la seconde de deux voyelles brèves lorsqu’un mot apparaissait dans des « noms composés longs » (VT 41, p. 9). Nous qualifions cette syncope de secondaire parce qu’elle n’a pas de rapport avec la syncope primaire, plus ancienne, qui a donné, disons, al’da « arbre » à partir du ¤gala d’origine. Le mot primitif ¤arātā avait produit le quenya arata « levé, noble », où le second a a survécu la syncope primaire en raison de sa longueur originelle (PM, p. 363 ; VT 41, p. 9). Toutefois, un mot comme arata pouvait s’abréger en arta (PM, p. 354) lorsqu’il faisait partie d’un nom plus long (par ex. dans Artaher « noble seigneur », PM, p. 346, ou dans la forme masculinisée -arto dans Ambarto, PM, p. 354)15). Nous devons supposer que silma- dans Silmaril a également subi une syncope secondaire, puisque cet élément représente le « nom silima que Fëanor donna à la substance dont il fit [les Silmarils] » (Appendice du Silmarillion, entrée sil-)16)17).

1) N.d.É. : Mais la forme isolée †vëa dans le nom Vëantur (voir UT (édition anglaise), p. 470 pour les occurrences) semble descendre de même de ¤wajā.
2) Ce mot doit être ultimement issu de *khājā, reflet fidèle de la racine KHAYA. En quenya valinoréen ce devrait en fait être *χáya ; voir ci-dessous la mutiation χ > h en quenya exilique.
3) Le pluriel omandi apparaît sous la forme « amandi » dans la RP, p. 433 s.v. OM, très clairement une erreur d’interprétation ou typographique.
4) Curieusement, la combinaison ui compte apparemment comme deux syllabes brèves à cet effet, comme s’il s’agissait d’une combinaison de deux voyelles en hiatus plutôt que d’une diphtongue comme Tolkien l’a déclaré. Ainsi le possessif de huinë « ombre » est attesté sous la forme huinéva (RP, p. 437) plutôt que ⁑huineva, et un composé de tuilë « printemps » + , -rë « jour » doit apparaître comme tuilérë (mentionné dans le SdA, p. 1194) plutôt que ⁑tuilerë.
5) N.d.É. : Helge a fait ce commentaire plus tard : « Puisque Anar « Sun » descend de ¤anār- (RP, p. 392), il se peut que dans Anárion, une ancienne voyelle longue garde simplement sa longueur long parce qu’il se trouve qu’il est tonique. Le simplex « soleil » aurait toujours été Anár dans les formes antérieures du quenya (SD, p. 306) : d’après ce qu’a écrit Tolkien dans sa Lettre à Plotz, l’abrègement des voyelles longues dans la syllabe finale des mots polysyllabiques est caractéristique du quenya exilique. Voir ci-dessus. » Lukas Novak a fait une observation similaire bien avant dans le message Elfling 7706 (dont la première partie est donnée à l'introduction, note 7) : « Je pense que ce fait peut mieux s’expliquer d’une manière différente. Il n’y a pas seulement Ñaltariel, mais aussi Eldalië lui-même, úvanimor, et sans doute quelques mots [dont] je n’ai pas connaissance en ce moment, alors qu’Alatáriel, bien qu’il ne soit peut-être pas pertinent (puisque [c’est du] telerin), montre un allongement. Je pense [que] la règle qui l’explique pourrait être la suivante : les proparoxytons de [plus] de [trois] syllabes allongent la syllabe tonique, si elle est brève et que la syllabe précédente est aussi brève — évitant ainsi une séquence trop longue de syllabes brèves. Si j’ai raison, cela étaye la première de mes objections : d’après cette règle, [l’exemple] avaquete ‘interdire’ [verrait sa syllabe tonique, i.e. la deuxième, s’allonger], mais ce n’est pas le cas puisqu’elle est déjà longue, ce qui montre que le son initial quet- n’est pas tout à fait une consonne unique, mais un « semi-groupement ». Ou bien il faudrait supposer que [ce] même qu est quelquefois prononcé comme un groupement, quelquefois comme un son [u]nique — mais il semble qu’il n’y a aucune raison phonétique de distinguer un son unique dans le son d’origine [du] composé. Il est plus plausible, me semble-t-il, de considérer que (quelques) « semi-groupements » étaient permis comme des sons initiaux en q., et qu’on a appliqué pour eux des règles quelque peu différentes de celles qu’on applique pour les groupements consonantiques ordinaires. »
6) N.d.É. : C’est-à-dire Silm., p. 356.
7) Mais en quenya exilique plus tardif, la forme *oiya = *oija peut apparaître une fois encore, parce qu’un y de transition s’est développé de temps à autre entre i et une autre voyelle — voir ci-dessous.
8) N.d.T. : Cet exemple et l’explication suivante ont été amendés en supprimant l’haplologie erronée introduite par les coquilles figurant dans cette entrée des Étym. et qui ont été depuis corrigés dans le VT 45, p. 24.
9) Mais la forme ultime a pu être ultérieurement *kugu < radical *KUG.
10) Pour la forme la plus primitive, cf. la variante préfixée ¤et-kuiwē répertoriée dans les Étym., entrée KUY.
11) Puisque la désinence du possessif en quenya -va découle de toute évidence de *-wā, on peut se demander pourquoi on voit Eldaiva au lieu de *Eldaiwa comme possessif pl. de Elda (WJ, p. 368). Cela s’explique apparemment par le fait que -va se trouvait seulement au singulier à l’origine (Eldava, sans diphtongue ai avant) ; le pluriel Eldaiva était une formation analogique plus tardive, d’après le singulier Eldava. Voir WJ, p. 407.
12) Le nom huan « limier » (qui descend de ¤khugan via *χuʒan) apparaît supposément sous la forme hún- lorsqu’on ajoute des désinences. Cette forme viendrait, semble-t-il, de *χuʒn-, ce qui illustre le même phénomène d’allongement vocalique. Il se peut que, peu après l’évolution de g en ʒ, une syllabe non finale atone ʒa ait perdu sa voyelle : *χuʒan- > *χuʒn- (> ultimement hún-). Cela ne s’est pas produit lorsqu’aucune désinence ne suivait, de sorte que la combinaison ʒa faisait partie de la syllabe finale ; de là, *χuʒan, isolément, produit le quenya huan, sans que le a chute.
13) Nous voyons encore l’abrègement d’une voyelle longue devant une autre voyelle après la chute de ʒ ; le ō long devient de toute évidence un o bref, puis subit une dissimilation en u devant un autre o. D’après l’exemple postérieur au SdA ¤rīgā > *ríʒa > ría cité ci-dessus, on peut s’attendre à ce que la voyelle reste longue : *χóʒorë > *χúorë, plus tard *Húorë.
14) Une double forme comme endya, enya « milieu » (Étym., entrée ÉNED) peut être considérée, respectivement, comme la forme vanyarine/originale et la forme noldorine plus tardive. Cependant, cela signifierait réinterpréter le matériel des Étym. à la lumière des idées plus tardives de Tolkien, car lorsqu’il a écrit les Étym., il n’existait pas une chose telle qu’un dialecte noldorin en quenya (Tolkien concevait encore que les Noldor parlaient une langue très proche de celle qu’il a plus tard appelée sindarin). – Dans le cas de indyo « petit-fils » (entrée ÑGYŌ), aucune forme tardive *inyo n’est mentionnée.
15) N.d.É. : Ajoutez à cela les exemples attestés Artafindë et Artanga, les équivalents quenyarins stricts des tel. Findarāto et Angarāto, respectivement (PM, p. 346).
16) Le scénario antérieur noté dans les Étym. suggère que l’élément initial de Silmaril est l’adjectif silma « argent, blanc brillant », rapporté à une forme adjectivale primitive ¤silimā qui aurait déjà perdu son second i avec la syncope primaire (RP, p. 441 s.v. SIL). En effet, une forme primitive du mot Silmaril est fournie, à savoir ¤silimarille (RP, p. 439 s.v. RIL, le final de silimā s’abrège régulièrement lorsque le mot apparaît comme première partie d’un composé). Mais l’existence véritable d’un telle forme primitive pose problème pour des raisons historiques : la syncope primaire devait bien ne plus opérer depuis longtemps, au moment de l’invention des Silmarils par Fëanor. Elle doit être datée d’une période passée, au-delà des archives, longtemps avant sa naissance même. Sans doute la forme ¤silimarille doit-elle être vue comme une dérivation régressive entièrement hypothétique, même au sein de la diégèse fictionnelle ? Mais si nous acceptons le nouveau scénario formulé dans l’Appendice du Silmarillion – que le premier élément de Silmaril représente un nom contemporain silima forgé par Fëanor lui-même – nous pouvons faire appel à la syncope secondaire en ce qui concerne sa réduction à silma- dans un composé. Ainsi évitons-nous les « anachronismes » linguistiques.
17) C’est-à-dire Silm., p. 362.
 
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