Quenya prélittéraire

Dans la chronologie fictive d’Arda, la Marche est maintenant terminée, et la branche lindarine de l’elfique (qui mène au sindarin et au telerin d’Aman) s’est maintenant séparée pour de bon de la « branche vanyarine et ñoldorine » (VT 39, p. 10) que nous continuerons ici à suivre. Les Vanyar et les Noldor se sont établis en Aman, mais il faut encore « reconstruire » le développement linguistique de cette période ; le quenya n’a pas encore été couché sur le papier. On trouve un mot à proprement parler appartenant vraisemblablement à l’quenya prélittéraire dans WJ, p. 402 : Mbelekōro est présenté comme « la plus ancienne forme q[uenyarine] » du nom Melkor. Ce mot indique que les occlusives nasalisées primitives mb, nd, ñg demeuraient encore en position initiale, et que la syncope n’avait pas encore eu lieu : Mbelek- allait devenir Melk- par la suite. Tolkien a en fait placé un astérisque devant la forme Mbelekōro, indiquant donc clairement que Rúmil n’avait pas encore inventé l’écriture. On peut donc clairement le caractériser comme du quenya prélittéraire.

C’est dans la période suivante que le langage a subi les plus grands changements. « Son altération [a pris la forme d’] un adoucissement et une harmonisation des sons et des structures de la langue quendienne pour obtenir des formes qui semblaient plus belles aux Noldor » (WJ, p. 20).

Une voyelle longue finale, à la fin d’un nom composé, est normalement abrégée ; Tolkien a explicitement indiqué que cette changement datait « des plus anciennes époques du quenya » (VT 39, p. 6) :

*Erukhīnā > *Erukhīna « Enfant d’Eru » (*Erū, *Eru- « Dieu » + khīnā « enfant »; cf. WJ, p. 403 s.v. Atan)
*tal-runjā > ¤talrunja « plante du pied » (*runjā « plante » combiné avec tal- « pied » ; q. tallunë)
*pel-taksē > ¤peltakse « pivot » (¤taksē « aiguille » combiné avec pel- « tourner sur un point fixe » ; q. peltas, radical peltax-)

Voir aussi -wego comme la « forme composée » de wegō « homme » (RP, p. 458 s.v. WEG).

Cependant, la désinence plurielle n’est pas sujette à un tel changement (¤kala-kwendī « Elfes de lumière » n’a pas été réduit à ⁑kala-kwendi). Il semble également que beaucoup de noms composés quenyarins aient été formés après que cette règle a cessé d’être en vigueur – par exemple, Elentári « Reine des étoiles » aurait plutôt dû être ⁑Elentar si ce nom était descendu d’un *Elentārī venu du stade le plus ancien. Un exemple cité ci-dessus, *kemtanō > *kentanō « potier », pourrait, de la même manière, être en faire une formation plus tardive (suggérant que la règle mt > nt a continué à s’appliquer dans la langue) : s’il avait été réduit à *kentano en quenya prélittéraire, la forme quenyarine [finale] aurait été ⁑centan au lieu de centano en raison de la chute de certaines voyelles finales, que nous allons ici détailler.

À une époque plus tardive, dans les mots de trois syllabes ou plus, une voyelle finale brève a pu tomber occasionnellement (mais pas complètement régulièrement):

¤Awadelo > *Awadel « personne qui s’en va »1) (q. Auzel > Aurel ; ce mot réfère aux Elfes qui sont partis du Beleriand et allés en Valinor, WJ, p. 360, 363 ; la forme ci-dessous est une variante)
¤Awādelo > *Awādel « personne qui s’en va » (q. Oazel > Oarel)
¤Mbelekōro > *Mbelekōr « Melkor » (q. Melkor)
(¤etsiri >) eld. com. tardif *etsire > q. etsir « embouchure d’un fleuve »
(*karini >) eld. com. tardif *karine > q. carin « je fais »

Cependant, cette chute semble avoir lieu de manière assez régulière dans le cas des voyelles finales abrégées dans les mots composés (autre changement daté par Tolkien des « plus anciennes époques du quenya », VT 39, p. 6)2) :

(*Eru-khīnā >) *Erukhīna > *Erukhīn « Enfant d’Eru » (q. plus tardif Eruhin, radical Eruhín-)
(*pel-taksē >) ¤peltakse > *peltaks « pivot » (q. plus tardif peltas, radical peltax-)
(*khala-tirnō >) ¤khalatirno > *khalatirn « guetteur-de-poisson » (nom d’un oiseau, martin-pêcheur en français ; en q. plus tardif halatir, radical halatirn-)
(*Mand-ostō >) ¤Mandosto > *Mandost (q. plus tardif Mandos, radical Mandost-, MR, p. 350 cf. VT 39, p. 6)

À un certain moment, un -i bref final est devenu -e tout comme en eldarin commun, il semble donc que cette règle a continué à être en vigueur : *talruni est devenu *talrune (q. plus tardif tallunë). Cela constitue un parallèle au changement -w > -u > -o en eldarin commun (comme quand ¤angwa « serpent » devient *angw > *angu > q. ango), et manifeste en fait une persistance de la même règle (qui, après ce stade, cesse apparemment de s’appliquer néanmoins).

Très tôt, l’on peut observer quelques occurrences de métathèse, par laquelle certains sons échangent souvent leur place. On peut prendre comme exemple dl > ld, comme dans ¤Edlō > *Eldō (q. Eldo, une variante de Elda « Elfe », bien qu’il ait, ultimement, une autre étymologie – voir WJ, p. 363). Tolkien a écrit que « la transposition de dl en contact dès le départ, en ld, séquence que l’on préférait, n’était pas peu fréquente [mais pas universelle non plus ?] dans la phase pré-écrite du quenya. » (WJ, p. 363). Plus tard, une métathèse plus systématique se produirait.

Il s’agit peut-être de l’époque où le quenya perd un grand nombre de ses groupements consonantiques initiaux, issus du langage primitif. Les combinaisons initiales sk-, sp-, st- ont évidemment donné les aspirées kh-, ph-, th-, se confondant avec les aspirées originelles (mais, en position médiale, ces groupes ont été apparemment épargnés, cf. sk survivant dans un mot quenya comme rusco « renard »). Ce changement n’est pas directement « attesté » dans les documents publiés de Tolkien, mais nous savons qu’il imaginait un tel changement dans la branche eldarine menant au sindarin. (À la fois en quenya et en sindarin, les aspirées originelles et les combinaisons de s + k, p ou t deviennent plus tard les fricatives χ [> h], f, þ, respectivement. Cependant, le telerin d’Aman garde intactes les combinaisons s-, donc ce changement doit avoir eu lieu indépendamment en quenya et sindarin : s’il avait déjà eu lieu en eldarin commun, nous devrions également l’observer en telerin.)

¤skarwē > *kharwē « blessure » (q. *χarwë > harwë)
¤skjapat- > *khjapat « rivage » (q. hyapat)
*skwarmā > *khwarmā « barre transversale » (q. hwarma)
¤spangā > *phangā « barbe » (q. fanga)
¤stankā > *thankā « fissure » (q. *þanca > sanca)

Les groupes initiaux sl- et sr- deviennent hl- et hr-, c’est-à-dire des l et r sourds3) :

¤srāwē > *hrāwē « flesh » (q. hrávë)
*slōkē > *hlōkē « dragon » (q. hlócë)

Les groupes initiaux sm- et sn- sont simplifiés en m- et n- (on peut concevoir une étape intermédiaire avec des équivalents sourds hm- et hn-, en parallèle avec hl- et hr- ci-dessus, mais il n’y a aucune preuve directe que Tolkien avait imaginé un tel scénario)4) :

¤smalinā > *malinā « jaune » (q. malina)
*snardā > *nardā « nœud » (q. narda)

Peut-être est-ce à cette époque que certains groupements initiaux en -j, primitifs, sont modifiés. Le kj primitif devient tj (via tj ?), le sj primitif devient hy (= ich-Laut), tandis que les gj, dj et ñgj primitifs sont tous réduits à une simple semi-voyelle j- :

¤kjelepē > *tjelepē « argent [métal] » (q. tyelpë)
¤sjalmā > *hyalmā « coquille, conque » (q. hyalma)
¤gjernā > *jernā « vieux, usé » (q. yerna)
*djeltā > *jeltā « exécrer » (q. yelta)
*ñgjalmē > *jalmē « clameur » (q. yalmë)

Le son hw (w sourd) apparaît dans la langue comme une simplification d’un sw- initial :

(¤swanda >) *swand > *hwand « éponge » (q. hwan, radical hwand-)
¤swesta (lire *swestā) > *hwestā « exhaler » (q. hwesta)
*swinjā > *hwinjā « tourbillonner » (q. hwinya, cf. l’entrée SWIN dans les Étym.)

Une autre source de hw est l’aspirée ph, quand elle se trouvait devant la voyelle u (cf. VT 41, p. 8) :

*phuinē > *hwuinē « obscurité, ombre profonde » (q. huinë)

Début de la période de rétraction

En elfique primitif, il était impossible de prévoir (en observant la forme d’un mot) quelle syllabe recevait l’accent tonique. Dans un peu moins de trente cas, Tolkien, dans les Étym., a employé un accent pour indiquer quelle syllabe est accentuée (ajoutons quelques cas supplémentaires où il a indiqué quelle syllabe est accentuée dans la racine). Par exemple, il semblerait que les mots primitifs barádā « spacieux », berékā « sauvage » et morókō « ours » étaient accentuées sur la syllabe pénultième. Mais à un moment donné, assez tôt dans l’évolution du quenya, l’accent a été remonté jusqu’à la première syllabe dans tous les cas ou presque. (Seule exception connue, l’augment, ou le redoublement préfixé, dans les radicaux verbaux : selon WJ, p. 366, il demeurait atone.) Alors les trois mots ci-dessous sont devenus *báradā, bérekā, mórokō — mais puisque quasiment tous les mots étaient accentuées sur la première syllabe à partir de ce moment, il n’y avait absolument aucun intérêt à marquer l’accent. Cette période, qui s’étend de ce moment jusqu’à l’émergence de la structure accentuelle, proche de celui du latin, que nous retrouvons et aimons dans le quenya du SdA, est appelée période de rétraction (WJ, p. 366). Cette dernière semble couvrir toute la phase de formation du quenya, de sorte que la structure accentuelle de l’elfique primitif a de fait une influence minimale sur l’évolution du haut-elfique.

Nous ne pouvons pas savoir exactement à quel moment Tolkien imaginait le début de cette période de rétraction, mais il faut noter que les voyelles qui étaient originellement accentuées dans nos trois exemples (barádā, berékā, morókō) ont toutes chutées dans leurs descendants quenyarins : Varda, verca, morco. Elles sont tombées avec la syncope quenya (voir ci-dessous). Il est improbable qu’elles aient été syncopées si elles étaient encore accentuées : la période de rétraction a donc dû commencer, en tout cas, avant que la syncope n’opère. *Salákwē « herbe » a aussi dû faire remonter son accent sur la première syllabe (*sálakwē) avant de subir la syncope, pour pouvoir produire l’ancêtre immédiat du quenya salquë.

Certains mots plus courts, accentués sur la syllabe finale d’après les indications de Tolkien, comme le verbe barjā́ « protéger » ou l’adjectif (ou participe ?) apparenté barnā́ « sauf, protégé », étaient aussi accentués sur la première syllabe à partir de ce moment. Les formes quenyarines descendantes varya et varna comportent toujours la même accentuation.

La syncope quenya

Lorsqu’un mot de trois syllabes ou plus commence par deux syllabes concomitantes contenant des voyelles brèves identiques, la seconde d’entre elles subit normalement la syncope (cf. Let., p. 595):

*doronō > *dornō « chêne » (q. norno)
¤galadā > *galdā « arbre » (q. alda)
(¤karani >) eld. com. tardif *karane > *karne « rouge » (q. carnë)
(¤kjelepē >) *tjelepē > *tjelpē « argent [métal] » (q. tyelpë)
*morokō (qui n’est plus accentué sur le deuxième o !) > morkō « ours » (q. morco)
¤neresā > *nersā (q. Nessa, nom d’une Valië : WJ, p. 416)
(¤phoroti >) eld. com. tardif *phorote > *phorte « septentrional » (q. fortë)
¤silimā > *silmā « blanc brillant » (adj.) (q. silma)
¤turumā > *turmā « bouclier » (q. turma)
¤Ulumō > *Ulmō, nom du Vala de toutes les eaux (q. Ulmo)
(¤salakwē >) *salakwē > *salkwē « herbe » (q. salquë)

Cependant, la syncope ne s’est pas produite s’il y avait un groupement consonantique devant ou derrière la seconde voyelle. Le mot *aklarē « gloire » (q. alcarë), où la seconde voyelle suit le groupe kl, ne peut subir la syncope et donner ⁑akl’rē. Un mot comme *kjelepnā « d’argent » ne pouvait devenir ⁑kjelpnā, ce qui entraîne le maintien du second e dans le mot quenya telemna (forme altérée de *tyelemna sous l’influence du telerin, où t équivalait à ty). De la même manière, une consonne double empêche la syncope dans la syllabe précédente : ¤tjulussē « peuplier » n’est pas réduit à ⁑tjulssē (le second u est toujours présent dans le quenya tyulussë)5)6).

Une voyelle longue ne peut pas être syncopée, donc un mot comme terēwā n’était pas réduit à ⁑terwā (le quenya tereva « fin, raffiné » garde toujours le second e ; comme nous le voyons, il s’est abrégé plus tard, mais à ce moment la syncope avait cessé d’opérer). On a un autre exemple de ce type, ¤narāka (lire *narākā), qui n’a pas été réduit à ⁑narkā (q. naraca « précipité, violent »). Comparer aussi le développement de deux variantes du même mot (WJ, p. 360, 363) : eld. com. ¤awa-delo « personne qui s’en va » subit la syncope et évolue en *aw'del > *audel (q. Auzel > Aurel), alors que la variante awā-delo ne présente aucun signe de syncope à cause du ā long : cela donne le quenya Oazel > Oarel, où le groupe oa émerge d’un ancien awa (après que la forme awā avait été abrégée, mais trop tard pour que la syncope s’opère)7).

Là où la syncope les a mis en contact direct avec une consonne, j et w se sont vocalisés en i et u et ont pu former une diphtongue avec la voyelle précédente :

¤gajakā > (*gajkā >) *gaikā « cruel, terrible, funeste » (q. aica, PM, p. 363)
(¤awa-delo >) *awa-del > (*awdel >) *audel « personne qui s’en va » (q. Auzel > Aurel)
*tawarinā > (*tawrinā >) *taurinā (q. taurina « en bois »)

Rapidement, à un moment (mais après la séparation finale des branches eldarines qui ont mené au quenya d’un côté et au telerin d’Aman de l’autre, et évidemment après la syncope également), la consonne d est modifiée dans de nombreuses positions. Un d en position initiale est constamment modifié dans la branche du proto-quenya. Il devient généralement l :

(¤dōmi >) eld. com. tardif *dōme > *lōme « crépuscule » (toujours lómë en quenya plus tardif)
¤dattā > *lattā « trou, fosse » (q. latta)

Si le mot ¤d'rā́k[ā] « loup » a toujours survécu en préservant son groupement initial dr- (produit par la syncope de la base originelle DARÁK-), il a pu être simplifié en *rākā à cette époque. Si la forme *lrākā a jamais existé, elle n’a pas subsisté bien longtemps. Le groupement initial dr- d’origine a, dans tous les cas, été simplifié dans la forme quenyarine plus tardive ráca, peu importe le moment où sa simplification a eu lieu.

De temps à autre, un d initial devient n au lieu de l :

¤dēr > nēr « homme » (toujours nér en quenya)
(*doronō >) *dornō > nornō « chêne » (q. norno)

Dans le dernier cas, d évolue évidemment en n par assimilation avec l’autre n dans le mot. Dans WJ, p. 413-414, Tolkien commente la dérivation de l’adjectif quenya norna « dur, raide », qui provient implicitement de *dornā ; il note qu’« il s'agit probablement de l'un des cas où q. d initial est devenu n-, non l-, par assimilation avec un n apparaissant plus loin dans le mot ». (Les mots quenyarins nenda « pente » et nendë « pentu », dérivés de la racine DEN, semblent présenter la même assimilation, à partir des primitifs *dendā, *dendē. Cependant, Tolkien a rejeté l’entrée DEN [RP, p. 399].) Tout comme pour dēr > nēr « homme », les Étym. impliquent que ce développement inattendu est « en partie du à [l’influence de] NĪ, NIS femme, et en partie au radical renforcé ndere jeune marié » (RP, p. 399 s.v. DER); ainsi ce mot n’a pas fini en ⁑lér en quenya (RP, p. 431 s.v. NĪ1)8).

Un d médial intervocalique peut aussi évoluer en l par assimilation avec un autre l dans le même mot, mais cela ne se produit que sporadiquement :

¤g-lada- > *glala- radical verbal « rire » (q. lala-, PM, p. 359)

Comparer ¤lāda (lire *lādā), mot primitif pour « plat » ; il n’est pas devenu *lālā (ce qui aurait produit le quenya ⁑lála, mais nous avons en réalité lára, où la consonne r est l’évolution régulière d’un d post-vocalique — voir ci-dessous).

Le mot primitif *lādā, dérivé d’un radical DAL, semble illustrer un autre phénomène : de temps à autre, le changement de départ d > l entraînerait la dissimilation en d d’un l apparaissant plus loin dans le mot. Dans les faits, d et l changent de place, tout comme lorsque la racine DAL est, semble-t-il, devenu *LAD dans le dérivé *lādā (d’où q. lára). Tolkien traite explicitement un autre exemple de ce phénomène dans WJ, p. 363 : « par dissimilation », la racine DEL « aller, avancer » est devenue led- en quenya. (Les Étym. répertorient seulement LED- « aller, se rendre,voyager » [RP, p. 418] ; en écrivant les Étym., Tolkien n’avait apparemment pas encore « découvert » que c’était en fait une forme dissimilée de DEL- !)

Selon WJ, p. 363, il existe encore une autre façon pour d de devenir l en quenya : « dj a évolué en ly en position médiale ». Ce passage provient du paragraphe qui traite de DEL face à LED, il nous faut donc évidemment supposer que le quenya lelya « aller » descend d’un ancien *ledjā. Cependant, cela ne s’accorde pas très bien avec un exemple des Étym. : la racine MAD donne le mot quenya marya « pâle », qui vient clairement de *madjā (d post-vocalique évoluant régulièrement en r en passant par ð et z ; voir ci-dessous). D’après la règle formulée par Tolkien plus tard, *madjā aurait dû donner le quenya *malya à la place, avec l’évolution du groupement dj en ly avant que d n’ait l’opportunité d’évoluer en r. Mais au lieu de modifier le mot, on peut simplement tenir marya pour l’exemple unique d’un développement irrégulier.

Nous l’avons vu, Tolkien n’arrivait pas tout à fait à se décider à dire s’il fallait, pour reconstruire un son primitif particulier, poser h (probablement comme le h anglais), ou une fricative postérieure ʒ. Mais si ce son n’était h depuis le début, la fricative postérieure ʒ a évolué en h à ce stade tout au plus. Nous le savons car le quenya s’apprêtait à acquérir ʒ par une autre source (évolution d’un g post-vocalique au départ), et ce son ne se comportait pas comme l’ancien (?ʒ >) h. Ce dernier a survécu en quenya sous la forme h, alors que le « nouveau » ʒ allait finir par disparaître complètement. Par conséquent, ils n’ont pas pu être identiques au cours des stades suivants de l’évolution linguistique.

Les fricatives émergent

Jusque-là, le proto-quenya ne possédait aucun son fricatif (possiblement à l’exception de ʒ, qui, à ce stade, est finalement devenu h, comme cela a été noté ci-dessus). Mais à ce moment-là, un grand nombre de fricatives allaient se développer à partir de deux sources : les occlusives voisées et les aspirées sourdes. Le changement de ces sons en fricatives est peut-être l’un des changements que Tolkien qualifiait « d’adoucissement » de l’elfique sous sa forme plus ancienne (WJ, p. 20).

Les g et b initiaux et post-vocaliques ont respectivement évolué en ʒ et v :

(¤galadā >) *galdā > *ʒaldā « arbre » (q. alda, mais ʒalda dans l’orthographe rúmilienne archaïque — voir ci-dessous)
*wegē > ¤weʒē « virilité » (q. *wië > vië)
(¤Denwego > *Lenweg >) *Lenweg > *Lenweʒ (nom propre, q. Lenwë, WJ, p. 412)
(¤lugni >) *lugne > *luʒne « bleu » (q. lúnë, possiblement *luʒne dans l’orthographe rúmilienne)
¤besū > *vesū « couple marié » (q. *vezu > veru)
¤laibē > laivē « onction » (q. laivë)

De même, g est apparemment devenu ʒ après l :

¤ulgundō > *ulʒundō « monstre » (q. ulundo)

Il est possible que, non seulement g, mais aussi b ait évolué en fricative après l (d’où lb > lv), mais les preuves, là-dessus, divergent quelque peu. Les Étym. indiquent que le groupement lb donne le quenya lw (comme dans ¤golbā > q. olwa « branche », entrée GÓLOB). Mais Tolkien semble avoir abandonné cette idée : dans une source postérieure au SdA, il cite olba pour le mot « branche » à la place (PM, p. 340) – comme si le groupement originel lb était resté intact en quenya. Cependant, l’Appendice E du SdA9) nous informe que « pour lv, mais non point pour lw, un grand nombre de locuteurs, surtout parmi les Elfes, prononçaient lb ». Ainsi, peut-être ¤golbā donne-t-il le quenya *olva à proprement parler, mais beaucoup de locuteurs l’ont à nouveau changé en olba, et c’est cette « variante » qui est citée dans PM, p. 340. Le groupement lv n’est pas très commun en quenya, mais dans certains cas où il apparaît (par ex. dans le mot elvëa « semblable à une étoile »), il est quasiment certain qu’il provient d’un lb antérieur. Nous pouvons probablement nous permettre de postuler un développement régulier lb > lv, bien que « de nombreux locuteurs, en particulier les Elfes » ont ensuite annulé ce changement – apparemment pour distinguer plus nettement ce groupement de lw.

Parallèlement aux changements b > v et g > ʒ, le d post-vocalique a évolué en ð. La seule preuve directe en est la déclaration de Tolkien (dans WJ, p. 363) selon laquelle le mot primitif ¤edelo aurait donné le quenya ¤ello via ¤eðlo ; le mot ¤ello n’a pas été trouvé en réalité, mais le développement d > ð doit malgré tout être « valable ». D’où :

(*tada >) eld. com. ¤tad > *tað « vers là »10) (q. *taz, en exilique tar)
(¤awadelo >) *Audel > *auðel > auzel (q. Auzel > Aurel)
(¤nidwō > *nidwā >) *nidwa > *niðwa « coussin » (q. *nizwa > nirwa)

Quant au premier exemple, comparer la désinence d’allatif primitive -da (WJ, p. 366), d’où *ta-da « cela-à » = à cela, là. (quenya mir « à l’intérieur ; dans » doit également descendre de *mida via *mid > *mið > *miz.)11)

Il est possible qu’au même moment environ, les aspirées sourdes aient également évolué en fricatives. Cela semble s’être produit à toutes les positions, bien que la plupart de nos exemples impliquent des aspirées initiales. L’évolution des aspirées en fricatives semble avoir eu lieu plus ou moins indépendamment dans toutes les langues eldarines ; par exemple, Tolkien a noté que kh « est devenu dans toutes les langues eldarines la fricative » – c’est-à-dire la fricative χ, ach-Laut (VT 41, p. 9). De même, l’aspirée ph est devenue la fricative f, tandis que th est devenue la fricative þ :

(¤khīthi >) *khīthe > *χīþe « brume » (q. *χíþë > hísë)
¤tathar > *taþar « saule » (q. *taþar > tasar)
¤Neth-rā > *neþra « jeune » (q. nessa)12)
¤khjelesē > *χjelesē « verre » (q. hyellë)
¤khithme (lire *khith) > *χiþmē « brouillard » (q. *χiþwë > hiswë)
(¤thindi >) *thinde > þinde « gris » (q. þindë > sindë, WJ, p. 384)
(¤phini >) *phine > fine « un cheveu » (toujours finë en q., PM, p. 362/340)

Puisque le quenya avait, semble-t-il, déjà vu ses sk-, sp-, st- initiaux originels évoluer en aspirées kh-, ph-, th-, ils ont évolué à ce moment en fricatives, tout comme les aspirées d’origine (c’est pour cela que Tolkien était libre de changer d’avis quant à l’origine de findë « tresse, boucle de cheveu » : ¤spindē ou ¤phindē : RP, p. 444 vs. PM, p. 362 !)

(¤skarwē >) *kharwē > *χarwē « blessure » (q. *χarwë > harwë)
(¤skjapat- >) *khjapat > *χjapat « rivage » (q. hyapat)
(¤skwarmā >) *khwarmā > warmā « barre transversale » (q. hwarma)
(¤spangā >) *phangā > *fangā « barbe » (q. fanga)
(¤stankā >) *thankā > *þankā « fissure » (q. *þanca > sanca)

Fait notable : le þ qui a émergé à ce moment en proto-quenya n’était pas tout à fait similaire au th anglais dans think. Le son anglais est interdental, c’est-à-dire qu’il se prononce en plaçant le bout de la langue entre les dents. Le quenya þ, parfaitement dental, était produit en plaçant le bout de la langue derrière les dents supérieures de devant, et se rapprochait par conséquent de s (et dans le dialecte noldorin, il allait fusionner avec s plus tard). De même, f n’était pas tout à fait similaire au f anglais à l’origine ; f, en elfique d’Aman, était à l’origine un son bilabial, que l’on prononçait uniquement avec les lèvres, sans qu’il y ait de friction entre les dents et la lèvre inférieure. Il se rapprochait assez de hw (w sourd), et plus tard – dans le dialecte vanyarin – ces sons allaient en effet risquer de se mélanger. Voir VT 41, p. 7–8 à propos de tout cela.

La combinaison χj, qu’elle provienne de khj ou skj, devient hy (= ich-Laut) :

(¤khjelesē >) *χjelesē > *hyelesē « verre » (q. hyellë)13)
(¤skjapat- > *khjapat >) *χjapat > hyapat « rivage » (tel quel en q.)

La combinaison labialisée χw évolue en hw (= w sourd) :

(*skwarmā > khwarmā >) warmā > hwarmā « barre transversale » (q. hwarma)

En raison de la fusion précoce de χw et de hw, « point n’était besoin de signes distinctifs pour rendre le chw [χw] et le hw » en écriture fëanorienne (SdA Appendice E)14). Il y avait vraiment eu fusion, car il faut noter que les sons hw et hy n’étaient pas vraiment nouveaux dans cette langue : il semble qu’à ce stade, le proto-quenya ait déjà fait dériver hw de sw15) et de l’aspirée ph devant u, et possiblement aussi hy d’un ancien sj- (voir ci-dessus).

L'abrègement des voyelles finales dans les mots polysyllabiques

A un moment donné, peut-être pas très éloigné du début de la période « historique », les voyelles longues finales qui caractérisent l’elfique primitif s’abrègent enfin. (La règle de l’eldarin commun tardif et des débuts du proto-quenya selon laquelle -i et -u brefs finaux évoluent en -e et -o n’opère plus : les -u et -i provenant à ce moment d’anciens et ne changent pas pour autant.)

¤kornā > q. corna « rond »
¤Valinōrē (WJ, p. 413) > q. Valinórë « Valinor »
¤tārī > q. tári « reine »
¤kundū > q. cundu « prince »

Du fait de l’analogie de toute évidence, les voyelles abrégées ont également été introduites dans des positions où les voyelles n’étaient pas en finale absolue, comme dans les formes fléchies des noms. Par exemple, le datif de lassë « feuille » (ancien ¤lassē) est lassen, pas ⁑lassén.

L’exemple Valinōrē, dans WJ, p. 413, est intéressant en ce qui concerne l’ordre des changements : il montre que les occlusives ont évolué en fricatives, comme b > v, avant que ne s’abrègent les voyelles longues finales16).

Cependant, le quenya conservait encore quelques voyelles longues finales à un stade plus tardif, dans l’accusatif des noms. Dans sa lettre à Plotz, Tolkien a indiqué qu’en « quenya littéraire », conservateur, un nom comme cirya « navire » avait pour accusatif ciryá, tandis que lassë « feuille » avait pour accusatif lassé. Quelle explication donner à ces formes ? On a suggéré qu’à un stade antérieur, il existait une marque d’accusatif, *-h. Alors que le h médial était déjà tombé en eldarin commun (WJ, p. 368), il est possible que -h final ait survécu bien plus longtemps. Si l’ancien ¤lassē « feuille » avait pour accusatif *lassēh, la voyelle longue de ce dernier allait s’abréger au départ par analogie avec le simplex qui se développait : le nouvelle accusatif allait être *lasseh. Cependant, *-h final est apparemment tombé avant que ne commence la période historique, et la voyelle précédente s’est allongée en compensation. D’où, supposément, *lasseh > acc. lassé, *ciryah > acc. ciryá, où les voyelles longues finales ont émergé à nouveau. (On peut même supposément voir des voyelles longues finales dans les accusatifs de noms qui, à l’origine, comportaient des voyelles finales brèves.)

Assourdissement des combinaisons médiales

A ce moment peut-être, on voit qu’un certain nombre de groupements de deux sons voisés, en position médiale, s’assourdissent. On a pour exemples zd > st, zg > sk, et gd > kt :

(¤esdē > ¤ezdē >) ezde > estë « repos » (q. Estë, nom d’une Valië, WJ, p. 403)
(¤mizdē >) *mizde > q. mistë « bruine »
(*masgā > ¤mazgā >) *mazga > *maska « doux » (q. maxa)
(¤khagda [lire *khagdā] >) *χagda > *χakta « tertre » (q. *χahta > hahta)

De plus, on peut déduire que bd, à un certain stade, a évolué en pt :

(*libdā >) ¤libda > *lipta « savon » (q. lipsa)

Nous nous appuyons sur l’exemple de ¤libda pour faire dater l’assourdissement de ces combinaisons de la période postérieure à l’abrègement des voyelles longues finales. L’exemple de ¤khagda pointe la même direction, mais d’autres preuves suggèrent que l’aspirée initiale kh- aurait déjà dû devenir une fricative χ- au moment où la voyelle finale s’était abrégée.

La combinaison pt (peu importe son origine) a évolué plus tard en ps :

(¤libda >) *lipta > q. lipsa « savon »
(*lepetē >) *lepte > q. lepsë « doigt »17)

Pour la forme primitive *lepetē, cf. racine LEPET et le mot apparenté « noldorin » lhebed (sindarin *lebed), RP, p. 419. Il n’est pas impossible que la forme la plus primitive dut plutôt être *lepeti, mais *lepte serait toujours l’ancêtre immédiat du quenya lepsë.

« Avant la séparation des Vanyar et des Ñoldor, » les deux clans changent hw- en h- devant la voyelle u- (VT 41, p. 8):

(*phuinē > *hwuinē >) *hwuinë > huinë « obscurité, ombre profonde »

Dans les Étym., ce mot a en quenya une variante, fuinë (RP, p. 437), mais d’après VT 41, p. 8, fuinë est en réalité une forme telerine.

En position initiale, les occlusives nasalisées primitives mb-, nd-, ñg- se réduisent normalement à m-, n-, et ñ-. (quant à certains développements alternatifs, comme quand ¤ndūnē donne le quenya andúnë au lieu de ⁑núnë, voir ci-dessous.) Si nous pouvons nous fier aux exemples de ¤ndeuna et ¤ndeuro que l’on trouve à l’entrée NDEW des Étym., cette simplification a eu lieu après l’abrègement des voyelles longues finales (ou bien nous verrions *ndeunā et *ndeurō, pourvus de voyelles longues intactes) :

(*ndeunā >) ¤ndeuna > q. neuna « second »
(*ndeurō >) ¤ndeuro > q. neuro « successeur »
(¤ñgolodō > *ñgoldō >) *ñgoldo > q. Ñoldo « Noldo »
(*ñgwalmē >) *ñgwalme > q. ñwalmë « tourment »18)
(¤mbandō >) *mbando > q. mando « détention » (MR, p. 350)
(*mbaratā > *mbartā >) *mbarta > q. marta « voué à la mort, condamné »19)

À proprement parler, cette réduction ne se produit qu’en position initiale, mais dans certains cas, on peut tout aussi bien l’observer en position médiale. Le mot primitif ¤andambundā « au long museau » donne le quenya andamunda « éléphant » (non ⁑andambunda). Le dernier élément d’un composé peut être « reformé d’après le simplex » (RP, p. 394) ; de cette façon, Tolkien, dans ses Étym., a expliqué comment ¤balī-ndōre « terre des Valar »20) a pu devenir Valinor au lieu de *Valindor : apparaissant comme un « simplex », isolément, *ndōrē a donné le quenya nórë « terre » – et ce qui allait avoir la forme *Valindor a été changé en Valinor par analogie (mais voir WJ, p. 413, note 25, pour une explication légèrement différente, imaginée par Tolkien quelques décennies plus tard). Alors *andambunda peut devenir andamunda par analogie avec un mot apparenté comme mundo « museau » (< ¤mbundu). Là où le second élément d’un composé n’apparaît normalement pas comme un mot séparé, nd/mb/ñg se maintient tel quel position médiale également. On trouve comme exemples notables les suffixes -ndil « ami » et -ndur « serviteur », comme dans Eldandil « Ami-des-Elfes » (WJ, p. 410). Il n’existe pas de « simplex » ⁑nil et ⁑nur à part entière, bien que l’on trouve des dérivés plus longs de ces mêmes radicaux en quenya (par ex. nildo « ami » < *ndildō). De fait, nous pouvons également inclure l’élément -ndor « terre », qu’on voit dans Valandor « terre des Valar » (WJ, p. 413, source écrite après que Tolkien avait rejeté ou oublié l’explication qu’il avait donnée au départ pour Valinor – dans Quendi et Eldar il a invoqué, non pas une analogie avec un simplex, mais plutôt une confusion avec une racine distincte qui n’avait jamais comportée de nd- initial, afin d’expliquer pourquoi nous n’avons pas *Valindor).

De nouvelles voyelles

Vers cette époque, un certain nombre de voyelles sont apparues en quenya « de nulle part ». Cela a fréquemment eu lieu afin de transformer les consonnes syllabiques en syllabes normales, contenant une voyelle. À partir de ce moment, on n’a plus toléré les consonnes syllabiques dans cette langue.

Cela explique pourquoi, dans certains cas, les occlusives initiales pré-nasalisées mb, nd, ñg n’ont pas été simplifiées en m, n, ñ comme montré ci-dessus. Comme décrit plus haut, à l’époque de l’eldarin commun, l’élément nasal avait occasionnellement été « renforcé », constituant ainsi une syllabe par lui-même. Tolkien en traite explicitement un exemple dans PM, p. 360 : le nom primitif ¤ñgolodō pouvait apparaître avec ou sans ñ syllabique. Sans ñ syllabique, ce mot a donné le quenya Ñoldo comme décrit ci-dessus. Mais quand le ñ syllabique était présent (*ñ·golodō), il a évolué en Ingoldo en quenya, avec le développement d’un i avant la consonne syllabique. Ingoldo était une forme « renforcée » : « sous une forme complète et plus digne, il équivaut plus ou moins à « le Ñoldo, un individu éminent parmi ses congénères » » (PM, p. 360) Comme le montre clairement cet exemple, un i s’est développé devant ñ syllabique (sauf dans le cas de ñ·gw, voir ci-dessous), mais c’est un a qui apparaît devant un n syllabique, et un u devant un m syllabique :

(¤n·dūnē >) *n·dūne > andūne « coucher de soleil » (toujours andúnë en q.)
(*ñ·gjō >) *ñ·gjo > *iñgjo « petit-fils, descendant » (q. indyo)
(*m·barta [voyelle finale incertaine] >) *m·bart > *umbart « destin » (q. umbar, radical umbart-)

Un ñ syllabique devant gw, cependant, penche pour la voyelle u (comme nous l’avons noté ci-dessus, ce ñ s’était lui-même, semble-t-il, déjà labialisé en ñw en eldarin commun, par assimilation avec le gw suivant – et, par sa labialisation, il colore le timbre de la voyelle qui se développe devant) :

(*ñ·gwalē >) w·gwale > wgwale « torture » (orthographié « ungwalë » en q.)

Un l syllabique a entraîné le développement de la voyelle i. Comme le rapporte l’entrée LA des Étym., il existait un préfixe négatif ¤la- « non-, in- » qui avait perdu sa voyelle (développement irrégulier), de sorte que seul le l syllabique (ou « vocalique ») subsistait : ce préfixe est devenu il- en quenya, comme dans ilfirin « immortel » (pour *l·phirin-). On a suggéré que le verbe quenya ilca- « luire » provient de la même racine que le sindarin lach « flamme », de toute évidence *LAK- ; si c’est le cas, il se pourrait que ilca- provienne à l’origine d’un *l·kā, forme primitive inhabituelle par sa suppression de la voyelle radicale21). Et de même, i s’est développé devant les l syllabiques devenus finaux après la chute d’un -a bref final en eldarin commun. Ce changement confère aux mots suivants leur forme « définitive » en quenya (la différence k/c étant bien entendu purement orthographique) :

(¤hekla >) *hek·l > q. hecil « paria »
(¤makla >) *mak·l > q. macil « épée »
(¤tankla >) *tank·l > q. tancil « broche »
(¤tekla >) *tek·l > q. tecil « plume »

Il se peut que q. siril « ruisseau » provienne de *sirla > *sir·l ; si c’est le cas, cela prouverait que la voyelle i s’est développée devant un l syllabique final avant que n’ait lieu l’assimilation rl > ll (voir ci-dessous) – la voyelle intrusive aurait brisé le groupement avant assimilation.

Il existe un seul cas où c’est un a plutôt qu’un i qui se développe devant l. Dans ses Étym., Tolkien a fait dériver le nom cala « lumière » d’une forme primitive « k'lā », peut-être = k·l·ā. Mais puisque le radical donné est KAL, il semblerait bien plus aisé de faire dériver cala de *kalā, au lieu de supposer une forme primitive étrange où la voyelle radicale se voit supprimée seulement pour qu’une voyelle identique émerge plus tard.

Dans certains cas, un a s’est aussi développé devant r, parce que ce dernier était devenu syllabique dans certain positions :

(*kwentrō >) ¤kwent·r·o > q. quentaro « narrateur » (la distinction kw/qu est bien sûr simplement orthographique)

Nous voyons ici le développement d’un r syllabique après un groupement consonantique. Dans le cas de q. tambaro « cogneur » (= « pic »22)), qui, selon les indications de Tolkien, a dérivé en dernier lieu de ¤tamrō, on doit probablement supposer une forme intermédiaire *tamb·r·o. Il n’existe aucun autre exemple de cet étrange développement mr > mbr, mais si un groupe mbr émergeait, le développement qui s'en suivrait confirmerait que r est devenu syllabique après un groupement consonantique. Il faut peut-être faire dériver le mot Istar « magicien » de *istro > début du q. *ist·r, étant donné que le mot sindarin apparenté Ithron (représentant apparemment une forme étendue *istro-n- ; le fait est que, pour que st soit devenu th = þ en sindarin, il doit, à un stade antérieur, avoir été en contact direct avec le r qui suit).

Changements parmi les groupements consonantiques médiaux

Vers cette époque, plusieurs groupements consonantiques médiaux ont subi des changements. Il s’agissait, pour certains, d’assimilations complètes, produisant des doubles consonnes :

LR > LL: (¤talrunja >) *talrune > q. tallunë « plante du pied »
(¤kalrō >) *kalro > q. callo « héros »

NL > LL: (*nenlē >) ¤nenle > q. nellë « ruisseau »
LS > LL: (¤télesā > *telsā >) *telsa > q. tella « dernier, à la queue »

(¤khjelesē > jelesē > *hyelesē > *hyelsē >) *hyelse > q. hyellë « verre »

RS > SS: (¤neresā >) *Nersa > q. Nessa (nom d’une Valië) (WJ, p. 416)
SM > MM: (¤asmalē >) *asmale > q. ammalë « oiseau jaune »23)
SR > RR: ¤mi-srawanwe > *mirrawanwe « incarné » (q. mirroanwë, MR, p. 350)
ÞR > ÞÞ: (¤neth-rā >) *neþra > *neþþa (q. nessa « jeune »)

Par rapport au sm médial, les exemples sont quelque peu divergents. Dans ¤asmalē > q. *ammalë, nous voyons une simple assimilation. Cependant, Tolkien (RP, p. 411 s.v. KAS) donne le mot primitif ¤kas-sa/¤kas-ma qui produit le quenya cassa « casque » ; s’il faut rapporter cassa à kas-ma, nous devons postuler une assimilation progressive sm > ss (et ainsi ammalë aurait dû être ⁑assalë à la place !) Cependant, peut-être faut-il plutôt faire dériver cassa de ¤kas-sa. Dans une source plus tardive, le mot quenya pour « heaume, casque » apparaît sous la forme carma à la place (PM, p. 260). S’il faut le faire dériver de ¤kas-ma, le groupe sm n’est pas assimilé en mm (ou ss), mais demeure simplement inchangé. (Plus tard, s entre deux sons voisés se voise systématiquement et devient z, donnant à son tour r en quenya exilique – d’où la forme carma. Mais alors le q. ammalë, issu d’¤asmalē aurait dû devenir ⁑armalë à la place !) Il nous faudra, semble-t-il, simplement accepter qu’un sm médial puisse se développer de nombreuses manières.

Dans WJ, p. 363, Tolkien indique que ðl serait assimilé à ll, bien qu’on ne puisse citer aucun bon exemple (Tolkien a mentionné qu’une forme ¤eðlo aurait donné le quenya ¤ello, mais il a mis un astérisque à côté de ce mot, car il n’a « pas été trouvé »). Le groupement ðr aurait, de même, été assimilé à rr, et il se peut que nous ayons ici un exemple direct, bien que confus : à partir d’une forme primitive njadrō, littéralement *« rongeur », Tolkien a fait dériver un mot quenya pour « rat » que son fils lit « nyano » (RP, p. 432)24). Cependant, c’est certainement une mauvaise interprétation de nyarro, représentant un ancien *njaðro. (Dans l’orthographe latine ordinaire du quenya, on représente nj par ny, mais ce n’est qu’une question d’orthographe, comme kw = qu.) Puisque ð post-vocalique allait devenir r (via z) plus tard de toute façon, on ne peut pas être certain que cette assimilation ait vraiment eu lieu. Autrement, le mot pour « rat » apparaîtrait sous la forme *nyazro dans le dialecte vanyarin.

L’exemple de ¤nenle (qui ne vient pas d’un ancien *nenlē) donné dans les Étym. semblerait indiquer que l’assimilation nl > ll s’est produite après l’abrègement des voyelles longues finales, peut-être peut-on donc faire dater toutes ces assimilations de cette étape.

On trouve aussi quelques cas d’assimilation/dissimilation partielle (ne produisant pas de consonnes doubles) :

LN > LD : (¤skalnā > *khalnā >) *χalna > *χalda « caché » (q. plus tardif halda)

Voir aussi WJ, p. 362 au sujet de la forme plurielle (¤elenī > *elnī >) *elni « étoiles » évoluant en eldi (même s’il a été habituellement remplacé par la forme analogique eleni)25).

PN et BN > MN26) :

(¤Utupnŭ >) *Utupno > q. Utumno (première forteresse de Melkor)27)
(¤stabnō >) *þabno > q. *þamno « charpentier » (q. plus tardif samno)
(¤tubnā >) *tubna > q. tumna « bas »

La nasale m devient w à la suite de n ou de þ :

(¤tinmē >) *tinme > q. tinwë « étincelle, lueur ; étoile »
(¤khithme [lire *khith] > *χiþmē >) *χiþme > q. *χiþwë « brouillard » (hiswë en q. plus tardif)

On trouve aussi deux cas attestés où bs évolue en ps28) :

(*labasā ? >) *labsa > q. lapsa « lécher (fréquentatif) »
(¤abasen- >) *absen- > q. apsen- « pardonner » (VT 43, p. 18)

Il existe aussi un cas unique de tf (< *tph) évoluant en ff29) :

(*et-phir- >) *et-fir- > q. †effir- « expirer » (VT 43, p. 34-35; la forme attestée est en fait effíriemmo « de notre mort »)

Certains autres changements impliquaient une métathèse, deux sons qui échangent leur place :

KL > LK (LC) : (*aklarē >) *aklare > q. alcarë « gloire » (aussi une forme courte alcar)
KR > RK (RC) : (*lakrā >) ¤lakra > q. larca « véloce »
TR > RT : (¤netere >) *netre > q. nertë « neuf » (VT 42, p. 26 ; dans cette source, Tolkien mentionne explicitement les changements TL, TR « etc. » > LT, RT)

Encore une fois, nous avons un exemple (¤lakra au lieu d’un ancien *lakrā) qui ferait apparemment dater ces changements de la période postérieure à l’abrègement des voyelles finales. (L’exemple de ¤akrā « étroit » > q. arca [RP, p. 391] passerait donc par une forme intermédiaire *akra30).)

On a vu Tolkien changer constamment d’avis quant au comportement du groupement médial sk : a-t-il été préservé pour devenir sc en quenya, ou a-t-il subi la métathèse pour donner ks = x en quenya ? À l’entrée EZGE des Étym. (suggérant un mot primitif *ezgē) se trouve répertorié un mot quenyarin, escë ; ce sc représente le sk qui est apparu après l’assourdissement régulier d’un ancien zg. Cependant, l’entrée EZGE a été biffée. Dans d’autres entrées, Tolkien a permis à sk (qu’il soit d’origine ou le résultat de l’assourdissement de zg) de subir la métathèse pour devenir x en quenya (en réalité orthographié ks dans les Étym.). Ainsi le mot ¤mazgā (entrée MASAG) donne le quenya maxa (maksa), et étant donné la forme primitive, il doit s’agir du résultat de la métathèse affectant une forme intermédiaire *maska. L’entrée MISK indique qu’un sk originel (qui ne résulte pas de l’assourdissement de zg) se comporte de la même manière ; nous trouvons ici q. mixa (miksa) « mouillé », qui, étant donné l’entrée, doit descendre de *miskā au stade le plus ancien.

Cependant, Tolkien semble encore être revenu sur son avis plus tard : dans une source postérieure au SdA, nous trouvons un mot comme rusca « rouge-brun » (VT 41, p. 10), à lier à l’entrée RUSKĀ des Étym. (dans cette source plus tardive, Tolkien a biffé rusca en réalité, mais a retenu des mots apparentés comme rusco « renard »)31). Maintenant donc, il n’y a aucune métathèse sk > ks, comme le suggérait l’entrée rejetée EZGE des Étym. S’il nous faut suivre les idées finales (?) de Tolkien à ce sujet, les mots quenyarins mixa « mouillé », maxa « souple, doux » et maxë « pâte » (< *miskā, ¤mazgā, ¤mazgē) devraient être changés en *misca, *masca et *mascë. Peut-être pouvons-nous simplement supposer l’existence de quelques différences dialectales et divergences de développements mineures au sein du quenya, et accepter tous ces mots tels qu’ils sont.

Le groupement rg évolue en ry32) :

(¤targā >) *targa > tarya « ferme »

À un moment donné, après l’abrègement des voyelles longues finales (tel qu’on le voit dans l’exemple ¤ektele), le groupement kt évolue en χt, mais nous sommes si proches du quenya classique que nous représenterons χt comme ht en accord avec l'orthographe classique du quenya :

(¤et-kelē >) ¤ektele > q. ehtelë « source, sortie d’eau »
(¤hek-tā >) ¤hek-ta > q. hehta « abandonner » (WJ, p. 361, 363)
(*khagdā > *khaktā >) *χakta > *χahta « tertre » (q. plus tardif hahta)
(¤jakta >) *jakt > *jaht « cou » (q. yat, radical yaht-)
(¤nuktā >) *nukta- > q. nuhta- « retarder » (WJ, p. 413)

Dans de rares cas, ce changement provoquait la confusion. Le verbe (¤maktā- >) *makta « brandir une arme », jusque-là, se distinguait de (quend. prim. *maʒtā > eld. comm. *maχtā >) *maχta « manier ». Mais à ce moment-là, *makta en est venu à se prononcer comme *maχta, et les verbes se sont mêlés en une forme que nous épellerions normalement mahta en quenya. Les Étym rapportent la manière dont les verbes se sont « mélangés » (RP, p. 422 s.v. MAK).

Le verbe rihta « secouer » peut descendre soit de *riktā soit de rikh ; Tolkien, de façon un peu indécise, a répertorié une racine « RIK(H) » (RP, p. 439) – soit RIK, soit RIKH, ou peut-être plutôt les deux. Il se peut que kh devant t se soit déjà réduit à k en eldarin commun ; dans ce cas, q. rihta viendrait de *riktā de toute manière. Mais si *rikh a survécu sous cette forme, il est déjà devenu q. rihta (= riχta) avec le changement général kh > χ et n’a pas eu à attendre le changement kt > ht (= χt).

Le χ (quelle que soit son origine) devant t allait finir par évoluer en ich-Laut [ç] derrière les voyelles e et i ; voir la prononciation en quenya tardif de mots tels que nehta « fer de lance » ou tihta « cligner des yeux ». Nous ignorons à quelle étape ce changement s'est produit (puisqu’il n’est pas reflété dans l’orthographe ordinaire du quenya – il est peut être tardif). Dans tous les cas, χ est resté inchangé derrière les voyelles a, o, et u ; voir la prononciation en quenya tardif de mots comme mahta « tenir/manier », ohta « guerre », luhta « ensorceler ».

Diverses combinaisons d’occlusives voisées + m ont aussi subi des changements. Les Étym citent ¤nakma (plutôt qu’un ancien *nakmā) comme origine du mot quenya nangwa « mâchoire » ; si nous pouvons nous fier à cette information, ce changement s’est également produit après l’abrègement des voyelles longues finales. (Dans le cas d’un mot comme sungwa « récipient à boire », censé dériver de ¤sukmā, on peut supposer que Tolkien n’a tout simplement pas mentionné l’étape intermédiaire *sukma avec la voyelle finale abrégée.)

KM et GM > NGW (techniquement ÑGW) : (*nakmā >) ¤nakma > q. nangwa « mâchoire »
(¤sagmā >) *sagma > q. sangwa « poison »

TM > NW : (*mbaratmē >) *maratme > q. maranwë « destinée »

(¤jatmā > *jatmē >) *jatme > q. yanwë « pont » (la différence j/y est bien sûr purement orthographique)

Comme le montre bien l’exemple *tinme > q. tinwë traité ci-dessus, *nm évolue également en nw. Selon une théorie, tm a tout d’abord évolué en nm, puis en nw (*maratme > *maranme > q. maranwë) ; dans ce cas, le changement *nm > nw a en fait eu lieu après ce stade. Comme tm, le groupement dm évoluerait probablement en nw aussi, mais nous n’avons aucun exemple.

Il est probable que, déjà dans la période prélittéraire, w initial chute devant ō long (WJ, p. 367). De là la réduction du préfixe ¤wō-, signifiant « ensemble » et référant à l’union de deux choses, à ó- en quenya (abrégé o- lorsqu’il était atone), et nous avons par exemple *wō-mentie > q. omentië « rencontre (de deux personnes/choses) », *wō-nōna > q. adj. onóna « jumeau » (WJ, p. 367).

Un s post-vocalique suivi d’un son voisé (toute voyelle ou une consonne voisée) évolue en z. (Ce z finira par évoluer en r en quenya exilique.)33)

(¤thausā > *þausā >) *þausa > *þauza « infâme » (q. *þauza > saura)
(¤besū > *vesū >) *vesu > *vezu « couple marié » (q. *vezu > veru)
(¤besnō > *vesnō >) *vesno > *vezno « époux » (q. *vezno > verno)
(*pisjā >) *pisya > *pizya « sirop » (q. *pizya > pirya)

Le voisement s > r ne se produit pas si s est suivi d’une consonne sourde (incluant un autre s, dans le cas du double ss) :

(¤usuk-wē > *uskwē >) uskwe = q. usquë « puanteur » (non ⁑uzquë > ⁑urquë)
(¤bessē > *vessē >) vesse = q. vessë « épouse » (non ⁑vezsë > ⁑versë)

Les preuves divergent quelque peu en ce qui concerne le comportement d’un (unique) s post-vocalique en position finale. Dans les Étym, Tolkien laisse s évoluer en z (> plus tard r) dans cette position, de même que lorsqu’il a fait dériver le nom quenya solor « ressac » d’un ancien ¤solos (sous-entendant l’existence d’une forme intermédiaire *soloz). Le premier mot répertorié à l’entrée ÓLOS est, de même, olor (« rêve ») ; on pourrait imaginer l’évolution suivante : *olos > *oloz > olor. Cependant, ce mot précis réapparaît dans les CLI, p. 438, mais désormais sous la forme olos – bien que le pluriel indiqué soit olozi/olori. De là le changement fait par Tolkien des règles sur l’environnement précis dans lequel se produit le voisement s > z. Dans les Étym, la règle veut qu’un s post-vocalique se voise à moins d’être suivi par un son sourd. La règle plus tardive, semble-t-il, est que s se voise s’il se trouve entre deux sons voisés (soit deux voyelles, soit une voyelle et une consonne voisée). Ainsi olos donne olozi au pluriel, quand la désinence de pluriel place le s entre deux voyelles, de telle sorte que le voisement est possible34).

La fricative ð fusionne avec le son z qui vient de se développer (et finira également par devenir r en quenya exilique) :

(¤Awadelo > *Audel >) *auðel > auzel (q. Auzel > Aurel)
(¤nidwō > *nidwā >) *niðwa > *nizwa « coussin » (q. *nizwa > nirwa)

En écrivant les Étym, Tolkien a imaginé qu’un t non initial a évolué en s devant la voyelle i (il est difficile de dire à quel moment, dans la chronologie fictive, ce changement est supposé se produire ; relativement tard probablement, puisqu’il n’existe aucune trace d’une telle mutation en « noldorin »/sindarin). Par conséquent, l’adjectif (¤maʒiti >) maitë « adroit, habile » avait ultimement pour pluriel maisi < *maʒitī. (Cet exemple montre clairement que cette mutation a dû se produire après l’évolution de -i bref final en -e en eldarin commun tardif, ou bien t aurait évolué en s au singulier également.) Dans le cas d’un groupement tt, seul le second t évolue en s devant i, comme quelet « cadavre » (radical quelett- < ¤kwelett-) dont le pluriel est queletsi. Cependant, il se peut que Tolkien ait abandonné cette mutation phonétique après avoir complété les Étym. Dans une source bien plus tardive (postérieure au SdA), Tolkien a écrit hloníti tengwi, non ?hlonísi tengwi, pour traduire « signes phonétiques » (WJ, p. 395). Peut-être le pluriel de maitë, quelett- pourrait-il donc simplement être *maiti, *queletti également.

Autres changements de voyelles (y compris les diphtongues)

Les voyelles finales ont continué à chuter sporadiquement ; certains adjectifs en -ina se voient abrégés :

(*melinā >) *melina > melin « cher »
(*skwarinā >) *hwarina > hwarin « tordu »
(*phirinā >) *firina > firin « mort »
(*kwalinā >) *qualina > qualin « mort » (de manière non naturelle)

Tolkien a répertorié le descendant quenya de *latinā sous la forme latin(a), en voulant apparemment dire que latina et la forme abrégée latin coexistaient. Il se peut que les formes longues, sans attestation, des adjectifs ci-dessus soient encore « valides » aussi. La plupart des adjectifs en -ina semblent se maintenir sous leur forme complète (calina « lumineux », culina « couleur flamme », enwina « vieux », malina « jaune » etc.)

Avant que ne commence la période « historique » de toute évidence, les diphtongues ae, ao et ei évoluent respectivement en voyelles longues é, ó, et í. (Ae et ao n’ont pas « directement » changé ; Tolkien a sous-entendu qu’il a eu entre ae et é un stade intermédiaire, représenté par æ, et avant de donner ó, la diphtongue ao est tout d’abord devenue une version spéciale de la voyelle ō, semblable au son a [représenté par ǭ]. Ces stades intermédiaires ont pu être de courte durée.)

Aux endroits où l’une des anciennes diphtongues ao ou ei (aucun exemple pour ae) se trouvait en fin de mot, la langue a désormais regagné des voyelles longues finales dans les mots polysyllabiques. Elles ont survécu pendant toute la « période historique » en Valinor et ont été enregistrées telles quelles dans l’orthographe classique du « quenya littéraire » (ces voyelles longues finales se sont abrégées uniquement après le départ des Noldor pour la Terre du Milieu).

Ae a évolué en é long :

(*maelā >) *maela > méla « aimant »35)36)

Ao a évolué en ó long :

(*kaolō >) *kaolo > cólo « fardeau »37)38)

Notons aussi qu’en « quenya littéraire », on voit que les noms en -a ont un génitif en , par ex. ciryó génitif de cirya « navire ». La forme génitive ciryó est apparue à ce moment de l’évolution linguistique et représente *kirjao, dérivant à son tour d’un ancien kirjā-hō ou *kirja-hō. La voyelle de l’élément suffixé -hō « venu de, de » est entré directement en contact avec la voyelle précédente a après la chute « très précoce » des h médiaux traitée ci-dessus (WJ, p. 368). C’est ainsi qu’est apparue une diphtongue finale -ao.

Ei a évolué en í long :

(¤neiti >) *neite > q. nítë « moite »
(¤meinā >) *meina > q. mína adj. « impatient de partir » (VT 39, p. 11)

Un -ei final évolue également en , comme dans le pluriel des mots finissant en -e (avec l’apparition de la diphtongue à l’ajout de la désinence de pluriel -i). Le pluriel de lassë « feuille », pendant longtemps *lassei, devient maintenant lassí – forme enregistrée dans l’orthographe du « quenya littéraire ».

Il existe un cas exceptionnel où Tolkien laisse ei devenir ai au lieu de í : dans les Étym (entrée WEY), le nom de la Valië Vairë se rapporte au primitif weirē, et il est fait référence à un changement « wei > wai », comme si le w précédent avait un rapport avec ce développement inhabituel. Cependant, on devrait peut-être ignorer cet exemple. Dans une source plus tardive, Tolkien a fait dériver le nom de Vairë d’une forme du radical WIR avec un infixe en a (censée de toute évidence être *Wairē), et dans ce cas, la diphtongue ai resterait simplement inchangée depuis l’époque primitive (VT 39, p. 10)

Pratiquement tous les groupes consonantiques finaux se simplifient (la désinence du datif duel -nt est le seul groupement en position finale connu en quenya tardif) ; les groupements sont néanmoins préservés devant les désinences, puisqu’ils ne sont donc pas en position finale :

(¤jakta > *jakt >) *jaht > q. yat « cou » (mais radical yaht-)
(¤peltakse >) *peltaks > q. peltas « pivot » (radical peltax- = peltaks-)

Un -st final évolue en -s :

(*Mand-ostō > ¤Mandosto >) *Mandost > q. Mandos (radical Mandost-, MR, p. 350, cf. VT 39, p. 6)

Les groupements en -d en position finale perdent cette consonne, par ex. -nd devenant -n :

(¤swanda > *swand >) *hwand > q. hwan « éponge » (radical hwand-)
(*thaurondo >) ¤þaurond > q. *þauron (quenya exilique Sauron, radical Saurond- très possiblement)

Pour le dernier exemple, voir Let., p. 532. Un autre exemple implique une simplification -ld > -l : dans le scénario exposé dans les Étym, le nom Taniquetil a un radical Taniquetild- parce que le dernier élément du nom est une réduction de tildë « corne ». Le -e final est tombé tôt, mais le nom a dû apparaître sous la forme *Taniquetild- à une époque.

Un -ng final (en réalité -ñg) perd son -g et ñ devient un n normal. On a parfois considéré que le nom de l’Arbre dorée, Laurelin, signifiait « Or suspendu », et on lui a attribué comme radical Laureling-, dont le dernier élément est lié à linga « pendre, se balancer ». Dans une certaine mesure, cette interprétation était correcte : il se peut en effet que le nom soit apparu sous la forme *Laureling (i.e. *Laureliñg) à un stade antérieur.

Les -m et -k finaux évoluent respectivement en -n et -t. Ainsi, l’ancienne base TALAM est la source du mot quenya talan « plancher », radical talam-. Le mot pour « oiseau », dérivé du radical PHILIK, avait à ce moment probablement atteint la forme *filik ; en quenya classique, on trouve filit, radical filic-. Voir aussi nelet « dent » issu d’une base NEL-EK à l’origine (dans ce cas, la forme radical a subi la syncope : nelc-).

Les consonnes doubles se simplifient en position finale, mais subsistent devant les désinences :

(¤tollo >) *toll > q. tol « île » (radical toll-)
kwelett > q. quelet « cadavre » (radical *quelett-)
(*nisse >) *niss > nis « femme » (radical niss-)39)40)

1) N.d.T. : Away-goer est difficilement traduisible, car la terminaison agentive de -er ne convient pas en français à un verbe comme « partir ».
2) Peut-être ¤Mbelekōro > *Mbelekōr appartient-il aussi à cette liste, si la « plus ancienne forme q. » représente un composé *Mbelek- « puissant » + -ōro, forme abrégée de *ōrō ?« s’élevant » ou ? « celui qui se lève ». Le nom Melkor — tel qu’il apparaît ultérieurement — signifie supposément « s’élevant puissant », aussi traduit « Celui qui s’élève en puissance ».
3) Dans le scénario des Étym., l’initiale originale sl- semble simplifiée en l- à un stade relativement précoce ; parmi les dérivés primitifs du radical SLIG on a ¤ligā (représentant probablement un *sligā encore plus ancien, voir d’autres dérivés primitifs issus de la même racine, ¤slignē ou ¤slingē). Dans les Étym., tous les mots quenyarins dérivant de radicaux en sl- comportent un simple l-, ce qui est bien sûr assez logique si le s tombe rapidement sans laisser de trace. (Les Étym. ne fournissent aucun exemple de la façon dont le sr- initial est apparu en quenya.) Mais plus tard, Tolkien décida que les initiales primitives sr- et sl- produirent les hr- et hl- quenyarins, bien qu’ils soient prononcés comme r- et l- à partir du Troisième Âge. Ainsi, lorsque dans les Étym., un mot primitif tel que (disons) ¤slīwē donne le quenya lívë au lieu de *hlívë, on peut considérer que lívë représente la prononciation du Troisième Âge. Mais, en réalité, Tolkien n’a probablement pas imaginé d’étape intermédiaire avec hl- quand il a écrit les Étym. dans les années trente ; l’introduction de hr- et hl- comme des sons quenyarins était une idée plus tardive. Dans la période antérieure au SdA, il semblerait qu’il voulait que sl- se soit déjà simplifié en l- dans les jours primitifs. Cf. sm- et sn- ci-dessous.
4) N.d.É. : Cependant, à mon avis, Tolkien avait rejeté des racines commençant par SM- et SN- plus tard. Un exemple : la base SMAL, qu’il a changée en *MAL (voir notes éditoriales du chapitre précédent) ; il a définitivement rejeté la base dont le mot « noldorin » naith dérivait dans les Étym. (RP, p. 443 s.v. SNAS ; voir CLI, p. 316 note 16 pour son étymologie plus tard).
5) L’empêchement de la syncope par la présence de doubles consonnes confirme une mutation phonétique formulée ci-dessus : k + w avaient déjà fusionné pour donner une seule consonne labiale kw. Si ¤salák-wē (RP, p. 441) n’avait pas évolué en *sálakwē à cette étape, on aurait conservé un groupement consonantique derrière le second a, et la syncope donnant la forme *salkwē (directement sous-jacente à q. salquë) n’aurait pas pu se produire. Il m’est difficile d’expliquer pourquoi ¤atakwē « construction » (RP, p. 447, supposément *atakwē plus tard) n’évolue pas en ⁑atkwē à cause de la syncope ; le second a est toujours présent dans le quenya ataquë. Mais une forme comme ⁑atquë serait probablement impossible en quenya, et une combinaison comme *tqu = *tkw manquerait sans doute d’attrait également dans les premiers stades du vanya-noldorin ; peut-être évitait-on parfois la syncope pour empêcher l’apparition potentielle de certains groupements consonantiques « indésirables ». Voir aussi un mot comme ¤tatharē donnant le quenya tasarë (« saule ») plutôt qu’une forme syncopée (⁑tatharē > ⁑taþre >) ⁑tassë — La syncope ne se produisait pas systématiquement dans la branche de l’elfique menant au sindarin ; c’est pourquoi la forme primitive ¤karani (eld. com. tardif *karane, qu’on retrouverait aussi en vieux sindarin) donne caran en gris-elfique. La syncope dans les mots sindarins peut parfois, du moins, résulter d’une syncope plus sporadique qui se produirait déjà en quendien primitif. Par conséquent, nous avons postulé ci-dessus que (¤usuk-wē >) *usukwē « puanteur » a évolué en *uskwē très tôt, sans attendre que la syncope quenya se produise : même si la forme quenyarine serait usquë dans tous les cas, le « noldorin »/sindarin osp exige qu’une forme syncopée *uskwē existe déjà en eldarin commun (en réalité *uspē dans le dialecte lindarin de l'eld. com.).
6) N.d.É. : Comme peut le suggérer une source plus tardive (SD, p. 419), la forme ultérieure du q. tyulussë peut être en fait *kjulussē à la place. Helge a fait ce commentaire : « selon une perspective “interne”, j’imagine que différents maîtres du savoir ne s’accordaient pas sur les formes ultérieures de certains mots, et les écrits du Professeur reflètent divers avis ».
7) Le fait que seuls les mots de plus de deux syllabes subissent la syncope explique qu’un mot quenya comme toron « frère » se réduise à torn- devant une désinence (par ex. pl. torni). Le singulier toron étant dissyllabique, la syncope ne l’affectait pas par conséquent, alors que la forme plurielle trisyllabique *toronī s’est réduite à *tornī (> q. torni). Mais parfois, on a refait les formes fléchies par analogie avec la forme du singulier, en réintroduisant la voyelle syncopée. Le nom elen « étoile » en est un exemple : « La forme pl. eleni, sans syncope, est refaite d’après le singulier » (WJ, p. 262). Mais en réalité, il a existé une forme syncopée à un stade plus ancien, *elnī, donnant un autre pluriel quenyarin, eldi, susceptible d’apparaître en poésie (pour le changement ln > ld, voir ci-dessous). On trouve d’autres exemples en quenya de pluriels vraisemblablement analogiques : talami « planchers » et filici « oiseaux » (au lieu des formes syncopées ⁑talmi, ⁑filci ; cf. forme syncopée nelci plutôt que ⁑neleci pour « dents »).
8) Mais dans une source postérieure au SdA, Tolkien a plutôt fait dériver le quenya nér d’une racine NERE (WJ, p. 393), éliminant les complications mentionnées ci-dessus : dans ce nouveau scénario, le n initial de nér aurait été n depuis le début.
9) , 14) N.d.É. : C’est-à-dire, SdA, p. 1199.
10) N.d.T. : Thither en anglais.
11) On ne peut citer aucun exemple d’un d initial évoluant en ð, puisque à cette position d avait déjà évolué en l (ou exceptionnellement n). Cela explique qu’un mot primitif comme ¤doʒmē donne le quenya lómë plutôt que (¤doʒmē > ¤dōmē > ⁑ðōme > ⁑zōme >) ⁑rómë.
12) N.d.É. : D’après une source plus tardive (WJ, p. 404, 416), il est dit que le nom de la Valië Nessa était d’origine valarine. Cependant, d’aucuns soutiennent que le nom descendait d’un primitif neresā « celle qui possède une valeur et une force viriles » ; il est possible que ce sens n’ait pas survécu dans les temps ultérieurs. L’adjectif q. nessa « jeune » n’a pas de rapport avec ce nom, et comme la signification originelle semble presque oubliée (sauf parmi les maîtres du savoir), on en est venu à appeler Nessa « la Toujours-jeune ».
13) N.d.É. : Voir chapitre 1, note 3
15) N.d.É. : Helge, dans une communication par courriel avec moi plus tard, voit sw comme une véritable combinaison, « bien que David [Salo] puisse le voir comme une consonne labialisée unique (sw) ».
16) Tolkien a pu imaginer un ordre différent en écrivant ses Étym., où nous trouvons quelques mots primitifs dont les voyelles longues finales se sont déjà abrégées, mais dont les occlusives voisées et les aspirées sourdes n’ont pas encore évolué en fricatives. Par exemple, on trouve ¤rāba (> q. ráva « sauvage ») et ¤khagda (> q. *χahta > hahta « tertre »), où b et kh sont encore préservés, bien que le -a final se soit déjà abrégé. Il a être long à l’époque la plus ancienne, sans quoi il n’aurait pas survécu en quenya (cf. ¤swanda > q. hwan « éponge », pas ⁑hwanda). Mais il y a certains mots dans les Étym. qui semblent confirmer que les fricatives sont entrés dans la langue avant l’abrègement des voyelles finales. Cf. ¤weʒē (> q. vië « virilité »), qui provient d’une racine WEG et doit, par conséquent, avoir été *wegē à un stade antérieur ; la forme ¤weʒē ne peut pas être du quendien primitif ou de l’eldarin commun : il s’agit de proto-quenya, après l’évolution des occlusives voisées en fricatives dans nombre de positions. Pourtant, dans ¤weʒē, la voyelle longue finale est toujours présente, ce qui confirme l’ordre des changements suggérés par Valinōrē dans WJ, p. 413. Le matériel dans les Étym. n’est donc pas totalement cohérent ; on peut simplement supposer que le macron indiquant une voyelle longue finale a disparu dans un certain nombre de cas. On le voit également dans des sources plus tardives ; dans WJ, p. 361 est cité un verbe particulier en quendien primitif, ¤hek-tā, mais dans WJ, p. 363 on trouve ¤hek-ta à la place – ce qui est clairement une erreur, qu’il faille blâmer l’auteur ou le transcripteur.
17) N.d.É. : Mais pt primitif a été conservé dans q. raccalepta « aux doigts crochus » dans SD, p. 72. Je remercie Helge d’avoir attiré mon attention dessus par courriel. J’aimerais ajouter tapta « empêché » dans VT 39, p. 17. Après, Helge a supposé que Tolkien a pu finir par abandonner totalement la règle ps > pt. Dans ce cas, le mot quenya pour « doigt » aurait donc été *leptë au lieu de lepsë. Cependant, dans VT 44, p. 16, une note écrite c. 1968 dit que le mot quenya pour « doigt » est leper, pl. leperi, et lepta un verbe dérivé signifiant « ramasser/choisir avec les doigts » (< *lep-tā).
18) N.d.É. : Orthographié ngwalme dans le SdA, p. 1215
19) Pour la voyelle intermédiaire de *mbaratā, plus tard syncopée, cf. base MBARAT et son descendant « noldorin »/sindarin barad.
20) N.d.T. : Valar-land en anglais
21) N.d.É. : Il me faut contester l’étymologie proposée pour ilca. Je ne crois pas qu’il dérive de *LAK, mais plutôt d’une catégorie de racines finissant par *-IL, qui ont toutes le sens de « briller » ou « luire » comme NGIL (voir MR, p. 388), RIL, SIL et THIL Helge m’a expliqué plus tard que c’était en fait la conjecture de David Salo, et qu’il était d’accord avec moi en principe.
22) N.d.T. : On emploie « pivert » par abus de langage
23) N.d.É. : Mais voir note 6 ci-dessus
24) N.d.T. : Cette lecture est confirmée dans le VT 46, p. 7.
25) Il semble que, de temps à autres, *ln puisse donner ll en quenya au lieu de (ou tout aussi bien que) ld : cf. ¤ndulna > q. nulla ou nulda « secret » (RP, p. 400 s.v. DUL). Certaines formes de passé attestées, comme willë « [il] vola » et ullë « [il] versa », peuvent alors représenter d’anciens *wilne, *ulne ; cf. -në, suffixe de passé courant en quenya. Mais il est possible aussi que ces formes de passé représentent d’anciens radicaux à infixe nasal, de sorte que le double ll que l’on voit en quenya provient en réalité de nl plutôt que de ln.
26) On trouve un seul cas exceptionnel où bn devient mb à la place : l’adjectif quenya lemba « laissé derrière » est explicitement rapporté à ¤lebnā (RP, p. 418 s.v. LEB). Ce doit être dû à une métathèse précoce et irrégulière : ¤lebnā > *lenbā > *lembā, à laquelle contribue sans doute la racine alternative LEM répertoriée à la même entrée dans les Étym. (LEM pourrait avoir produit une forme comme *lembā déjà dans la langue primitive). Dans le cas de sambë « pièce » (RP, p. 444 s.v. STAB), Tolkien a répertorié ¤stabnē et ¤stambē en tant que formes primitives, mais il doit s’agir de toute évidence de variantes coexistant déjà dans la langue primitive : alors que le quenya sambë provient clairement de ¤stambē, il faut faire dériver le mot « noldorin »/sindarin thafn de ¤stabnē ; en réalité, le vrai mot « nold. »/sind. apparenté à q. sambë est tham, répertorié à la même entrée. Cela ne peut donc pas signifier que ¤stabnē est devenu ou a été remplacé par ¤stambē, nous n’avons donc pas de seconde attestation du développement bn > q. mb après tout. Au contraire, l’entrée STAB des Étym. confirme le développement régulier bn > q. mn, puisqu’il est certain que q. samna « poutre en bois », qui y est répertorié, doit venir de *stabnā. Voir aussi l’adjectif lumna « pesant », dérivé d’une racine DUB ; il est clair que la forme primitive doit être *dubnā.
27) On trouve la forme reconstruite ¤Utupnŭ dans MR, p. 69 ; les Étym. indiquent ¤Utubnu à la place [RP, p. 454 s.v. TUB], mais la forme quenyarine serait Utumno dans les deux cas.
28) N.d.É. : Il s’agit d’un ajout tardif, suggéré par Helge.
29) N.d.É. : On peut trouver un cas similaire en sindarin : ephel « rempart » < *et-pele. Mais dans ce cas, j’estime que ce changement est inattendu, car on a supposé que *t-ph- donnerait *tf- en quenya. En outre, je pense que c’était une forme éphémère, car Tolkien a modifié la ligne sí ar lúmessë effíriemmo « maintenant et à l’heure de notre mort » en sí ar lúmesse ya firuvamme (litt. « maintenant et à l’heure où nous mourrons ») dans une version ultérieure de Aia Mária.
30) N.d.É. : Il ne faudrait pas le confondre avec q. arca « prier », dérivant hypothétiquement de RAK (< *arakā < *a-r’k-). Voir VT 43, p. 33.
31) N.d.É. : La base ultime, bien sûr, est (U)RUS (VT 41, p. 10). Il faudrait considérer l’entrée RUSKĀ des Étym. comme un mot primitif, non une racine. Helge explique que « [c’est] peut-être dû à ‘l’harmonisation’ empressée du manuscrit de son père par Christopher Tolkien. » Il est possible alors qu’il faille écrire RUS + , mais Tolkien a biffé rusca dans VT 41, p. 10.
32) Dans un seul cas, Tolkien, dans ses Étym., laisse même à lg d’évoluer en ly, avec le telerin felga « caverne » apparenté au mot quenya felya (PHÉLEG). il est clair que la forme primitive doit être *phelgā. Toutefois, cela ne concorde pas avec un autre exemple, cité ci-dessus : ¤ulgundō « monstre » ne donne pas ⁑ulyundo en quenya, mais ulundo (de toute évidence via *ulʒundō). Nous pouvons probablement nous permettre d’ignorer totalement l’entrée PHÉLEG des Étym., car il reflète une idée que Tolkien a rejeté plus tard : il y explique l’origine du premier élément du nom Felagund, qui, dans les Étym signifie, en « noldorin »/sindarin, « Prince-des-cavernes » (cf. entrée KUNDŪ). Cependant, Tolkien a décidé plus tard que Felagund n’était pas un nom elfique du tout. Une source postérieure au SdA a donné une nouvelle explication : c’est une adaptation d’un terme nanien (khuzdul) pour Creuseur-de-cavernes : Felakgundu ou Felaggundu – et c’est maintenant le second élément gundu plutôt que l’élément initial felag- qui signifie « caverne » ou « demeure souterraine » en fait (PM, p. 352). Ainsi, d’un certain point de vue, le quenya felya « caverne » et tous les mots apparentés ne doivent plus être considérés comme des mots elfiques. Il semblerait, alors, que Tolkien ait gentiment éliminé un exemple problématique pour nous. Je ne laisserais pas lg donner ly en quenya, mais le laisserais se comporter comme dans ¤ulgundō > (*ulʒundō >) ulundo à la place.
33) N.d.É. : Mais d’après VT 44, p. 20 note 4 : « Le changement de s intervocalique > r n’est pas universel : comparer, par exemple, ósanwe. Une note inédite des années 1960 déclare que ce changement ne se produisait pas lorsque s était suivi d’une voyelle tonique (comme dans ósanwe supposément, accentué ōsánwe). » Un autre exemple, qui n’est pas inclus mais expliquerait son existence, est la forme attestée aselye « avec nous » (VT 43, p. 29), d’où asélye (l’accent ici indique l’accent tonique, non la longueur).
34) S’il nous fallait imposer au matériel une « cohérence » pleine et entière, nous devrions modifier quelques mots des Étym. Solor « ressac » deviendrait *solos (pour aller avec olos plutôt que olor), et seler « sœur » (dérivé d’un ancien *þelez, cf. base THELES) devrait devenir *seles à la place. Il faudrait que Teler « Elfe telerin », dérivant dans les Étym de TELES, devienne *Teles au singulier, même si le pluriel pourrait encore être Teleri, anciennement *Telezi (cf. olos, pl. olozi > olori dans les CLI, p. 438). Toutefois, Tolkien, dans une source postérieure au SdA, a sous-entendu que Teler provient plutôt de *Telero (WJ, p. 371) : ce mot peut donc rester tel qu’il est (avec un r d’origine désormais, qui ne résulte plus de z < s). Sans doute Tolkien a-t-il précisément changé l’étymologie parce qu’il ne voulait pas que le singulier soit *Teles (ce qui aurait été le cas d’après ses Règles révisées sur le voisement). Nous pourrions suivre l'exemple de Tolkien et garder seler « sœur » tel quel en supposant qu’il provient « en réalité » d’un *thelere primitif (doté d’un suffixe de féminin *-re correspondant au masc. ¤-ro qui s’ajoute à *THELE, la forme étendue de la racine THEL répertoriée dans la RP, p. 450 – dont THELES, répertorié au même endroit, est purement et simplement une autre extension possible). Quant au curieux exemple de l’entrée KAS, cár « tête », radical cas-, voir les Appendices. Nous devrions probablement lire *cás, radical *car-.
35) Tolkien n’a mentionné aucune forme primitive, mais a suggéré que cet adjectif quenya dérive d’une forme du radical MEL- avec un infixe en a ; voir VT 39, p. 10. Cependant, dans les Étym, il a fait dériver q. vérë « lien, serment, contrat » de ¤wǣdē, qui doit provenir à son tour de *waedē, forme de la racine WED avec un infixe en a. Cela indique que *ae est tout d’abord devenu ǣ, puis un é long régulier en quenya.
36) N.d.É. : De manière similaire, comme suggéré dans VT 39, p. 10, la forme ultérieure de q. méla est *mælā.
37) Tolkien suggère encore en VT 39, p. 10 qu’une variante avec un infixe en a du radical KOL sous-tend ce mot.
38) N.d.É. : La forme ultérieure intermédiaire hypothétique serait *kǭlō > ¤kālō (ainsi sind. caul).
39) Le simplex nis « femme » apparaît aussi sous la forme nís ; il est difficile d’expliquer la voyelle longue, à moins d’une influence du mot archaïque , de signification similaire.
40) N.d.É. : Le pluriel nísi est aussi attesté (VT 43, p. 30), bien que ce puisse être une forme éphémère imaginée par Tolkien. Cependant, la présence de la voyelle longue peut être sans conséquence, car il y a des cas où Tolkien se montrait inconstant à ce sujet dans la création de ses langues.
 
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