Le Retour de Beorhtnoth fils de Beorhthelm

Titre originalThe Homecoming of Beorhtnoth Beorhthelm's son
PublicationDans Essays and Studies, 1953
Titre françaisLe Retour de Beorhtnoth fils de Beorhthelm
TraductionElen Riot
Publication françaiseDans Faërie et autres textes, 2003
Éditeur françaisChristian Bourgois

Le Retour de Beorhtnoth fils de Beorhthelm est un dialogue en vers allitératifs, visiblement destiné à être mis en scène (il comprend de nombreuses didascalies). Il comprend deux personnages : Tídwald, un vétéran, et Torhthelm, un jeune garçon, fils de ménestrel. Tous deux sont chargés de retrouver, en pleine nuit, le corps de leur maître Beorhtnoth, tombé sur le champ de bataille de Maldon face aux Vikings (événement historique, qui eut lieu en 991 dans l'Essex) : Beorhtnoth, qui tenait le pont sur la rivière séparant les deux armées, aurait aisément pu vaincre les envahisseurs s'il n'avait cédé à leur requête de leur laisser franchir le pont afin de pouvoir livrer un combat équitable. Tour à tour plein de fougue et de terreur, le caractère de Torhthelm contraste fortement avec celui, profondément résigné, de Tídwald. Après avoir retrouvé le corps décapité de Beorhtnoth, les deux hommes l'emportent sur leur charrette vers l'abbaye d'Ely, où il sera inhumé.

Le dialogue est encadré par une mise en contexte introductive et un commentaire sur le terme vieil anglais ofermod, employé par l'auteur de The Battle of Maldon, poème relatant la bataille auquel Tolkien fait plusieurs fois référence dans son propre dialogue. Selon lui, le terme d'ofermod impliquerait une forte désapprobation ; il illustre son propos avec des exemples tirés de The Battle of Maldon et de Beowulf. Ce point de vue, qu'il met en avant dans le dialogue, est plutôt controversé.

Présentation du texte

par Damien Bador

Si le Silmarillion est connu pour s’éloigner considérablement des conventions du roman classique et dérouter bien des lecteurs, ce n’est pas l’œuvre la plus étrange qu’a publiée J.R.R. Tolkien. En effet, la palme revient certainement au « Retour de Beorhtnoth, fils de Beorhthelm »1). Ce texte est en effet divisé en trois parties. Vient tout d’abord une introduction sur l’épisode historique de la bataille de Maldon et sur le fragment de poème héroïque médiéval qui a inspiré Tolkien. Suit ensuite l’œuvre proprement dite, un court drame théâtral en un acte. En guise de conclusion, un essai littéraire discute la signification d’un mot crucial du poème vieil-anglais, ofermod.

La bataille de Maldon est un épisode des incessantes luttes des Anglo-Saxons contre les pillages et les invasions danoises et norvégiennes. Ces affrontements durèrent de 793 à 1066, quand le roi de Norvège, Harald l’Impitoyable est battu par Harold Godwinson, trois semaines avant que lui-même ne soit défait par Guillaume le Conquérant à Hastings. La bataille de Maldon se déroule le 10 août 991. Elle met aux prises les troupes du duc (ealdorman) d’Essex, Beorhtnoth2), avec des envahisseurs vikings, peut-être menés par le célèbre Olaf Tryggvason, qui devient roi de Norvège en 995. La bataille s’engage sous des auspices raisonnablement favorables pour les Anglais. Les Vikings, supérieurs en nombre, ont débarqué sur une petite île du fleuve Blackwater, séparé de la terre ferme par une digue naturelle aisément défendable par les Anglais. Toutefois, les Vikings plaident auprès de Beorhtnoth pour qu’il les laisse traverser librement afin de livrer une bataille loyale. Poussé par un sentiment chevaleresque, ce dernier accepte, ce qui entraîne sa chute : il est bientôt tué et son armée taillée en pièce. Cette défaite pousse l’archevêque Sigéric de Cantorbéry et les nobles du sud-est de l’Angleterre à demander au roi Æthelred II le Malavisé d’acheter le départ des Vikings. L’indemnité de guerre versée s’élève à 10 000 livres d’argent. C’est le premier exemple de Danegeldpayé en Angleterre.

La bataille de Maldon, d’envergure réduite, a été rendue célèbre par le poème héroïque éponyme, dont n’a été conservé qu’un fragment de 325 lignes, où manquent le début et la fin. Ce poème a d’abord été couché par écrit dans le dialecte mercien du vieil anglais, puis copié par un scribe utilisant le dialecte ouest-saxon. Le seul fragment connu a survécu attaché à un manuscrit de la Vie du roi Alfred du moine Asser. Il est transcrit en 1724, mais quelques années plus tard, le fragment original est réduit en cendres par un incendie. Dans les années 1920, le texte suscite notamment l’intérêt de J.R.R. Tolkien et de son collègue et ami E.V. Gordon, qui travaillent alors à l’Université de Leeds. Une édition conjointe est prévue, mais le départ de Tolkien pour Oxford met à mal ce projet. Le fragment est finalement édité par Gordon seul3), bien que celui-ci crédite Tolkien d’avoir résolu de nombreuses questions philologiques pour cette publication. Ce poème a eu une grande influence sur la pensée de Tolkien, qui en a fait usage pour ses cours dès 19284). Tolkien cite également un extrait du poème dans sa conférence « Beowulf : les monstres et les critiques »5). Il y souligne que les mots mis dans la bouche du vassal Beorhtwold6) constituent le meilleur résumé qui soit de ce qu’il appelle le « courage nordique » :

Hige sceal þe heardra, heorte þe cenre, mod sceal þe mare þe ure maegen lytlað7).
Volonté sera plus dure, cœur plus fort, esprit plus grand à mesure que notre force décroît.

C’est sans doute au cours de la même période que « Le Retour de Beorhtnoth, fils de Beorhthelm » a été entamé par Tolkien. En effet, les deux premiers brouillons de la pièce de théâtre qui constitue la partie centrale de cet essai sont associés à une première version du poème Errantry8), publié par Tolkien en 19339).

Dans l’introduction de la version publiée, Tolkien résume l’épisode de la bataille en s’appuyant particulièrement sur le récit du poème. Il relate ainsi la demande des Vikings de recevoir un tribut pour laisser le pays en paix, le refus de Beorhtnoth, l’épisode de la digue, la mort de Beorhtnoth et le combat désespéré de la garde ducale, ponctué de hauts-faits. Tolkien rappelle ensuite que le Liber Eliensis, une chronique tardive et peu fiable de l’abbaye d’Ely, fait intervenir l’abbé en personne pour chercher le corps de Beorhtnoth après la fin de la bataille. C’est effectivement dans cette abbaye, qui avait reçu de nombreux bienfaits de Beorhtnoth, que son corps est enterré. Tolkien explique que sa pièce de théâtre modifie légèrement les événements du Liber Eliensis en faisant intervenir deux anciens serviteurs du duc, chargés de recouvrer le corps pour le compte des moines, lesquels se sont arrêtés à la lisière du champ de bataille. L’ensemble du dialogue des deux servants est rédigé en vers allitératifs qui s’inspirent de la poésie vieil-anglaise10). Lorsque la pièce débute, la nuit tombe alors que le jeune Torhthelm, fils d’un ménestrel, se retrouve face à son compagnon Tídwald, qu’il a peine à reconnaître dans l’obscurité. Torhthelm, qui n’est pas habitué au combat, frémit au moindre bruit, alors que Tídwald, vieux serviteur qui a vu maintes batailles, le rassure et se moque de lui. Après avoir reconnu plusieurs seigneurs de la garde, ils finissent par découvrir le grand corps de Beorhthelm, décapité et mutilé. Torhthelm débute un poème glorifiant Beorhthelm à la semblance des héros légendaires du passé, mais Tídwald le rabroue et rappelle qu’ils portent le corps de leur duc, non celui de Beowulf. Alors qu’ils portent le corps à leur charrette, ils tombent sur des pilleurs de cadavres et Torhthelm en tue un, tandis que le reste s’enfuit. En arrivant près de la digue, Torhthelm s’étonne que les Vikings soient parvenus à la digue sans combat et Tídwald blâme le manque de prudence du duc. Parvenus à la charrette, Torhthelm est rompu de fatigue et finit par s’y allonger à côté du corps, tandis que Tídwald la mène. Torhthelm fait alors un rêve où les paroles attribuées à Beorhtwold lui viennent à l’esprit, ce qui n’est guère du goût de Tídwald. Alors que la charrette s’éloigne, on entend le chant latin des moines de l’abbaye d’Ely. Durant toute la pièce, Tolkien oppose constamment l’attitude pragmatique et chrétienne de Tídwald à l’esprit païen héroïque de Torhthelm, mêlé de rêveries et de craintes irrationnelles.

Dans la dernière section du texte, Tolkien souligne que sa pièce constitue aussi un commentaire dramatique du mot ofermod, qu’il traduit par overmastering pride « excessif orgueil ». Il souligne en effet que les fameux mots de Beorhtwold, souvent cités comme le cœur de l’œuvre, sont à mettre en pendant du passage où le poète critique l’orgueil de Beorhtnoth, qui conduit au désastre. Si les mots de Beorhtwold résonnent avec une telle clarté, c’est justement qu’ils sont mis dans la bouche d’un homme dont le principal devoir était envers son seigneur. À l’opposé, le duc avait lui une immense responsabilité envers ses hommes et sa province. Rechercher la gloire d’une victoire à la loyale sur une armée supérieure en nombre n’aurait pas dû être son but. Tolkien fait le parallèle avec Beowulf, qui dans son combat avec Grendel choisit de combattre à main nue, une décision « sportive » acceptable dans la mesure où il n’est responsable que de lui-même. À l’inverse, la décision de Beowulf devenu roi d’affronter le dragon en combat singulier est calamiteuse, puisqu’elle cause sa mort et laisse son peuple sans chef. Ainsi Tolkien affirme que le poète de la Bataille de Maldon fait une critique sévère du caractère de Beorhtnoth, trop chevaleresque pour être vraiment héroïque. La fidélité sans faille de sa garde est ainsi rehaussée, puisqu’elle choisit de mourir jusqu’au dernier homme par amour pour un maître dont les décisions ne sont pas à questionner. Cette dichotomie entre l’attitude du chef et celle du serviteur se retrouve aussi dans Sir Gauvain et le Chevalier Vert. Dans ce dernier poème, Gauvain se sent obligé de répondre aux moqueries du Chevalier Vert afin d’éviter que le roi Arthur ne se mette en danger. Tolkien respecte bien plus l’attitude du roi des Gètes Hygelac, qui tente de dissuader Beowulf de s’engager dans une aventure périlleuse au début du poème éponyme.

Ces considérations de Tolkien sur l’orgueil qui mène à un excès d’héroïsme ont eu une influence puissante sur la critique ultérieure, même si plusieurs commentateurs, à l’instar de Tom Shippey, ont jugé que Tolkien forçait quelque peu le sens du texte pour plaquer sur le poème des considérations qui lui étaient propres.

Quelques éditions

En français



En anglais

  •  The Battle of Maldon style=
    Auteur(s) :
    J.R.R. Tolkien
    Éditeur :
    HarperCollins
    Langue :
    anglais
    Date :
    2023/03/30
    Pages :
    208
    ISBN-10 :
    0008465827
    ISBN-13 :
    9780008465827
    Prix indicatif :
    20.00 £
    Commander :
  •  The Battle of Maldon style=
    Edition de luxe accompagnée d'un enregistrement de The Homecoming of Beorhtnoth lu par J.R.R. et Chr
    Auteur(s) :
    J.R.R. Tolkien
    Éditeur :
    HarperCollins
    Langue :
    anglais
    Date :
    2022/03/30
    Pages :
    208
    ISBN-10 :
    0008465835
    ISBN-13 :
    9780008465834
    Prix indicatif :
    130.00 $

Voir aussi

1) J.R.R. Tolkien , « The Homecoming of Beorhtnoth, Beorhthelm’s Son », in Geoffrey Bullough (dir.), Essays and Studies Collected for the English Association no 6, John Murray, 1953, p. 1–18.
—, « Le Retour de Beorhtnoth, fils de Beorhthelm », in Faërie et autres textes, Christopher Tolkien (éd.), Christian Bourgois éditeur, 2003, p. 13–49.
2) Les manuscrits le désignent sous le nom de Byrhtnoth, mais il s’agit d’un nom de forme ouest-saxonne, que Tolkien corrige pour rétablir ce qui devait être son nom en dialecte mercien. Par ailleurs, le titre vieil-anglais ealdorman est l’ancêtre de l’earl anglais moderne, un équivalent du rang de comte. Néanmoins, Tolkien parle de Beorhtnoth comme d’un duc, convention qui est suivie ici.
3) Eric Valentine Gordon (éd.), The Battle of Maldon, Methuen, 1937.
4) Thomas Honegger , « Retour de Beorhtnoth, fils de Beorhthelm [Le] », in Vincent Ferré (dir.), Dictionnaire Tolkien, CNRS éd., 2012, p. 500–503.
5) J.R.R. Tolkien, « Beowulf : les monstres et les critiques », in les Monstres et les critiques et autres essais, Christopher Tolkien (éd.), Christian Bourgois, 2006, p. 15–68.
6) Ou Byrhtwold, comme Tolkien l’orthographie dans cette conférence, en accord avec le dialecte du fragment poétique conservé.
7) J.R.R. Tolkien, « Beowulf : les monstres et les critiques », ibid., p. 29–30 & 64 n. 11–12.
8) J.R.R. Tolkien, Errantry, The Oxford Magazine vol. LII no 5, 9 novembre 1933, p. 180.
9) J.R.R. Tolkien, The Treason of Isengard, Christopher Tolkien (éd.), HarperCollinsPublishers, 1993, p. 106–107 n. 10, cf. p. 86.
10) On peut remarquer à ce sujet que le brouillon publié dans The Treason of Isengard est lui en vers rimés ; voir la note précédente.
 
tolkien/biblio/beorhtnoth.txt · Dernière modification: 02/12/2022 15:42 par Druss
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