Mains, doigts & numéraux eldarins et écrits associés — Partie Quatre

Vinyar Tengwar J.R.R. Tolkien — Juin 2007
édité et annoté par Patrick Wynne
traduit de l’anglais par Vivien Stocker
Article théorique Article théorique Article théorique Article théorique Article théorique

Cet article est issu du journal linguistique Vinyar Tengwar 49, daté de juin 2007 et édité par Carl F. Hostetter. Le traducteur remercie chaleureusement le Tolkien Estate, Patrick H. Wynne, Carl F. Hostetter et l’équipe éditoriale de Vinyar Tengwar pour avoir autorisé la publication de cette traduction. Il remercie également les nombreux relecteurs de la traduction.

Le texte de Tolkien est sous la protection du droit d’auteur. © 2007–2022 The Tolkien Trust.

Plan de l’article :
Mains, doigts & numéraux eldarins et écrits associés

IV. La phrase des Ambidextres

Dans l’essai tardif Mains, doigts et numéraux eldarins (MDN), J.R.R. Tolkien décrit le concept de latéralité chez les Eldar dans la section intitulée « Gauche et Droite », qui commence avec le passage suivant (VT 47, p. 9) :

Les Eldar ne ressentaient aucune distinction entre la droite et la gauche. Il n’y avait rien d’étrange, de mauvais augure (sinistre), de faible ou d’inférieur à propos de la « gauche ». Ni rien de plus correct, approprié (droit), de bon augure ou d’honorable à propos de la « droite ». Les Eldar étaient « ambidextres » et la répartition des différents services et devoirs habituels à la droite ou la gauche était une affaire purement individuelle et personnelle, non régie ni héritée d’une habitude raciale générale1).

Comme je l’avais noté dans mon introduction à MDN dans le VT 47, il existe aussi « deux pages sans titre, l’une manuscrite et l’autre dactylographiée, présentant plusieurs versions successives d’une phrase en quenya (avec la traduction anglaise) concernant l’ambidextrie elfique et la signification de la main gauche ; cette « phrase des Ambidextres » semble être basée sur des portions de la section « Gauche et Droite » de MDN » (VT 47, p. 4–5). Il y a sept versions de la phrase des Ambidextres en tout, auxquelles on se réfèrera par AS 1–7. Les deux pages sur lesquelles ces versions apparaissent ne furent pas placées avec MDN mais se trouvent à la place dans deux endroits séparés dans « Quenya C », une boîte d’archives contenant de nombreux écrits contemporains de MDN (environ 1968) ; Tolkien utilisa plus tard le dos de ces deux pages pour des notes sans lien avec MDN, puis plaça chaque page avec d’autres manuscrits auxquels les nouvelles notes se rapportaient. AS 1–3 furent écrites au stylo-bille sur le côté vierge d’une demi-page déchirée, la demi-page inférieure d’une notice de livres épuisés d’Allen & Unwin datée du 12 janvier 1968. La demi-page elle-même ne porte aucune date, mais des copies intactes de cette même notice se trouvant dans le paquet de manuscrits (une liasse de notes diverses placées dans un dossier brun, la plupart écrites sur du vieux papier A&U de 1968) portent cette date imprimée en haut. Tolkien débuta le manuscrit en écrivant la phrase en anglais en haut de la demi-page :

Les Elfes étaient ambidextres
∴ la gauche n’avait pas de connections « sinistres »
(plutôt l’inverse) puisque face à l’Ouest (habituellement)
la gauche pointait loin de Morgoth,
et face au Nord elle pointait vers Aman2).

La similitude entre les deux premières lignes de cette phrase et les phrases de la section « Gauche et Droite » de MDN est évidente — MDN affirme que « Les Eldar étaient “ambidextres” » et « Il n’y avait rien d’étrange, de mauvais augure (sinistre), de faible ou d’inférieur à propos de la “gauche” » — et il semble y avoir peu de raison de douter que la phrase des Ambidextres fut inspirée de MDN, une conclusion étayée par la date contemporaine des textes. Alors qu’il est aussi possible que l’ordre d’inspiration soit inversé, l’idée que la main gauche avait une connotation particulièrement positive en plus de son manque de « connections sinistres » n’a pas d’équivalence dans MDN, ce qui suggère que ce concept dans la phrase des Ambidextres est une élaboration plus tardive3).

AS 1 fut rédigée à peu de distance en-dessous de la phrase anglaise et dans l’espace entre elles, Tolkien écrivit aussi une conjugaison partielle de √ « être » (qui sera présentée dans un appendice ci-dessous, accompagnée d’autres écrits tardifs sur le verbe « être »). Cette conjugaison fut ajoutée seulement après que AS 1 a été commencée, puisque les formes au passé, au parfait et au futur du paradigme furent écrites pour éviter la première ligne de la phrase en quenya. Tolkien corrigea le mot quenya pour « étaient » dans la première ligne de AS 1 au moins deux fois avant de finalement de se fixer sur nāner et cette incertitude l’amena apparemment à clarifier ses pensées sur « être » à ce moment-là. AS 2 fut principalement écrite dans la marge étroite à gauche de AS 1, avec une proposition serrée entre les deuxième et troisième lignes de la première version. AS 3, qui apparaît au bas de la demi-page, est aussi accompagnée de deux fins alternatives pour la première, l’une écrite au-dessus du texte et l’autre en dessous. Partageant la page avec AS 1–3, se trouve une phrase en quenya sans lien et sans traduction, le début étant Nai siluvat elen atta rénna, apparaissant immédiatement en-dessous de AS1 et 2. La conclusion de cette phrase, veryanweldo, fut écrite au bas de la page en-dessous d’AS 3 et de ses deux propositions alternatives. Cette phrase est la première ébauche de vœux de mariage en quenya existant aussi sur deux versions plus tardives ; voir l’article de Carl F. Hostetter « Five Late Quenya Volitive Inscriptions » dans le VT 49, p. 38–58.

Sur la face imprimée de la demi-page, Tolkien écrivit aussi un court glossaire de mots en quenya issus de la phrase des Ambidextres, hâtivement griffonnés au stylo-bille en utilisant la même orientation que le texte imprimé de la notice ; on s’y réfèrera comme le « Glossaire 1 » (pour des citations de ce glossaire, voir les entrées hya, úmara, símaryassen, ve senya, tentane et Melcorello dans l’analyse ci-dessous). Tolkien tourna ensuite la feuille à 90° et repassa sur le Glossaire 1 et sur le texte imprimé avec une nouvelle couche de notes en utilisant un stylo-plume large différent. Ces nouvelles notes concernent les étymologies du sind. mae govannen et sont clairement en relation avec une autre page de notes sur mae govannen, placée dans le même paquet de manuscrits et écrite sur les deux faces d’une copie intacte de la même notice A&U apparaissant sur la demi-page déchirée. Le stylo-plume utilisé pour écrire cette page connexe — sur laquelle Tolkien écrivit la date « 23 aoû. ’69 » — était apparemment le même stylo utilisé pour les notes écrites par-dessus la demi-page. Puisque l’une des versions plus tardives des vœux de mariage en quenya portent aussi la date « Aoû. 1969 », il semble probable que les AS 1–3 furent écrites en août 1969 ou un peu avant. Des notes de vocabulaire additionnelles se rapportant à la phrase des Ambidextres se trouvent sur l’un des minces bouts de papier placés immédiatement après la demi-page ; on se réfèrera au contenu de ce bout de papier sous le titre de « Glossaire 2 ». Les notes sur « tout le monde, quelqu’un », « toute chose », im- « identique », etc. présentées dans le VT 47, p. 37, n. 58 furent tirés du Glossaire 2 et le matériel restant se trouvant sur ce morceau de papier est donné aux entrées pour an et dans l’analyse ci-dessous.

Les AS 4–7 furent dactylographiées sur le côté vierge d’une copie supplémentaire de la même notice A&U apparaissant sur la demi-page utilisée pour AS 1–3. Cela suggère naturellement que peu de temps passa entre la composition des textes manuscrits et dactylographiés de la phrase des Ambidextres. De plus, le Glossaire 1 sur la face renversée du manuscrit liste le q. senya « habituel », un mot qui apparaît sur tous les textes dactylographiés mais qui n’est pas utilisé sur les versions manuscrites — AS 3 a senwa à la place et aucune forme quenya pour « habituel » n’apparaît dans AS 1 et 2. La face imprimée du dactylogramme fut plus tard utilisée pour des notes au stylo-bille détaillant le développement de combinaisons de consonnes médiales en quenya, et la page fut placée, avec deux autres feuilles de notes contemporaines sur les combinaisons de consonnes en quenya, après un intercalaire en carton étiqueté « Phonologie ». AS 4, AS 6 et AS 7 sont toutes accompagnées de traductions anglaises ; AS 5 ne l’est pas, puisque le texte en quenya de cette version ne fut pas terminé. Les traductions de AS 4 et AS 6 sont inachevées et ont tendance à être littérales ; par exemple, dans AS 4 hyarmen est glosé « direction gauche ». La traduction accompagnant la version finale, AS 7, est complète et d’un style plus élégant ; en dessous du texte en quenya de cette version, Tolkien dactylographia aussi une note étymologique sur epetai « par conséquent ». Toutes les corrections faites à AS 4–6 le furent au cours de la dactylographie, tandis qu’AS 7 a une correction dactylographiée et deux faites à l’encre au stylo-plume.

Les sept versions de la phrase des Ambidextres furent toutes écrites comme des paragraphes simples et continus. Les textes en quenya et en anglais sont ici arrangés par l’éditeur en cinq lignes correspondant à la linéature de la phrase anglaise d’origine précédent AS 1, dans laquelle chaque ligne forme une proposition commode et cohérente4). Chaque version de la phrase des Ambidextres est présentée dans sa forme finale corrigée, suivie par une liste de corrections faite à cette version. Les textes sont suivis par une analyse détaillée des formes, qui puise largement dans les écrits linguistiques inédits de Tolkien datant de cette époque.

AS 1

Les Elfes étaient ambidextres
∴ la gauche n’avait pas de connexions « sinistres »
(plutôt l’inverse) puisque face à l’Ouest (habituellement)
la gauche pointait loin de Morgoth,
et face au Nord elle pointait vers Aman.
ú Eldar nāner attaformor
potai hyarmen láne sinister símaryasse:
lasir an ke mo querne immo númenna (ve …)
i hyarma tentane ollo Morikotto,
ar formenna tentane Amanna.

Corrections :
Ligne 1 : nār (peut-être corrigé en năr) >> >> nāner. attaformor était précédé de at >> ata >> tatafor (tous inachevés).
Ligne 2 : tánen >> ta >> etta >> potai. símasse >> símaryasse.
Ligne 3 : lasi >> la >> lasir. pan nanquerne >> an númenquerna >> an ke mo querne immo númenna. Le « … » après ve apparaît dans le manuscrit.
Ligne 4 : tente >> tentane, ici et dans la ligne 5. Moringotto >> Morikotto.

AS 2

[…]5) ataformor
hyarmen aune « sinistre » símaryassen.
an ké mo quernes immo númenna
i hyarma tentane ollo Melcor
ar formenna Amanna.

Corrections :
Ligne 3 : quernesse >> quernes.

AS 3

          mahtane yúyo má véla
i-Eldar « ataformaite »
etta hyarmen láne ulca hya úmara símaryassen
ūsir, an ke mo querne kanwarya Númenna (ve senwa)
i hyarma tentane Melkorello,
ar formenna tentane Amanna.
(náner ataformaite ve fírimor quetir)

Corrections :
Ligne 1 : « attaformaite » >> « ataformaite ».
Ligne 2 : potai fut ajouté au-dessus de etta comme alternative. bkhe >> hela >> hya.
Ligne 3 : lásir >> ūsir. Le n de kanwarya fut apparemment corrigé ou biffé ; voir la discussion dans l’analyse ci-dessous.
Ligne 4 : Morikottollo >> Melkorello.

AS 4

Eldar ataformaiti;
epetai hyarmen ú téna ulca hya úmara símaryassen:
úsir, an ké mo querne kendele númenna (ve senya)
ihyarma tentane Melcorello,
ar formenna tentane Amanna.
Les Elfes sont/étaient ambidextres;
par conséquent la direction gauche n’est/était pas pour eux maléfique ou {sinistre}
{car si l’on se tournait face à}
Les Elfes sont/étaient ambidextres

Corrections :
Ligne 1 : Elle fut d’abord dactylographié Eldar nár ataformaite, après quoi nár fut biffé et ataformaite >> ataformaiti
Lignes 2 & 3 (traduction française) : Les mots et propositions supprimés des textes sont mis entre accolades, comme « {sinistre} », etc.

AS 5

Eldar ataformaiti;
epetai i hyarma ú téna ulca hya úmara símaryassen,
an ké mo quere kendele (ve senya) númenna
tentane Melcorello

Corrections :
Ligne 3 : (ve senya) i hyarma númenna >> (ve senya) númenna.

AS 6

Eldar ataformaiti;
epetai i hyarma ú téna ulca símaryassen.
úsir, an ké mo quere kendele númenna ve senya
i hyarma tentane Melcorello,
ar ke formenna tentane Amanna.
Les Elfes sont/étaient ambidextres ;
par conséquent la main gauche n’est/était pas pour eux maléfique dans leur imagination.
Au contraire — car si l’on se tournait face à l’Ouest comme d’habitude
la main gauche pointait loin de Melkor

AS 7

Eldar ataformaiti;
epetai i hyarma ú ten ulca símaryassen.
úsie, an ké mo querne kendele númenna, ve senya,
i hyarma tentane Melcorello,
ar ké mo formenna tentanes Amanna.
epetai : epe-ta-i « à la suite de (fait) »
Les Elfes étaient ambidextres ;
par conséquent la main gauche n’était pas pour eux maléfique dans leurs imaginations.
Au contraire. Car si l’on se tournait face à l’Ouest comme c’était habituel,
la main gauche pointait loin de Melkor (au Nord),
et face au Nord, elle pointait vers Aman (la Terre Bénie).

Corrections :
Ligne 2 : ú tena >> ú ten.
Ligne 3 : úsir >> úsie (correction à l’encre).
Ligne 5 : tentane >> tentanes (correction à l’encre).

Analyse des formes

Note : Les entrées en gras sont pour la plupart issues de AS 7, avec les formes antérieures discutées sous leurs contreparties ultérieures. Dans ces exemples où une forme apparaissant dans une version antérieure n’a pas d’équivalent dans AS 7 (par exemple, nāner « étaient » dans AS 1, ou hya « ou » dans AS 3–5), l’entrée est prise de la version la plus ancienne. Tous les mots cités sont en quenya sauf indication contraire.

Ligne 1

Eldar « les Elfes » : L’article défini i « le, la, les » est utilisé devant Eldar dans AS 1 (i Eldar) et AS 3 (i-Eldar) mais est absent des AS 4–7 (Eldar est néanmoins traduit par « les Elfes » dans les gloses anglaises accompagnant AS 6 et 7). La décision de Tolkien d’omettre l’article dans cet exemple pourrait s’expliquer par une note (datant apparemment du début des années 1950) décrivant la distinction faite en eldarin entre le pluriel de groupe ou défini et le pluriel partitif ou indéfini ; celle-ci utilise commodément le mot Eldar comme exemple : « Les définis étaient des pluriels se référant à des classes entières de choses naturellement ou habituellement considérées comme plurielles [comme le français les cieux = « le ciel », les sables = « tout le sable d’un lieu donné », etc.], et dans la syntaxe de beaucoup de langues un pluriel avec un article défini, signifiant tous les membres d’un groupe précédemment mentionné, ou à l’esprit. Ainsi dans le q. Eldar (sans article !) = Elfes, les Elfes, Tous les Elfes ; i Eldar = (tous) les Elfes précédemment nommés (et dans quelques cas, distingués d’autres créatures) ; mais Eldali, des Elfes, certains Elfes. Avec Eldali, l’article défini est rarement utilisé. »

nāner « étaient » : Dans AS 1, Tolkien rejeta d’abord nār (pluriel présent, apparemment corrigé en năr) et (peut-être inachevé) avant de se fixer sur nāner (pluriel passé). La copule est omise de AS 3, i-Eldar « ataformaite », mais elle apparaît dans la seconde terminaison alternative de la première ligne de cette version, náner ataformaite ve fírimor quetir. La copule fut aussi utilisée dans la ligne 1 d’AS 4 tel que dactylographiée à l’origine, Eldar nár ataformaite, mais ce fut corrigé en Eldar ataformaiti, et cette forme de la proposition fut conservée inchangée dans AS 5–7 (la copule omise est glosée « sont/étaient » dans AS 4 et 6, « étaient » dans AS 7). Les règles grammaticales d’omission de la copule en quenya sont discutées dans une note d’un essai sur la comparaison datant 1966 ou peu après (voir VT 47, p. 30, n. 44). La note cite √ « être, exister » et affirme que « Comme copule “être, est” n’est habituellement pas exprimé en quenya, où la signification est claire : c.-à-d. dans des expressions telles que “A est bon” où l’adjectif (contrairement à l’ordre usuel en quenya d’un adjectif qualificatif) suit : le quenya normal pour cela est A mára. Mais lorsque le sujet n’est pas exprimé, comme il est d’usage dans le “neutre” impersonnel, e.g. “c’est bon” = cela est bon, très bien, est utilisé : ainsi mára ná ; également lorsqu’il est déporté comme dans la Lamentation de Galadriel, Sí vanwa ná, Romello vanwa, Valimar.6) » Pour un survol plus complet de la conjugaison de « être » dans les écrits tardifs de Tolkien, voir l’appendice à la fin de cette analyse.

ataformaiti « ambidextres » : Les mots anglais ambidexter et ambidextrous [N.d.T. : tout comme le français ambidextre] sont issus du latin ambidexter, lit. « main droite des deux côtés » (ambi- « des deux côtés » + dexter « main droite »), et la forme en quenya suit étroitement ce modèle sémantique.
Le préfixe ata- de ataformor (AS 2) et ataformaite-i (AS 3–7) apparaît dans l’appendice sur les numéraux eldarins de « Rivières et collines des feux de Gondor », qui cite un élément préfixal ou adverbial at(a) « double, bi-, di- » dérivé de AT, la forme la plus primitive du radical pour « deux » (VT 42, p. 26–27, notes de l’auteur 1 et 4). En forme redoublée Atat, ce radical était la source du q. atta « deux » (ibid.), qui apparaît dans attaformor dans AS 1 et attaformaite (>> ataformaite) dans AS 37). Le tata préfixé dans la forme inachevée tatafor (AS 1) est une variante pour « deux » ; comparer le radical eld. com. TATA « deux » cité dans l’appendice numérique à « Rivières » (VT 42, p. 24) et Tata « Deux », nom du premier père des Elfes Ñoldor dans le Cuivienyarna (WJ, p. 380, 421–423). L’élément formo dans attaformor (AS 1) et ataformor (AS 2) doit signifier « un droitier », à l’évidence une forme personnalisée de forma « main droite » (VT 47, p. 6). La terminaison –o pourrait être ajoutée aux adjectifs et noms pour faire des formes personnalisées ou agentives, e.g., Úvanimo « monstre (créature de Melko) » < vanima « beau » (RP, p. 395) et le q. tolbo « gros orteil », décrit comme « une forme ‟agentive” » de l’eld. com. tolbā « une protubérance, en part. conçue dans un but précis : un bouton ou le manche arrondi d’un outil » (VT 47, p. 10–11). Alternativement, formo pourrait être dérivé directement de la base PHOR- « main droite » + le pronom personnel indéfini mo « quelqu’un, un » (VT 42, p. 34, n. 3). Le sing. ataformaite, pl. ataformaiti (AS 3–7) se termine par formaite « droitier, adroit », donné dans « Les Étymologies » s.v. PHOR- « main droite » (RP, p. 436)8).

Fins alternatives de la ligne 1 (AS 3).

En écrivant AS 3, Tolkien prit conscience de la difficulté sémantique de l’adjectif quenya ataformaite « ambidextre » : comme le mot anglais/latin d’après lequel il fut modelé, il définit l’ambidextrie du point de vue d’une culture à prédominance droitière, i.e., décrivant les Eldar comme ataformaite, lit. *« doublement droitier », impliquant que leur main droite était normalement la plus capable. Tolkien tenta de résoudre cette difficulté en composant deux fins alternatives à la ligne 1 :

mahtane yúyo má véla — Cette proposition fut écrite directement au-dessus d’ataformaite dans AS 3 et tente de contourner le biais droitier du terme originel en offrant une paraphrase neutre, signifiant apparemment *« utiliser indifféremment les deux mains ».
MDN §2 cite mahta- « manipuler, manier, diriger, s’occuper de », une dérivation verbale de l’eld. com. maȝa « main » (VT 47, p. 6). mahtane est clairement le passé de ce verbe, singulier en dépit de la présence du sujet pluriel i-Eldar. Cette disparité ne peut simplement pas être écartée comme une erreur, car d’autres exemples tardifs de sujets pluriels avec des verbes au singulier existent, e.g., I·oromandi tanna lende *« les montagnards s’y rendirent », dans la version N2 du Nieninque datant de 1955 (PE 16, p. 96–97).
Dans yúyo má *« les deux mains », « main » (VT 47, p. 6) est aussi le singulier, le modificateur yúyo « les deux » (RP, p. 461) étant évident suffisant pour exprimer sa dualité. Comparer yúyo « deux » dans la Early Qenya Grammar de 1923, dit être utilisé avec un nom au singulier, e.g., i·yúyo elda *« les deux elfes » (PE 14, p. 50) ; elen atta « deux étoiles » dans la phrase de mariage ébauchée sur la même page que AS 3 montre une syntaxe similaire, atta « deux » étant utilisé avec le sing. elen « étoile ».
Bien que le mot final véla soit identique dans sa forme au véla « voir » dans la phrase « arctique » de 1929 (Lettres du Père Noël, p. 31), « voir » n’est clairement pas la signification attendue ici. véla dans AS 3 est peut-être dérivé de ve « aussi, comme » (R, p. 66), qui est cité comme v < √ (we’e ?) dans des notes étymologiques datant de 19579). La terminaison –la est probablement le même suffixe adjectival vu dans le q. faila « impartial, juste, généreux », lit. « avoir une bonne fëa, ou une fëa dominante » > √phaya « esprit » (PM, p. 352). Ainsi véla pourrait signifier *« indifférente, ayant une ressemblance ou similarité ».

náner ataformaite ve fírimor quetir — La seconde proposition alternative, placée entre parenthèses sous AS 3, signifie *« étaient ambidextres comme les mortels disent », expliquant ataformaite comme étant une expression utilisée en quenya prononcée par les Hommes Mortels, ou comme une traduction quenya d’un mot humain non précisé (les guillemets autour de « ataformaite » dans le texte principal d’AS 3 servent ainsi à le signaler comme une citation d’un terme humain particulier). Dans la mythologie de Tolkien, comme aujourd’hui, les Hommes sont en majorité droitiers — par exemple, MDN note que le geste d’Halbarad dans « Le Passage de la Compagnie Grise » (RR, p. 50) était effectué par sa main droite levée paume vers l’extérieur pour indiquer qu’aucune arme n’était tenue (VT 47, p. 9, 13 n. 9) ; de même, les Argonath levaient leurs mains gauches dans un geste humain d’interdiction qui était considéré hostile, car il laissait la main droite libre d’exhiber une arme ; dans ce cas, une hache (VT 47, p. 10).
Le texte principal d’AS 3 et la seconde proposition alternative utilisent tous deux la forme singulière ataformaite, bien que cela se réfère au pl. i-Eldar, en quenya, les adjectifs s’accordant normalement en nombre avec le nom qu’ils modifient. Le fait que le sing. ataformaite soit donné deux fois le rend moins aisé à écarter comme une simple erreur, c’est donc peut-être un autre exemple de l’expérimentation tardive de Tolkien de renoncer à l’accord en nombre nom-adjectif. Par exemple, dans les deux textes de la dernière version de « La dernière arche » (datant de la dernière décennie de la vie de Tolkien), le premier a i néka fairi « les pâles fantômes » (avec le sing. néka « vague, indistinct, difficile à percevoir » + pl. fairi « fantômes »), tandis que le second a i fairi néke, dans lequel le nom et l’adjectif sont pluriels (M&C, p. 272–275). Tolkien dactylographia d’abord ataformaite dans AS 4, mais le corrigea en ataformaiti et cette forme plurielle apparaît dans toutes les versions subséquentes.
Le nom Fírimor « mortels » apparaît pour la première fois dans la Quenta Silmarillion de c. 1937 (RP, p. 278, note) ; c’est la forme personnalisée de l’adj. fírima « mortel » < PHIR- (RP, p. 436). Dans Quendi et Eldar (1959–1960), Tolkien utilise plutôt Fírimar « ceux susceptible de mourir » (WJ, p. 387), mais dans la plus ancienne des traductions en quenya de Gloria in Excelsis Deo, datant du milieu des années 1960 (voir VT 44, p. 31), la forme originelle réapparaît dans le pl. allatif fírimonnar « aux mortels » (VT 44, p. 35). L’usage de fírimor toujours dans AS 3 (vers 1969) montre que ce retour à la forme en –mo plutôt que –ma ne fut pas éphémère.
quetir est une forme aoriste plurielle ; le sing. quete est aussi attesté, e.g., dans la phrase órenya quete nin « mon cœur me dit », lit. *« mon cœur parle/dit à moi » (VT 41, p. 11, 15 n. 4). L’aoriste était utilisé en quenya pour faire des déclarations générales sans référence temporelle spécifique, e.g., i karir quettar ómainen « ceux qui forment des mots avec les voix », une glose de Quendi (« locuteurs ») utilisée par les Maîtres du Savoir Ñoldorins cités dans Quendi et Eldar (WJ, p. 391), avec l’aoriste pl. karir — l’aoriste singulier de ce verbe apparaît dans la phrase áva kare! « Ne fait pas ça ! » dans ce même essai (WJ, p. 371).
La préoccupation de Tolkien à propos de la pertinence d’ataformaite fut seulement temporaire, car il n’en reste aucune trace dans les versions subséquentes AS 4–7, où Tolkien utilise ataformaiti d’un bout à l’autre sans guillemets ou circonlocutions.

Ligne 2

epetai « par conséquent » : Dans AS 1, Tolkien traduisit d’abord « pour cette raison » dans le texte anglais (indiqué par le symbole « ∴ ») par tánen, apparemment une forme instrumentale. Une liasse de trois pages de notes tardives sur les démonstratifs (auxquelles on se réfèrera par « DN »), écrites sur du vieux papier A&U de 1968, donne tanen « de cette manière » (avec une voyelle brève) dans une longue liste de dérivés tirés de (adj. tănā) « ce » ; d’autres formes comprennent, inter alia, « puis » ; , tălo « d’où, en conséquence » ; tăr, tăra « vers là » ; taite « de la sorte » ; tămă « ce sujet » ; tās, tasse « là » ; tanome « au lieu (auquel on se réfère) » ; tălume « à ce moment » = « ce moment où nous pensons ou parlons » (en opposition à silume « à ce moment », « qui se réfère seulement au présent du moment du discours ») ; et « donc, comme cela, aussi », comme dans ta mára « aussi bon ». Pour les formes correspondantes de DN dérivées du radical si- « ce (par moi) », voir ci-dessous s.v. úsie à la ligne 3.
tánen fut remplacé par ta, qui (s’il ne s’agit pas simplement d’une forme inachevée) peut peut-être être assimilée à ta « donc, comme cela, aussi » dans DN. tai fut à son tour remplacé par etta, lit. *« hors de cela ». D’autres exemples de et « hors » avec des pronoms suffixés apparaissent au verso du manuscrit des Átaremma III et IV et des textes associés, notamment 1ère pers. pl. excl. etemme, 1ère pers. pl. incl. etengwe, 2e pers. sing. etel(ye) et 2e pers. pl. etelle (VT 43, p. 36, n. 1). Finalement, etta dans AS 1 fut remplacé par potai. Il manque une forme quenya pour « pour cette raison » dans AS 2, tandis qu’AS 3 revient sur etta, avec potai ajouté au-dessus comme alternative.
Tant potai « pour cette raison » que epetai « par conséquent » (ce dernier étant utilisé dans AS 4–7) consistent en une préposition signifiant « après (dans le temps) » + une forme pronominale tai. La note étymologique dactylographiée sous AS 7 analyse epetai en epe-ta-i « à la suite de (ce fait) ». Dans les écrits tardifs de Tolkien, epe est glosé à la fois comme « avant, dans toutes les relations sauf le temps » et « après, du temps10) », et cette variation de sens, dépendant du lieu et du moment auxquels on se réfère, était dû à une métaphore visuelle par laquelle les Elfes imaginaient leur progression dans le temps. Elle est décrite succinctement dans un texte datant probablement du milieu des années 1950, qui note que : « Les Eldar considéraient que tout ce qui était passé était derrière eux, leurs visages étant vers le futur. Par conséquent, en référence au Temps des mots avec un sens basique de ‟derrière, dans le dos” = avant ; et ceux signifiant à l’origine ‟devant, face à” = après. » Ainsi epe « avant » (pour un lieu) est utilisé pour « après » lorsqu’on se réfère au temps dans des formes telles qu’epetai « par conséquent » et epessë « après-nom », un surnom acquis puls tard dans la vie (CLI, p. 300). De façon similaire, des notes sur les radicaux prépositionnels placées après le manuscrit des AS 1–3 donnent opo, « avant, devant » (également pōna, ompa « en avant », des formes évidemment allatives), utilisées pour « après » (dans le temps) dans potai « par conséquent »11).
La forme pronominale tai dans potai et epetai peut probablement être identifiée à tai « que », attesté dans la phrase alasaila ná lá kare tai mo nave (ou navilwe) mára « il est imprudent de ne pas faire ce que l’on juge (ou nous jugeons) bon » (VT 42, p. 34). DN mentionne aussi tai « ce qui, que », bien que ce fut corrigé en ita ; une note séparée dans DN explique « note le i relatif précédait ta : ita ce qui »12). Dans la forme analytique epe-ta-i « à la suite de (ce fait) », tai correspond à « de (ce fait) », avec ta « ce » exprimant « ce fait précédemment mentionné », suivi par le relatif i « que ». DN donne aussi des formes de ce mot sans l’élément relatif : epeta, epta « suivant cela, sur ce, d’où, après quoi ». Avec le relatif enclitique i « que » dans tai, comparer la conjonction enclitique i « que » dans nai « que ce soit » (R, p. 68) et mennai « jusqu’à » (lit. *« vers le lieu que ») issu de la phrase de Koivienéni du début des années 1940 (VT 14, p. 13).

i hyarma « la main gauche » : AS 1–4 ont hyarmen, glosé « gauche » dans AS 1 et « direction gauche » dans AS 4, ce dernier fournissant la signification littérale des éléments constitutifs du mot. « Les Étymologies » donnent hyarmen « Sud » s.v. KHYAR- « main gauche » et le suffixe –men « direction » est issu de √men « bouger, avancer (dans une direction voulue par une personne) » (VT 41, p. 6). AS 5–7 ont hyarma « main gauche » (VT 47, p. 6), où l’élément final est « main » (ibid.).

ú « n’était pas » : Dans AS 1, Tolkien ne rendit pas littéralement la proposition anglaise « la gauche n’avait de connexions ‟sinistres” » ; à la place, c’est exprimé en quenya comme *« la gauche n’était pas sinistre dans leur esprit » : hyarmen láne sinistre símaryasse. La même locution, « n’était pas … dans leur(s) esprit(s) » fut utilisée dans toutes les versions subséquentes, même si Tolkien hésita sur la forme quenya signifiant « n’était pas ».
AS 1 et 3 ont láne « n’était pas ». Cette forme apparaît aussi dans une ancienne version d’un texte de Tolkien sur la négation, dont une portion fut citée par Bill Welden dans le VT 42, p. 33–34 (le brouillon le plus ancien fut dactylographié au dos des pages du script de l’adaptation radio du Hobbit de la BBC, qui fut diffusée en sept. — nov. 1968). Dans le brouillon du texte, après avoir affirmé que ú doit tout être remplacé par √ala comme élément négatif, Tolkien donne la conjugaison suivante : « Comme quasi-verbe sa forme doit être . Aoriste [lamin >>] lanye (Je n’ai pas, ne suis pas) ; présent *lājā > laia ; passé lāne ; parfait alaie ; futur lauva. L’impératif ala, alā = ne fait pas ! La forme simple = non, ne pas (ce n’est pas). » Contre cela, Tolkien écrivit ensuite dans la marge : « Abandonner la conjugaison de excepté quand le verbe n’est pas exprimé » ; et ainsi dans la version plus tardive (dans un passage également cité par Welden), Tolkien écrivit : « Ce radical ne devrait pas former un verbe négatif ou prendre d’affixes pronominaux, à moins que le verbe ne soit pas exprimé … le n’exprime pas de différence de temps, normalement inutile : le temps de plus affixe pronominal est toujours celui du verbe précédent, alors rendu négatif » (VT 42, p. 33).
AS 2 a plutôt aune, qui est aussi attesté comme passé du verbe ava- « refuser, interdire » (issu de la base ABA « refuser (un ordre, une requête, une demande) ; interdire, désapprouver l’action proposée ou probable d’un autre ») dans la version plus tardive de l’essai sur la négation cité dans la discussion sur láne, ci-dessus. Des notes marginales ajoutées à ce texte tardif (qui fut dactylographié sur du vieux papier A&U de 1968) comprend plusieurs versions de la conjugaison d’ava-, qui se lit « avan, āvan (āvean), avuvan > auvan, avanen (aunen), avāvien », i.e., les formes de la 1ère pers. sing. aoriste, présent, futur, passé et parfait. Dans une autre version de ce paradigme, prés. āvean et passé avanen sont marqués d’une « † », la notation habituelle de Tolkien pour des formes poétiques. L’essai plus ancien Quendi et Eldar (1959–1960) cite aussi ava- (pas. faible avane) comme dérivé d’un élément ou d’une exclamation primitif du négatif *BA « non ! », signifiant « refuser, interdire » et exprimant « la préoccupation ou la volonté » plutôt que le déni de faits (WJ, p. 370). Dans AS 2, cependant, aune sert clairement de négatif simple « n’était pas », probablement une réinvention transitoire ou l’expansion d’un sens d’ava-.
Les AS 4–7 ont simplement la particule négative ú, glosée « n’est/n’était pas » dans AS 4 et 6 et « n’était pas » dans AS 7. Dans ces textes, ú sert apparemment de « quasi-verbe », similaire à « non, ne pas (ce n’est pas) », comme décrit dans la discussion sur láne ci-dessus. Il faut noter que même à cette date avancée, nous voyons encore Tolkien hésiter entre trois radicaux négatifs possibles — , *BA et ú — tout en composant une affirmation négative simple en quenya, illustrant une fois de plus, l’observation de Welden que « les langues elfiques étaient continuellement en fluctuation alors que Tolkien essayait une approche puis une autre pour résoudre les douzaines de problèmes qu’elles présentaient. […] Ainsi la question de savoir si un mot ou une construction grammaticale est du ‟quenya correct” finit par devenir, paradoxalement, plus incertaine à mesure que nous apprenons comment Tolkien travaillait » (VT 42, p. 34).

ten « pour eux » : Cette proposition est absente des AS 1–3. AS 4–7 ont téna « pour eux », qui, dans AS 7, fut corrigée en ten ; les deux sont des formes datives du pronom de la 3e pers. pl. te (cf. laita te « louez-les », RR, p. 275)13). Des pronoms datifs en –n sont bien attestés dans les écrits tardifs de Tolkien, e.g. la 1ère pers. sing. nin « pour moi » dans órenya quete nin « mon cœur me dit » (VT 41, p. 11, 15 n. 4), et 1ère pers. pl. excl. men « pour nous » dans Alye anta men « donne nous » dans les At. II–IV, (VT 43, p. 9–11). Pourtant les pronoms datifs en –na apparaissent aussi dans du matériel tardif ; e.g. un essai sur le futur (écrit sur du vieux papier A&U de 1968) donne la phrase hríve ūva vēna « l’hiver se rapproche (de nous) » (le verbe indépendant ūva, relié au suffixe du temps futur –uva, dit signifier « être imminent », presque toujours dans le mauvais sens du terme : « menace (à venir) »). Un autre exemple apparaît dans un texte dactylographié tardif sur les « Radicaux homophoniques » (vieux papiers A&U datés de 1968), qui note que le q. anta-, le mot usuel pour « donner », était aussi souvent utilisé avec un « ton ironique » pour se référer à des missiles, pour que la phrase antanen hatal sena « je jetai une lance sur lui » puisse aussi signifier « je lui donnai une lance (comme cadeau) »14). Cette variation entre les datifs pronominaux –n et –na n’est pas surprenante ; comme Tolkien l’écrivit dans une note isolée tardive, « Le “datif” -n était bien sûr à l’origine une réduction de – “vers”. » Cette note affirme aussi que le –nna adverbial (i.e., la terminaison du cas allatif) était de même origine, avec un n fortifié, confirmant une supposition de longue date parmi les spécialistes de Tolkien de la raison pour laquelle les déclinaisons de Plotz (PE 10, p. 27 ; VT 11, p. 7) listaient les formes datives entre parenthèses sous les allatives.

ulca « mauvais » : Ce mot, apparaissant dans AS 3–7 (voir ci-dessous s.v. úmara), remonte au Qenya Lexicon, qui liste ulca « triste, méchant, mauvais » sous la racine ULU(2). Il est aussi attesté dans le composé henulka « malveillant », issu d’une plus longue version de la malédiction en quenya de Barbebois envers les Orques qui se trouve dans un brouillon de Nombreuses Séparations (SD, p. 68, 72 n. 12), et dans la forme ablative ulcallo « (issu) du mal », utilisée dans l’Átaremma I et IIa (VT 43, p. 8, 10). Une note étymologique d’environ 1957–1959 donne le q. olca comme dérivé du radical oko- « méchant, malveillant », sous lequel fut ajouté au crayon, « ? uk : ukla > q. ulca » ; le radical uk cité dans cette note est peut-être le même que le UK « sale » plus tardif, une base citée (sans dérivés) dans le texte « Variation D/L en eldarin commun », vers 1968 (VT 48, p. 32, n. 15).

hya « ou » : La conjonction hya « ou » apparaît seulement dans AS 3–5, dans la phrase ulca hya úmara « maléfique ou sinistre » (voir ci-dessous s.v. úmara). Dans AS 3, Tolkien écrivit d’abord khe ; qui fut remplacé par hela, qui fut à son tour remplacé par hya. Le Glossaire 1 liste hyā̌ « ou » sans information supplémentaire. Cependant, une étymologie probable pour hya est suggérée par une note tardive (sur du vieux papier A&U, probablement de 1968 ou plus tard), qui cite un radical khy- « autre », avec les dérivés khyē̌ « autre personne » (q. hye), khyā̌ « autre chose » (q. hya) et adj. khyana (q. hyana) correspondant à khyā̌. La forme hye était « aussi utilisée pour une 3e personne prise en compte [qui n’est] pas le sujet du verbe original », que Tolkien illustre par un diagramme :

A frappa B,       et B fuit.
il frappa [lui]     et il fuit
se ― hye         · hye

Il alors semble probable que hyā̌ « ou » dans AS 3–5 soit apparenté à khyā̌ « autre chose » (q. hya) dans cette note tardive, ce qui est comparable à la relation entre les mots pour « ou » et « autre » dans le Qenya Lexicon, qui liste var « ou » et vāra « autre », reliés par une accolade, sous la racine VARA. La forme khe d’abord écrite dans AS 3 est certainement étymologique, indiquant une base sous-jacente subséquente q. hela, puisque le kh- initial en eldarin commun devint h- en quenya. Un texte sur les pronoms réflexifs datant de 1965 environ, donne la base √khē̌, d’où le q. , « utilisé pour une 3e personne de seconde référence qui n’était pas le sujet d’une phrase à la 3e personne ou n’était pas la même que la 3e personne de première référence dans une phrase avec un sujet à la 1ère ou 2e personne. ». Ce dernier usage est illustré par la phrase melinyes (ou melin sé) apa la hé (ou lanye hé) « Je l’aime mais pas lui (l’autre, etc.) ». La glose de « lui (l’autre, etc.) » suggère que √khē̌ signifie probablement « autre (personne) » et était une variation de conception de khyē̌ « autre personne »15). La terminaison –la dans hela pourrait être le suffixe adjectival –la (voir la discussion sur véla ci-dessus, s.v. mahtane yúyo má véla) ; une autre possibilité est « au-delà », qui selon un essai tardif était aussi utilisé pour « que » dans des expressions de comparaison (VT 42, p. 32), et qui est identifié dans d’autres écrits tardifs à l’élément final –la dans pella « au-delà » dans la Lamentation de Galadriel. Ainsi, peut-être qu’hela « ou » signifierait littéralement *« un autre que ».

úmara « sinistre » : AS 1 et 2 affirment que la gauche n’est pas « sinistre », Tolkien utilisant le mot anglais sinister16) comme substitut dans les deux textes en quenya en attendant d’inventer son équivalent elfique. La forme quenya úmara « sinistre » apparaît finalement dans AS 3 ; dans AS 3–5 la description de la gauche est étendue en pas « maléfique ou sinistre », ulca hya úmara. Dans AS 6 et 7, les mots hya úmara « ou sinistre » sont omis, et la main gauche est seulement dite ne pas être « maléfique ».
Le Glossaire 1 liste úmara « mauvais, mal-traité, maléfique, sinistre », qui est de façon transparente le préfixe négatif ú + mára « bon » (VT 42, p. 33–34). « Les Étymologies » listent mára (*magrā) « utile, convenable, bon (se dit de choses) » sous la base MAG- « utiliser, manipuler », tandis que MDN a plutôt l’eld. com. MAGA « bon », dit être « sans référence morale, excepté par implication : sc. ce n’était pas l’opposé de “maléfique, méchant” mais “mauvais (endommagé, imparfait, inadapté, inutile)”, et le radical adjectival dérivé, *magrā, signifiant “bon pour un usage ou une fonction, comme attendu ou désiré, utile, approprié, adéquat” » (MDN, VT 47, p. 6). MAG- dans « Les Étymologies » comme l’eld. com. MAGA dans MDN sont dits être apparentés à « main », ainsi úmara, comme l’angl. sinister, a une association avec les mains (bien que dans la forme quenya, ce soit purement étymologique et cela ne fasse aucune allusion particulière à la main gauche). Dans úmara, le préfixe ú- n’est pas simplement négatif, mais péjoratif, car alors que les gloses « mauvais, mal-traité » peuvent être interprétées comme simplement négatives (« pas adapté, pas bien utilisé »), la nature moraliste de « maléfique, sinistre » est sans ambiguïté. Comparer « Les Étymologies », qui notent que le préfixe q. « ú (< ugu ou ) pas, in- » était « (souvent péjoratif), comme pour vanimor belles gens = (hommes et) elfes, úvanimor monstres » (RP, p. 455). Le sens moral de ú- se trouve aussi dans úcaremmar « nos péchés », dans les Átaremma V-VI ; úcar(e) « péché » ayant à l’évidence la signification littérale « mauvaise action » (VT 43, p. 19).

símaryassen « dans leurs imaginations » : La forme écrite en premier dans AS 1 était símasse, biffée immédiatement et remplacée par símaryasse. Les AS 2–7 ont tous símaryassen, constitué de síma « imagination » + 3e pers. pl. possessif –rya « leurs » + pl. locatif –ssen.
Le Glossaire 1 liste « síma esprit (relié à ista) ; isima » ; les AS 6–7 traduit síma par « imagination ». L’essai « Variation D/L en eldarin commun » (vers 1968) note que le verbe ista- « savoir » était dérivé de la base IS « savoir », tandis que son plus ancien temps passé sinte « savait » était « certainement irrégulier », étant plutôt dérivé de la forme inversée de la base (VT 48, p. 25). síma « esprit, imagination » doit aussi dériver de la forme inversée, *SI-. Un passé plus tardif isinte est aussi cité dans VDL, à l’évidence une forme régularisée réintroduisant la forme non-inversée IS, et ce même processus explique peut-être la forme non traduite isima dans l’entrée du glossaire, probablement une forme alternative de síma dérivée d’IS plutôt que de *SI-17).
L’usage de –rya comme 3e pers. pl. possessif « leurs » apparaît ici pour la première fois dans un texte publié. Les seuls exemples de –rya publiés du vivant de Tolkien étaient tous deux au singulier féminin, máryat « ses mains » et ómaryo « de sa voix », dans la Lamentation de Galadriel. Le sens singulier masculin est attesté dans Quendi et Eldar, qui cite köarya Olwe « la maison de lui, Olwe » = « la maison d’Olwe » (WJ, p. 369). Un tableau donnant la conjugaison de l’aoriste car- (« faire, créer ») avec les flexions du singulier, pluriel et duel et les suffixes possessifs correspondant, se trouve dans le dossier brun dans lequel le manuscrit d’AS 1–3 était placé et écrite au verso d’une autre copie de la même notice A&U du 12 janvier 1968, comme le manuscrit. Elle fournit une vue d’ensemble utile au sujet des flexions et des suffixes des pronoms possessifs tels qu’ils étaient envisagés à une période assez contemporaine de l’écrit sur la phrase des Ambidextres :

[Singulier] [Pluriel] [Duel]
carin / -nye -nya a ⌈ carilme -lma a ⌈ carimme -mma
caril / -lye -lya b ⌊ carilwe -lwa b ⌊ caringwe -ngwe
caritye -tya carilde -lda cariste18) -sta
caris -rya carilte (-lta) [†cariste] [-sta]
care -ya carir -rya carit -twa

Ici, à côté des formes à la 3e personne se terminant par un suffixe pronominal (sing. caris, pl. carilte, du. †cariste), se trouvent des formes impersonnelles indiquant seulement le nombre (sing. care, pl. carir, du. carit). Le suffixe possessif –rya correspond à la fois à la 3e pers. sing. caris et au pl. impersonnel carir, tandis que le sing. impersonnel care a le possessif –ya. Le développement et l’usage de –ya et du sing. et du pl. –rya est décrit dans un texte écrit quelques années plus tôt, intitulé « Notes sur la flexion verbale en quenya », datant probablement du milieu des années 196019). Selon ce texte, les « affixes adjectivaux pronominaux » de la 3e personne emploient l’élément adjectival –, qui était à l’origine utilisé pour tous les nombres. En ancien quenya (anc. q.), des formes distinctives supplémentaires incorporant les pronoms s(e), t(e) et des infixes numériques furent également établies, bien que la forme simple –ya « restait en quenya, la forme adjectivale de la 3e pers. du sing. dans les cas où les formes tardives élaborées étaient maladroites : e.g. en particulier attachées à d’anciens noms avec des radicaux consonantiques tel que tāl pied, kas tête, nēr homme, sīr rivière, makil épée, etc. » La discussion conclut ainsi :

La 3e pers. sing. resta aberrante et provoqua ultérieurement des troubles. Les formes complètes en anc. q. –sjā > sya devinrent zya et en q. –rya. Cela survécut quand même en q. comme forme « correcte » et fut utilisé dans l’écriture, notamment formelle ou poétique. Mais –rya suggèrerait désormais la pluralité, comme si ya avait été ajouté au -r pluriel. En q. parlé, il fut ainsi utilisé pour le pluriel en remplacement du –ntya « archaïque » et au sing. le r tomba. (L’existence continue de formes telles que talya « son pied » facilita cela). Que ces formes, telles que kambeya « sa main », yulmaya « sa coupe », fussent récentes était démontré par leurs formes : les formes anciennes eya, aya seraient devenues –ëa.

Si Tolkien voulait que ce compte-rendu soit compatible avec des exemples de quenya déjà publiés dans le Seigneur des Anneaux, alors l’usage du sing. –rya plutôt que –ya dans máryat et ómaryo dans la Lamentation de Galadriel constitue du langage « formel ou poétique ». Il faut également noter ici la référence au –ntya « archaïque ». Un tableau des flexions verbales en ancien quenya et quenya dans ce même texte (avec l’aoriste de √kar- « faire, créer » à nouveau utilisé comme exemple) liste les formes de la 3e pers. pl. comme l’anc. q. karinte, †-lte, avec les suffixes adj. –(i)nta, (i)ntya et –(i)lta, (i)ltya (les formes en i sont utilisées après une consonne) ; et le q. karinte, avec l’adj. –(i)ntya / -rya. Dans les écrits post-Seigneur des Anneaux de Tolkien, il y a une hésitation permanente entre –nte et –lte comme flexion de la 3e pers. pl., les deux formes existant parfois côte-à-côte dans le même paradigme. Cette indécision s’étendit jusqu’à la période la plus tardive ; par exemple, à côté de carilte dans la conjugaison de l’aoriste de 1968 environ, donnée ci-dessus ; le récit « Cirion et Eorl » de la même période (voir PM, p. 293) a tiruvantes « ils le garderont » dans le serment de Cirion.

Ligne 3

úsie « au contraire » : La ligne 3 d’AS 1 commençait à l’origine par une proposition inachevée, lasi pan nanquerne, signifiant probablement *« pas ainsi, puisque le dos tourné ». Ici lasi *« pas ainsi », plus librement rendu par « plutôt l’inverse » dans la traduction anglaise, évidemment constituée de la « non, ne pas » (VT 42, p. 33) + le radical si- « ce (par moi) », lit. *« pas cela ». Les formes la et lasir furent ajoutées au-dessus de pan nanquerne (proposition qui fut biffée), et lasi et la furent ensuite biffés simultanément d’un seul trait diagonal, laissant juste lasir. La forme survivante contient apparemment sir, sira « ici » (sidā̌), l’un de divers adverbes dérivés du radical si- « ce (par moi) » listé dans DN (voir ci-dessus s.v. epetai à la ligne 2) ; d’autres formes comprennent le q. « maintenant » ; sie « ainsi » ; sinen « par ce moyen, ainsi » ; silo (sio) « d’où » ; síte « de ce type, la sorte » ; sīs, sisse « ici » ; sĭnome « en ce lieu, ici » ; sĭlume (sĭ-lume) « en ce moment, maintenant » ; et l’adj. sina < sĭnā20). Les formes sir, sira sont allatives, signifiant littéralement *« vers ceci » ; la terminaison - est décrite dans Quendi et Eldar comme « la terminaison –d (-da préhistorique) indiquant un mouvement jusqu’à ou vers un point », également vu dans l’adverbe öar *« loin » (WJ, p. 366) ; « Les Étymologies » citent tar (*tad) « là » et mir « à l’intérieur, dans ». Dans lasir, la référence n’est pas au mouvement physique mais plutôt à la direction de la pensée : *« pas de cette façon de penser ». Il est possible que « la lasir » écrit au-dessus de pan nanquerne n’indique pas deux formes successives mais plutôt une seule proposition, *« non, ne pas », avec une répétition emphatique de l’élément la qui indique peut-être que cette inversion plutôt que la simple négation était intentionnelle.
AS 3 a aussi lasir écrit en premier, corrigé en ūsir, dans lequel la négation la- est remplacée par ú-. úsir apparaît aussi dans AS 4, 6 et 7, glosé dans les deux derniers textes par « au contraire ». Dans AS 7, úsir fut subséquemment corrigé à l’encre en úsie, dans lequel l’élément final est sie « ainsi », donné dans la liste des dérivés de si- de DN. sie « ainsi » apparaît aussi plus tôt comme élément final de násie « mais, ainsi soit-il » dans les Átaremma V et VI (VT 43, p. 12, 24). Aucune forme correspondant à « plutôt l’inverse, au contraire » n’apparaît dans AS 2 et 5.

an « pour » : Dans la proposition rejetée pan nanquerne d’AS 1, pan semble correspondre à « puisque » dans la traduction anglaise. L’angl. since [fr. puisque] dérive du v.-angl. siþþan, sīþ þām « après ça », et sur cette base, il est possible que le q. pan « puisque » puisse être formé de apa, , pa « après », pour le temps (VT 44, p. 36) ; cf. la proposition yéni pa yéni *« années après années » dans un fragment associé avec la traduction en quenya de Tolkien du « Gloria in Excelsis » (ibid.) et dans le nom Apanónar « les Après-nés » donnés aux Hommes par les Elfes (WJ, p. 386). La dérivation de pan « puisque » < pa « après » serait comparable à certains adverbes formés par addition du –n à un radical monoconsonantique terminant par une voyelle ; des exemples des années 1950 comprennent san « ainsi, donc » < sa « cela » (pour sa glose, voir ci-dessus s.v. ké) et yan « comme » < le radical connexe ya-, apparaissant tous deux dans les Átaremma IIb-IV (VT 43, p. 10–11) ; et sin *« ainsi » < si- « ce (par moi) », de la phrase Sin Quente Quendingoldo Elendilenna *« Ainsi parla Pengoloð à Ælfwine » qui conclut le « Dangweth Pengoloð » (PM, p. 401). Il est également possible que pan « puisque » soit plutôt dérivé de la préposition « touchant à, en ce qui concerne, concernant » < √apa « toucher » (VT 44, p. 26), avec pan « puisque » se référant à « touchant à » dans un sens causal. Il est peut-être significatif que la liste des radicaux prépositionnels sur l’un des minces bout de papiers placés après AS 1–3 comprennent apa, « sur (au-dessus mais touchant) », tandis que apa, , pa « après » n’est pas mentionné.
Après que pan nanquerne a été biffé, Tolkien écrivit an númenquerna *« car tourné à l’ouest » ; númenquerna fut biffé à son tour et remplacé par les mots ke mo querne. La proposition résultante, an ke mo querne « car si l’on se tournait », est utilisée (avec de petites variations) dans toutes les versions subséquentes de la phrase des Ambidextres. Le Glossaire 2 liste an « en outre, et ainsi, — (car) ». Un essai sur la comparaison datant de 1966 ou après (voir VT 42, p. 32 et VT 47, p. 30, n. 44) donne de même an « de plus, en outre, poursuivre », dérivé de la base « intrinsèquement ‟comparative” » √AMA, qui est aussi la source du préfixe intensif dans ankalima « extrêmement brillant, le plus brillant ». Tolkien explique que an « est très fréquemment utilisé après un ‟point final”, quand une explication ou une description est confirmée après une pause. Ainsi dans la lamentation elfique de Galadriel, I 476 : An sí Tintallë, etc. C’est ce que je traduis par ‟pour”, puisque an est (comme ici) souvent en fait utilisé quand la matière additionnelle fournit une explication ou une raison pour ce qui a déjà été dit ».

« si » : AS 1 et 3 ont ke, tandis que les AS 2, 4, 5 et 7 ont ; AS 6 a à la fois (ligne 3) et ke (ligne 5). Cette variation n’est probablement pas significative et de toute façon le Glossaire 2 cite kē̌ « si », autorisant les deux formes. Ces notes ajoutent : « ke [utilisé] habituellement avec l’aoriste », qui est suivi par deux exemples non glosés (mais facilement interprétables) : ké mo qete ulca *« si on dit du mal », et ké tulis, tanome nauvan *« si il/elle vient, je serai là » (pour tanome « au lieu (auquel on se réfère) », voir ci-dessus s.v. epetai à la ligne 2). Le second exemple a aussi une terminaison alternative, probablement emphatique : nī nauva tanome *« Je serai (aussi) là ». Seules les versions dactylographiées AS 5 et 6 présentent utilisé avec un verbe aoriste : ké mo quere « si l’on se tourne » ; dans les autres versions le pas. querne est utilisé. Le Glossaire 2 liste aussi quelques formes connexes : kenai « si c’est cela » ; q. c. kīta-, kítan « je suppose » (de keye, apparemment une forme étendue de ke) ; et kenasit, kenasta (*kenásĭta) « si c’est ainsi, peut être, peut-être »21). Dans ce dernier groupe de formes, *kenásĭta est de façon transparente ke « si » + « c’est » (dans la forme étymologique ci-dessus, l’accent aigu indique probablement l’accent, non la quantité) + sĭ-ta « ainsi, donc » (cp. sie « ainsi » s.v. úsir et « ainsi, donc, comme cela » s.v. epetai). Les variantes kenasit, kenasta résultent apparemment du déplacement de l’accent primitif. Tolkien écrivit dans The Road Goes Ever On qu’en quenya « [l]’accent (haut-tonique) principal était à l’origine sur la première syllabe de tous les mots » (p. 68) : ainsi kenasit dérive probablement du *kénasita originel (bien que cette forme ne soit pas attestée par Tolkien). Plus tard, l’accent principal avança jusqu’à tomber sur la syllabe antépénultième, si la pénultième était brève (ibid.) ; ainsi *kenásĭta > kenasta.
Dans l’essai tardif sur la négation (vers 1968) cité dans le VT 42, p. 33–34, apparaît comme une particule indiquant l’incertitude, utilisé dans la phrase lá karitas alasaila ké nauva « ne pas faire ceci peut être/s’avérer imprudent ». Cette particule était un concept très ancien, trouvant son origine quelque 45 ans plus tôt dans la Early Qenya Grammar de 1923, dans laquelle ki « peut » (corrigé en ke) est une particule conditionnelle/subjonctive, exprimant une possibilité plus proche, comme dans hi·tule ki « elle viendra peut-être, pourra venir » (PE 14, p. 59). La conjonction « si » de la phrase des Ambidextres, bien qu’étant à l’évidence une variation de ce concept, n’était probablement pas imaginée pour coexister avec en tant que particule « peut ». Une note de vocabulaire écrite sur du vieux papier A&U daté de 1968 et placé dans le même dossier brun que le manuscrit d’AS 1–3 donne qui « si » (< kwi « supposer ») et « peut être » comme formes distinctes. De façon similaire, dans la EQG, ki « peut » est distingué de mai « si », comme dans mai ni·tuluva, tu·tuluval ki « Si je viens, ils viendront » (ibid.).
L’essai tardif sur la négation a aussi une note entre parenthèses, « (Sur voir les notes de traduction de “pouvoir, etc.”). » Cela se réfère apparemment à la page de notes au crayon (sur du vieux papier A&U datant de 1967) placée près du dactylogramme dans la boîte d’archives, qui affirme que « pouvoir » dans le sens « avoir la chance, l’opportunité ou la permission », était exprimé par la base √ek « c’est ouvert ». Bien que la particule ne soit pas citée, divers exemples de √ek utilisés comme verbes sont donnés, y compris eke nin kare sa « je peux faire cela », eke nin ? « s’il vous plaît, puis-je ? » et ekuva nin kare sa noa « je “pourrais” faire cela demain, j’ai une chance de faire ça [demain] »22). Il est possible que « si » soit aussi conçu comme un dérivé de cette même base.

mo « on » : Il apparaît dans AS 1–7 comme sujet du verbe « se tourne/tournait » (voir querne ci-dessous). Le Glossaire 2 liste « quelqu’un, on », comme dans tai mo nave … mára « que l’on juge … bon » (VT 42, p. 34).

querne « tournait » : Dans AS 1, Tolkien écrivit d’abord lasi pan nanquerne *« pas ainsi, puisque le dos tourné » (voir ci-dessus s.v. úsie et an), dans lequel nanquerne *« le dos tourné » est apparemment constitué du préfixe nan- « en arrière » < NDAN- « arrière » (RP, p. 428), une base également vue dans nanwe (eld. com. ndanmē) « reflux, marée basse » (VT 48, p. 26, n. 2) ; et de querne « tourné », passé de quer- « tourner », un radical verbal familier issu de l’adjectif ou du participe passif nuquerna « inverser » (lit. *« tourné sous ») dans les noms des tengwar no 30 silme nuquerna « s renversé » et no 32 áre nuquerna, faisant référence aux formes inversées du silme (29) et áre (31) (RR, p. 490). nanquerne pourrait aussi être le pluriel d’un adjectif ou participe *nanquerna « dos tourné », se référant peut-être à i Eldar. La notion que faire face à l’Ouest signifie « tourner le dos » suggère un point de vue noldorin, puisque les Noldor vinrent en Terre du Milieu depuis Eldamar dans l’Ouest. La phrase pan nanquerne fut remplacée par an númenquerna *« car face à l’Ouest », dans lequel númenquerna est clairement un adjectif/participe traduisant « faire face à l’ouest » dans le texte anglais. Il pourrait toujours faire référence au pluriel i Eldar, bien qu’il soit au singulier (voir la discussion ci-dessus s.v. náner ataformaite ve fírimor quetir à la ligne 1) ; alternativement, númenquerna pourrait être utilisé de façon substantive comme singulier « celui qui fait face à l’Ouest ». Finalement, númenquerna fut biffé et remplacé par la phrase plus analytique an ke mo quernes immo númenna *« car si l’on se tournait face à l’Ouest ».
AS 2 avait an ké mo quernes immo númenna, dans laquelle quernes fut d’abord écrit quernesse. Une page de notes sur la conjugaison de « est, être » de 1969 affirme que la forme d’origine de la flexion de la 3e pers. sing. s(e) était –sse (voir l’appendice ci-dessous), qui peut être la terminaison présente dans quernesse. Si c’est le cas, cela semble redondant, puisque le pronom mo « on » fournit déjà le sujet du verbe et que les flexions pronominales en quenya sont typiquement utilisées seulement lorsque qu’un sujet manifeste n’est pas présent. Le texte sur les réflectifs écrit vers 1965 et cité ci-dessus s.v. hya à la ligne 2 mentionne une flexion réflective de la 3e pers. sing. –sse dérivée de –se-s (dans lequel –se indique apparemment le sujet et -s l’objet), e.g., meli–se-s > melisse « il s’aime » (il y avait aussi un équivalent pour la 3e pers. pl. issu de te « ils » : meli–te-t > melitte « ils s’aiment »). Si c’est la flexion présente dans AS 2, alors quernesse est *« il se tournait ». Cela semble introduire une redondance supplémentaire, puisqu’en plus du pronom sujet précédent mo « on », quernesse est aussi suivi par un pronom objet réflectif immo « le même, soi » (VT 47, p. 37, n. 58) ; cependant, il est possible que Tolkien ait corrigé quernesse en quernes avant de continuer d’écrire immo. La forme corrigée quernes a la forme courte plus typique –s de la flexion de la 3e pers. sing., comme dans caris dans la dernière conjugaison citée ci-dessus s.v. símaryassen à la ligne 2 (cf. aussi eques « dit-il/elle » dans Quendi et Eldar, WJ, p. 415, n. 29). Cela pourrait aussi être interprété comme le suffixe objet –s comme dans melinyes « je l’aime » (voir ci-dessus s.v. hya à la ligne 2). Dans tous les cas, les redondances potentielles notées pour quernesse demeurent et il est peut-être significatif que dans toutes les versions subséquentes, Tolkien utilisa seulement des formes impersonnelles, le pas. querne dans AS 3, 4 et 7, et l’aoriste quere dans AS 5 et 6.

immo *« soi-même, se » — Il apparaît seulement dans AS 1 et 2, dans lesquels il sert d’objet direct à querne « tournait » (AS 1) et quernes(se) *« il (se) tournait » (AS 2). Le réflectif général immo « le même, soi », apparaît dans le Glossaire 2 avec plusieurs formes connexes, présentées dans VT 47, p. 37, n. 58. La glose « le même » [angl. same one] donne la signification littérale de ce composé : im- « même » [angl. same] et mo « un, le » [angl. one] (ibid.).

kendele « le visage, la face » : Dans AS 3, Tolkien introduisit la proposition *« car si quelqu’un tournait son visage vers l’Ouest », remplaçant l’objet réflectif immo « soi-même » d’AS 1 et 2 par kanwarya *« son visage ». Le nom kanwa « visage » dérive probablement de la base KAT- « forme » (RP, p. 411)23), avec *katmā > q. kanwa (sur le développement de *tm > q. nw, voir « Five Late Quenya Volitive Inscriptions » de Carl F. Hostetter, dans le VT 49, inscri. IV s.v. veryanwesto). Tolkien conçut apparemment cette forme sur le modèle étymologique du lat. faciēs « visage », qui signifiait à l’origine « forme, silhouette » (< facere « fabriquer »). L’angl. face est lui-même dérivé de ce mot latin [N.d.t. : tout comme le français face]24).
Les AS 4–7 ont tous kendele « visage », sans suffixe possessif. Cela dérive clairement de kenda- « regarder, observe pour quelque temps (pour obtenir une information, etc.) », une forme intensive de √ken « voir, percevoir, noter » (VT 41, p. 5). Les mots pour « visage, face » dans les langues indo-européennes remontent souvent à des racines signifiant « voir, regarder », e.g., le français visage, ancien vis, du lat. vīsus « vue ». Cela se révèle vrai pour beaucoup de formes elfiques attestées, e.g., q. alma « face, visage » < ALA(1) « fixer » (QL) ; gn. gwint « face » < gwinta- « voir » (GL) ; et le q. yéma « face » dans le document valmarique V6 (PE 14, p. 117), probablement la même racine DYĒ(1) que ’yēta « regarder » et ’yesta, ’yendo « jeter un oeil, fixer » (QL). La formation de kendele « face » < kenda- « regarder, observer » mime ñandele « harpé » < ñanda- « harper » dans « Les Étymologies » s.v. ÑGAN-, ÑGÁNAD- « jouer (d’un instrument à cordes) ». Le texte « Mots noldorins pour le Langage » (le germe de l’appendice D à Quendi et Eldar, vers 1959–1960) note que les « Noms créés avec la terminaison –l semblent bien avoir été universels et abstraits ; bien qu’ils devinssent naturellement souvent particuliers par référence, dans l’usage familier » (VT 39, p. 16) ; la référence à l’usage familier semble considérer kendele comme « face » plutôt que comme *« regardant, observation ».

númenna « vers l’ouest » : Cette forme, l’allatif de númen « Ouest » (RR, p. 490), est aussi attestée dans RP, p. 61 et SD, p. 310. Elle apparaît dans les sept versions, la seule variation étant l’usage de la majuscule à Númenna dans AS 3.

ve senya « habituellement » : Tolkien fut d’abord indécis sur la façon de traduire « habitude », et dans AS 1, il écrivit simplement « (ve…) », avec des points de suspension comme substitut à la forme incertaine. Dans AS 2, la ligne 3 se termine par númenna « vers l’Ouest », la proposition « habituellement » étant omise entièrement. Finalement, dans AS 3, Tolkien écrivit ve senwa et dans les AS 4–7 « comme d’habitude » est rendu par ve senya « habituel », sans plus d’informations).
L’étymologie de senwa, senya (qui se terminent par les suffixes adjectivaux communs –wa, -ya) n’est pas évidente. L’élément sen- dans ces formes pourrait être le radical verbal sen- « lâcher, libérer, laisser aller » également vu dans apsene- « remettre, lâcher, pardonner » dans les Átaremma V et VI (VT 43, p. 18)25). Si senwa, senya signifient à l’origine « libéré, sans contrainte », cela pourrait naturellement donner lieu aux sens « normal, habituel », se référant au comportement ou à l’attitude par « défaut » d’une personne ou d’une chose. Phonologiquement, le q. sen- pourrait aussi dériver de *then- ou *sten-. Le radical *then- « regarder, observer » pourrait être posé comme l’extension de THĒ- « regarder (voir ou avoir l’air) » dans « Les Étymologies26) » (cp. le gn. thê- « voir » dans le GL) ; selon A Dictionary of Selected Synonyms in the Principal Indo-European Languages, de Carl Darling Buck (p. 1359), le v.-a. þēaw « usage, coutume, habitude » (d’où þeawe « habituel ») pourrait avoir signifié à l’origine « observation », relié au lat. tuēri « regarder, observer, tenir compte, protéger ». (L’OED affirme que þēaw est d’étymologie incertaine, sans liens attestés hors du germanique occidental.) Des notes étymologiques écrites vers 1968 donnent √ten « pointer » (avec les dérivés incluant tenna « jusqu’au point » et tenta « pointer, remarquer » ; voir ci-dessous s.v. tentane à la ligne 4) et une variante s-préfixée *s-ten-27) pourrait être la source de senwa, senya — cp. le grec homérique δίκη « coutume, usage, manière », qui selon Buck (p. 1358) est relié au gr. δείκνῡμι « pointer » et en sanscrit diç- « pointer » (substantif diç- « direction »).
L’adj. sanya « ordinaire, respectueux de la loi, normal » < STAN- « fixer, décider » dans « Les Étymologies » est aussi curieusement proche de la forme et du sens de senya « habituel ». La variation entre a et e est attestée dans quelques radicaux eldarins, e.g., am/em, amal/emel « mère », cité dans l’une des Notes d’ébauche de MDN (VT 48, p. 19, n. 16) ; apa/epe « après », comme dans Apanónar « les Après-nés » et epessë « après-nom » (WJ, p. 386 ; CLI, p. 300) ; et málo « ami », dérivé de MEL- « aimer (comme ami) » avec un « vocalisme irrégulier » (RP, p. 424).

Ligne 4

i hyarma « la main gauche » : Cela apparaît dans toutes les versions. AS 4 a ihyarma avec l’article défini préfixé ; cp. ikilyanna « dans [le] gouffre » (SD, p. 247). i hyarma fut biffé dans AS 5, bien que cela advint simplement parce que Tolkien le dactylographia par erreur avant númenna à la ligne 3, puis négligea de le retaper à la bonne place, au début de la ligne 4.

tentane « pointait » : Dans AS 1, la forme d’abord écrite était tente, à la fois ici et à la ligne 5 ; ce fut corrigé en tentane aux deux occurrences, apparemment seulement après qu’AS 1 ait été complété. Les AS 2–7 ont tous tentane écrits directement.\\Le Glossaire 1 a cette entrée : « tenta, tenante diriger vers, être dirigé vers ; tenta avec objet = aller vers ; tentane numenna pointé vers l’Ouest. » Cela montre que tenta pourrait être utilisé à la fois transitivement (« diriger vers ») et intransitivement (« être dirigé vers ») ; il est utilisé intransitivement à la ligne 4, qui affirme que « la main gauche pointait (i.e., était dirigée) loin de Melkor ». Dans cette affirmation, « tenta avec objet = aller vers », le mot « objet » exprime apparemment le sens général « but, chose destinée à » plutôt que le sens grammatical « objet direct », puisque la signification indiquée est intransitive, « aller vers ».
L’entrée du glossaire cite deux formes passées, le tenante forte avec un infixe nasal et le tentane faible avec le –ne suffixé. Les deux types de passé sont attestés pour d’autres verbes dérivés en –ta, e.g., keante fort, pas. de caita « reposer » (VT 48, p. 13 ; R, p. 67) ; et ortane faible « élevé », pas. de orta- « se lever, élever » (R, p. 67 ; RP, p. 433). Il n’est pas rare pour les verbes en quenya d’avoir plus d’un passé, e.g. onta- « engendrer, créer », pas. óne ou ontane (RP, p. 433), et à au moins une occasion, deux formes passées sont utilisées pour distinguer les sens transitif et intransitif : ulya- « se déverser », pas. intrans. ulle, trans. ulyane (RP, p. 455). Puisque le passé faible tentane est intransitif à toutes ses occurrences (Glossaire 1, et lignes 4 et 5 d’AS), il semble possible que le passé fort tenante pourrait être transitif.
Le pas. rejeté tente peut être comparé au q. vinta- « s’estomper », pas. vinte, vintane dans « Les Étymologies » s.v. WIN-, WIND- ; le pas. vinte fut aussi rejeté, ce verbe étant corrigé en vinda- « s’estomper », pas. vindane avant que l’entrée entière ne soit biffée (VT 46, p. 21).
L’étymologie de tenta apparaît dans un texte manuscrit tardif qui liste des radicaux exprimant diverses nuances de « aller, venir » (vieux papier A&U, janv. 1968). Le sens « à, arriver (à), atteindre » dit ici être exprimé par √ten :

tencf. tenna « jusqu’à un point » (de temps/lieu) = « aller aussi loin que ». Prés. tēna- « est sur le point d’arriver, est juste en train de finir ». Cf. tul. tenin est indéfini dans le temps. « Quand l’hiver vient/arrive/est avec nous, il fait froid », yá hríve tene, ringa ná. « Chaque fois que j’arrive à sa maison/vient à/atteint, il est sorti », quiquie (ou quie) tenin koaryanna / arse28). Principalement au pas. tenne « arrivait, atteignait », qui est habituellement utilisé au locatif pas à l’allatif : tennen sís « J’arriv[ais] ici » et nie « est juste arrivé » ; tenuva « arrivera ».

Tolkien corrigea subséquemment √ten en √men dans cette note ; tenna et ces gloses furent biffées, et ten- fut changé en men- dans tous les autres dérivés : tēna- >> mēna-, tenin >> menin (aux deux occurrences), tene >> mene, tenne >> menne, tennen >> mennen, et nie >> em nie et tenuva >> menuva. Peut-être en conjonction avec ces changements, Tolkien griffonna hâtivement « ten = pointer ; tenna au point » près du début de cette note, et un peu plus bas sur la page (sous l’entrée rejetée pour √wa) il écrivit les formes tenta « pointer, souligner, indiquer », hententa « repérer de l’œil » et leptenta—hententa est probablement lit. *« diriger l’œil vers (quelque chose) » (hen « œil » ; RP, p. 412) tandis que leptenta signifie évidemment « pointer/indiquer avec le doigt » (lep(e)- « doigt » ; VT 47, p. 10). Des gloses similaires pour ten- apparaissent ailleurs dans les écrits tardifs de Tolkien. Une liste de radicaux prépositionnels écrite sur l’un des minces bouts de papier de notes placés avec AS 1–3 comprend ten- « jusqu’à ». Une autre liste de divers radicaux, datant apparemment de la fin des années 1950 ou du début des années 1960, donne « √ten- = fin dans le sens du but à atteindre (met simplement = finalité). tenna jusqu’au point, jusqu’à. † q. tenya, arriver (pas chez le locuteur [?]). pas. tenne ». Un groupe de notes étymologiques de 1957 donne √ten- « direction », avec le dérivé tenna « vers l’objet ; jusqu’à, à (portée), pour autant que ». Cp. tenn’ Ambar-metta « jusqu’à la fin du monde » (RR, p. 292–293), et tennoio « à jamais » < tenna + oio « une période infinie » (CLI, p. 352, n. 43).

Melcorello « loin de Melkor » : Dans AS 1–2, « loin de Morgoth/Melkor » est traduit par une proposition prépositionnelle : AS 1 a ollo Moringotto, corrigé en ollo Morikotto « loin de Morgoth » ; et AS 2 a ollo Melcor « loin de Melkor ». La préposition ollo « loin de » contient à l’évidence le suffixe ablatif –llo. Le o- initial peut simplement être une sundóma préfixée. De façon alternative, l’un des fins bout de papier de notes contemporaines placés après le manuscrit de AS 1–3 cite le radical awa « loin de », avec les formes variantes au, o et va-, et ollo pourrait aussi être la flexion ablative de la forme réduite o « loin de ».
Le Glossaire 1 liste « lo ‟de”, après flexion » ; cp. l’entrée des « Étymologies » pour l’élément ablatif LŌ-, avec les dérivés q. –ello, (VT 45, p. 28). Une note écrite au dos d’une notice de publication d’A&U de 1969 décrit l’usage de la forme indépendante : « comme mot indépendant était seulement utilisé avec une personne ; ainsi donc pas Manwello mais lo Manwe, et habituellement dans le sens par agent ». La proposition nahtana lō Turin apparaît sur la gauche, signifiant probablement *« tué par Túrin » (q. nahtan « je tue » apparaît fréquemment dans les écrits tardifs de Tolkien, dérivé de ndak- « abattre », d’où aussi nakin « j’abats, je coupe »). L’idée que ce prépositionnel était préférable à la flexion –llo lorsqu’on se référait à une personne était peut-être un facteur dans la décision initiale de Tolkien d’utiliser ollo devant les noms Moringotto, Morikotto, Melcor comme dans AS 1 et 2 — bien qu’il changea bientôt d’avis, puisque AS 3 a Morikottollo >> Melkorello, et les AS 4–7 ont tous Melcorello « loin de Melkor »29).
Moringotto (AS 1) comme forme quenya du sind. Morgoth « le Noir Ennemi » apparaît aussi dans la Quenta Silmarillion tardive (LQ), que Tolkien révisa dans les années 1950 (MR, p. 194) ; dans la seconde phase de travail sur ce texte, Moringotto fut remplacé par Moriñgotho (MR, p. 294). Morikotto (AS 1 et 3) n’apparaît nulle part ailleurs. Morgoth est d’abord apparu dans le Conte de Tinúviel (1917), dans lequel Beren s’adresse à Morgoth par « ô si puissant Belcha Morgoth (car tels sont ses noms parmi les Gnomes) » (LCP, p.329), et bien que ce nom garda sa forme externe dans les écrits plus tardifs de Tolkien, il y eut beaucoup d’hésitation au fil des ans concernant l’étymologie de l’élément final –goth (avec une incertitude concomitante à propos de la forme correspondante en quenya)30). L’entrée des « Étymologies » pour KOTH- « lutter, se quereller » (d’abord écrit KOT-) identifie le second élément de Morgoth au nold. coth « inimité, ennemi », ajoutant « mais ce nom contient peut-être aussi GOTH, *morn-ӡoth > morngoth » (VT 45, p. 23), se référant à la base GOS-, GOTH- « effroi ». Les formes quenya Moringotto, Morikotto dans AS 1 et 3 montrent que Tolkien hésitait toujours entre ces bases quelque trente ans plus tard. ngotto (et ñgotho dans la forme tardive LQ Moriñgotho) pointent toutes deux vers la base *ÑGOTH-, à l’évidence une forme de GOTH- avec une consonne initiale renforcée ; ngotto (probablement issu de *ñgotthō) montre le développement de l’eld. com. tth > q. tt également vu dans netthi > nette « sœur » (VT 47, p. 14, n. 21). De façon similaire, kotto pourrait dériver soit de KOTH- (*kotthō) soit de KOT- (*kottō). Bien que KOT- ait été corrigé en KOTH- dans « Les Étymologies », il pourrait néanmoins avoir survécu ; il est apparemment présent dans le sind. Thuringud « l’Ennemi Caché » (avec –gud « ennemi » < *-kōt), l’un des pseudonymes de Túrin dans les « Wanderings of Húrin » (WJ, p. 256).

Ligne 5

ar « et » : Ce mot apparaît dans toutes les versions excepté AS 5, qui fut abandonnée à la fin de la ligne 4. Tolkien attribuait habituellement le q. ar à un radical signifiant « à côté de », bien qu’il hésita continuellement sur la forme précise de ce radical. « Les Étymologies », par exemple, font dériver ar « et » et le q. ara « à l’extérieur, à côté » de la base AR2-, tandis qu’un texte sur divers mots quenya pour « et » datant de 1965 environ affirme que ar « et » était à l’origine une préposition issue de √ADA « à côté de, le long de ». Une autre forme apparaît encore dans la note écrite vers 1968 sur l’enclitique –ye « et » (VT 47, p. 31, n. 44), qui affirme que, dans l’usage général, ce terme fut remplacé par ar (as), issu de √asa « à côté de » ; cp. le q. asambar(o), sind. ahamar *« voisin », lit. *« celui qui habite à côté », dans les Notes d’ébauche placées avec MDN (VT 48, p. 20, n. 16). Une liste de radicaux prépositionnels sur l’un des fins bouts de papier placés avec AS 1–3 cite ad(a) « à côté de », et un autre de ces bouts de papier donne ada- « à côté de / [? hors]31) » suivi par le paradigme d’une préposition ara avec divers suffixes pronominaux32) :

[Singulier] [Pluriel] [Duel]
anni > arni anwe > arme anwet > armet
astye arwe
alle aste > arde
arse33) aste > arte
       –        –
       ara, ari        ara, arin

Ici, le *ad- produisit à l’origine an-, as-, al- ou ar- selon la première consonne du suffixe pronominal ; mais plusieurs de ces formes furent plus tard évidemment nivelées en ar-, comme les 1ère pers. sing. anni > arni, 2e pers. pl. aste > arde, etc. Pour le développement de *dm > nw pour la 1ère pers. pl. exclusif anwe (< *ad-mē) et la 1ère pers. du. exclusif anwet (< *ad-mē-t), voir « Five Late Quenya Volitive Inscriptions » dans le VT 49, inscr. IV s.v. veryanwesto). Les terminaisons –i, -in dans ari et arin sont peut-être des formes suffixées du pronom relatif i, ou bien des formes singulière et plurielle de l’article défini (cp. les deux formes de l’article de la question Mana i·coimas in·Eldaron ? « Qu’est-ce que le coimas des Eldar ? » ; PM, p. 403).

ké mo « si l’on » : Voir les entrées pour et mo à la ligne 3. À la ligne 5, ces mots apparaissent seulement dans AS 6–7. Les versions successives de la ligne 5 mettent en jeu divers degrés d’ellipses, débutant dans AS 1 par ar formenna tentane Amanna *« et face au Nord, elle pointait vers Aman », sc. « et [si l’on se tournait] face au Nord, [la main gauche] pointait vers Aman ». Ce fut davantage réduit à l’essentiel dans AS 2, qui a simplement ar formenna Amanna *« et vers le Nord, vers Aman », tandis que dans AS 3 et 4 Tolkien revint sur ar formenna tentane Amanna, comme dans AS 1. La syntaxe succincte dans ces versions autorise quelques confusions potentielles : ar formenna « et face au Nord » pourrait être pris comme se référant vers la direction où la main gauche pointait plutôt que celle à laquelle elle faisait face. Tolkien élimina cette possible fausse interprétation dans les versions subséquentes, d’abord en ajoutant ke à AS 6 (ar ke formenna tentane Amanna *« et si l’on se tournait face au Nord, elle pointait vers Aman »), dans lequel ké mo renvoie sans ambiguïté au ké mo querne kendele « si l’on se tournait face » à la ligne 3.

formenna « vers le Nord » : Allatif de formen « nord » (RR, p. 490, RP, p. 436), apparaissant dans toutes les versions sauf AS 5.

tentanes « elle pointait » : Voir l’entrée pour tentane à la ligne 4. Dans AS 1, Tolkien écrivit d’abord tente, puis le corrigea en tentane, qui est la forme qui apparaît dans AS 3, 4 et 6. Ce verbe fut élidé dans AS 2 (voir l’entrée pour ké mo ci-dessus) et AS 5 fut abandonné avant d’atteindre la ligne 5. Dans AS 7, Tolkien écrivit d’abord tentane, qui fut ensuite corrigé à l’encre en tentanes ; l’addition de la flexion –s « il, elle » indique plus clairement que ce verbe se réfère à un sujet différent (i.e., la main gauche) du pronom mo « on », apparaissant plus tôt sur la ligne.

Amanna « vers Aman » : Allatif d’Aman « la Terre Bénie » (ainsi glosée dans AS 7), apparaissant dans toutes les versions sauf AS 5. Quendi et Eldar affirme que le q. aman « saint, libre du mal », principalement utilisé comme nom de la terre des Valar, fut dérivé d’un mot valarin34) signifiant « en paix, en accord (avec Eru) » (WJ, p. 399). Ce concept apparaît également dans d’autres écrits tardifs ; e.g. un essai de la fin des années 1960 note que le q. Valinóre, Valinor « la terre des Valar » « était le vrai nom eldarin d’Aman, un élément tiré de “langue des Valar”. » Des notes étymologiques de 1957, d’un autre côté, dérive Aman « État Immarri » de l’eldarin √man- « bon », une racine dit impliquer que la personne ou la chose soit (relativement ou absolument) « immarrie ». Le concept que man- était un radical eldarin natif signifiant « bon » remonte au Qenya Lexicon, qui liste mane « bon (moral) », mande « bien », etc. sous la racine MANA. Il importe peu qu’Aman soit un emprunt valarin ou une forme native quenya, le point que Tolkien souligne à la dernière ligne de la phrase des Ambidextres reste le même : la main gauche a des connotations positives pour les Eldar en partie parce que lorsqu’ils faisaient face au Nord, elle pointait vers la terre dans le nom même était synonyme de bénédiction et de liberté du mal ou du défaut.

Appendice : Écrits tardifs sur √nā « être »

Il y existe étonnamment peu d’informations sur la conjugaison de dans les écrits tardifs de Tolkien et les rares textes qui existent ne sont habituellement guère plus que des notes succinctes griffonnées hâtivement. La conjugaison de √ écrite au-dessus d’AS 1 est, en fait, l’une des plus complètes et clairement écrites :

       nain       naitye       nailye       na
nánye    na-lye/tye                          nās(e)       [? nalme]
nāne      anaie      nauva

À la suite de √ dans la première rangée se trouvent quatre formes aoristes : 1ère pers. sing. nain, 2e pers. sing. naitye (familier), 2e pers. sing. nailye (poli)35), et le sing. impersonnel na — qui ont le radical à voyelle brève (-) et le suffixe –i typique de l’aoriste des verbes basiques, excepté pour le na impersonnel, dans lequel –i est peut-être omis pour éviter la confusion avec nai « que cela soit, peut-être ». La deuxième rangée donne le temps présent, habituellement marqué par un radical à longue voyelle (-) : 1ère pers. sing. nánye (qui remplace la forme rejetée nain), 2e pers. sing. polie/familière na-lye/tye, sing. impersonnel et 3e pers. sing. nās(e). La dernière forme de la rangée commence de façon certaine par nal, mais la fin n’est guère plus qu’un gribouillis horizontal ; la 1ère pers. pl. exclusive nalme (attestée dans un autre texte donné ci-dessous) était probablement attendue. Dans la troisième rangée, le pas. nāne est suivi du parfait anaie, qui fut d’abord écrit anáye ; au radical à voyelle raccourcie dans la forme corrigée, comparer Maiar « les Beaux » (MR, p. 49) et sa forme alternative Máyar (PM, p. 363–364, n. 45, 53). Le futur nauva « sera » est aussi attesté dans l’essai tardif sur la négation cité par Bill Welden dans VT 42 (p. 34) ; voir l’entrée pour à la ligne 3.
Quelques autres exemples du pas. nāne se trouvent ailleurs dans les essais tardifs de Tolkien. Par exemple, une page de notes au crayon extrêmement rapides sur les verbes en radicaux monoconsonantiques (vieux papiers A&U daté 1967) cite - « être », passé nāne et parfait anaie. Un autre exemple de nāne utilisé dans la phrase quenya apparaît dans la note de vocabulaire suivante, écrite sur du vieux papier A&U de 1968 et placé dans le même dossier brun qu’AS 1–3 (la note sur qui « si » et « peut être » citée ci-dessus s.v. ké à la ligne 3 apparaît sur la même page) :

√SAB « croire (que des affirmations, rapports, traditions, etc. sont) vrais, accepter comme fait ». En quenya, cela ne prend pas une personne comme objet direct — dans le sens « croire qu’il dit vrai ». Le q. savin quand il a un nom commun, propre ou un pronom comme objet direct signifie « je crois qu’il/elle/on existe/existait vraiment » : comme savin Elessar ar i náne aran Ondóreo « je crois qu’E. a vraiment existé et qu’il était le Roi du Gondor ».
Faire confiance à un(e) homme/femme, comme ne mentant pas (ou ne tordant pas les mots ou ne dissimulant rien de pertinent) est exprimé par : je crois (que) les mots de A (sont vrais) : savin Elesarno quetie / ou i E. quetie naite. Ou par un verbe différent, faire confiance, se fier à (une personne) :36)

La forme génitive Elesarno dans le second paragraphe est évidemment une erreur pour *Elessarno. La forme quetie, correspondant à « les mots » dans la glose, doit signifier littéralement *« [le] parler », étant une forme au gérondif du verbe quet- « dire, raconter, parler » (aoriste quete « raconte », prés. quēta « est en train de dire » ; VT 41, p. 11, 13), issu de *KWET « parler, prononcer des mots, dire » (WJ, p. 391). L’adjectif naite « vrai » est un autre dérivé de - « être », avec la terminaison adjectivale commune –ite également vue dans maite « habile, adroit » < « main » (VT 47, p. 6), hlonite « phonétique » < hlōn « un bruit, son » (VT 48, p. 29) et ruskuite « rusé » < rusko (rusku-) « renard » (VT 41, p. 10). Cp. anwa « réel, véritable, vrai » dans « Les Étymologies » s.v. ANA2-, une variante de NA2- « être, exister » ; et nanwa « existant, véritable (vrai) », cité ci-dessous et issu de notes datant de la fin des années 1960.
Il y a aussi des conjugaisons de dans les écrits tardifs de Tolkien qui donnent comme passé plutôt que nāne. L’une des plus étendues de ces conjugaisons en apparaît dans une liasse de quatre pages manuscrites écrites sur du vieux papier A&U de 1967. La première page sur laquelle Tolkien écrivit la date du « 6 Avr., ’69 », donne un résumé de la distinction entre les racines √na et √eŋe :

Le radical du verbe « exister » (avoir corps le monde primaire de l’histoire) était √eŋe, distinct de √na accompagnant les adjs./noms/pronoms dans les affirmations (ou souhaits) établissant (ou désirant) qu’une chose ait une certaine qualité, ou soit la même qu’une autre.
Le présent/continu de √eŋe : est ëa « Il existe » {Eru ëa}37), utilisé comme nom = l’univers entier créé. Ne peut être dûment utilisé pour Dieu puisqu’ se réfère seulement à toutes les choses créées par Eru directement ou médiatement.

Il est noté dans l’Appendice D à Quendi et Eldar qu’ëa « existe » et engwe « chose » soulignent « [l’]ancienne présence d’un ñ intervocalique, perdu plus tard en quenya » (VT 39, p. 6–7), bien que la racine √eŋe « exister » ne soit pas explicitement citée dans ce texte.
La deuxième page de cette liasse porte le titre « Verbes Irrég. » et comprend les notes suivantes sur et ëa :

est, [? c’est comme,]38) ainsi.     oui = c’est ainsi.          náto c’est cela
                                                         non ui ce n’est p[as]   uito ce n’est pas cela
          náke {pas comme} c’est pourrait sembler                 úna
imp.     nái que cela soit
               passé { nên}
                       anen anel {an} nē / nēse anes
Quand le radical d’un nom ou d’un verbe est long & longs [? marqueurs,]
la double cons. était simplifiée après le changement de s > z.
          Ainsi nê-sse pour nesse avait nēse.
Il existe ea. √eŋe. prés. & aoriste ea, futur euva, passé enge.
parfait e-ēŋii̯ē > ēŋie [>] ēii̯ē > éye, rare.
l’ana[logique] engie est souvent utilisé.

La forme ui « non, ce n’est pas » est apparemment un aoriste. Elle est aussi attestée sur une page de notes d’ébauche sur les formes négatives (vers 1968), qui donne la racine ū̌gu, « ne pas » avec une conjugaison partielle (subséquemment biffée) : « ū-, verbe : uin(ye) je ne suis pas39) ; uil(ye) ; uis ; ui. » Des formes connexes écrites à proximité comprennent ui « ce n’est pas » ; uilme et uir, probablement les formes de la 1ère pers. pl. exclusif et impersonnel ; et ugin, ugilme, à l’évidence les formes étymologiques sous-jacentes de uin et uilme.

náto « c’est cela » et uito « ce n’est pas cela » pourraient être des formes emphatiques de « oui » et « non ». L’élément –to est peut-être « d’où », l’un des nombreux dérivés de « ce » listé dans DN, qui donne également l’étymologie « ta|o > », indiquant que cette forme est un génitif partitif. Selon Quendi et Eldar, le génitif partitif pourrait décrire « la source ou l’origine » des choses, e.g., róma Oromëo « un cor venant d’Oromë » (WJ, p. 368) ; cp. aussi Oiolossëo « du mont de Neige-éternelle » dans la Lamentation de Galadriel. Ainsi náto et uito sont peut-être littéralement « c’est (issu de) cela » et « ce n’est pas (issu de) cela », sc. « oui, c’est issu de cela (précédemment mentionné) », etc.

náke se termine à l’évidence par la particule ke indiquant l’incertitude (VT 42, p. 34, n. 2 ; voir aussi l’entrée pour ci-dessus). Sa glose est mieux comprise par l’ellipse, « c’est [ou] il pourrait sembler », indiquant probablement un « oui » hésitant ou qualifié. La glose d’abord écrite était « pas comme c’est [ou] pourrait sembler », peut-être un « non » qualifié. La forme úna suivant la glose est probablement une alternative au ui « ce n’est pas » écrit au-dessus ; úna est aussi attesté (dans des notes étroitement contemporaines de Quendi et Eldar) comme adjectif signifiant « privé de, dépourvu de, délaissé », i.e., ú + terminaison adj. –na (VT 39, p. 14), mais ce ne peut clairement pas être le mot attendu ici.

L’abréviation « imp. » après à la ligne suivante signifie probablement « impératif » plutôt qu’« impersonnel », puisque agit comme un impératif dans la forme qui suit : nái « que cela soit »40). Dans la rangée des formes passées avec des terminaisons pronominales, les 1ère pers. sing. anen, 2e pers. sing. anel (poli) et 3e pers. sing. anes pourraient avoir une sundóma préfixée (cf. la base ANA2- « être, exister » dans « Les Étymologies », une variante de NĀ2- « être ») ; de façon alternative, ces formes pourraient dériver d’une forme inverse de NĀ, comparable à ista- « savoir » < IS « savoir », avec le pas. sinte « savait » < inverse *SI (voir ci-dessus s.v. símaryassen à la ligne 2)41). Quelque soit le cas, les formes passées disyllabiques comme anen pourraient être préférables car elles étaient plus distinctes que les formes monosyllabiques telles que la 1ère pers. sing. pas. rejetée nên. L’absence de rhotacisme dans la 3e pers. sing. pas. nēse est attribué à la terminaison géminée d’origine –sse, qui fut simplifiée en –se suivant la voyelle longue dans , mais seulement après que le rhotacisme ait cessé d’être un processus actif en quenya (la formulation de l’affirmation « Ainsi nê-sse pour nesse avait nēse » est quelque peu troublante, mais semble signifier « ainsi nê-sse, plutôt que devenir nesse, devint nēse »). La même séquence de développements vaut sans doute aussi pour la 3e pers. sing. présent nāse dans la conjugaison d’AS 1 (voir aussi nasse trois paragraphes en-dessous, et la discussion de quernesse s.v. querne à la ligne 3). Une page de notes discutant la terminaison adjectivale –ima datant de la fin des années 196042) fournit aussi un exemple de nēse utilisé dans une phrase : nése nórima rokko « c’était un cheval fort/rapide à la course ».

Le passé enge (probablement un passé fort formé par infixation nasale : *e-ŋ-ŋē) apparaît aussi dans la traduction de Tolkien du Gloria Patri (VT 43, p. 36). La forme eane, à l’évidence un passé faible alternatif, fut écrite dans la marge, puis biffée. La forme étymologique du parfait e-ēŋii̯ē a une ressemblance structurale étroite avec *awāwiiē, cité comme la « forme antique du parfait » du q. auta- « partir, quitter » (< *AWA) dans Quendi et Eldar (WJ, p. 366), la principale différence étant que *awāwiiē caractérise une réduplication (aw-āw-) plutôt qu’une augmentation (e-ēŋ-). Le parfait analogique engie est basé sur le pas. enge ; Tolkien note dans Quendi et Eldar que « les formes du passé et du parfait devinrent progressivement plus étroitement associées en quenya », d’où *awāwiiē fut remplacé par *a-wāniiē (q. avānie) « avec intrusion du n issu du passé » (ibid.).

Quelques autres formes fléchies de se trouvent dans les écrits tardifs de Tolkien. Une page de griffonnages sur du vieux papier A&U de 196743) donne , « seulement impers[onnel] »44), avec le pluriel nár et le duel nát ; les formes nē, nēr, nēt sont aussi citées sans précision, mais représentant clairement les singulier, pluriel et duel du passé. DN mentionne l’usage du sa « ce » abstrait45) comme suffixe verbal, comme dans nās « c’est », nās mara nin « j’aime ça ». Cette phrase doit littéralement signifier *« c’est bon pour moi » (mára « bon » est habituellement attesté avec une voyelle longue, e.g. VT 42, p. 33–34), la syntaxe étant une réminiscence de l’allemand es gefällt mir « j’aime ça », lit. « ça me plaît », avec le datif mir.

Une autre conjugaison de , probablement de la fin des années 196046), a « c’est, souvent l’aoriste nanye, nalye, , nasse, nalme, [nār >>] năr ; passé ; futur est uva ». Cela indique apparemment que le présent « c’est » était souvent utilisé comme aoriste, tout comme ea « existe » est dit être à la fois présent et aoriste dans le texte cité ci-dessus (une telle combinaison des sens présent et aoriste semblerait s’accorder avec l’usage du comme « oui, c’est ainsi » sur le manuscrit des « Verbes Irrég. » donné ci-dessus, puisque la contrepartie négative sur ce manuscrit, ui « non, ce n’est pas », semble être la forme aoriste). La forme de la 3e pers. sing. ici est nasse, dans laquelle la forme originale longue du marqueur pronominal –sse est retenue après une voyelle brève. Sur la gauche de cette conjugaison Tolkien écrivit « nasse aussi = une personne, un individu », dans lequel –sse n’est pas pronominal mais plutôt un suffixe utilisé pour dériver des noms de radicaux verbaux, comme kelussë « crue, l’eau tombant rapidement d’une source rocheuse » < kelu- « s’écouler rapidement » (CLI, index inédit en français s.v. Celos, cité ici depuis « Les Rivières et collines des feux de Gondor », voir VT 42, p. 11). D’autres formes connexes données sur cette page comprennent năta, nat « chose » et nanwa « existant, réel (vrai) ».

Les idées de Tolkien sur la conjugaison de restèrent donc clairement dans un état assez fluide, même dans ses derniers écrits. Un exemple final est fournit par la remarquable affirmation suivante à propos de l’étymologie et la fonction du pas. , apparaissant dans le même texte tardif sur les « Radicaux homophoniques » (vers 1968) cité ci-dessus s.v. ten à la ligne 2. Ici Tolkien écrit que l’élément nē

… joua un rôle fondamental dans l’indication du temps passé en eld. com., se trouvant à la fois comme suffixe verbal marquant les passés et par un traitement curieux (descendant probablement de méthodes d’agglutination en quendien primitif) également sous la forme d’une nasale insérée avant la consonne finale d’un radical verbal, alors que le ē suivait. Cet élément avec des sens tels que « il y a » ou « postérieur à » (sc. plutôt dans le temps) se trouve en quenya et en telerin en tant que mot indépendant , fonctionnant comme passé du verbe « être » = ce fut. Il ne prend cependant aucune flexion personnelle et est en fait utilisé comme une forme curieuse du passé de « oui » dans les réponses aux questions de fait = « ce fut ainsi, ce fut comme tu l’as dit/demandé » (En eldarin, on répondait par la positive aux questions de fait par une forme infléchie du verbe « être » : voir ci-dessous). Cet élément apparaît aussi dans le q. néya « autrefois, il fut un temps » — au passé ; anda né, andanéya « il y a longtemps, il était une fois » ; tel. andané.e

Malheureusement, alors que Tolkien envisageait clairement d’en dire plus sur le verbe « être » dans cet essai (cf. sa note « voir ci-dessous »), il abandonna le texte avant de revenir à son sujet de départ.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) À l’origine, Tolkien n’avait pas conçu les Elfes comme des ambidextres. Les lexiques les plus anciens, par exemple, décrivent explicitement la main gauche comme maladroite et la droite habile. Le Qenya Lexicon donne lenka « lent, gourd, raide ; gauche (main) » et malenka « gauche, -er », issus des racines « ? LEKE ou LENE » (cette dernière est glosée dans une entrée séparée par « long », avec les sens dérivés « lent, pénible, à la traîne »). Le Gnomish Lexicon a gôg « maladroit ; gauche (main) » (probablement relié au q. auk « un sot, maladroit » et auqa « empoté, maladroit (pour des choses) ; délicat, difficile » dans le QL), l’opposé de fim « intelligent ; main droite ». La prédominance de la main droite est toujours évidente dans « Les Étymologies », qui comprennent le q. formaite « droitier, adroit », s.v. PHOR- « main droite ». C’est aussi implicite dans l’histoire de Maedhros, qui après avoir perdu sa main droite lors de son sauvetage par Fingon sur le Thangorodrim vécut car « son épée devint bientôt plus redoutable de la gauche qu’elle ne l’avait été de la droite » (RP, p. 285 ; Silm., p. 101). Même dans la dernière version de l’histoire dans les Annales Grises (écrites à la fin des années 1950) qui note simplement que « Par la suite, Maidros mania son glaive de la main gauche » (WJ, p. 32), le simple fait que cela soit mentionné implique que l’exploit était, en quelque sorte, remarquable ou inhabituel.
2) L’idée que faire face à l’Ouest était « habituel » rappelle l’affirmation dans l’Appendice E du Seigneur des Anneaux selon laquelle les tengwar :numen: númen « Ouest », :hyarmen: hyarmen « Sud », :romen: rómen « Est » et :formen: formen « Nord » « représentaient généralement les points cardinaux O, S, E et N, même dans les langues où leurs noms étaient tout à fait différents. Dans les Terres de l’Ouest, on les nommait dans cet ordre, en commençant par l’ouest et en lui faisant face ; hyarmen et formen signifiaient d’ailleurs « région de gauche » et « région de droite » (contrairement à la coutume en usage dans bien des langues des Hommes). » (RR, p. 491). L’idée de faire face au Nord fait allusion à la garde maintenue sur la forteresse nordique d’Angband appartenant à Morgoth par les Eldar au Premier Âge, en particulier durant le Siège d’Angband.
3) Dans le même dossier brun que le manuscrit d’AS 1–3 se trouve un petit bout de papier portant ce qui semble être le germe original de la phrase des Ambidextres hâtivement griffonné : « Les Elfes sont généralement ambidextres ∴ la gauche n’avait pas de sens “sinistre”. » Cela ne fait pas mention de connotations positives de la gauche, et ce bout de papier est dépourvu de toute ébauche pour une version en quenya. Les deux faces du bout de papier furent par la suite utilisées pour des notes sans relation sur les combinaisons consonne + nasale et pour une étymologie de pella « au-delà ».
4) À l’exception du « et » (= q. ar) à la fin de la 4e ligne de la phrase d’origine en anglais, que j’ai déplacé au début de la 5e ligne dans les textes AS édités.
5) AS 2 commence avec le mot ataformor (*« ambidextres ») écrit dans la marge, à gauche de son équivalent attaformor dans AS 1. Tolkien avait probablement l’intention que les mots d’ouverture d’AS 1, i Eldar nāner (« les Elfes étaient »), servent aussi comme premiers mots de cette nouvelle version.
6) Romello est donné ici avec un o bref ; FdA, p. 476 et R, p. 67 ont respectivement Rómello et Rōmello.
7) Une liste de prépositions datant apparemment du milieu des années 1950 (voir VT 43, p. 29–30 s.v. aselye) donne la racine ata-, atta « à travers, sur, couché côte à côte », qui suggère que ata-, atta dans ataformor, at(t)aformaiti pourrait avoir le sens précis de « des deux côtés » plutôt que simplement « double » ou « deux ». « Les Étymologies » notent aussi que le nold. ath- « des deux côtés, à travers » (comme dans athrad « gué, passage ») « est probablement relié » au q. atta « deux » et d’autres formes dérivées de la base AT(AT)- « de nouveau, re- » (RP, p. 393).
8) L’adj. maite signifie « habile, adroit », < maȝa « main » (VT 47, p. 6). Dans « Les Étymologies » s.v. MAȜ- « main », le pluriel de maite est maisi. Comme le second élément d’adjectifs composés –maite signifie « main, -er » comme dans « gaucher » (RP, p. 414), lungumaite « main-lourde » (VT 47, p. 19), morimaite « mains-noires » (RR, p. 307 ; SD, p. 68, 72, n. 12), etc.
9) Dans une autre note de la fin des années 1950 ou début des années 1960 ve est dit être dérivé de , tandis qu’une note de 1968 environ affirme que ve est issu de l’ancien vai, lié à la terminaison adjectivale –va.
10) epe « avant » apparaît dans un essai tardif sur la comparaison ; voir la lettre de Bill Welden dans le VT 44, p. 38 (Welden n’inclut pas le qualificatif « dans toutes les relations sauf le temps » dans cette citation). epe « après, pour le temps » apparaît par deux fois dans les notes écrites sur les minces bouts de papier placés après le manuscrit d’AS 1–3.
11) Le concept que les mots eldarins pour « avant » et « après » voyant leur signification varier selon qu’elle concernait une référence spatiale ou temporelle remonte aux tout premiers matériaux ; par exemple, le Qenya Lexicon donne les racines NŌ- « en avant, devant ; après, pour le temps » et DYĒ « derrière, en arrière (avant un temps) ». Au fil des années, Tolkien changea fréquemment d’avis quant à savoir si telle racine signifiait « avant » ou « après » dans un sens spatial ou temporel ; e.g., tandis que NŌ- signifie « devant » (un lieu) et « après » (un moment) dans le QL, dans un texte du milieu des années 1950 sur le temps eldarin cité ci-dessus, signifie « en arrière, pour un lieu » et « avant, pour un moment » (un fait qui agit en faveur de l’authenticité de la « phrase Merin » qui contient la proposition nó vanyalye Ambarello « avant que tu ne quittes le monde » ; voir la présentation d’Ales Bican). Cp. aussi les formes noa et noa rē à la note de fin no 23. De façon similaire, le texte du milieu des années 1950 a opo, , pono, poto- « devant, pour un lieu », tandis que le QL a pote « après, derrière ; pour un lieu » s.v. POT-I.
12) DN donne aussi tai comme pluriel de ta « ce » : « tai est pluriel. sa n’a pas de pl. Ainsi sa — tai va [? de façon équivalente] avec se — te » (une note séparée de DN réitère que « sa n’était pas déclinable »). Il semble probable que tai « ce qui » ait été émendé en ita dans DN afin d’éviter la confusion avec le pluriel tai (ailleurs dans DN, le pl. tai fut émendée en tē̌, peut-être pour la même raison). Une brève liste de formes démonstratives sur l’une des feuilles placées après AS 1–3 donne aussi , tai « puis » ; ici tai se termine probablement par le suffixe adverbial –i également vu dans mai « bien » (VT 47, p. 6). D’autres formes de cette page, non listées dans DN comprennent si « ici », ta « là » ; et simen « ici », tamen « là » (cp. símen « ici » dans le chant de Fíriel, RP, p. 89).
13) Le sind. den dans le Ae Adar Nín pourrait être relié au q. ten, téna ; voir la discussion dans le VT 44, p. 25.
14) Le q. hatal « lance » dérive probablement de KHAT- « lancer », d’où aussi le nold. hador, hadron « lanceur (de lances, de flèches) » (RP, p. 412). « Les Étymologies » ne citent aucun dérivé de quenya pour cette base, mais le QL donne HATA « lancer, jeter », d’où hatin « je jette », hatse « mouvement précipité », etc.
15) Les Notes d’ébauche associées à MDN citent la base KES, avec les dérivés ekes « autre », exa « autre » et exe « l’autre » (VT 47, p. 40). KES est peut-être à l’origine une variante déspirantisée de √khē̌ avec l’extension –s. La variation entre le kh-, k- initial est vue dans « Les Étymologies » sous la base KHEN- (également KEN-, KYEN-) « regarder, voir, observer, regard direct » (VT 45, p. 21) ; cp. aussi des bases étendues par un –s, telles que NIS « femme », « probablement une élaboration » de NĪ « femme » ; et THUS- (d’où le q. saura « infect, malodorant, putride »), dit être possiblement relié à THŪ- « haleter, souffler ».
16) L’angl. sinister « menaçant, augurant un mal ou un fléau » est dérivé (via le vieux français sinistre) du lat. sinister « gauche, de la main gauche », l’opposé de dexter. Le mot latin acquit son sens muté « défavorable, négatif » de son usage dans les augures : alors qu’on faisait face au Nord (selon la coutume grecque), les présages observés à main gauche étaient considérés augurer l’infortune. Selon l’OED, la plus ancienne trace de sinister en anglais date de 1411, dans le sens muté « causé par malveillance ou mauvaise volonté ». Le sens littéral « du côté gauche » apparaît plus tard et est plus rare ; il est désormais principalement présent dans le terme héraldique bend sinister [bande à senestre], décrivant une bande allant du coin supérieur droit jusqu’au coin inférieur gauche d’un blason, signifiant l’illégitimité. N.d.T. : Selon le CNRTL, le français sinistre a une histoire similaire. La plus ancienne trace dans le sens « malveillant, défavorable » date de 1412 et le sens « gauche » d’un siècle auparavant, au xiiie. Cependant l’adjectif senestre « gauche » date lui de 1100.
17) À síma « esprit, imagination », cp. intyale « imagination » < intya- « deviner, supposer » et nause « imagination » < NOWO « penser, former une idée, imaginer » dans « Les Étymologies ». D’autres mots en quenya pour « esprit » issus des essais tardifs de Tolkien comprennent sáma, pl. sámar « esprit » < √sam « s’occuper de, penser, réfléchir, être conscient », issus de l’ « Ósanwe-kenta », c. 1959–1960 (VT 39, p. 23 ; VT 41, p. 5) ; sanar « esprit » (lit. « penseur, réflecteur ») des « Notes sur Óre », c. 1968 (VT 41, p. 13) ; indo « l’esprit dans sa faculté intentionnelle, la volonté » < NID « force, press(ion), poussée », issu de notes datant de janv. 1968 environ (VT 41, p. 17, n. 10) ; et óre « cœur (conscience intime) » (RR, p. 490), dit être dérivé, dans des notes de c. 1968, soit de ƷOR « avertir, conseiller » ou √HOR « presser, forcer, déplacer (mais uniquement pour une impulsion “mentale”) » (VT 41, p. 11, 13). Le Qenya Lexicon donne aussi â « esprit, pensée intime » < ‘AHA « savoir ».
18) La 2e pers. du. cariste fut d’abord écrite carinde. Bien que la 2e pers. du. –ste soit homophone de la 3e pers. du. personnelle, les deux flexions sont d’origines distinctes. Des notes d’ébauche accompagnant la conjugaison affirment que « les duels étaient apparemment formés par réduplication d’éléments » et que « -ste 2 est < zd < dd ; ste 3 est < st < tt ». L’étymologie de la 2e pers. du. est aussi donnée dans une forme plus étendue, « dede > dde > zde > ste », dans laquelle dede est à l’évidence une forme rédupliquée du radical pronominal de la 2e personne de (voir VT 48, p. 24 ; WJ, p. 363).
19) La liasse dans laquelle ce texte se trouve fut enveloppé dans un journal plié daté du 5 mai 1965. De même, un tableau des flexions verbales au début du texte comprend la 1ère pers. pl. exclusive karimme et la 1ère pers. pl. inclusive karilme, indiquant qu’elle est antérieure à la publication de l’édition révisée du Seigneur des Anneaux en 1965, date à laquelle les flexions de la 1ère pers. pl. devinrent –lme à l’exclusif (adj. –lma) et –lve à l’inclusif (adj. –lva).
20) Une note entre crochets suivant l’adj. sina ajoute : « le sind. hē̌n, pl. hī̌n pourrait être issu de sǐnā avec une mutation générale de l’initiale ou de khĭn-, qui apparaît dans le q. ici (sind. ici, maintenant). » Les formes sindarines mentionnées ici apparaissent toutes dans le Seigneur des Anneaux (bien qu’avec quelques variations dans la longueur de la voyelle) : pl. hī̌n « ces » dans thiw hin « ces signes » (FdA, p. 388) ; « ici » dans sî nef aearon « ici de ce côté du Grand Océan » (FdA, p. 304, glosé dans R, p. 72) et « maintenant » dans edro hi ammen « ouvre-toi maintenant pour nous » (FdA, p. 389, glosé dans TI, p. 463, n. 14).
21) « q. c. » signifie probablement = « quenya classique ». Une forme inachevée keit fut biffée entre kīta- et kítan, indiquant le développement kīta- < *keita- < *key(e)-ta-. Pour *ei > q. ī, comparer le q. mína « désirer commencer, hâte de partir » et le verbe mína- « désirer partir dans une direction, souhaiter aller quelque part, se diriger vers ; avoir une fin en vue » < *meinā, un désidératif formé par i-infixation de la base *MEN « aller » (de l’Appendice D à Quendi and Eldar, VT 39, p. 11, n. 7).
22) Dans tous ces exemples eke est un verbe aoriste impersonnel, avec le sujet « putatif » de la phrase au datif : e.g., eke nin « je peux » = lit. *« ça m’est ouvert ». Dans eke nin kare sa « je peux faire cela » et ekuva nin kare sa noa « Je “pourrais” faire cela demain », kare « faire » est un aoriste infinitif général (voir VT 41, p. 17, n. 11) ; un autre exemple est quete « parler » dans polin quete « je peux parler (car ma bouche et ma langue sont libres) » (VT 41, p. 6). Avec noa « demain », cp. les formes du QL nuo « demain », (prép.) « après (seulement pour le temps) » et no (adv.) « puis, prochain (pour le temps) », tous issus de NŌ-, NOWO ? (NONO ?) « en avant, devant ; après, pour le temps ; demain ». De façon intéressante, une page de notes datant probablement de la fin des années 1960 donne noa « hier » dit être la forme raccourcie de noa rē « ancien (jour) ». Les inversions de sens pour « avant » ou « après » assignés aux radicaux tels que - n’étaient pas rares ; voir note de fin no 12.
23) The Schibboleth of Fëanor (c. 1968) mentionne un nom quenya homophone kanwa « une annonce, un ordre », de KAN « crier, appeler à haute voix », une base qui signifiait habituellement « commander » en quenya (PM, p. 361–362, n. 36).
24) Le n dans kanwarya fut subséquemment et fortement émendé ou bien biffé — le changement voulu n’est pas clair. Si Tolkien voulait émender kanwarya en kawarya, la nouvelle forme kawa « face » est difficile à expliquer. Elle a la même forme que la forme étymologique kawa sous-jacente au q. koa « demeure », qui selon « Monosyllabiques en eld. com. » (vers 1968) pourrait avoir été une extension tardive de l’eld. com. ā « foyer, maison » (VT 47, p. 35) et on pourrait supposer que kawa se réfèrerait au visage comme le « foyer » ou centre de communication et d’expression. Cependant, cette métaphore semble forcée et n’a aucun parallèle dans les étymologies des mots pour « face » en elfique. Il est clair, d’après les notes phonologiques associées aux vœux de mariage en quenya (NEA ; cf. VT 49, p. 43–47), que Tolkien était insatisfait de l’idée que le q. nw pouvait résulter des *tm, *dm originels ; e.g. l’étymon d’origine de yanwe « rejoint » était donné comme étant yadme, mais Tolkien le barra et le remplaça par √YAN (voir « Five Late Quenya Volitive Inscriptions » dans le VT 49, inscr. IV s.v. veryanwesto). Le rejet (ou l’émendation incertaine) du n de kanwarya pourrait aussi résulter de cette insatisfaction et il est probablement significatif que dans les versions subséquentes de la Phrase des Ambidextres, Tolkien utilisa plutôt kendele « visage », avec une étymologie entièrement différente.
25) Le Qenya Lexicon comprend aussi les racines SĒ, SENE(2), avec les dérivés signifiant « comme, similaire, comparable » et dans The Road Goes Ever On (1967) l’élément sēn « enfants » apparaissant dans le q. Erusēn « les Enfants de Dieu » (R, p. 74), mais ces formes ne semblent pas reliées les unes aux autres ou à sen- « lâcher, libérer, abandonner » et senwa, senya « habituel ». La Lettre du Roi contient la forme sindarine sennui, habituellement interprétée *« plutôt, à la place », dans la proposition i Cherdir Perhael (i sennui Panthael estathar aen) « Maître Perhael [Samsaget] qui devrait être appelé Panthael [Très-sage] » (SD, p. 126, 129). Cela pourrait en théorie être lié au sen- « lâcher, libérer, abandonner », en ce sens que Panthael « Très-sage » est un rendu « plus lâche » ou « plus libre » du nom de Samsaget.
26) Pour –n- comme extension de base, cp. KHŌ-N- « cœur (physique) » et WĀ-N- « oie » (probablement < WĀ- « souffler » ou d’une racine onomatopéique similaire) dans « Les Étymologies ».
27) Cp. STIN-, cité dans « Les Étymologies » comme variante de TIN- « étinceler » et de THIN- (VT 46, p. 16).
28) quiquie et quie « n’importe quand » sont probablement dérivés de qui « si » < kwi- « supposer » (voir ci-dessus s.v. ké), plus une terminaison adverbiale –e également vue dans úsie « au contraire » et dans sie « ainsi » < si- « ce (par moi) » (voir ci-dessus s.v. úsie) — cp. l’allemand wenn, qui signifie à la fois « si » (Wenn ich nur gewusst hätte ! « Si seulement j’avais su ! ») et « quand » (Wenn er nervös ist, macht er Fehler « Quand il est nerveux, il fait des erreurs »). Pour une analyse de arse, voir note de fin no 34, ci-dessous.
29) Le glossaire de Tolkien à l’« Athrabeth Finrod ah Andreth » (c. 1959) note que « Melkor, dans son ancienne forme Melkórë, signifiait probablement “Celui qui s’éveille en puissance”, sc. “soulèvement du pouvoir” » (MR, p. 350).
30) Cf. le commentaire de Christopher Tolkien sur le conte perdu La Venue des Valar : « Il est à remarquer combien de noms des Valar dans les premiers écrits ne furent ensuite plus déplacés ou remodelés : Yavanna, Tulkas, Lórien, Nienna, Oromë, Aldaron, Vána, Nessa, qui apparaissent pour la première fois dans ce conte, et Manwë, Súlimo, Varda, Ulmo, Aulë, Mandos, Ossë, Salmar, qui ont apparu précédemment » (LCP, p. 97). Comme le gn. Morgoth, ces noms en qenya gardèrent leur forme externe à travers les années, tandis que leurs significations et étymologies sous-jacentes furent dans un état de constante mutation.
31) Si le second mot de la glose est en fait « hors », il est probable qu’il doit être compris comme étant « [de]hors ».
32) Une note sur une autre page portant des paradigmes similaires pour ana « vers » et « dans » affirme que la « coalescence d’une préposition et d’un pronom (non-accentué) ? apparut presque dans le même temps que le développement de la flexion verbale, mais sans intrusion d’élément numérique. »
33) Cp. arse « il est dehors » dans quiquie tenin koaryanna / arse « chaque fois que j’arrive à sa maison, il est sorti », issu de la note sur √ten cité s.v. tentane ci-dessus. Selon « Les Étymologies », le q. ara, ar- « hors, à côté » avait un sens « purement local » ; en noldorin « ar- développa une sens privatif (comme l’anglais without)… Ainsi arnediad hors nombre, = innombrables », mais pour ce sens, le qenya utilisait plutôt ava- : avanóte. Cependant, la phrase contenant arse suggère que Tolkien imagina plus tard le q. ar- pour qu’il ait aussi un sens privatif : quiquie tenin koaryanna « chaque fois que j’arrive à sa maison » / arse *« [c’est] sans lui » = « il est dehors ».
34) La forme valarine d’origine n’est pas donnée, mais des mots apparentés apparaissent dans le valarin Mānawenūz « le Bienheureux, Celui qui est (le plus) en accord avec Eru », adapté en quenya en Manwe (WJ, p. 399) et dans les noms valarins Aþāraphelūn Dušamanūðān « Arda Marrie » (WJ, p. 401).
35) Sur tye en tant que pronom de la 2e pers. sing. « familier » ou « impérieux » comparé à la 2e pers. sing. « poli » ou « respectueux » lye, voir l’Appendice II « Quenya Pronominal Elements » à l’article « Five Late Quenya Volitive Inscriptions » de Carl F. Hostetter dans le VT 49. Il faut noter que le i de naitye pourrait être une addition plus tardive et que le i de nailye n’est guère plus qu’un point, la forme apparaissant étant na.lye sur le manuscrit.
36) Tolkien laissa cette note inachevée — elle se termine par deux points, sans fournir de verbe alternatif signifiant « faire confiance, se fier à (une personne) ».
37) La proposition rejetée Eru ëa signifie *« Dieu existe ». Il n’est pas entièrement clair si l’affirmation subséquente de Tolkien qu’ëa « [n]e peut être dûment utilisé pour Dieu » se réfère à ëa le verbe, à ëa le nom ou aux deux. La suppression de Eru ëa suggère que cette affirmation inclut le verbe, mais si c’est le cas, le qualificatif « dûment » semblerait autoriser cette application occasionnelle pour Dieu (peut-être familièrement ou dialectalement) et ëa « existe » est effectivement utilisé pour Dieu dans le serment de Cirion (c. 1969), qui a i Eru i or ilyë mahalmar eä tennoio « l’Un qui au-dessus de tous les trônes à jamais » (CLI, p. 342) et à nouveau dans les Átaremma V et VI (des années 1950), qui ont respectivement Átaremma i ëa pell’ Ëa et Átaremma i ëa han ëa, les deux propositions signifiant « Notre Père qui est au-delà d’Ëa » (VT 43, p. 12–14). L’idée que le nom ëa « l’univers entier créé » n’inclut pas Dieu apparaît aussi dans une note tardive (c. 1968) insérée dans le dactylogramme de Quendi et Eldar, qui affirme que : « il - toute chose, tout, le tout. C’est plus qu’ëa, qui est toute la « nature » mais n’était pas considérée inclure les [âmes ?] et esprits. ilu comprend Dieu, toutes les “âmes” & esprits ainsi qu’ëa » (VT 39, p. 20, n. 20).
38) Comparer cette lecture indécise avec la description de √na sur la précédente page manuscrite affirmant qu’une chose « soit la même qu’une autre ».
39) Cp. la 1ère pers. sing. uin « je ne (+ verbe), je ne suis pas » dans « Les Étymologies » s.v. la racine négative UGU-. La même entrée affirme que le préfixe q. ú « pas, in- » est issu de ugu ou de , presque identiques aux radicaux ū̌gu, « pas » donnés sur la page de notes écrite quelques trente ans plus tard.
40) nái pourrait être une forme étymologique, puisque la réduction de āi > ai est habituelle en quenya (cp. l’étymologie nā-i > nai « que cela soit » donné dans R, p. 68). Ailleurs nai est la forme typiquement rencontrée.
41) L’essai sur la comparaison datant de 1966 environ ou après cité ci-dessus s.v. nāner pourrait plaider contre cette dernière possibilité, puisqu’il affirme que : « Plusieurs radicaux à consonne simple étaient uniquement suivis (à l’origine) d’une seule voyelle longue définie : comme e.g.- “là, alors”, et la voyelle ne pouvait pas précéder (il n’y aucun lien entre √at et √). √na “être, exister” était de cette dernière sorte. » Cependant, il est possible qu’en écrivant les formes passées de discutées ici, Tolkien ait changé d’avis sur ce point.
42) Ces notes débutent en faisant référence à l’affirmation dans The Road Goes Ever On que Fëanor donna le nom Silima « à la substance cristalline qu’il créa et que lui-seul pouvait fabriquer » (R, p. 73), établissant ainsi 1967 comme terminus a quo.
43) Les notes sur cette page pourraient avoir été écrites après 1967 ; la liasse de manuscrits dans laquelle elle fut placée suit un intercalaire étiqueté « 1969 ».
44) À l’évidence, cela contredit les quelques exemples de avec suffixes pronominaux cités dans cet article ; cependant, il faut se souvenir que quand Tolkien écrivit cette note, les seules formes de qui avaient été publiées étaient impersonnelles : « est » et nai « que ce soit, peut-être », toutes deux dans la Lamentation de Galadriel.
45) DN contient l’affirmation que « les formes pron[ominales] abstraites sā̌, tā̌ étaient assez distinctes […] des personnelles/réelles se/te. sā̌ venait avec si et ni = cela par moi, de ma [? préoccupation] ; tā̌ venait avec d’autres personnes = cela par toi ou eux. » De façon similaire, il est noté que « le pronom pour “la chose”, impersonnel, était sa », tandis que « se était uniquement utilisé personnellement = “il/elle/on”, réel pas abstrait. » Un bref texte sur le genre, datant de la fin des années 1960, décrit la distinction entre se et sa comme animé versus inanimé : « les langues eldarines, cependant, distinguaient les sexes mâle et femelle, ainsi qu’animés et inanimés. Ces derniers étaient probablement une distinction ancienne déjà faite en q. pr., puisque les pronoms de la 3e personne observaient cette distinction. » À cela, une note fut ajoutée : « Comme e.g. le quenya se “animé” il, elle, on pour des choses vivantes y compris des plantes ; sa “inanimé” il/elle. »
46) La page elle-même ne porte aucune date, mais d’autres textes placés à côté d’elle portent les dates 9 nov. 1966 et Aoû. 1967 ; et cet ensemble de papiers comprend aussi une version de la phrase Nai elen atta siluvat avec des notes phonologiques, qui doit dater d’août 1969 (voir l’article « Five Late Quenya Volitive Inscriptions » de Carl F. Hostetter dans le VT 49, inscri. IV, NEA 2b).
 
langues/langues_elfiques/quenya/mains_doigts_numeraux_eldarins_4.txt · Dernière modification: 09/03/2022 16:27 par Elendil
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