Toutes les forêts du monde –Thorin II Ecu de Chêne

TOUTES LES FORETS DU MONDE
Une nouvelle de Thorin II Ecu de Chêne

 Guerrier Nain (© Hirn Vincent)

Tout avait pourtant bien commencé. Brûlant les étapes, tout comme nos cœurs brûlaient de l’âpreté de la rancune, nous avions couru au travers du Beleriand terrorisé où nul, amis ou ennemis, n’osa s’interposer. Sans jamais prendre trêve ou repos, portant chacun une charge qui eut harassé les plus robustes bêtes de somme, nous, les forces de Tumunzahar, étions passées comme l’ombre de l’orage sur des contrées à notre merci. Moi-même, Floïn des Hurtebises, en tant que vétéran de la bataille des Larmes Innombrables, faisait partie de l’avant-garde. J’y ai pu constater combien le cœur manquait à ceux confrontés au rare spectacle d’une armée naine en marche car les jours s’écoulaient sans apporter l’oubli de l’affront intolérable fait à notre clan tout entier. Ces félons d’Elfes, qui nous avaient mendié les armes pour leur défense aux heures les plus sombres lorsque leur imprévoyance apparaissait criante, qui avaient depuis des siècles joui de la tranquillité derrière nos fortifications des Montagnes Bleues où notre patiente veille retenait les créatures du monde au-delà, qui avaient vécu tant d’années dans des cavernes par nous creusées et s’étaient retranchés dans ces palais aux jours d’angoisse, avaient atrocement massacré nos meilleurs artisans dans l’unique et vénal but de ne pas les rétribuer d’un ouvrage dont eux seuls étaient capables. Il ne serait pas dit que cet odieux crime resterait impuni. Le simple fait de penser qu’il eût été possible que nous restions sans réagir était déjà d’une outrecuidance telle qu’elle nous intimait une punition exemplaire.

L’Aros avait été promptement enlevé à des Elfes Gris qui fuirent dès que nous nous disposâmes en ordre de bataille. Tuer des maîtres orfèvres sans défense était bien dans les cordes de ces lâches mais affronter une armée véritable était au-dessus de leur force. Nous avons donc franchi la barrière de l’anneau de Melian sans encombre, premiers et derniers dans l’histoire des temps. Car Doriath l’inviolée ne se relèverait jamais. Il n’existe nulle alternative à l’extermination lorsque le courroux des Nains est éveillé.

La route de Menegroth était bien connue de nous depuis des siècles. Belegost avait exécuté l’excavation des Mille Cavernes et, bien que les Nains de Gabilgathol nous aient refusé leur aide, ils avaient envoyé le plan de leur travail. Nous sommes arrivés sans rencontrer de résistance entre la forêt de Neldoreth et les bois de Region, sur le cours de l’Esgladuin. Là, enjambant la rivière torrentueuse, nous trouvâmes le pont à arche unique défendu faute d’avoir pu être abattu. Si l’éminence rocheuse choisie pour dominer le site était à l’épreuve de tout ce que nous avions apporté, l’unique accès, quoi que conçu par nos frères et barricadé avec soin, ne l’était pas. Les portes furent enfoncées au mangonneau et notre légitime fureur put s’exprimer. Enfin, face à un ennemi se refusant toujours depuis que notre entrée sur son territoire, nous avions les coupables du meurtre de nos parents à notre portée. Enfin notre travail de deuil pourrait commencer. Réfugiés dans leur palais troglodytique, les Elfes Gris de Doriath, protégés depuis que le monde était dans la prime nuit par le pouvoir de Melian, inexperts en matière militaire, nous offraient notre champ de bataille privilégié, les tunnels et les grottes -bien qu’il s’agisse là de vastes galeries et de salles souterraines, de colonnes taillées dans le roc vivant à l’image des plus hautes futaies, sous le ciel étoilé des cristaux et des lanternes d’or. La pure eau de roche ruisselait dans de claires fontaines à l’éclat de Lune. Les Nains de Belegost avaient bellement et patiemment œuvré au service gratuit de Thingol le honni dans les jours de leur amitié. Sa trahison n’en était que plus cruelle et son expiation plus complète.

J’avais passé les palais et les portes d’argent emportées au bélier d’airain. Ce glas avait désormais retenti tant et plus que nombre de nos guerriers s’étaient maintenant dispersés dans les quartiers d’habitation, taillant tous ceux sur leur chemin ; gardes, domestiques et familiers du roi elfe. A l’image des avalanches dévalant les hautes cimes, il était vain d’espérer briser l’élan de notre assaut. Essoufflé d’avoir tant frappé que le bras me faisait mal, j’ai débouché sur les salles les plus reculées du complexe. Là se tenait un elfe haut et digne mais aux yeux absents, comme conscient de la fatuité de sa résistance. A sa livrée, je reconnus Mablung, le premier capitaine de Thingol. J’abaissais la visière de mon casque, faite par l’art consommé des Nains de Belegost pour façonner les images capables d’inspirer la peur aux Dragons eux-mêmes. J’ai regardé Glaurung dans les yeux et l’ai vu frémir à leur vision. Je l’avais frappé tant et plus, parmi les braves de Gabilgathol, que le Père des Dragons en était resté estropié. L’Elfe n’eut aucune réaction. Je me fendis et ma hache vint traverser le cou au défaut de la cuirasse et finir encastrée dans la porte d’or que Mablung protégeait. Sans que l’Elfe ait esquissé un geste.

La victoire était totale. Menegroth était prise, pillée et laissée morte comme avertissement à tous ceux qui douteraient de notre sens de l’honneur et du devoir. Les forces de Doriath n’avaient rien pu faire et la rumeur circula que, puisque Thingol avait été retrouvé mort, il avait certainement eut l’ultime lâcheté de se la donner plutôt que de défendre sa vie. Un profond dédain parcourut l’armée car ainsi finissait la seule créature mortelle à avoir été aimée et avoir engendré avec une Puissance.

*

Le cœur lourd de peine mais l’âme reposée du devoir accompli, emportant sur de lourds charriots le fruit de notre sac et les dépouilles de ceux tombés pour la mémoire des Nains mis à mort par Thingol à l’heure de sa plus grande folie, nous nous en retournâmes lentement sur la route des Montagnes Bleues. Les mélopées funèbres s’étaient élevées longtemps sur Doriath muette et le Beleriand. La chute brutale des Mille Cavernes sous notre courroux faisait garder le silence aux capitaines les plus endurcis des Terres du Milieu. Le Seigneur de Nogrod arborait maintenant le Nauglamir serti du Silmaril de Thingol, œuvre payée de la vie de nos meilleurs bijoutiers. Si Belegost s’enorgueillissait du Nimphelos, Nogrod pourrait, comme prix de l’affront et comme présent à Aulë, compter le joyau qui avait damné les Noldor.

En passant le Fort de Pierre, que les Elfes nomment le Sarn Athrad, nous n’aspirions plus qu’aux cérémonies funéraires. Nous étions las de la guerre. Nous ne tirions nulle fierté de notre vengeance. L’expédition punitive, toute nécessaire qu’elle soit, n’était pas utile et la conclusion d’une bien triste histoire. La veille s’était relâchée : Déjà les contreforts des Montagnes Bleues s’élevaient et le foyer était proche. La juste colère était retombée et nous tous vaquions à nos pensées sur la route familière. La colonne de marche s’était distendue sur la route forestière. Chacun redevenait qui l’artisan, qui le maçon, qui le mineur s’en revenant d’un long voyage jusqu’au coin du feu domestique. Soudain, des flèches se mirent à pleuvoir drues depuis les frondaisons. Des flèches empennées de blanc, des flèches elfes. Je vis tomber, sous mes yeux, mes proches, mes parents, ma lignée. Certains des nôtres, pris au dépourvu, essayaient de charger au travers des bois ces tireurs invisibles : Ils étaient abattus comme du gibier. Rapidement, j’estimais la distance qui me séparait du gros de la troupe. La meilleure partie des Nains était encore entre le Gelion et la lisière de la forêt. J’étais trop loin. Trop de cadavres m’en séparaient. De plus, le roi pourrait probablement trouver asile à Sarn Athrad et y tenir. Le mont Dolmed s’élevait non loin de là. Près de lui se trouvait Belegost dont il était possible d’attendre une aide pour repousser les assaillants. Je donnais l’ordre à mes voisins de courir sur la route et de s’éloigner de là. Les Elfes ne pouvaient être très nombreux. La couverture de la route devant nous ne pouvait être assurée Si l’armée naine était étirée, les Elfes en embuscade devaient l’être forcément autant. Des deux côtés de surcroît. Je pris la tête des survivants qui, dans la confusion générale, m’imitèrent faute de mieux. Les tirs ne cessèrent pas et beaucoup mordirent bientôt le sol. Je courus aussi vite que possible, les yeux fermés dans l’effort, priant Aulë de me garder en vie.

ent(© Pascal_Legrand)

Lorsque je les rouvris, je vis que nombre de mes suivants en avaient réchappé, bien que certains blessés. Les pentes du mont Dolmed s’élevaient longuement devant nous. Le travail de forge des Nains de Belegost l’avait pelé aussi sûrement qu’un incendie ou une malfaisance orque. Surtout depuis la croissance du pouvoir de Morgoth contre lequel tous voulaient se prémunir par les armes. Nous n’avions qu’à grimper jusqu’à mi-hauteur pour gagner une terrasse et nous abriter des Elfes en contrebas. Pesamment, nous avons gravi le champ de coupe et y fîmes halte. Alors que les autres reprenaient leur souffle et se pansaient, je regardais le désastre en contrebas. La route était jonchée de Nains et les bannières de Nogrod étaient prises. Mon Seigneur n’avait pu rallier le Fort de Pierre. Les gens de sa Maison étaient morts en le protégeant de leurs corps. Les Elfes sortaient maintenant des bois parachever leur ouvrage, outrageant les Nains tombés, égorgeant les blessés et profanant les chariots mortuaires de ceux qui avaient fidèlement combattu pour eux et étaient tombés à leur service lors des batailles de Beleriand. Une telle vision d’horreur et une telle démonstration de perfidie me révolta au-delà de ce que j’avais pu croire possible. Les Elfes avaient préféré laisser leur population sans défense lorsque nous avions recherché une bataille régulière pour mieux attaquer sournoisement lorsque nous nous en reviendrions chez nous jouir du légitime repos du guerrier. Je me retournai pour appeler mes compagnons à une mort certaine mais digne d’être chantée dans les Cavernes de Mandos jusqu’au jour de la surrection des mers. Ma colère resta muette. Je vis s’avancer les êtres les plus surprenants qu’il m’ait été donné de voir. Etaient-ce des arbres vagiles ou quelque enchantement elfe ? Une peau d’écorce, ni taille ni cou, pas davantage d’épaules mais une haute taille surmontée d’une monde chétive. Quelle que soit leur nature, le feu couvait dans ce qui devait être leurs yeux et leurs mouvements déhanchés n’en restaient pas moins explicites sur leurs intentions. Je chargeai le premier, le plus souple et le plus petit d’entre eux. Avant que la créature ait le temps de réagir, je lui taillai une jambe, le faisant basculer de côté et lui assénant un coup à ce qui devait être une tête, éteignant la lueur des prunelles ambrées.

Puis ce fut l’obscurité.

*

La douleur me tira en premier de l’inconscience. Il faisait sombre et le soleil à l’ouest projetait les ombres des arbres jusqu’aux creux du monde. J’essayai d’ouvrir les yeux. Du sang avait coulé de ma chevelure jusqu’aux commissures de mes paupières. Il me fallut un vif effort pour y parvenir. Lentement, péniblement, je regardais à droite et à gauche. Je me trouvais à la lisière de la froide forêt, aux pieds du mont Dolmed. Comment j’avais pu couvrir cette distance sans en avoir souvenir… Loin au-dessus de moi, je pouvais deviner l’escarpement où nous étions arrêtés et d’où j’avais contemplé la barbarie elfique. Mon dos me faisait très mal. Ma spalière, arrachée de mon épaule, laissait place à une blessure tuméfiée. Ma cervelière, méconnaissable, avait roulé à plusieurs pas de moi. De ma hache nulle trace, sinon une profonde entaille au poignet là où avait dû s’en trouver la dragonne. Puis mon regard tomba sur deux jambes rompues d’où saillaient les os au travers de vilaines blessures. Je me laissai glisser un peu et appelai Aulë à l’aide. Ces jambes étaient les miennes. Mais des deux fractures ouvertes je n’avais nulle sensation. Et c’était bien cela le pire. Je confesse à cette heure avoir ressenti une immense faiblesse. Le profond abattement passé, je cherchais à reprendre contenance. Je me traînais sur les coudes dans les feuilles mortes jusqu’à pouvoir m’adosser à un arbre. Un Nain y avait également trouvé la mort. Criblé de flèches, le guerrier portait heureusement sur lui une bonne part de son équipement intact, dont une gourde d’eau pleine. J’en bus avidement puis j’ai essayé de laver et soigner mes plaies. Mes jambes étaient perdues puisque j’avais les reins brisés. Une fois cette toilette faite, je m’assoupis…

La rosée du matin vint me réveiller. Je me redressai un peu et vis tout autour de moi la forêt prise dans une gangue de brumes. Je ne savais où était la route. Qui viendrait ? Des Nains ? Sûrement pas. Le piège s’était refermé sur nous si complètement qu’il ne devait pas se trouver ici plus de Nain valide que d’Elfes vivants à Menegroth. Peut-être, quelque Premier Né attardé ici par sa forfaiture… L’humidité s’immisça doucement en moi. Mes plaies et mon haubert de métal lui livrèrent le passage puis elle se mêla à mon gambison. Autour de moi, la forêt silencieuse s’étendait désormais, silencieuse.

La forêt. Que n’ai-je déjà fait attention à sa présence ? Comme le disait mon père, la forêt n’est que du charbon en puissance, une distance à parcourir et une ressource à exploiter. Mon père s’en méfiait. Il me disait qu’elle s’étendait sur toute la surface de la Terre du Milieu où, s’entretissant des vents mauvais sortis du Thangorodrim, elle faisait litière des choses néfastes et abritait les mauvais et les malfaisants. A l’heure de ces lignes, les paroles sages de mon père me reviennent avec une acuité nouvelle. Les arbres rongent les os d’Aulë et sapent les formes qu’Il a données au monde, rabaissant les cimes altières, minant les précipices à Sa fantaisie, ruinant les flèches de pierre et imposant sa lente tyrannie sur le monde. Elle est là. Tout autour de moi. Impassible, plus froide qu’une tombe, plus malveillante que jamais. Mais il me faut tenir. Dans la sacoche du pauvre Nain à mes côtés, j’ai trouvé de quoi écrire. Il devait être courrier. Ses missions sont mortes avec lui. Une liasse de vélins immaculés et une mine de plomb. Voilà ce qu’il me reste pour ne pas me laisser envahir par la sourde présence de ces bois mangés de brume. Les secours viendront…. Bientôt… Belegost sera, d’une façon ou d’une autre, informée du désastre de Sarn Athrad et dépêchera ses gens sur les lieux afin d’assurer une sépulture décente aux Nains gisant ici. Alors je pourrai appeler à la rescousse. Je pourrais rétablir une vérité que les Elfes n’auront pas manquée de détourner en leur faveur. Et Nogrod sera vengée. Dussé-je parcourir le monde et réveiller les serments des Noldor autour des Silmarils.

Pour l’instant, il faut attendre. Les Elfes sont sûrement encore proches. Quant aux créatures qui nous ont attaqués sur le mont, je ne sais ni leurs motivations ni l’identité de leur maître. Les Elfes ? Eux seuls pourraient avoir l’idée de converser avec des planches ! Mais ces arbres auraient été poussés en premier au contact au plus fort de la bataille, comme nous auparavant face aux hordes d’Angband. Morgoth ? Oui, pourquoi pas… Après tout, il se délecte de la division qu’il sème, comme les graines de son sombre pouvoir. Il les contemple germant dans le cœur des Elfes et des Hommes. Et Belegost fournit, avec Nogrod, le meilleur des armes nécessaires à la lutte des Peuples Libres contre son hégémonie. Mais que son bras se serait alors allongé s’il plongeait désormais dans les ténèbres des vallons au cœur de la forêt et l’ombre des combes oubliées. Là où les pères des arbres étendent leur progéniture sur un monde à l’agonie, soufflant au vent leur malice et le retenant captif de leur canopée.

*

J’ai entendu un bruit. Un craquement sec. Une branche cassée, assurément. D’où cela peut-il bien venir ? Le brouillard noie les futaies et restreint mon ouïe autant que ma vue. Il y a quelqu’un. Quelque chose se déplace autour de moi mais je ne sais ce que cela peut être. Le craquement n’a été suivi d’aucun autre son. Il y a un épais tapis de feuilles mortes. S’il s’agissait d’un Nain ou d’une bête sauvage, je l’aurais entendu être dérangé de nouveau. Au moins un peu tant cette forêt est silencieuse. Que cette forêt est calme, à la réflexion… Comme suspendue.

Aux pieds de mon saule, je suis comme au creux d’un songe. Le rideau des petits pétioles gris argentés de mousse dégoutte lentement dans l’air immobile. Il me cache sous sa parure. Il me permet d’y voir comme le peuvent ceux qui ont leurs cheveux rabattus pour dissimuler leur visage. Les branches ne sont agitées d’aucun balancement. Tout est froid et figé comme saisi par la mort elle-même.

Au travers des feuilles, je peux suivre l’évolution d’une tâche claire qui doit être le soleil. Sa course va maintenant finir et il va de nouveau disparaître au-delà de l’Occident. La brume n’aura pas relâché son étreinte de toute la journée. Il n’y a pas eu un souffle de vent et rien n’a expurgé l’humidité des sous-bois. Les feuilles au sol en sont imbibées. J’ai dû ôter la houppelande du défunt à mes côtés pour me recouvrir. Mes forces me quittent lentement et la terre glaiseuse des sols sylvestres me colle et s’insinue sur mes blessures, les corrompant si je n’y prête garde. Je suis assis dans une épaisse couche de matière morte. Au moindre de mes mouvements, une odeur d’humus s’élève et emplit l’espace clos jusqu’à l’obsession. La végétation toute entière se repaît d’elle. Au soleil de l’été comme aux frimas de l’hiver. Dans le mutisme de ses jours et l’indifférence des créatures vivantes déambulant à la surface du monde, elle les nargue, leur prédisant silencieusement leur sort. Cette pensée éveille en moi un frisson de dégoût. Mais je m’en sortirai. Je m’en suis toujours sorti. Je ne ferai pas aux racines qui m’entourent l’offrande de ma personne. Jamais. Mon corps reposera dans les maisons de pierre, aux confins de la montagne, là où le roc a le souvenir de sa façon par Aulë lui-même.

Je me suis surpris à être assourdi par ma propre respiration. Une forêt est un lieu de vie, normalement ! Une forêt doit être un lieu de vie, c’est dans l’ordre des choses ! Alors pourquoi n’y a-t-il pas de chant d’oiseau, de folle course d’un quelconque écureuil, le patient ouvrage d’un rongeur ou le brame lointain d’un cerf ? Même les profondes cavernes et les antres reculées bruissent, du clapotis de l’eau du plafond jusqu’aux flasques cristallines ou de l’activité assoupie de quelque cavernicole. Au lieu de cela, c’est comme s’il régnait ici une malveillance obstinée, résolue à éteindre toute vie nomade, étouffer tout mouvement, arrêter le temps, taire toute vie. Comme une araignée tissant sa toile et attendant l’heure à laquelle ses proies épuisées plongent dans une inertie éternelle.

La nuit est froide, plus froide encore que la veille. Je me réveille souvent. J’ai la confuse impression d’être observé. Pourtant, le vent s’est un peu levé. De la vallée, il pousse la brume vers les montagnes et la saignée du mont Dolmed où elle se perd. Je vois un peu mieux ce qui m’entoure, les troncs et les buissons à la lueur de la Lune. Je devine aussi des dépouilles de mes frères que je n’avais pas remarquées de prime abord. Que la nuit vienne encore et assoupisse la douleur de mon cœur. S’il m’est donné d’être encore en vie, peut-être suis-je le dernier de ma race. Avec moi, diminué comme je le suis, passera ma lignée et mon sang. Mais ni ici ni maintenant. Même le pire n’est jamais certain pourvu qu’on ne lui livre passage. Mon souffle soulève un panache de fumée. Il me faut le réduire si je veux passer inaperçu dans ce charnier. Un cadavre qui respire… Je me rends compte, dans la solitude où je me trouve, combien la forêt m’est étrangère. J’en ignore les usages et les fins. Mes pieds ont foulé tant de couloirs derrière les portes frappées aux runes de la puissance, mes mains touché tant d’ouvrages issus des mains des compagnons et des maîtres, mes yeux contemplé combien de salles dégagées de la roche, ma peau plus souffert à la flamme des fourneaux que sous le joug des dragons. Si Aulë nous a fait à l’épreuve des pires tourments, s’il a sollicité de nous que nous nous bâtissions un empire en son sein, fait de nos mains autant que des Siennes, nous nous y sommes accoutumés. Nous avons sombré dans un monde à notre mode et plaisirs, artificiel de sa conception à son apogée. Notre réussite, la forêt en a pâti et reculé, gardant, par devers sa rancœur, sa défiance et sa noirceur.

Et je suis maintenant à sa merci.

Une attention est portée sur moi. J’en suis sûr. Je suis parcouru de l’envie de crier pour que cette mascarade cesse. S’il y a ici un Elfe, qu’il se présente ! S’il y a un de ces espèces d’arbres mobiles, qu’il s’avance ! Je saurais me battre et accepter une mort digne de mon peuple, dussè-je la savoir inéluctable ainsi amoindri !

J’ai essayé de me redresser sur mes moignons pour attendre la mort que le silence de cette forêt me promet en permanence. Je suis retombé lourdement à chaque fois malgré tous mes efforts ; Mes jambes sont brisées à d’autres endroits qu’aux fractures ouvertes et il m’est impossible d’être stable sur leur soutien. Il faut que je reste calme. J’ai déjà bien de la chance que ma réaction inepte n’ait ouverte une artère et ne m’ait condamnée. Ce qui me regarde a dû s’amuser le temps de mes vaines tentatives. J’attendrais assis en espérant pouvoir le surprendre lorsqu’il pensera ma fin proche ou à la venue des secours.

*

Le soleil se lève doucement. Cela sera le deuxième jour. Nous aurions dû être rentrés à Nogrod ou au moins être passés par le col de la Brèche. Notre absence va trahir notre situation désormais. Même si les Elfes usent de quelque sournois stratagème pour rasséréner les nôtres. Les secours arriveront aujourd’hui. Une drôle de fragrance se mêle maintenant aux effluves musquées de la litière en décomposition. Plus pénétrante, plus âcre. La journée promet d’être belle et chaude. Heureusement, le froid et l’eau commençaient à opérer sur moi.

Il est midi. J’ai mangé mon dernier cram. Il me faudra maintenant tenir sur les réserves de ce pauvre bougre à côté de moi. L’odeur s’est intensifiée et précisée. Il doit y avoir tant de cadavres sans sépulture dans les environs que leurs odeurs se conjuguent. Et la chaleur, que j’accueillais avec joie, n’arrange rien. Des légions de mouches sont arrivées et d’autres semblent devoir les suivre. Les mouches passent encore. De toute façon, je perdrais mes jambes et les asticots ne se nourrissent que de chair morte. Ce qui m’inquiète beaucoup plus, c’est que cette émanation peut attirer plus gros que cette vermine. Des charognards et les opportunistes ; corbeaux, blaireaux, renards… Mais aussi ours et loups. La fatigue seule n’explique pas ma fièvre et celle-ci m’épuise. Il faut absolument que je reste éveillé. Si je m’endors, les bêtes viendront et me croiront mort. Et une fois que cette pensée sera rentrée dans leurs têtes, il me sera très difficile de leur en faire sortir ! Je ne suis pas mort ! Je veux vivre ! Je vivrai ! J’ai récupéré une dague et une petite hache de lancer. Elles sont dissimulées dans ma barbe et dans ma manche. A tout hasard. De toute façon, les secours ne vont plus tarder maintenant.

L’après-midi touche à sa fin. Les ténèbres de la forêt recommencent à obscurcir la terre. De gros nuages noirs se sont amoncelés derrière le mont Dolmed. Il me semble y entendre tonner un orage. Malgré la journée que je viens de passer, je n’ai pas entendu un seul oiseau et nul animal conséquent non plus. Le vent a cessé. Plus aucune bise n’anime cette forêt sépulcrale. Les arbres se ressemblent tous. Il semble que, tout vifs et forts que les arbres puissent paraître au plus clair de la journée, il ne suffit que d’une légère pénombre pour laisser transpirer le nombre de leurs années passées à ruminer et médire. Années durant lesquelles leur intelligence, étriquée dans leur futaie et racornie comme leur écorce craquelée, n’a poursuivi comme idée que l’exécration des choses libres et errantes. Ils attendent l’heure propice à l’assouvissement de la mesquinerie de leurs desseins.

C’est très lointain mais il me semble entendre de l’eau couler. C’est vrai que cette partie des Montagnes Bleues regorge de ruisseaux très escarpés. Ils alimentent le puissant Gelion en aval. Les pluies d’orage sur les cimes auront grossi ses flots pour que je l’entende ainsi. Il y a donc un cours d’eau dans les environs immédiats. Si je peux m’en apercevoir, c’est qu’il n’est pas loin. A quelques dizaines de mètres, derrière ce buisson de ronces ou après ce massif de genévrier, là-bas. Et je suis appuyé à un saule gris qui doit plonger ses racines dans une terre assez humide pour lui permettre de s’épanouir ainsi. C’est vrai qu’à la réflexion, les branches basses de l’arbousier semblent dessiner une petite voûte… Il doit y avoir un passage jusqu’à la berge et le va et vient des bêtes a dû la former à la longue. Il y a donc des animaux qui passent ici. Ce genre de torrents est souvent très encaissé. Accéder jusqu’à l’eau est déjà difficile pour nous. Pour les quadrupèdes, ce doit être une épreuve bien pire encore. Les accès à la rive doivent être rares, devenant par-là même des points obligés. Il y a sûrement beaucoup de passages. Si les charognards doivent venir, ils viendront ici en priorité. Il y a table ouverte et de quoi étancher leur soif ! Ma veille ne doit en être que plus vigilante.

*

C’était derrière moi. J’ai entendu quelque chose derrière le tronc sur lequel je m’adossais. Des pas feutrés, rapides et cadencés. Une démarche de prédateur. Il a dérangé le tapis de feuilles mortes. Je pouvais essayer de suivre sa présence et estimer sa position. Il faisait nuit noire alors. Des nuages ont caché les étoiles et la Lune ; il m’était impossible de m’aider de ma vue et je rédige ces lignes à la faveur des premières lueurs de l’aube tant que le souvenir en est vivace. Il semblerait que la bête soit assez grosse, peut-être un loup. Je le devine à la lourdeur des pas. Un gros loup. Des loups de ce gabarit… Cela peut être un vieux mâle solitaire réduit à chercher sa pitance dans les reliefs des autres ou après les carcasses abandonnées. Ou bien… Surtout, que ce ne soit pas un warg. Si tel est le cas, il me trouvera et rameutera ses semblables. Ou des Orques. Et alors… Que murmure le vent dans les branches aux oreilles accortes ? Des lieux sombres pour les sombres complots. D’un côté, une jalousie et une soif de vengeance à jamais inassouvies, de l’autre la malice inspirée par l’art de Morgoth… Ce qu’il y avait derrière est parti. Je ne l’ai pas entendu chercher à consommer un cadavre. Mes doutes demeurent. Qu’aurait fait un loup ? Et un warg ?

*

Le troisième jour est en train de se lever. Je n’ai presque pas dormi de peur du retour de ce qui m’a visité cette nuit et de ses éventuels acolytes. Ma fièvre me tiraille le front et les entrailles. La journée semble devoir être mitigée par un peu de pluie. Il ne faut pas que je m’endorme. Si tel était le cas, je pourrais passer à côté de l’unique chance de m’en sortir en n’entendant pas le travail de ceux de Belegost. Mais que font-ils donc ? Ils devraient déjà être là depuis hier…

J’ai vu quelque chose bouger ! Une ombre ! A vingt pas ou davantage ! Furtive, passant d’un couvert à l’autre ! Peut-être de taille humaine, peut-être moins, mais une masse en mouvement rapide et silencieux. Qu’était-ce ? Est-ce que cela m’a vu ? Est-ce qu’elle m’ignore ?

Il vient effectivement de pleuvoir. L’eau a ruisselé sur moi sans éteindre le feu qui y couve tant ma fièvre devient préoccupante. Elle a aussi lessivé les souillures de ce que mes parties basses ne peuvent désormais plus retenir en moi… La forêt autour de moi, même sous l’ondée, a semblé réfractaire à cette intrusion. Les gouttes se sont perdues dans les ramures jusqu’à tomber lourdement, comme les grains d’un sablier, au rythme lent et componctueux des arbres séculaires. Il m’est souvenu des racontars que je n’avais pris au sérieux sur la forêt du mont Dolmed. Entre l’Aros et le mont, il n’y a pas une grande distance. Ce qui fait que celle-ci n’est finalement pas très étendue. Parcourue qu’elle est de routes et de rivières, elle multiplie les voies permettant d’en sortir sans encombre. Or certains Hommes et, plus fiables, quelques Nains, ont assuré y être entrés, se détournant des chemins habituels pour parcourir quelque sente au gré de leur fantaisie et de leur curiosité. Alors qu’ils progressaient sur cette piste étroite mais linéaire, ils furent arrêtés par sa conclusion abrupte et sans logique. Si une route existe, aussi menue soit-elle, c’est qu’elle mène d’un point à un autre ? Mais à l’heure de rebrousser chemin, du chemin, nulle trace, à moins qu’il ne s’agisse d’une piste contournée et indécise, très différente de celle qu’ils avaient empruntée quelques instants auparavant. D’aucuns argüèrent que la boisson ou l’inexpérience en était la cause mais mon père, ainsi que des frères d’armes de Belegost, tenait de tels témoignages de gens sobres et rompus aux marches dans les bois. Et si la forêt, plutôt que de perdre des créatures vagiles, s’ingéniait à détourner leur chemin pour maintenir leur captif au piège ? Et si la forêt éloignait de moi toute expédition de secours ? Et puis il y a ces histoires de bonne femme, d’arbres englobant les gens et les absorbant pour s’en repaître… C’est vrai que… J’ai beau regarder, je ne comprends pas l’impression que j’ai eu que mon dos s’était enfoncé dans le tronc sur lequel il repose. Curieux, pour le moins. J’ai inspecté comme je l’ai pu mon dossier de fortune. Il ne semble pas avoir changé. Je vais intercaler une giberne entre nous.

J’ai senti une respiration dans mon cou. J’en suis sûr. Une respiration difficile, lente et profonde, bruyante comme celle d’une personne emphysème. Pourtant il n’y a personne, sinon moi -et les Nains tombés au champ d’honneur tout autour. Tous mes sens sont en éveil mais je n’ai rien vu ni entendu davantage. Le saule interpose sa masse et je ne peux savoir ce qui se trouve au-delà. Je me suis contorsionné vainement pour surprendre ce qui m’a fait cela mais le tronc est trop large. D’un moment à l’autre, le fil d’une dague peut venir courir sur mon cou et m’égorger. A moins que les bois ne me réservent un autre sort plus propre à leur distraction. Le corps à côté de moi commence à noircir et à se couvrir de filaments. De même, la couleur de mes pieds devient difficilement descriptible. La forêt fait son œuvre et nous aura bientôt tous. Lentement, insidieusement, elle fera disparaître de nous toute trace pour ne plus exister que dans sa mémoire malade.

La fièvre me brûle terriblement. Les contours du monde me deviennent flous et confus. Les ondulations de la chevelure souple et grise du saule me semblent lancinantes, comme chargées de me faire sombrer dans mon ultime sommeil. Son chant me tire imperceptiblement vers l’oubli et le rêve.

*

La nuit revient. De Belegost, nulle trace. Je crois que j’ai dû m’assoupir. Ma tête me fait de plus en plus mal ; fatigue et fièvre me mettent à la torture. J’ai entendu d’autres respirations, très semblables à la première. Ma fin est proche et la forêt s’enhardit. Je le sais. Je la sens. Chaque arbre, chaque plante, attend avec délectation mon expiration. Je ne suis pas fou. Mais je sens bien qu’elle est prête et attend son heure pour jouir enfin de sa victoire. Mes yeux ne me trompent pas plus maintenant qu’avant mais alors que j’étais proche de la lisière auparavant, il semble que les arbres voisins se sont resserrés autour de moi pour contempler leur œuvre et que les arbres au-delà se soient dispersés. Que la bordure de la forêt me paraît lointaine, comme presque hors de vue…

Mes yeux ont cessé de voir sinon par intermittence et dans un épais brouillard ; j’écris au jugé. La faim et la soif me tenaillent. Surtout la soif. Ma fièvre m’accable et ma tête semble être dans un étau, si tant est qu’un étau puisse prendre tant je sue. Les arbres dansent autour de moi. Leurs masses sombres chancèlent. Ils se tordent comme pour se rapprocher de moi et admirer la complète exécution de leur sentence. Ils se penchent sur moi comme on se délecte des derniers râles d’un supplicié.

D’autres jours viendront, d’autres tourments, d’autres peines et d’autres joies. Les cieux changeront pour n’être que l’ombre d’eux-mêmes. Les empires s’effacent à l’aune des temps mortels et les mortels eux-mêmes passeront. A l’Occident fuiront les Elfes vers leur printemps éternellement stérile. Les cadets de ma race s’endormiront sous les catafalques de pierre et les Hommes échoueront à se survivre. Alors ne subsistera plus que les ombres immenses et immobiles des arbres noueux. Seuls et rassasiés, ils règneront sur un monde vide voué au silence et à la stagnation perpétuelle jusqu’à ce que les mers soient renouvelées et que l’Ouvrage retourne à l’atelier du Créateur.

Annexes

 
arts/nouvelles/thorin_2_ecu_de_chene/toutes_les_forets_du_monde.txt · Dernière modification: 27/11/2015 18:22 par Zelphalya
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