Mátengwië

« Pour certains d’entre eux, le récit de Bilbo était entièrement neuf et ils écoutèrent avec stupéfaction, tandis que le vieux hobbit, loin d’être mécontent en vérité, racontait son aventure avec Gollum en grand détail. Il n’omit pas la moindre énigme. Il aurait aussi fait la relation de sa fête et de sa disparition de la Comté s’il lui avait été permis ; mais Elrond leva la main.
« “Bien dit, mon ami”, intervint-il, “mais c’est assez pour l’instant. Il suffit de savoir à cette heure que l’Anneau passa à Frodo, votre héritier. Laissons-le maintenant parler ! »1)
Le Seigneur des Anneaux — Livre II — Chapitre 2 « Le Conseil d’Elrond »

Imladris (© John Howe)

Le mátengwië ou « langue des mains » désignait le code gestuel des Elfes, qui était principalement employé pour dialoguer de loin, lorsqu’il n’était pas possible de s’entendre mutuellement. Comme l’indique Tolkien, « les Elfes avaient une vision incroyablement aiguë à distance. »2) Bien que ce système ait été « relativement élaboré »3), il était toutefois beaucoup moins développé que l’iglishmêk des Nains4). Il eut toutefois une influence considérable sur les premières analyses linguistiques des Eldar, qui « tendaient initialement à accorder plus d’attention aux mouvements physiques effectués en parlant qu’à leurs effets audibles, considérant le locuteur plutôt que l’auditeur. »5) C’est aussi cette analogie entre geste et parole qui fut à l’origine du terme quenya tengwë « signe » pour désigner les briques élémentaires du langage. Les Maîtres du Savoir souhaitaient un terme « libre de toute association avec un type particulier de signes » et voulaient éviter de faire référence aux sons : « Ils pouvaient ainsi inclure dans tengwesta tout groupe de signes, y compris des gestes visibles, usités et reconnus par une communauté. »6)

Le mátengwië employait bien sûr des signes de signification évidente, comme pointer la main dans une direction souhaitée, à la manière des onomatopées vocales, comme le q. pr. *mámā > q. mama « mouton » ou *k(a)wāk > q. quáko « corneille ». Bons nombres de signes étaient toutefois « aussi “arbitraires” que ceux des systèmes phonétiques. »7) Tolkien mentionne ainsi que le geste utilisé pour saluer ou accueillir quelqu’un consistait à lever la main, paume tendue vers soi et doigts serrés, en remuant les doigts dans sa direction pour plus d’emphase. Si l’on ne désirait pas spécialement converser avec la personne ainsi saluée, un geste informel consistait à lever la main avec le tranchant vers l’avant, avec ou sans mouvement des doigts8). Une main paume vers le haut signifiait demander ou s’attendre à recevoir quelque chose. Lever la main au niveau de l’épaule ou plus haut, paume vers l’avant, était par contre « un geste de prohibition, ordonnant le silence ou encore l’arrêt ou la cessation de toute action ; interdisant d’avancer, ordonnant la retraite ou le départ ; le rejet d’une requête. »9) Plus la main était haute, plus le message avait de force.

Ces gestes pouvaient être effectués de n’importe quelle main ; cela n’affectait pas leur signification, les Elfes étant ambidextres. « Les faire avec les deux était plus emphatique, indiquant que le geste exprimait un ordre émanant d’une communauté ou d’un groupe entier, ou encore d’un roi ou d’une autorité via un héraut ou un subordonné. »10) Faire le geste du récipiendaire des deux mains signifiait se mettre « au service ou sous le commandement d’une autre personne. »11) Le geste demandant à parlementer en paix nécessitait « d’écarter largement les deux bras, légèrement en dessous du niveau des épaules, les paumes vers l’extérieur »12) : il était en effet nécessaire aux Elfes d’indiquer qu’ils n’avaient aucune arme dans l’une et l’autre main. L’écartement des doigts accroissait l’intensité du message, « indiquant détresse et urgence du besoin ou pauvreté » de la part d’un demandeur ou hostilité et menace d’usage de la force dans le cas d’un geste de prohibition13).

Tolkien précise que le mátengwië n’avait que peu de rapport avec les gestes humains conventionnels. Il prend la salutation d’Halbarad, levant la main droite en signe de paix à la troupe de Théoden, comme exemple d’un signe qui aurait mal été perçu par les Elfes14). De même existait-il chez les Hommes une différence entre la droite et la gauche. Les gestes effectués de la main gauche étaient considérés comme plus hostiles, car « son emploi permettait d’afficher une arme dans la main droite »15) à la manière des statues de l’Argonath.

Tolkien appela initialement málambe ce système gestuel, avant de s’apercevoir que ce terme était inadapté. En effet, l’élément lambë, désigne un « mouvement de la langue, (manière d’) utiliser la langue » et ne signifie « langue, langage » que dans une acception non technique16).

Les gestes concomitants

Tolkien indique clairement que le mátengwië était distinct des gestes accompagnant le discours classique et que les deux gestuelles obéissaient à des codes différents, bien que certains types de gestes aient été communs aux deux. S’il ne donne que peu de précision sur ces gestes auxiliaires et n’indique pas le nom de ce deuxième système, il précise toutefois que les Elfes en faisaient un usage considérable :

« Ces “signaux” étaient réellement distincts des gestes (en particulier ceux des mains) effectués de façon concomitante à la parole et s’ajoutant aux changements de tons pour transmettre les émotions, quoique certaines des mimiques de ces deux systèmes aient été similaires. Les Elfes faisaient un usage considérable des gestes concomitants, en particulier pour les discours ou les récitations. »17)

Blason

1) Version originale : « To some there Bilbo’s tale was wholly new, and they listened with amazement while the old hobbit, actually not at all displeased, recounted his adventure with Gollum, at full length. He did not omit a single riddle. He would have given also an account of his party and disappearance from the Shire, if he had been allowed; but Elrond raised his hand.
“Well told, my friend,” he said, “but that is enough at this time. For the moment it suffices to know that the Ring passed to Frodo, your heir. Let him now speak!”
»
2) Version originale : « the Elves had astonishingly acute eyesight at a distance. » WJ, p. 416 n.d.a. 34
3) WJ, p. 394
4) WJ, p. 395 ; cf. VT 39, p. 5
5) Version originale : « tended at first to pay more attention to the physical movements made in speaking than to the audible effects, considering the speaker rather than the hearer. » VT 39, p. 5
6) Version originale : « They could thus include under tengwesta any group of signs, including visible gestures, used and recognized by a community. » WJ, p. 394
7) WJ, p. 394-395
8) VT 47, p. 13 n.d.a. 8
9) Version originale : « a gesture of prohibition, commanding silence or halting or ceasing from any action; forbidding advance, ordering retreat or departure; rejection of a plea. » VT 47, p. 9, cf. p. 13 n.d.a. 7
10) Version originale : « Making them with both was more emphatic, indicating that the gesture expressed a command from a whole community or party, or from a king or authority via a herald or subordinate. » VT 47, p. 9.
11) , 13) VT 47, p. 9
12) Version originale : « was to open both arms wide, somewhat below shoulder-level, with palms outward » ; VT 47, p. 9 cf. p. 13 n.d.a. 9.
14) VT 47, p. 9 ; cf. SdA, Livre V chap. 2
15) Version originale : « its use allowed the display in the right hand of a weapon » ; VT 47, p. 10
16) VT 47, p. 23 ; cf. WJ, p. 394
17) Version originale : « These ‘signals’ were really distinct from the gestures (especially those of the hands) made as concomitants to speech and additions to tone-changes for the conveyance of feeling, though some of the gestures in both systems were similar. The Elves made considerable use of the concomitant gestures, especially in oration or recitation. » WJ, p. 416 n.d.a. 34
 
langues/langues_elfiques/matengwie.txt · Dernière modification: 28/08/2013 15:17 par Elendil
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