Gondolinien

« Mais derrière le cercle des montagnes les gens de Turgon se multiplièrent et prospérèrent, et ils mirent en œuvre leurs talents en un labeur incessant, de sorte que Gondolin sur Amon Gwareth devint belle en effet et digne d’être comparée à l’elfique Tirion par-delà la Mer. Hauts et blancs étaient ses murs, lisses étaient ses escaliers, haute et forte était la Tour du Roi. Là de brillantes fontaines chantaient et dans les cours de Turgon se trouvaient des images des Arbres de jadis, que Turgon lui-même façonna avec un art elfique ; et l’Arbre d’or qu’il fit fut nommé Glingal, tandis que l’Arbre dont les fleurs étaient d’argent fut nommé Belthil. La lumière qui jaillissait d’eux remplissait toutes les avenues de la cité. »1)
The War of the Jewels — Partie II — Chapitre 12 « Of Turgon and the Building of Gondolin »

Siège de Gondolin (© John Howe)

Lorsque Turgon s’établit à Gondolin, il décida de rétablir l’usage du quenya dans sa Maison. Toutefois, plus de la moitié de la population de la Cité Cachée était d’extraction sindarine et conserva son propre dialecte, qui devint la langue vernaculaire de Gondolin, le gondolique ou gondolinien2). Beaucoup de Sindar de Gondolin venaient de Nevrast et étaient apparentés aux Elfes des Falas3). Le dialecte qu’ils parlaient était apparemment intermédiaire entre le mithrimin et le falathrin ; il possédait des éléments appartenant à ces deux langues4). Le gondolinien comportait aussi de nombreux mots quenyarins « de forme plus ou moins sindarisée »5). C’est ainsi que le nom quenya Ondolindë « Roc chantant » ou « Roc de musique » était rendu par Gondolin, plutôt que la forme étymologiquement correcte Gon(g)lind, qui aurait donné Gon(g)lin à l’époque tardive6). De la sorte naquit l’étymologie populaire Gonðolen ou Gondolen « Roc caché » en mithrimin7). On ignore quelle influence eut précisément le gondolinien sur le sindarin standard. Il est toutefois fort possible que les mots d’origine quenya qui furent intégrés au sindarin aient été tirés du dialecte de Gondolin.

Outre le nom de la cité, on ne connaît que peu de mots spécifiquement gondoliques. Il semblerait qu’Orcrist, la lame retrouvée par Thorin dans la tanière des Trolls en soit un, vu qu’Elrond affirma que ce nom signifiait « Fendoir à Gobelin selon l’ancienne langue de Gondolin »8). Étant donné que le mot sindarin normal est orch, il est probable que la forme sindarine standard de ce nom aurait été Orchrist (cf. RP, p. 434 s.v. RIS-). Il est probable que Glamdring « Marteau à ennemi » était aussi un nom gondolinien, vu qu’il s’agissait de l’épée de Turgon9) ; toutefois, cela n’est pas explicitement précisé et la phonologie ne permet de trancher. Les autres noms propres attestés à Gondolin, comme Belthil « Divine Radiance » ou Glingal « Flamme Suspendue », les noms des images de Telperion et Laurelin que Turgon façonna10) ne semblent pas de forme spécifiquement gondolinienne. Le dialecte de Gondolin partageait au moins une particularité phonologique avec le mithrimin, puisqu’on y observait un avancement de l’accent tonique dans les mots polysyllabiques. Cela permit la conservation des occlusives nasalisées intervocaliques : dans les dialectes méridionaux, le nom « Roc caché » aurait pris la forme Gonnólen11).

Après le bouleversement conceptuel de l’histoire des langues elfiques, qui est expliqué plus en détail dans la section sur le gondolindren, l’histoire du dialecte sindarin de Gondolin ne changea plus guère. En revanche, Tolkien continua à hésiter au sujet du nom Ondolindë, qui se vit attribuer la signification « Roc de la Musique de l’Eau » dans les manuscrits tardifs du « Quenta Silmarillion »12). De même, son équivalent sindarin fut dans un premier temps supposé être *goen(g)lin13), tandis que le nom signifiant « Roc caché » était donné sous la forme Gond dolen14).

Le gondolindren

L’idée d’un dialecte propre à la cité de Gondolin remonte au moins à la période de Leeds (1920–1925), puisqu’on observe une mention du gondolique dans le texte de l’« Early Qenya Phonology ». Tolkien considérait initialement que la différentiation entre le dialecte de Mithrim et celui de Gondolin n’intervint qu’après Nirnaith Unoth15) Le gondolique était considéré comme le plus à part des dialectes noldorins16), à l’exception possible du mólanoldorin, la langue des Noldor-esclaves, fortement influencée par le parler des Orques17). Dès le début, Tolkien considéra que le gondolique était une langue très conservatrice, restée proche du vieux noldorin du fait de son isolement et de l’absence d’influences extérieures. Il précisa en outre que les survivants de Gondolin qui finirent par s’établir sur Tol Eressëa préservèrent de nombreuses traditions et archives de leur cité disparue, ce qui permit la survie du gondolique18). Celui-ci continuait à être écrit, même s’il n’était plus parlé au quotidien que dans la région de Tavrobel. Les Elfes restés en Terre du Milieu étaient aussi sensés avoir une certaine connaissance du gondolique, car ils avaient recouvré des archives provenant des ruines de Gondolin. Ils parlaient néanmoins un dialecte descendant de celui de Mithrim, influencé par le doriathrin et d’autres langues ilkorines19).

L’appellation gondolindeb fit son apparition dans les textes du Lhammas, où elle fut rapidement remplacée par gondolindren. Ce dernier terme finit par être considéré comme un synonyme de moyen noldorin, tandis que les autres dialectes étaient sensés en avoir divergé dès l’établissement des différents royaumes noldorins en Beleriand20). Il est assez probable qu’à l’époque de la rédaction des « Étymologies », Tolkien ait envisagé que la plupart des mots qualifiés de noldorins appartinssent en fait au dialecte de Gondolin, sauf quand il leur attribuait explicitement une origine différente. Ainsi le nom Gondolin lui-même était censé être du noldorin standard, descendant du v. nold. Gond-đol-ind « cœur du roc caché », en relation avec le radical DUL- « cacher, celer »21). On ne connaît qu’un seul mot spécifiquement gondolique, attesté dans une version rejetée de l’entrée MAG- : Maeðros. Ce mot était l’interprétation gondolique du nom fëanorien Maiðros « pâle-éclat », supposé être dérivé du mot maen « talentueux, habile de ses mains », suivant une étymologie populaire22).

Au fil des révisions, le gondolique gagna du terrain. Lors de la rédaction du « Lhammas B », Tolkien décida que la langue parlée aux Havres du Sirion n’était pas le doriathrin comme il l’avait envisagé jusqu’alors, mais bien le gondolique23). Selon ce texte, le gondolindren devint la langue des derniers Elfes libres en lutte contre Morgoth après la ruine des royaumes elfiques de Beleriand. Il fut alors considérablement influencé par le doriathrin et dans une moindre mesure par le falassien et l’ossiriandeb que parlaient certains fugitifs venus s’établir aux Havres du Sirion24). C’est cette langue mélangée qui était parlée à Tol Eressëa, où elle évolua désormais fort peu, si l’on croit ce qu’en dit Pengolod dans le « Lammasethen »25). La Tengwesta Qenderinwa ajoute que le gondolique était le mieux connu des anciens dialectes noldorins, ayant aussi été le premier à être couché par écrit. La langue des plus anciens textes connus était nommée exilique ancien26) ou etyarin ancien27). Selon la seconde version de ce texte, le gondolique était aussi la source du parler elfique des Atani et de leurs descendants28).

Les dernières révisions apportées à l’histoire du noldorin modifièrent encore cette vision. Le dialecte de Gondolin, déjà nommé gondolinien dans certains textes29), devint le dernier dialecte noldorin en usage quotidien parmi les Exilés. En effet, Tolkien considérait alors que dans tous les autres royaumes de Beleriand, les Noldor exilés se retrouvèrent en forte minorité parmi les Elfes autochtones et adoptèrent donc la langue locale, désormais nommée sindarin. Mais il devait bientôt considérer que le peuple de Gondolin n’était pas uniquement constitué de Noldor et qu’il s’y trouvait aussi bon nombre de Sindar originaires de Nivrost. Par conséquent, la langue quotidienne de Gondolin devait aussi être le sindarin30). C’est cette considération, semble-t-il, qui le poussa à rejeter entièrement l’idée d’une langue noldorine aux sonorités similaires à celles du beleriandique, car celle-ci avait alors perdu tout rôle dans l’histoire linguistique qu’il imaginait. Cela était certainement très insatisfaisant pour lui, vu le soin et l’amour qu’il avait mis à élaborer le noldorin. Il décida donc de bouleverser entièrement l’histoire des langues elfiques et de transposer chez les Sindar la langue noldorine qu’il avait inventée, la rebaptisant du même coup sindarin.

Blason

1) Version originale : « But behind the circle of the mountains the folk of Turgon grew and throve, and they put forth their skill in labour unceasing, so that Gondolin upon Amon Gwareth became fair indeed and meet to compare even with Elven Tirion beyond the Sea. High and white were its walls, and smooth were its stairs, and tall and strong was the Tower of the King. There shining fountains played, and in the courts of Turgon stood images of the Trees of old, which Turgon himself wrought with elven-craft; and the Tree which he made of gold was named Glingal, and the Tree whose flowers he made of silver was named Belthil, and the light which sprang from them filled all the ways of the city. »
2) PE 17, p. 29, 133 ; notons que Tolkien n’attribua pas de nom spécifique au dialecte sindarin de Gondolin ; les noms gondolique et gondolinien sont les plus tardivement attestés, mais ils désignent au sens propre le dialecte noldorin de Gondolin et appartiennent à une conception antérieure de l’histoire des langues elfiques. Il est cependant plus commode d’utiliser le terme gondolindren pour ce dialecte noldorin.
3) WJ, p. 178–179, 192, 197 ; cf. PE 17, p. 29, où la région de Nevrast est encore appelée Nivrost.
4) On observe ici une situation linguistique comparable à celle de l’arpitan (ou francoprovençal), ancienne langue des Alpes du Nord, aux caractéristiques intermédiaires entre la langue d’oïl au Nord et celle d’oc au Sud.
5) PE 17, p. 29, cf. p. 133
6) PE 17, p. 133 ; cf. PM, p. 374 n. 16
7) , 11) PE 17, p. 133
8) Hob., chap. 3 ; la mise en italiques est de moi.
9) Hob., chap. 3
10) RP, p. 239, note ; WJ, p. 200
12) Silm., chap. 15 ; WJ, p. 201
13) PE 17, p. 29
14) WJ, p. 201
15) Les « Larmes Innombrables », la bataille ultérieurement connue sous le nom de Nirnaeth Arnoediad.
16) PE 14, p. 60–61 ; cf. PE 18, p. 26
17) PE 12, p. 16–17 ; PE 14, p. 60–61
18) PE 14, p. 60–61 ; cf. RP, p. 205
19) PE 14, p. 60–61
20) , 24) RP, p. 205
21) VT 45, p. 11, cf. RP, p. 400–401
22) VT 45, p. 30 ; cf. RP, p. 422
23) RP, p. 216
25) RP, p. 205–206, 223 ; cf. PE 18, p. 76–77
26) PE 18, p. 26
27) PE 18, p. 76
28) PE 18, p. 76–77
29) PE 18, p. 80 ; PE 19, p. 18
30) WJ, p. 26–27
 
langues/langues_elfiques/gondolinien.txt · Dernière modification: 11/09/2014 21:31 par Druss
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