Les archétypes du conte merveilleux chez Tolkien

Didier Willis - 1999-2000
Articles de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d'avoir une vue d'ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R Tolkien.

Le conte merveilleux est un exercice de style régi par des règles strictes. Récit archétypal autant qu’initiatique, il possède traditionnellement une structure imposée qui se prête aisément à une analyse formelle. Le folkloriste russe Vladimir Propp, dans son ouvrage Morphologie du conte (1928), esquisse, par le biais d’une « grammaire » du conte populaire, une sorte d’algorithme qui met en évidence sa typologie générale1).

Selon Propp, tout conte est constitué d’un ensemble de paramètres qui se distribuent selon des « variables » (le nom et les attributs des personnages) et des « constantes » (les fonctions qu’ils accomplissent). Ces dernières forment la partie constitutive fondamentale du conte.

À partir de ses observations, Propp dégage une structure unique du conte merveilleux, et établit une liste de 31 fonctions qui s’enchaînent dans un ordre souvent identique, même si elles ne sont pas toutes présentes dans chaque conte. Organisées en deux séquences à partir d’un manque ou d’un méfait initial jusqu’à sa réparation finale, ces fonctions constituent le schéma canonique du conte merveilleux russe, et probablement, pensait-il, du conte merveilleux en général2).

Ayant réalisé que les fonctions pouvaient être groupées en « sphères d’actions », Propp définit aussi le conte merveilleux comme un récit à sept dramatis personae ayant chacun leur sphère propre : le Héros, l’Agresseur, le Mandateur, le Donateur, l’Auxiliaire (souvent magique), le Faux Héros (ou Imposteur) et la Princesse (ou le Roi).

S’il y a déjà eu quelques essais pour appliquer le schéma de Propp aux écrits de Tolkien, ils demeurent en général simplistes, voire farfelus3). La tentative est grande, faut-il croire, de ne voir dans le Hobbit ou le Seigneur des Anneaux qu’un simple conte merveilleux et d’y appliquer sans vergogne tous les modèles analytiques du conte fantastique, de Propp à Todorov en passant par Bettelheim. Mais cette approche est réductrice, tant parce que l’analyse proppienne à ses limites que parce que ces textes sont avant tout des œuvres romanesques, et qu’ils obéissent dès lors à leurs propres règles. Tolkien n’ignorait pas cet état de fait4) :

[Certaines personnes] ont tendance à dire, dès que deux histoires sont composées sur le même motif de folklore ou faites d’une combinaison de façon générale similaire de pareils motifs, que ce sont « les mêmes histoires ». (…) Des assertions de cet ordre peuvent exprimer (en abréviation quelque peu indue) une certaine part de vérité ; mais elles ne sont pas vraies en art ou en littérature. Ce sont précisément la coloration, l’atmosphère, les détails individuels inclassables d’une histoire et surtout l’ossature non disséquée de l’argument qui comptent réellement.

Bien que Morphologie du conte ne soit pas explicitement cité dans ce passage, c’est bien le procédé qui est mis en cause ici. En appliquant ces concepts au Hobbit, nous verrons en effet dans cet article5) que la classification de Propp appauvrit la trame du récit. De la calme maison d’Elrond aux étranges Géants qui se lancent des pierres dans les Montagnes Grises, rien ne restera de ces artifices d’auteur qui confèrent au conte sa profonde impression d’altérité, sa saveur secrète.

Les fonctions de Propp

Un bref résumé devrait permettre au lecteur qui n’a pas lu le livre de Propp de comprendre l’essentiel de notre article.

Un prologue et sept fonctions préliminaires constituent la section préparatoire :

α[Prologue] Situation initiale (ce n’est pas véritablement une fonction).
β[Absence] Un des membres de la famille est absent du foyer.
γ[Interdiction] Une interdiction est adressée au héros.
δ[Transgression] L’interdiction est violée.
ε[Interrogation] L’agresseur cherche à se renseigner sur sa future victime.
ζ[Renseignement] L’agresseur reçoit l’information relative à sa victime.
η[Duperie] L’agresseur cherche à tromper sa victime pour s’emparer d’elle ou de ses biens.
θ[Complicité] La victime crédule aide involontairement son ennemi.

Il est souvent possible de faire l’économie de ces huit premières étapes. L’action proprement dite démarre sur un méfait (A) ou un manque (a) :

A, a[Méfait] L’agresseur cause un dommage à un membre de la famille.
[Manque] Il manque quelque chose au héros.
B[Médiation] Le héros apprend l’infortune survenue et est prié de la réparer.
C[Entreprise réparatrice] Le héros accepte ou décide de redresser le tort causé
[Départ] Le héro quitte son foyer.
D[Fonction du Donateur] Le héros est soumis à une épreuve préparatoire de la réception d’un objet magique.
E[Réaction] Le héros réagit aux actions du donateur.
F[Transmission] Un auxiliaire magique est mise à la disposition du héros.
G[Transfert] Le héros arrive ou est transporté aux abords de l’objet de sa recherche.
H[Lutte] Le héros et l’agresseur s’affrontent dans une bataille en règle.
I[Marque] Le héros reçoit une marque ou un stigmate.
J[Victoire] L’agresseur est vaincu.
K[Réparation] Le méfait est réparé, ou le manque comblé.
[Retour] Le héros rentre chez lui.
Pr[Poursuite] Le héros est poursuivi.
Rs[Secours] Le héros est secouru.
O[Arrivée incognito] Le héros gagne une autre contrée ou rentre chez lui.
L[Imposture] Un faux héros prétend être l’auteur de l’exploit.
M[Tâche difficile] Une tâche difficile est proposée au héros.
N[Accomplissement] La tâche est accomplie par le héros.
Q[Reconnaissance] Le héros est reconnu pour ce qu’il est.
Ex[Exposition] Le faux héros est démasqué.
T[Transfiguration] Le héros reçoit une nouvelle apparence.
U[Châtiment] Le faux héros est puni.
W[Mariage] Le héros se marie (épouse la princesse)
[Couronnement] Le héros monte sur le trône.

Bien évidemment il ne s’agit là que d’une trame générale. Certaines séquences peuvent se répéter, en particulier les quêtes magiques (DEF). Le donateur peut agir de son plein gré ou sous la contrainte. Souvent l’agresseur et le faux héros ne font qu’un ; si le héros à reçu une marque (J), celle-ci est généralement le moyen qui le conduit à la reconnaissance (Q), etc.

Une structure canonique du conte merveilleux6) :

A B C ↑ D E F G H I J K ↓ Pr Rs O L Q Ex T U W°
M N

À titre indicatif, on note en exposant ou en indice la variante d’une fonction (A1 enlèvement, A14 meurtre, etc.) lorsqu’elle existe dans le tableau dressé par Propp. Enfin, d’autres symboles que ceux résumés ci-dessus sont aussi employés à l’occasion, comme la notation § qui désigne un élément de liaison servant d'enchainement entre deux fonctions.

Application au Hobbit

Nous résumerons succinctement l’histoire en mettant en vis-à-vis les fonctions de Propp associées à chaque grande phase du récit.

Prologue
§1. Bilbo vit bien tranquillement dans son trou de hobbit, lorsque Gandalf et treize nains s’invitent chez lui.
1. Situation initiale (α).
Noeud de l’intrique
§2. Les nains envisagent une expédition pour reprendre le Mont Solitaire dont ils ont été chassés par Smaug.
§3. Bien que les hobbits soient généralement peu téméraires, Bilbo a hérité du côté aventurier de son ancêtre Took.
2. Méfait : l’agresseur a chassé les nains d’Erebor (A9).
3. Manque : envie d’aventure (a5).
§4. Par l’entremise de Gandalf, les nains proposent à Bilbo de les accompagner en tant que cambrioleur. En échange ils lui promettent un quatorzième du butin.
§5. Bien que réticent, Bilbo est tenté par l’aventure.
4. Médiation : envoi du héros avec promesse de récompense (B2).
5. Entreprise réparatrice : Bilbo accepte la mission (C).
§6. Le lendemain matin, Gandalf vient chercher Bilbo et ils rejoignent les nains sur la route.6. Départ (↑).
Quête (échec)
§7. Envoyé en reconnaissance, Bilbo rencontre trois trolls. Il se fait prendre en essayant de leur voler un porte-monnaie.
§8. Les trolls questionnent Bilbo.
§9. Les explications du Hobbit sont confuses et peu convaincantes.
§10. Sans nouvelles de Bilbo, les nains s’approchent et se font prendre à leur tour.
7. Rencontre avec les Donateurs (élément de liaison §).
8. Fonction du Donateur : questions au héros (D2).
9. Réaction du héros : réponses maladroites (E2neg).
10. Echec : conséquence néfaste (Fcontr)
Quête (échec)
§11. Les Trolls détiennent tous les nains, sauf Thorin.
§12. Thorin et Bilbo attaquent les trolls, sans succès.
§13. Thorin est fait prisonnier.
11. Fonction du Donateur : hostilité (D9).
12. Réaction : attaque qui échoue (E9neg).
13. Echec : conséquence néfaste (Fcontr).
Quête (succès)
§14. Les trolls se disputent sur la manière de manger les nains.
§15. Gandalf intervient en cachette et fait durer la dispute jusqu’au lever du soleil. Sa ruse provoque la pétrification des trolls.
§16. Bilbo trouve une clef. La caverne des trolls était dissimulée par des buissons. Les héros obtiennent des épées magiques.
14. Fonction du Donateur : dispute à propos d’un partage (D6).
15. Réaction : Gandalf dupe les Donateurs (EVI).
16. Transmission : découverte d’objets magiques (F5).
Intermède
§17. Halte passagère chez Elrond.
§18. Elrond révèle aux héros le nom et le pouvoir des épées qu’ils ont prises aux trolls (Glamdring, Orcrist et Sting), puis lit l’inscription “lunaire” qui figure sur la carte de Thror.
17. Intermède (élément de liaison §)
18. Elrond est un auxiliaire extraordinaire qui renseigne spontanément les héros (F69).
Poursuite et séparation
§19. Alors qu’ils traversent les Montagnes Brumeuses, les nains et Bilbo sont attrapés par des gobelins qui veulent les tuer.
§20. Gandalf vient à la rescousse en utilisant Glamdring.
§21. Pendant la phase d’échappement, Bilbo est séparé du groupe.
19. Poursuite : les gobelins veulent tuer les héros (Pr6).
20. Secours : les héros sont secourus par Gandalf (Rs9). Noter l’utilisation des épées magiques précédemment acquises.
21. Cette poursuite n’a d’autre rôle que de séparer Bilbo du groupe (disjonction <)
Quête (succès)
§22. En essayant de rejoindre ses compagnons, Bilbo trouve un anneau puis rencontre Gollum qui le défie au jeu des énigmes.
§23. Bilbo ruse en posant une devinette insoluble.
§24. Tandis que Gollum se jette sur Bilbo, l’anneau passe à son doigt et le rend invisible. Grâce à cela, Bilbo se laisse guider jusqu’à la sortie où il échappe de la même manière aux gobelins.
22. Fonction du Donateur : épreuve (D1).
23. Réaction : épreuve réussie (E1).
24. Transmission : l’anneau magique se met spontanémenent en oeuvre (F6).
Poursuite
§25. Bilbo retrouve Gandalf et les nains, mais les loups alliés aux gobelins les prennent en chasse. Les héros se réfugient dans un arbre.
§26. Des aigles secourent les héros et les emportent non loin de chez Beorn.
25. Poursuite (Pr6).
26. Secours : les héros sont emportés dans les airs (Rs1).
Intermède
§27. Halte passagère chez Beorn.
§28. Pendant la nuit Beorn et les siens partent en expédition contre les gobelins ; au matin il fournit aux héros poneys, nourriture et renseignements.
27. Intermède (élément de liaison §)
28. Beorn est un auxiliaire extraordinaire qui aide spontanément les héros (F69).

Nous voilà presque au milieu du récit. Faisons une pause pour récapituler les mouvements que nous venons d’étudier :

α A9/a5 B2 C ↑ D2 E2neg Fcontr D9 E9neg Fcontr D6 EVI F5 F69 Pr6 Rs9 D1 E1 F6 Pr6 Rs1 F69
Départ Trolls Elrond Gobelins Gollum (Bilbo seul) Aigles Beorn

Cette première partie suit assez bien la structure traditionnelle du conte merveilleux, et se plie sans trop de distorsion à une interprétation proppienne. La phase initiale est un modèle du genre (ABC/), et les protagonistes s’équipent ensuite de manière conventionnelle (séquences DEF). Les héros se partagent les premiers objets magiques ; en tant que héros principal, Bilbo en obtient un second (l’anneau) en affrontant de plus grands dangers dans une séquence rapide de poursuites imbriquées.

La rencontre avec les trolls peut se résumer à une simple quête (DEF), mais une analyse détaillée met en évidence sa structure triple. Nous y reviendrons plus loin.

L’histoire est un peu longue pour un conte, et deux « intermèdes » ont donc été aménagés par Tolkien. Fondamentalement, ils assurent une interruption mise à profit pour récapituler les acquis des mouvements précédents. Tous deux fonctionnent sur le même schéma : les héros sont accueillis par un auxiliaire extraordinaire qui leur apporte spontanément de l’aide.


Reprenons l’analyse là où nous l’avions laissée. Nous allons très vite voir que la suite du récit cadre mal avec le schéma proposé par Propp, et que quelques ajustements sont nécessaires. Pour le moment, contentons-nous simplement de noter en italique les fonctions de Propp légèrement dévoyées de leur définition habituelle.

Schéma réduit de poursuites
§29. Bombur manque de se noyer en traversant un cours d’eau. Il est rattrapé de justesse.
§30. Des araignées attaquent le groupe. Bilbo libère ses compagnons.
§31. Les Nains, fascinés par les lumières des Elfes, sont faits prisonniers. Ils sont libérés par Bilbo.
29. Poursuite-Secours
30. Poursuite-Secours, mise en oeuvre d’un auxiliaire magique (épée).
31. Poursuite-Secours, mise en oeuvre d’un auxiliaire magique (anneau). Quel est le rôle de cette séquence [ Pr-Rs ]×3 ?
Transfert
§32. Bilbo cache les Nains dans des tonneaux. Ils descendent la rivière jusqu’à la ville sur le Long Lac.
32. Transfert : déplacement sur l’eau (G2).
Confrontations
§33. Arrivés au pied de la montagne, ils ouvrent la porte secrète grâce aux indications révélées par Elrond. Bilbo, invisible, est confronté à Smaug à deux reprises.
§34. Bilbo décèle une faille dans la cuirasse du dragon, et une grive est présente lorsqu’il en parle au nains.
§35. Rendu perplexe par les réponses du hobbit, le dragon quitte la montagne.
33. Lutte : joute verbale, compétition entre le héros et l’agresseur (H2).
34. Elément préparatif (liaison §), voir 38 plus bas.
35. Victoire : l’agresseur est chassé (J6).
§36. Smaug s’attaque à la ville.
§37. Bard reste pour combattre le dragon, décidé à en découdre.
§38. La grive, capable de parole, indique à Bard comment tuer Smaug.
§39. Bard tue le dragon d’un coup de flèche.
36. Méfait : le dragon dévaste le royaume (A19).
37. Lutte : entreprise réparatrice (C) couplée à combat (H1).
38. La grive est un auxiliaire extraordinaire (F69).
39. Victoire : l’agresseur est tué (J1).
§40. Les nains apprennent que le dragon est mort : la montagne leur appartient de nouveau. Ils en barricadent l’entrée.
§41. Bilbo trouve l’Arkenstone qu’il garde par devers lui.
40. Réparation (K), tant du méfait initial (le dragon est défait) que du manque (Bilbo aspire à rentrer chez lui).
41. Transmission : objet trouvé (F5).
Impostures
§42. Thorin se proclame Roi sous la Montagne et refuse à Bard ses prétentions légitimes.
§43. Bilbo se rend alors devant Bard en cachette.
§44. Bard souhaite arriver à un arrangement.
§45. Bilbo lui transmet l’Arkenstone afin de faire pression sur les nains.
§46. Se sentant trahi, Thorin refuse à Bilbo la part du trésor à laquelle il pouvait prétendre.
42. Imposture : Thorin incarne une forme originale de faux-héros (L).
43. Fonction du Donateur : Bilbo étudie Bard (D).
44. Réaction : Bard mérite confiance (E).
45. Transmission (F).
46. Imposture (L).
§47. Les personnages sont pris à partie dans une bataille contre les gobelins où ils doivent unir leurs efforts en dépit de leurs différents.
§48. La bataille est remportée.
47. Tâche difficile (M).
48. Accomplissement (N).
§49. Thorin, mortellement blessé, reconnaît ses torts. Une part du trésor ira à Bard, et une autre à Bilbo.
§50. Thorin meurt.
49. Reconnaissance (Q).
50. Châtiment (U).
Fin de l’histoire
§51. Bilbo rentre enfin chez lui.
§52. On apprend plus tard que la prospérité est revenue et que Bard est seigneur de Dale.
51. Retour (↓).
52. Couronnement (W0)

Passons rapidement sur le début de cette deuxième partie :

[ Pr-Rs ]×3 [ G2 ]

L’épisode dans la forêt de Mirkwood est un peu confus (“noyade” de Bombur, chasse au cerf, araignées qui parlent, altercation avec les elfes) et n’est pas fondamental pour l’histoire7).

Ensuite, la principale difficulté tient à l’existence de deux héros qui se croisent tout au long du récit.

Bilbo : H2 § J6 …… K F5 ……… L M N Q U
Bard : …… A19 CH1 F69 J1 … L DEF … W0
Lutte Combat mort de
Smaug
Arkenstone Bataille Fin

La trame suivie par Bilbo est somme toute assez linéaire (HJKLMNQU↓) et ne se démarque que par sa fin (pas de mariage ni d’accession au trône). Celle de Bard, bien que plus complexe - le personnage est introduit à la va-vite -, se termine par un couronnement (W0).

Le récit passe toujours de Bilbo vers Bard : la grive (élément annexe pour Bilbo, §) fournit l’auxiliaire qui permet à l’archer de vaincre le dragon (F69) ; Bilbo intervient en personne pour lui donner l’Arkenstone (F5 pour l’un, DEF pour l’autre). Les deux personnages se partagent le même agresseur (Smaug) et le même faux héros (Thorin).

Les principaux écarts avec la structure traditionnelle tiennent à plusieurs éléments :

  • Les personnages secondaires : si Bilbo reste le personnage principal, il est aussi entouré d’un magicien et d’une troupe de nains aussi encombrants qu’attachants. Au fil du récit, leurs personnalités s’étoffent, et l’on ne peut plus les considérer comme de simple auxiliaires. Cette multiplicité des héros complique légèrement le schéma, l’action étant parfois transférée vers un autre personnage. Le cas de Bard, que nous avons étudié plus en détail, entre dans ce cadre.
  • La nature spécifique du héros principal : en mettant à la tête de son récit un hobbit aux désirs simples (n’aspirant qu’à fumer une bonne pipe devant son trou), Tolkien a réalisé un véritable tour de force. Le livre ne s’achève ni par un mariage ni par une accession au trône… mais tout simplement par le retour du héros dans son paisible foyer. Bilbo a eu tout son content d’aventure, et il n’en souhaite pas plus.

Nous préciserons ces points en analysant quelques personnages :

  • Gandalf, le mandateur paternaliste : ce qui ne manque pas de frapper dans le comportement du magicien, c’est son côté paternaliste. Gandalf fait office de guide durant une partie du voyage, encourageant les Nains et Bilbo à l’occasion, les remettant dans le droit chemin lorsqu’ils s’égarent trop. À l’instar de l’enfant qui s’identifie à Bilbo, Gandalf incarne la figure du père protecteur8).
  • Bilbo, le héros principal : le hobbit a toutes les allures d’un enfant, et c’est bien évidemment à lui que s’identifie le jeune lecteur. La narration, volontairement subjective (“Just imagine his fright”, chapitre 5), renforce cette tendance. Étonnamment, la stratégie de Bilbo repose plus sur la ruse que sur le combat. Il évite toute confrontation directe face à Gollum ou à Smaug, et ne se sert de son arme qu’en dernier recours, contre les araignées par exemple. L’anneau, dont il fait un large emploi, lui sert à échapper à toutes sortes de situations périlleuses. Vers la fin du récit, Bard représente la contrepartie héroïque de Bilbo. Le sympathique hobbit serait bien incapable de venir à bout du dragon, et l’action est donc transférée vers un héros secondaire, dont les qualités sont le complément de celles du hobbit. Ainsi Tolkien n’a pas à dénaturer son héros principal, et cet artifice littéraire original est tout à son honneur. Mais peut-être faut-il aussi y voir une forme d’enseignement, car Bilbo suit finalement l’exemple que Gandalf lui a donné face aux trolls. Sous la pression sociale (ne pas revenir sans rien vers les nains), notre cambrioleur tente d’abord de voler les trois trolls. La malhonnêteté n’est jamais récompensée : il se fait prendre et met ses amis en difficulté. La force brute est aussi sans effet, au demeurant Thorin se fait attraper à son tour. Mais Gandalf, tout magicien qu’il est, se fie uniquement à sa ruse et à son analyse de la situation.
  • Thorin, un faux héros d’un genre particulier : Tolkien ne nous présente pas, au sens propre, de personnage de faux héros. En revanche il utilise une figure que l’on retrouvera aussi dans le Seigneur des Anneaux en la personne de Saruman. Ici, la réputation de Bilbo est ternie par une accusation de trahison, et la victoire ne saurait être complète sans que cette accusation soit levée. C’est en ce sens spécifique que Thorin occupe la place du faux héros : il est une entrave au succès de la mission, et une réparation sera nécessaire pour que le héros puisse être reconnu à sa juste valeur. La fonction de Thorin s’inscrit en outre dans une atmosphère de pardon qui préfigure le Seigneur des Anneaux : sur son lit de mort, Thorin se réconcilie avec Bilbo et le libère de ses engagements. Mais il paie pour son péché d’orgueil passé et meurt par suite de ses blessures.

Cela dit, il subsiste quelques écarts importants : la présence de séquences H-J et M-N combinées dans un même mouvement (considérée comme rare par Propp) ; l’inexistence d’une relation directe entre les quêtes DEF et les poursuites Pr-Rs.

Application au Seigneur des Anneaux

Occupons nous d’abord du tout début du roman.

Prologue
§1. Pendant sa fête d’anniversaire, Bilbo met son anneau magique et disparaît.
§2. Frodo apprend par Gandalf qu’il est parti pour Fondcombe.
1. Situation initiale (α).
2. Absence : éloignement d’un parent (β1).
§3. Récit de Gandalf à Frodo : Sauron est à la recherche de son anneau et ses sbires mènent une enquête. Il a appris qu’un hobbit l’a en sa possession et il a envoyé les Nazgûl sur sa piste.3. Interrogation par personne interposée et obtention d’un renseignement (ε3 ζ3).
§4. L’anneau est maléfique, et il a déjà établi son emprise sur Bilbo. Sauron se prépare à la guerre.
§5. Samwise, qui écoute aux portes, rêve d’aventure. Il aimerait voir des elfes.
4. Méfait : dommage corporel sur un membre de la famille (A6) autant que déclaration de guerre (A19).
5. Manque (a5).
Noeud de l’intrigue
§6. Gandalf demande à Frodo de conduire l’anneau à Fondcombe.
§7. Frodo accepte le fardeau de cette mission.
§8. Gandalf lui confie l’anneau.
6. Fonction du Donateur (D), doublée d’une médiation (B2). Le but n’est pas de réparer le méfait, mais d’accomplir un voyage difficile (M).
7. Réaction positive (E).
8. Transmission (F).
§9. Frodo se met finalement en route.
§10. Le groupe de hobbits se constitue et quitte la Comté.
9. Entreprise réparatrice (C).
10. Départ (↑).

Il apparaît - comme nous pouvions nous en douter - que cette phase initiale est assez dense. Dès le début l’histoire possède un héros double (le couple inséparable Frodo-Samwise) :

Frodo : α β1 ε3 ζ3 A6/19 B2/M D E F C ↑
Sam : …… a5 B2/M ……
Prologue Méfait, Manque Médiation Départ

Dans ce mouvement préparatoire, Bilbo occupe le rôle de la victime, et Gandalf s’attribue à la fois celui du donateur et du mandateur. À la différence des contes traditionnels, l’objet magique est transmis dès le début de l’histoire, avant même le départ, mais en réalité il s’agit plus d’un fardeau que d’un don. Le méchant étant d’une puissance bien supérieure à celle du héros, un but préliminaire est fixé (amener l’anneau à Fondcombe). La mission sera renouvelée une fois ce but atteint.


Passons à présent au deuxième mouvement.

§11. Les Cavaliers Noirs prennent le groupe en chasse.11. Poursuite (Pr).
§12. Gildor Inglorion et les Elfes.12. Intermède.
§13. Tom Bombadil.13. Intermède (à la fin de ce passage on observe un schéma DEF réduit : épreuve des Galgals, obtention d’épées).
§14. Entrée en jeu d’Aragorn sous les traits de “Grand-pas”.14. Secours (Rs).
§15. Les Cavaliers Noirs retrouvent la trace du groupe.15. Poursuite (Pr).
§16. Frodo est blessé.16. Marque : blessure (I1).
§17. Glorfindel arrive en renfort, et Gandalf déchaîne les flots sur les Cavaliers Noirs.17. Secours (Rs).
§18. Frodo, inconscient, est amené à Fondcombe où il est soigné.18. Transfert (G).
§19. La tâche intermédiaire confiée par Gandalf à Frodo dans le premier mouvement a été remplie.19. Accomplissement (N).

Soit :

Pr … …DEF Rs Pr I1 Rs G N

Je n’ai illustré ce second mouvement que pour montrer combien il est étranger à tout schéma traditionnel, et qu’il ne saurait en être autrement sans simplifier l’histoire outre mesure. Il en va de même pour tout le cœur du Seigneur des Anneaux.


Nous abordons maintenant directement à la fin :

§20. L’Anneau est détruit et Sauron est vaincu.20. Victoire (J).
§21. Le monde est libéré de la menace de Sauron. Liesse générale : de grandes fêtes sont données en l’honneur des héros. Le roi Aragorn guérit les blessures. Nombreux mariages.21. Réparation (K).
§22. Les héros prennent le chemin du retour.22. Retour (v).
§23. Les héros arrivent chez eux, mais reçoivent un mauvais accueil et ne sont pas reconnus pour ce qu’ils sont.
§24. Sharkey - en réalité Saruman - a volé la victoire aux héros en saccageant leur pays pendant leur absence.
23. Arrivée incognito (O).
24. Imposture : Saruman incarne une forme originale de faux-héros (L).
§25. Les héros organisent la résistance et révèlent leur identité et leurs intentions.
§26. Saruman est renversé.
25. Tâche difficile (M).
26. Accomplissement (N).
§27. Les héros retrouvent pleinement l’estime des leurs. Ils laissent partir Saruman.
§28. Saruman est assassiné par Grima. On devine aussi le souffle d’une punition divine (vent d’ouest).
27. Reconnaissance (Q).
28. Punition (U).
§29. Grande renommée de Peregrin et Meriadoc.
§30. Mariage de Samwise avec Rose ; plus tard Sam deviendra maire de la Comté.
§31. Départ de Frodo avec Bilbo, Elrond, Galadriel et Gandalf.
29. Couronnement (W0).
30. Mariage + couronnement (W00).
31. Départ (↑).

Soit :

J K ↓ O L M N Q U W0 (Peregrin, Meriadoc)
W00 (Sam)
↑ (Frodo)

Il est intéressant de noter que le faux héros, comme dans le Hobbit, se met en travers du chemin des héros non pour leur contester la victoire, mais pour les empêcher d’en apprécier les jouissances. Tout comme dans le Hobbit, ce passage baigne dans une atmosphère de pardon : les héros ne condamnent pas Saruman, mais le laissent partir librement. Cependant, les méfaits du magicien sont tels que la punition ne se fait pas attendre…

La fin est en demi-teinte : une partie des personnages s’inscrit dans le légendaire merveilleux et participe à une conclusion heureuse, mais pour les autres le méfait initial ne peut être entièrement réparé, et il leur faut chercher la guérison - ou simplement le repos - de l’autre côté de l’océan.

Conclusion

Le Hobbit s’inscrit relativement bien dans une optique proppienne. Ce n’est pas anormal puisqu’il s’agit d’un conte pour enfant écrit en premier lieu par Tolkien pour ses propres enfants, et qui reproduit - sans doute plus ou moins consciemment - certains schémas archétypaux. L’étude des différences avec le conte traditionnel amène cependant des remarques intéressantes sur les spécificités du récit de Tolkien : héros-enfant qui ressort grandi de son aventure, relation filiale au mandateur dont le rôle est de guider les pas du héros, petite leçon sur l’emploi de la ruse à bon escient, et pour terminer une utilisation très particulière du thème de la redemption, autour d’un faux héros qui spolie le personnage principal de sa victoire.

En revanche, le Seigneur des Anneaux se prête très mal à cette analyse. Pouvait-on en douter ? Outre qu’il ne s’agit pas d’un conte, c’est aussi, dans ses grandes lignes, une histoire de héros qui échoue au moment ultime, mais dont l’échec est justement l’accomplissement. Il n’y a rien de vraiment proppien là-dedans. La conclusion et le début restent cependant honnêtement classiques, et la fin présente d’étonnantes similitudes avec le Hobbit dans son traitement du faux héros.

1) Vladimir Propp, Morphologie du Conte, Seuil, 1965 et 1970, coll. Points Essais.
2) Voir Franson D. Manjali, Dynamical Models in Semiotics/Semantics, Lecture 5: Dynamics in Narrative Structures, 1997, et aussi Dictionnaire de la Littérature, Bordas, 1987.
3) Voir en particulier l’essai de Jean-François Orjollet, « J.R.R. Tolkien : syllogistique du merveilleux », repris dans Tolkien en France, ouvrage collectif édité par Édouard Kloczko, Arda, Juillet 1998. Je ne cherche pas à porter préjudice à ce recueil, qui est par ailleurs de très bonne qualité et qui a le mérite d’aborder l’œuvre de Tolkien sous un angle sérieux et méthodique. Cependant l’interprétation du Seigneur des Anneaux (p. 135-136) contient de nombreux contresens relevant d’une application peu rigoureuse de la méthode de Propp. Qu’il me soit permis de reproduire ici le tableau dressé dans cet article :
FonctionsPersonnagesRemarques
Livre I :(D)Bilbo le vieil hobbitFixe un rendez-vous à Frodo hors du Shire
(Pr)Les cavaliers noirsFrodo poursuivi
?Frodo le hobbitHéros potentiel
(Rs)Aragorn alias Strider (le marcheur)Héros masqué
Livre II :(F+B)Bilbo
(C↑)FrodoAccompagné de représentants des peuples du Middle-Earth
(G)Gandalf
(H)Monstre souterrain
(C↑)AragornRévèle son ascendance royale
?GollumSuit à la trace
(A)Boromir (représentant des hommes)Essaye de s’emparer de l’anneau
Livre III :(A)Les OrcsEnlèvement - dispersion du groupe
(N)+(h)Les hommes de Rohan, Aragorn, Gandalf, etc. Bataille et destruction de Saruman, agresseur bis
Livre IV :(C↑)Frodo-SamwisePénètrent dans Mordor ;
?+ GollumGollum apprivoisé
Livre V :(H)Sauron et ses arméesFin de la quête d’Aragorn roi de Gondor
(N)Gandalf
Livre VI :(H)Le pays maudit de Mordor. Le Mont FunesteFin de la quête de Frodo
(N)Samwise
L’auteur ne possédait apparemment pas la version française du Seigneur des Anneaux, il faut donc excuser ses traductions approximatives (« Mont Funeste »). La fonction D est attribuée à Bilbo, ce qui en fait un donateur alors qu’il ne joue vraisemblablement ici qu’un rôle secondaire de victime (et du membre de la famille qui s’éloigne, fonction β). Bizarrement, le départ de Frodo n’est pas noté. Par contre, pour une raison que j’ignore, le tableau contient beaucoup de points d’interrogation. L’auteur semble avoir quelques difficultés à appliquer Propp… La fonction N est utilisée à trois reprises sans sa contrepartie M (idem pour H, sans sa contrepartie J). Et l’auteur de conclure, cependant : « Les fonctions sont réparties entre les personnages de manière habituelle » (p. 133). Ce n’est pas sérieux ! Il faudra aussi que l’on m’explique ce que font le Mordor et la Montagne du Destin dans la colonne Personnages. Relevons quelques erreurs inexcusables. Dans le livre IV, Gollum se met au service de Frodo. Dans la gamme des fonctions de Propp, nous disposons de F9 qui a exactement ce sens (hop ! un point d’interrogation de moins). En d’autres termes, Gollum est un auxiliaire (et c’est d’autant plus vrai qu’il aide Frodo à accomplir sa mission). Pour Samwise, comme nous l’avons vu, le livre VI se ramène à K↓W° après simplification, et non à HN. C’est somme toute plus satisfaisant. Tout cela est d’autant plus dommage que certains éléments de l’analyse de J. F. Orjollet sont très justes (par exemple son interprétation de Saruman, p. 134, qui coïncide avec celle développée ici). Dans un autre article du même recueil (p. 119), on lit « Il est cependant intéressant de noter que The Lord of the Rings se prête - sans trop de distorsion - à une analyse proppienne du récit ». Nous renvoyons le lecteur à notre propre conclusion…
4) J. R. R. Tolkien, « Du conte de fées ». Pour l’original, « On Fairy-Stories » in The Monsters & The Critics, and other essays, HarperCollins Publishers, 1997, paperback edition, p. 119-120 : « [Some people] are inclined to say that any two stories that are built round the same folklore motive, or are made up of a generally similar combination of such motives, are the ‘same story’. (…) Statements of that kind may express (in undue abbreviation) some element of truth; but they are not true in fairy-story sense, they are not true in art or literature. It is precisely the colouring, the atmosphere, the unclassifiable individual details of a story, and above all the general purport that informs with life the undissected bones of the plot, that really count. »
5) Cet article est issu de Hiswelókë, Second Feuillet, p. 37-54, 2000.
6) Morphologie du Conte, op. cit., p. 130.
7) J’entends par là qu’on peut en faire l’économie : il ne s’en dégage aucun gain pour le héros (si ce n’est que l’on y voit Bilbo prendre de l’assurance et agir plus en adulte qu’il ne le faisait auparavant). C’est à mon sens la partie la plus faible du récit, et d’ailleurs beaucoup de lecteurs en oublient les détails. L’utilisation de l’anneau est tellement systématique que l’on finit par s’en lasser.
8) Voir à ce propos l’excellent article de Didier Wey, « The Hobbit : Essai de psychocritique d’un conte de fées », in Féerik - Bulletin de la Faculté des Études Elfiques n°6, Hiver 1991 (fanzine) : « [Gandalf] cristallise les impressions qu’ont les enfants des grandes personnes et plus particulièrement de leur père ». Nous espérons que cet article pourra une connaître un jour une nouvelle publication.
 
essais/influences/archetypes_propp.txt · Dernière modification: 01/05/2012 10:11 par Druss
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