La magie dans l'œuvre de J.R.R. Tolkien

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Les problèmes de définition

Avant toute autre chose, il est important de bien cerner ce qu'on met sous le terme de « magie ». La magie peut se définir par le fait d'agir sur la matière par des moyens immatériels (c'est-à-dire spirituels), ou bien par le fait, pour une créature dont l'esprit et le corps sont liés, de séparer l'esprit du corps, sans pour autant mourir, ce qui permet ensuite l'action de l'esprit seul, sans l'aide du corps (c'est-à-dire la communication avec d'autres esprits, ou l'action par l'intermédiaire d'un autre corps).

Cette définition (un peu abstraite) pose quelques problèmes dans l'œuvre de Tolkien. En effet, il n'a cessé de dire que le terme ne convenait pas vraiment à l'idée qu'il souhaitait exprimer, mais il l'a finalement choisi par défaut ; de même pour le mot ”wizard”, magicien ou plutôt mage, qu'il a utilisé pour sa proximité avec ”wise”, sage. J'emploierai donc moi aussi ce terme.

Ces hésitations de Tolkien, ainsi que quelques passages du Seigneur des Anneaux, comme celui où l'on voit Galadriel hésiter sur la définition du mot, ont fait se demander à certains si son univers contenait bien de la magie. Néanmoins, il me semble qu'on peut répondre à cette question : la magie existe bel et bien chez Tolkien. Ses manifestations (selon la définition donnée plus haut) sont à la fois trop nombreuses et trop évidentes pour être niées. Il faut bien se rappeler que, si certaines personnes répugnent à employer ce mot, c'est d'abord parce qu'il contient une connotation d'inhabituel, alors que pour eux le phénomène est quotidien et « naturel », et ensuite parce qu'il englobe des pratiques aux buts et aux fonctionnements extrêmement différents, mais qui correspondent toutes à notre définition.

Cet essai contient des hypothèses visant à expliquer les problèmes que posent l'œuvre de Tolkien par rapport à ce qu'il a pu dire ailleurs (par exemple, pourquoi des Humains, tels Aragorn ou le Roi-Sorcier, de son vivant, disposent visiblement de pouvoirs magiques alors que Tolkien a précisé dans une de ses lettres que les Humains sont dénués de magie) et à tenter de comprendre les mécanismes de phénomènes « inhabituels », visiblement « magiques », dans l'œuvre de Tolkien.

Les différents types de magie

L'étude de l'œuvre de Tolkien fait apparaître fondamentalement deux types de magie : la magie spontanée, ou innée, telle que la pratique Elrond lorsqu'il emploie ses pouvoirs de guérisseur, ou encore les divinités ; et la magie rituelle, ou acquise, utilisée par exemple par tous ceux qui gravent des runes sur des objets pour leur donner un pouvoir qu'ils n'avaient pas auparavant.

La magie spontanée est une forme naturelle de pouvoir. Les créatures qui en disposent la reçoivent dès la naissance et la portent en eux toute leur vie, même s'ils ont parfois besoin d'un apprentissage avant de s'en servir correctement. Il est bien entendu impossible d'acquérir une forme de magie spontanée que l'on n'aurait pas « naturellement ». Pour Tolkien, c'est là la seule « véritable » magie ; elle est inhérente aux individus concernés.

A mon sens, la « magie » rituelle ne peut se comprendre que comme le fait de demander à une divinité, par une liturgie, une série de rites particulière, de prêter une partie de son pouvoir. Cette forme de « magie » n'en est en fait pas véritablement une, car il s'agit d'une technique basée sur la connaissance du monde : pour un Hobbit, une télécommande ou un téléphone portable seraient bien entendu magiques, et pourtant nous ne les voyons pas tels, car nous connaissons le principe naturel sur lequel ces objets reposent. De même, pour nous, le fait de graver des runes sur un bélier pour le rendre plus fort nous semble « magique » ; mais il ne l'est que dans la mesure où nous ne savons pas « comment ça marche ». J'ai supposé que, dans le monde de Tolkien, cette forme de magie repose sur un lien de demandeur avec les divinités (à la différence de nos télécommandes qui reposent simplement sur une connaissance poussée de la matière, sans faire intervenir aucune entité spirituelle). Pourquoi ? On pourrait en effet croire que, puisque les divinités agissent sur le monde par des mots (il faut entendre : parole ou chant), il nous suffirait de connaître les bons mots, et la façon correcte de les dire, pour que nous puissions agir de la même façon. Mais cela ne cadre pas avec la pensée de Tolkien : en effet, lorsque les divinités agissent par des mots, le pouvoir réel n'est pas dans ces mots (même s'ils sont essentiels) : ils ne sont qu'un intermédiaire, nécessaire certes, mais qu'un intermédiaire, entre le pouvoir inhérent aux divinités et le monde de la matière. Par conséquent, il est impossible aux mortels, qui n'ont pas ce pouvoir intérieur (ou bien uniquement dans une faible mesure, on étudiera ce point plus tard), d'agir seuls par les mots. L'hypothèse la plus probable est donc bien, à mon avis, l'assistance des divinités (là encore, je détaillerai ce point plus loin).

Bien entendu, une divinité invoquée ne peut donner que le pouvoir qu'elle a. De plus, cette forme de « magie » (au risque de paraître lourd, je répète qu'en fait c'est plutôt une technique qui permet d'utiliser une autre magie, véritable celle-là, celle des Dieux) n'est possible que parce qu'une divinité peut choisir, à un moment donné, d'aider un autre être vivant ; l'accord de la divinité est donc impératif, et elle ne prêtera jamais qu'une faible partie de son pouvoir (variable selon le demandeur) ; le contraire serait en effet au mieux dangereux, au pire injuste. Ensuite, pratiquer la magie rituelle nécessite, en plus d'une connaissance précise de la liturgie, un lien particulièrement fort avec une ou plusieurs divinités. Les seuls à pouvoir l'utiliser sont donc ceux qui bénéficient de ce lien : les familles royales légitimes, ceux qui sont investis d'une mission ou, s'ils existent (bien qu'on n'en voit jamais, c'est une possibilité), les prêtres. On peut supposer que tous les Elfes en disposent, à la fois parce qu'ils sont d'une nature plus proche de celle des Dieux que les mortels et parce qu'ils ont (pour nombre d'entre eux) longtemps vécu auprès d'eux.

Il faut enfin remarquer que cette forme de magie n'a rien d'éternel, et que, si le demandeur se détourne de la divinité concernée, par exemple en ne souhaitant plus agir que pour lui seul, il perdra ce pouvoir, car la liturgie est nécessaire mais en aucun cas suffisante. C'est ce qui est arrivé à Saruman : comme Frodo le fait remarquer, il a perdu tous les pouvoirs que les Valar lui avaient conférés pour l'accomplissement de sa mission, et n'a conservé que ceux qui lui étaient propres. Entendons-nous bien : je ne veux pas dire que Saruman n'a aucun pouvoir qui lui soit inhérent, bien au contraire. Simplement, Saruman, en tant qu'envoyé des Valar sur la Terre du Milieu, avait sans doute reçu d'eux, en plus de ses pouvoirs inhérents et naturels, d'autres pouvoirs liés à sa mission ; en tout cas, il n'est pas absurde de le supposer. Ce sont ces pouvoirs-là qu'il a perdu lorsqu'il a été officiellement déchu et chassé « de l'Ordre et du Conseil ». On peut noter au passage qu'une fois que les Valar choisissent de prêter une partie de leur pouvoir à un serviteur, ils y regardent à deux fois avant de les lui retirer : la preuve, c'est que Saruman ne perd ses pouvoirs « prêtés » qu'une fois que Gandalf est allé le voir, lui a parlé et a constaté son absence de repentir, autrement dit bien après que sa faute ne soit entamée et même publique. Le pardon aurait donc été possible. Donc, après sa déchéance, Saruman perd les pouvoirs que les Valar lui avait prêtés pour les besoins de sa mission et ne conserve que ceux que lui donnent sa magie inhérente en tant que Maia, en particulier sa voix.

A l'intérieur de ces deux grandes catégories, on peut encore pratiquer quelques distinctions.
La magie spontanée se divise en cinq genres différents :

La magie divine est due au lien particulièrement fort qui existe entre les divinités (les Belain, c'est-à-dire les Valar et les Maiar : ceux qui parmi les Ainur choisirent de descendre sur Arda) et la matière. Si l'on admet la définition de la magie donnée plus haut, on peut parler de magie pour ce pouvoir. On peut supposer que toutes les divinités ont un lien avec l'ensemble de la matière, ce qui leur permet d'agir magiquement sur elle, pour la déplacer ou l'immobiliser. C'est probablement ce lien que Gandalf (et le Balrog) utilisent pour bloquer ou ouvrir la porte dans la Moria. Le mot de Commandement est une version puissante du pouvoir de ce lien. Mais ce lien général n'est pas assez fort pour créer, transformer ou faire disparaître la matière. En revanche, chaque divinité a une spécialité, c'est-à-dire une affinité toute particulière avec une partie du réel. Dans sa spécialité, le pouvoir de chaque divinité est immense, presque total.

La magie d'Aman est une forme particulière de magie spontanée, qui s'ajoute à la nature de toute créature ayant contemplé Aman. Son existence me paraît avérée par la supériorité du pouvoir inhérents à ceux qui ont contemplé les Terres Immortelles, en particulier des Calaquendi sur les Moriquendi. Mais il se peut également que cette forme de magie n'existe pas et que la supériorité ne vienne que de la science acquise auprès des Dieux. Si elle existe, elle développe des dons de voyance, de guérison et de résistance au Mal particulièrement forts1).

La magie elfique est un pouvoir dont disposent les Elfes grâce à leur lien particulièrement fort avec Arda. Comme les divinités, les Elfes ne pourront quitter la Terre que lorsque celle-ci se brisera. Cela leur apporte certains problèmes (ils se lassent parfois, c'est pourquoi ils parlent de Don pour qualifier la mort accordée aux Hommes), mais leur donne aussi un pouvoir plus grand à l'intérieur des cercles du monde. Cette forme de magie développe des dons de voyance, de guérison, de charisme et de résistance au Mal. C'est ce qui explique les talents de guérisseurs des Elfes en général, ainsi que les pouvoirs de voyance dont font preuve des gens comme Elrond ou Galadriel.

L'énergie vitale est une forme de magie inhérente à la vie même. Malgré ce qu'à pu dire Tolkien sur l'absence de magie chez les mortels, il me semble que son existence est avérée par les pouvoirs « magiques » dont disposent certaines créatures, même si elles-mêmes ne les considèrent pas comme magiques mais comme naturels (justement parce que pour eux ils sont très quotidiens). Je pense en particulier au pouvoir de camouflage dont disposent les Hobbits, et à toutes les formes de communications inhabituelles. On en trouve trois grandes formes : la communication entre un être parlant et un animal ou une plante (pratiquée par les Elfes ainsi que par certains hommes comme Beorn) ; la « télépathie », c'est-à-dire la communication sans paroles, par le seul esprit, pratiquée par exemple par Elrond, Galadriel et Gandalf (au chapitre Many Partings du livre VI du Seigneur des Anneaux), qui n'est à mon avis possible que parce qu'on peut séparer momentanément l'esprit du corps ; enfin, une forme d'empathie, de symbiose totale avec un milieu naturel tout entier, et plus seulement des êtres vivants : c'est par exemple ce que pratique Legolas lorsque, arrivé en Eregion, il dit entendre les pierres pleurer les Elfes partis.
Chez les créatures corrompues, l'énergie vitale disparaît et laisse place à sa forme altérée, l'énergie ténébreuse. Elle habite toutes les créatures mauvaises, les dotant en particulier d'une aura de terreur plus ou moins importante selon la créature ; elle est par exemple particulièrement forte pour les Nazgûl. Elle développe les capacités de destruction et de manipulations : ainsi, les Nazgûl peuvent « contraindre » Frodo à passer l'Anneau à son doigt.

Les dons thaumaturgiques sont une forme de pouvoir que possèdent par nature les souverains légitimes des peuples. Bien entendu les Belain en disposent en tant que seigneurs de ce monde. Il s'agit de dons de protection, de charisme, de guérison (Aragorn est reconnu comme roi avant tout grâce à ses talents de guérisseurs) et de clairvoyance (Aragorn « prédit » la chute de Gandalf avant leur entrée dans la Moria). Il est possible que cette forme de magie n'existe en fait que chez les souverains des Edain et leur soit conférée par leur lointaine ascendance elfique, et même divine puisque Melian fait partie de leurs ancêtres2).

Il est vrai qu'il nous est difficile de parler de « magie » pour ces deux derniers dons, mais c'est parce qu'ils nous sont (assez) quotidiens. Nous sommes en fait dans le même cas que Galadriel devant les Hobbits : nous ne comprenons pas bien ce que signifie le mot « magie » pour quelque chose qui nous est propre et que nous utilisons couramment (enfin, plus ou moins… on ne guérit tout de même plus très fréquemment par imposition des mains). Mais il s'agit tout de même de magie, toujours si l'on accepte ma définition initiale. Mais on comprend mieux à présent pourquoi Tolkien répugnait tant à employer ce terme.

La magie rituelle comprend deux sous-catégories :

La magie d'invocation est la plus difficile à expliquer. Elle consiste à demander à une ou plusieurs divinité(s) de nous prêter momentanément une partie de son pouvoir. J'ai déjà expliqué plus haut pourquoi je pensais qu'il était nécessaire qu'une divinité intervienne. On peut trouver de nombreux exemples. Lorsque le Roi-Sorcier est devant Frodo au gué de Bruinen, ou bien lorsqu'il brise les portes de Minas Tirith, il est possible qu'il invoque le pouvoir de Sauron, mais il me semble plus probable qu'il utilise son anneau, s'il le porte sur lui3). Le seul cas où la magie d'invocation me paraît indéniable se trouve dans le Hobbit : pour moi, la capacité qu'à Beorn de se transformer en ours ne peut venir que d'un lien particulier avec un dieu, probablement Yavanna. Bien entendu, ce n'est pas une certitude, mais on peut difficilement l'expliquer autrement. En fait, la magie d'invocation est assez rare, ce qui me semble bien correspondre au désir de Tolkien.

Beaucoup plus fréquente est la magie runique. Il s'agit d'une forme proche de la magie d'invocation, à la différence que le pouvoir prêté ne sera pas utilisé dans l'instant mais enfermé définitivement dans un objet donné, souvent un sceptre, un anneau ou un bâton. Une divinité peut elle-même enfermer une partie de son pouvoir dans un objet ; c'est par exemple ce que fait Sauron avec l'Anneau unique. Il est alors plus puissant s'il porte l'objet, mais considérablement affaibli s'il le perd. C'est à mon avis ce qui explique de nombreuses formes de magie chez Tolkien : Grond, le bélier du Mordor, est plus puissant parce qu'il porte des runes magiques de ruine ; ce sont des mots écrits qui permettent aux Portes de Durin, seigneur de la Moria, de s'ouvrir lorsque l'on prononce ce mot. Ce n'est pas parce que les runes ne sont pas visibles qu'elles n'existent pas : Glorfindel voit sur le manche du poignard de Morgul des inscriptions que les autres ne peuvent remarquer ; les écritures sur la porte de la Moria n'apparaissent que dans certaines conditions. De même, on peut supposer que c'est une forme de magie runique qui a donné leur pouvoir aux bâtons des Istari et aux Anneaux de pouvoir. Bien sûr c'est la force de Sauron lui-même qui donne son pouvoir à l'Anneau Unique. Mais que Sauron ait mis sa propre force ténébreuse à l'intérieur de l'Anneau et que se soit cela qui lui confère sa puissance ne nous dit pas comment, par quelle technique Sauron a pu réussir cet enfermement de pouvoir dans un objet. Personnellement, je pense que ça peut être à travers les inscriptions puisque le texte correspond assez bien, en double interprétation, aux pouvoirs de l'Anneau. Pour les autres anneaux, aucune inscription n'y est visible, mais encore une fois qui sait s'il n'y en a pas tout de même ?

Quant aux bâtons des Istari, je crois bien sûr que chacun des Mages y a mis une part de son pouvoir, comme Sauron avec l'Anneau. Mais deux choses à remarquer : d'abord, ils y ont mis une part moins grande d'eux-mêmes puisque lors de la destrution de son bâton, Saruman n'est pas détruit comme Sauron lorsque Gollum tombe dans le Feu avec son Anneau. Ensuite, je pense que les Valar ont également dû y mettre une peu de leurs pouvoirs. Peut-être, puisque les Istari avaient été choisis par des Valar différents, chaque Vala a-t-il ajouté un peu de son propre pouvoir dans le bâton de son envoyé? Et pour ces deux remarques, mon idée de l'introduction du pouvoir dans l'objet par le moyen des runes reste acceptable4).
Cette forme de magie est donc extrêmement puissante : pour faire usage d'un objet enchanté, on n'a pas besoin de l'accord des divinités concernées, puisqu'il faut que Gandalf brise le bâton de Saruman pour qu'il perde ses pouvoirs. En outre, un objet peut refermer de nombreux pouvoirs différents. Par exemple, Vilya, considéré comme le plus puissant des Trois, est l'anneau de l'air : on comprend donc qu'il a une affinité particulière avec cet élément, et c'est en particulier lui qui fait le ciel d'Imladris plus brillant qu'ailleurs. Mais il a également des pouvoirs sur l'eau, puisque c'est lui sans doute qui permet à Elrond de lâcher la crue du Bruinen, et il donne des pouvoirs de guérisseur, puisque Glorfindel, qui est un Elfe tout comme Elrond, dit que ses pouvoirs de guérisseur à lui ne suffisent pas pour guérir Frodo. L'anneau des Nazgûl semble également leur donner un très grand pouvoir. Il faut remarquer que le pouvoir qui peut être déployé à partir d'un tel objet dépend non seulement du pouvoir inhérent à l'objet mais également du pouvoir inhérent à son utilisateur. S'il mettait l'Anneau, Gandalf pourrait devenir un autre Seigneur des Ténèbres, mais Frodo, au moins au début de l'aventure, en serait incapable même s'il le désirait. Un objet magique puise donc dans le potentiel de celui qui l'utilise. Les objets peuvent même, s'ils sont très puissants, agir « seuls », dans une certaine limite bien sûr. C'est le cas de l'Anneau qui peut « appeler » quelqu'un à le trouver, ou bien serrer ou relâcher un doigt. Car une divinité peut mettre dans un objet non seulement une partie de son pouvoir, mais aussi une partie de sa volonté.

Cette théorie de classification, même si elle est critiquable, permet d'expliquer un certain nombre de choses. J'ai dit que la magie rituelle, en particulier la magie runique (celle qui est, en fait, à l'origine de tout objet magique), s'appuyait sur le pouvoir des divinités, et que les Elfes, en particulier, disposaient de ce lien. Or, on s'aperçoit que beaucoup des objets magiques, même utilisés par des Hommes ou des Nains, ont été créés par des Elfes. Les signes tracés sur la Porte ouest de la Moria, qui permettent à celles-ci de s'ouvrir, l'ont été par un Elfe, Celebrimbor. Le fourreau d'Andúril par les Elfes de la Lórien. Les Palantíri sont également créés par des Elfes. Certaines incohérences apparentes sont donc clarifiées5).

De l'horrible danger de la magie

La magie est toujours une épreuve pour celui qui la pratique. Parce qu'elle utilise des forces inhérentes à l'individu (magie spontanée), ou bien parce qu'elle l'utilise comme intermédiaire pour la magie d'un Dieu (magie rituelle), elle est extrêmement fatigante. Gandalf en fait l'épreuve après avoir tenté de bloquer la porte face au Balrog dans la Moria.

Mais l'utilisation de la magie comporte des dangers beaucoup plus graves. Tout d'abord, l'utilisation de la magie, sous presque toutes ses formes, est génératrice d'une aura, ou d'un écho magique, repérable à une très longue distance. Par exemple, après avoir utilisé sa magie pour allumer un feu au Caradhras, Gandalf est conscient que de nombreuses puissances sont désormais capables de la localiser6). De même, lorsque Sauron, pour la première fois, passe au doigt l'Anneau unique, Celebrimbor en est immédiatement conscient, alors qu'ils sont séparés par de nombreuses lieues. On peut s'interroger sur d'éventuelles différences : sans aucun doutes, certaines formes de magie sont plus que d'autres génératrices d'aura. Par exemple, Elrond ou Aragorn semble faire usage de leurs dons innés sans grande crainte d'être localisés par Sauron, alors que Gandalf est beaucoup plus prudent. Toutefois, le danger existe souvent, probablement plus dans le cas de la magie rituelle que dans celui de la magie naturelle.

Il est également possible de tomber sous la coupe d'une autre personne, ce qui est un grand mal et une grande injustice chez Tolkien, par exemple en utilisant un objet dans lequel une divinité maléfique a placé non seulement un peu de son pouvoir mais aussi un peu de sa volonté. Dans ce cas, on devient au bout d'un certain temps, au mieux dépendant (comme Gollum) et au pire esclave (comme les Nazgûl).

Enfin, le plus grand danger est celui de la corruption. Car la magie donne du pouvoir, et même beaucoup de pouvoir. Tolkien ne pense pas que le pouvoir corrompe : les Elfes, on l'a vu, disposent d'un important potentiel magique, et ils en font assez largement usage ; pourtant ils ne tombent pas, car leur volonté est pure : ils n'utilisent pas la magie pour dominer mais uniquement pour créer et conserver. Mais avoir du pouvoir est toujours, non pas mauvais (j'insiste là-dessus) mais dangereux, surtout lorsqu'on est un Humain, car il est toujours tentant de désirer toujours plus de pouvoir lorsqu'on en a déjà. Et le pouvoir, tout comme ses applications, peut très vite devenir illégitime. Il l'est lorsqu'on l'utilise pour bouleverser l'ordre de la Création, par exemple pour contraindre ou briser la volonté d'autrui, où encore pour échapper à la mort. Au fond, Eru a fort bien fait les choses, ne dotant les créatures mortelles de magie que très faiblement (énergie vitale et, pour certains, dons thaumaturgiques). Mais les autres ne sont pas à l'abri de la tentation : Saruman désire un pouvoir beaucoup plus grand que celui qu'il doit avoir (car il doit en avoir, dans une certaine mesure, pour réussir à mener à bien sa mission), tout comme Fëanor, ou d'autres.

En fait, cela rejoint une autre idée capitale pour Tolkien : ce qui doit régir le monde, c'est l'équilibre, autrement dit l'association de la justice et de l'harmonie. Chacun doit occuper une place dans la Création ; il n'est pas question de contester ce point. Et certains sont haut placés : Manwë, Turgon, Elrond, Aragorn, Théoden, le Thain de la Comté sont, à des échelles très différentes, des êtres qui disposent d'un pouvoir et d'une supériorité hiérarchique sur les autres (ou certains autres). Jamais il n'est question de leur enlever ce pouvoir, car il est légitime ; Tolkien n'était pas démocrate. Mais l'erreur est de vouloir sortir de sa place, de vouloir quitter son poste. Dans les deux sens d'ailleurs : vouloir s'élever hors des limites fixées, c'est faire preuve d'orgueil et préparer sa propre chute. Mais vouloir s'abaisser, c'est fuir la tâche qui nous a été confiée ; c'est une désertion. Et il s'agit d'une faute tout aussi grave que la première. C'est ce que comprend Aragorn : pas un instant il ne pense à abandonner son poste et à refuser son destin. Tenez ferme, voilà ce que l'on peut entre autres choses retenir des leçons du professeur Tolkien.

1) Peut-être est-ce aussi ce même contact avec les Valar qui développe la magie d'invocation dont tu parlais plus haut. Un Vala peut être plus à l'écoute d'un Elfe qu'il connait personnellement. Mais bien sûr, ceci n'est qu'une hypothèse.
2) Il est exact que Théoden ou Éomer n'ont pas, eux, de tels pouvoirs.
3) L'auteur explique par là que le fait que le Roi-sorcier portait son anneau ou non sur lui n'est pas confirmé ou infirmé. Dans le cas inverse, le Nazgûl possède sa propre magie inhérente de Roi et d'énergie Ténébreuse, comme l'expliquait l'auteur ci-dessus, ce qui laisse les trois possibilités.
4) Pour ma part, je trouverais étonnant qu'un Elfe comme Elrond ou Galadriel ne repère pas d'inscription sur son anneau. Mais à la différence de l'unique, les autres Grands Anneaux possèdent une gemme, or souvent les gemmes elfiques ont été considérées comme des objets magiques : Silmarils, Elessar, Elendilmír…
5) Dans le même ordre d'idée, Telchar a forgé le Heaume de Hador, ainsi que maintes armes dont Narsil / Andúril. Il faudrait en conclure qu'il existe une magie Naine pour la création des objets. Ainsi les portes de la Moria ont été faites par les Nains et les Elfes réunis, Celebrimbor n'étant pas seul.
6) Nonobstant le fait qu'un feu dans la nuit se voit de très loin, bien entendu. L'auteur ne parle que de vision « magique ».
 
essais/magie/magie-tolkien.txt · Dernière modification: 13/09/2014 09:13 par Druss
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