Tolkien, plus wagnérien que Wagner

Tom Shippey, traduit de l'anglais par Julien Mansencal
Note de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n'est requise.
Cet article est paru dans le Times Literary Supplement du 8 mai 2009 (p. 3-5) à l'occasion de la publication anglaise de La Légende de Sigurd et Gudrún. Toutes les notes sont du traducteur.

Il y a bien longtemps, William Morris a déclaré que la légende de Sigurd et Gudrún, les Völsungs et les Nibelungs, méritait de devenir l'Iliade nordique, et il avait raison. Tout y était : le dragon Fáfnir et la valkyrie Brynhild, des loups-garous et des nains, les interventions mystérieuses d'une divinité borgne, une épée brisée puis reforgée, un trésor prodigieux, et par-dessus tout, un anneau magique porteur d'une malédiction. S'y trouvent également, ce qui empêcha peut-être que l'on réalise ses qualités, du moins dans la longue version en vers de Morris (1876), de nombreux points embarrassants : inceste, infanticide, sacrifice humain, et quelque chose ressemblant fortement à un suicide féminin cérémonial, ou à un satî1). Mais ce qui est encore plus attirant et provoquant que ce que contient la légende est ce qu'elle contenait peut-être à une époque, mais qu'elle ne contient plus.

Les relations entre les diverses versions de la légende du Nibelung furent reconnues, au XIXe siècle, comme le Königsproblem de la philologie germanique, problème qui ne fut jamais résolu. Nous possédons encore quatre sources anciennes majeures, deux nordiques (la Völsunga saga et un bref épitomé dans l'Edda en prose de Snorri Sturluson), une en allemand (le Nibelungenlied) et une en norrois, mais d'origine allemande, dans le recueil légendaire du Þiðrekssaga. Il en existe une cinquième, car la légende donna naissance à plus de la moitié (quinze sur vingt-neuf) des poèmes contenus dans le principal manuscrit de poésie eddique encore en existence, le Codex Regius. Toutefois, certains de ces poèmes constituent des ajouts ultérieurs au cycle, plusieurs ne traitent que des complaintes de Gudrún après que tout soit terminé, et là où devrait se trouver le cœur de l'histoire, il y a un blanc. Avant la redécouverte du manuscrit en Islande, quelque vandale médiéval déchira les huit pages qui traitaient (probablement) du noyau de la tragédie. Snorri et l'auteur de la Völsunga saga semblent avoir connu le ou les poèmes que nous avons perdus, mais leurs récits divergent sur des points cruciaux. Aucune des sources anciennes dont nous disposons ne nous offre un récit entièrement crédible.

Ce blanc a été une tentation de longue date pour les écrivains, comme Morris et Wagner, et une énigme pour les chercheurs, dont la meilleure réitération est celle de Theodore Andersson dans The Legend of Brynhild (1980). En outre, les chercheurs de l'ancienne génération n'hésitaient pas à reconstruire des œuvres qu'ils savaient perdues. Axel Olrik écrivit une longue version en danois du Bjarkamál, texte vieux norrois perdu, en se basant sur les deux strophes et la paraphrase latines présentes dans Saxo Grammaticus, et peu après, J. R. R. Tolkien suivit la même voie en écrivant les deux poèmes de l'ouvrage qui nous concerne ici, en anglais, mais en suivant la métrique norroise originale, au début des années 1930 (selon son fils Christopher). Ils toucheront sans doute un lectorat plus large que celui de Morris. Sont-ils du niveau de Wagner – lequel, disons-le dès maintenant, était considéré par Tolkien comme au mieux un amateur doué, et dont les livrets, affirme catégoriquement Christopher Tolkien, « n'ont aucun rapport […] dans l'esprit comme dans leur but » avec les poèmes de son père ?

Quel était le but de Tolkien ? Selon son propre aveu, il désirait « unifier les lais concernant les Völsungs de l'Ancienne Edda […] organiser le matériau de l'Edda concernant Sigurd et Gudrún ». Ce sont peut-être des litotes. Dans une conférence sur la poésie eddique donnée à Oxford et ici reproduite, Tolkien déclara que les poèmes avaient attiré « des connaisseurs de nouvelles sensations littéraires », et que le principal aspect de cette sensation était « une force et une énergie presque démoniaques ». Bien que les poèmes eddiques puissent parfois partager le même mètre que la poésie anglo-saxonne, cette dernière était relativement détendue, expansive. En revanche, « vous taper dans l'œil était l'intention délibérée du poète norrois », et c'était également ce que cherchait à faire Tolkien.

Le mètre et la langue étaient donc vitaux. Selon Tolkien, le fornyrðislag vieux norrois, ou « mètre de l'ancien savoir », pratiquement identique à l'anglo-saxon, venait toujours de façon naturelle aux locuteurs de l'anglais moderne, mais on peut mettre en doute cette idée. En raison de la perte des terminaisons grammaticales, l'anglais moderne emploie beaucoup plus de mots de remplissage, articles, prépositions, auxiliaires. L'ancien mètre n'était pas basé sur le nombre de pieds, et pouvait donc incorporer un certain nombre d'éléments non accentués, mais cela exclut encore de nombreuses possibilités naturelles pour l'anglais d'aujourd'hui. Sa base est aisément imitable : un vers divisé en deux parties, deux syllabes accentuées dans chaque moitié, la troisième des quatre portant toujours l'allitération, à laquelle doit correspondre l'une des deux premières ou les deux, et jamais la quatrième (sans quoi la deuxième moitié de vers serait identique à la première, et le sens même du vers disparaîtrait). Tolkien en écrivit beaucoup de cette sorte dans ses imitations de l'anglo-saxon, comme par exemple l'épitaphe de Théoden par Éomer, « Mourn not overmuch! Mighty was the fallen…2) », mais le vieux norrois est plus difficile. L'anglais a tendance à trottiner là où le vieux norrois s'entrechoque. Même W. H. Auden, l'ami de Tolkien, avait du mal dans ses brillantes traductions des poèmes eddiques, critiquées voici quelques années pour le TLS par le présent auteur (25 février 1982). Néanmoins, Tolkien voulait conserver le mètre pour atteindre cette « énergie démoniaque ».

Il accepta en conséquence de nombreux éléments archaïques : la terminaison en -eth, qui alterne avec -s selon le mètre ; le « not » négatif, comme dans « the king came not » pour « the king never came » ; plus communément, les changements d'ordre des mots, afin de briser la structure de plus en plus rigide de l'anglais moderne. Certains les trouveront difficiles à suivre : il faut un moment pour saisir ce que Sigurd dit au dragon mourant, en réponse à la menace que son trésor apporte la mort : « Life each must leave, / on his latest day, / yet gold gladly / will grasp living3) » (« living », ellipse pour « any living person », est le sujet grammatical et « gold » l'objet). Être obscur est le prix payé par Tolkien, et payé avec joie par ses prédécesseurs norrois, pour la force.

Une grande partie de cette force provient de la concision poussée à ses limites. La parataxe4) et l'asyndète5) sont normales, de brèves propositions et phrases, parfois en parallèle ou variant les unes par rapport aux autres, parfois liées par des connecteurs muets. En parlant de Sigrlinn, la mère de Sigurd, Tolkien écrit : « Seven sons of kings / sued the maiden: / Sigmund took her; / sails were hoisted6) ». Il y a un « But » muet entre les deuxième et troisième demi-vers, peut-être un « so » sous-entendu devant le quatrième. Le résultat est parfois difficile à distinguer. Brynhild se morfond sur sa position lorsqu'elle apprend qu'elle n'a pas été gagnée par Gunnar, mais par Sigurd, désormais marié à Gudrún, et soliloque : « Mine own must I have / or anguish suffer, / or suffer anguish / Sigurd losing7) ». Le chiasme est une technique familière de la poésie eddique, mais bien que la rhétorique soit familière, la nature exacte du dilemme de Brynhild m'échappe.

Sans même la rhétorique, les transitions abruptes sont fréquentes et voulues. Pourquoi Signý demande-t-elle à son mari de tuer ses dix frères lentement ? Tolkien ne nous le dit pas, mais c'est pour donner à son jumeau Sigmund la possibilité de s'enfuir. Et comment s'enfuit-il ? Les serviteurs du mari découvrent « Nine brothers' bones / under night gleaming8) », et près d'eux « she-wolf lying / torn and tongueless / by the tree riven9) ». Signý a recouvert de miel le visage de son frère jumeau, et lorsque sa belle-mère loup-garou vint pour le tuer, elle commença à le lécher, Sigmund lui trancha la langue avec ses dents, et elle brisa ses chaînes en reculant. C'est à vous de l'ajouter, peut-être à partir du commentaire remarquablement bien informé et professionnel de Christopher Tolkien. Mais si vous avez besoin que tout soit bien détaillé, la poésie eddique n'est pas pour vous, pas plus que les sagas islandaises : lisez Trollope à la place10). Vous devez aussi noter les modifications, légères mais significatives, dans les formulations répétées, parfois rendues plus significatives en sens par la légèreté du changement verbal.

En résumé, l'énigme fait partie du medium comme du message, mais elle vient en partie des accidents survenus lors de sa longue transmission. Tolkien traita ces derniers en coupant les confusions et digressions créées par l'auteur de la Völsunga saga, qu'il ne tenait guère en haute estime, et, de manière plus contestable, en faisant du dessein odinique le cadre de ce qui restait. Toutefois, le cœur de la légende concerne les rapports de Sigurd avec Brynhild, Gunnar et Gudrún, qui se trouvaient dans le trou de huit pages du Codex Regius. Avant le trou, nous avons Sigurd qui tue le dragon, s'empare du trésor, et éveille la valkyrie. Après, nous avons la fin d'un poème – appelé par les chercheurs sous sa forme complète inexistante « L'Ancien Lai de Sigurd » – et un autre poème complet, « Le Lai Court de Sigurd ». Tous deux voient Brynhild poussant son mari Gunnar à se venger de Sigurd qui les a tous deux trahis. Que s'est-il passé entre-temps ? Cela devait être relaté dans l'hypothétique « Grand Lai de Sigurd », que les chercheurs ont tenté de reconstruire à partir des récits contradictoires des quatre autres sources d'époque. Tolkien indique son ambition en appelant son premier poème, le plus long, « Le Nouveau Lai des Völsungs » (afin qu'il traite également du père et de la famille de Sigurd), avec en sous-titre « Le Plus Grand Lai de Sigurd », Sigurðarkviða en mesta (afin qu'il comble le trou et plus encore).

Mais qu'advenait-il dans la version complète originale, celle qui fut perdue ? L'histoire a laissé stupéfaits aussi bien les repreneurs anciens que modernes. En bref, on s'accorde à penser que le roi Gunnar demanda à son ami Sigurd de gagner pour lui la valkyrie Brynhild derrière son anneau de flammes, et il le fit en prenant l'apparence de Gunnar. Pourquoi, s'il l'avait déjà éveillée et eue pour fiancée ? La mère de Gunnar, sorcière, lui avait donné une potion d'oubli, et lui avait promis la main de la sœur de Gunnar, Gudrún. Comment gagna-t-il Brynhild ? Simplement en traversant l'anneau de flammes, ou bien y avait-il autre chose d'impliqué ? On peut comprendre pourquoi Brynhild se sent trahie lorsqu'elle découvre la supercherie, mais quel mal a pu être fait à Gunnar ? Et le point critique : comment Brynhild le découvre-t-elle ? Encore une fois, on s'accorde à penser que Gudrún, irritée par une querelle sur la préséance, le lui dit, et le prouve en désignant un anneau. Mais quel anneau ? S'agit-il de l'Anneau, le terrible Andvaranaut pris au nain Andvari par les dieux et transmis des dieux à un géant, puis à un dragon, puis à un héros, avec une malédiction à la clef ? Si tel est le cas, qui le porte, Brynhild ou Gudrún ? Et qu'est-il censé prouver ? Les sources anciennes se contredisent, l'auteur du Nibelungenlied semblant particulièrement perplexe, comme Wagner après lui.

Le problème est qu'une réponse existe, mais que personne ne veut l'admettre. La Völsunga saga dit que l'anneau est Andvaranaut, et que Gudrún le possède : Sigurd le prit à Brynhild alors qu'il prétendait être Gunnar, et le fait que Gudrún le possède est une preuve de la supercherie. Snorri dit que l'anneau est Andvaranaut et que Brynhild le possède : Sigurd le lui donna en tant que « prix du lin11) » ou « don du matin12) », traditionnellement donné, dans les sociétés norroise primitive et anglaise, à l'épouse le matin suivant le mariage, en échange de sa virginité. Voici le nœud du problème, exprimé dans le Nibelunglied, par le mot kebse, sobrement traduisible par « amant », et dans la Þiðrekssaga par le mot frumverr, « premier homme ». Peut-être que Sigurd ne se contenta pas de traverser le mur de flammes pour Gunnar, et, sous son déguisement, de gagner l'acceptation par Brynhild de Gunnar comme mari ; peut-être consomma-t-il également le mariage et prit-il la virginité de Brynhild – et, ce faisant, retirant apparemment la force magique qui, dans la version du Nibelungenlied, empêchait tout homme ordinaire (comme Gunnar) de la dominer. Et peut-être est-ce pour cette raison que Sigurd lui donna le précieux anneau Andvaranaut comme « don du matin », le seul adéquat qu'il puisse faire.

Tout cela se tient, mais qu'est-ce que cela fait de Sigurd ? Un prédateur sexuel, qui trahit en prime son ami et frère de sang. La solution la plus habile s'est donc révélée inacceptable, mais les tentatives d'y remédier n'ont fait qu'aggraver systématiquement les choses. Le défi pour Tolkien consistait à reprendre le cœur de l'histoire, à rendre les événements psychologiquement plausibles, tout cela sans perdre la force de la tragédie.

Et il l'a fait, mais je m'abstiens de donner les détails sous forme résumée. On peut toutefois noter que le pivot de l'histoire est peut-être marqué par le mètre. Christopher Tolkien indique que son père était très impressionné par le laconique vers chiasmatique de « l'Ancien Lai » où Gunnar dit « Mér hefir Sigurðr / selda eiða, / eiða selda, / allir logna », pour une fois traduit très fidèlement par Tolkien en « Evil wrought Sigurd, / oaths he swore me, / oaths he swore me, / all belied them13) ». Pendant ce temps, Sigurd et le narrateur déclarent tous deux, avec de légères variations, « Oaths swore Sigurd, / all fulfilled them14) ». Mais il est un serment qu'il a brisé, sous le joug de la potion d'oubli : celui qu'il a fait à Brynhild. Lorsqu'elle arrive à la cour de son époux et y voit Sigurd, marié à Gudrún, elle blêmit et l'oubli de Sigurd se dissipe : « oaths were remembered / all unfulfilled15) ». Les deux derniers vers ne sont pas métriques : l'accent devrait se trouver sur « all » et « un- », tous deux, commençant par des voyelles, allitérant avec « oaths » dans la première moitié. Mais dans une seconde moitié de vers, le deuxième accent (ici « un- ») ne doit jamais allitérer. Seules des oreilles accoutumées au mètre l'entendront, mais le choc du souvenir correspond à une discorde du style. Pour comprendre cette poésie, il faut l'écouter avec attention – chose guère développée dans la culture littéraire moderne.

Le premier poème de Tolkien, le plus long, s'achève sur la mort de Sigurd et Brynthild, et le second sur la mort des frères Nibelung et de leur sœur Gudrún à la cour d'Attila. Tolkien coupa l'extension de l'histoire à la cour d'Ermanaric le Goth. Ce faisant, il se privait de l'un des plus grands poèmes eddiques, « L'Ancien Lai d'Hamthir », mais il remet l'histoire en ordre. C'est un fait remarquable, signalé par Christopher Tolkien en appendice, que l'histoire du Nibelung ait une base historique dans la destruction du royaume burgonde du Rhin par les Huns, en 437 ap. J.-C., et qu'il y ait une trace de ceci dans les anciennes légendes anglaises comme norroises par l'usage de l'expression vin Borguna, « seigneur des Burgondes », ou d'une expression apparentée. Placer la mort d'Ermanaric après cela, comme le fait le Codex Regius, est cependant erroné de plusieurs générations, car les Huns détruisirent le royaume gothique d'Ermanaric quelque soixante ans auparavant.

Ajouter le roi gothique Théodoric à la cour d'Attila, comme le fait le Nibelunglied, est en revanche erroné d'une génération dans l'autre sens. Néanmoins, Tolkien ne voulait pas écarter totalement les Goths, car le gotique était une de ses langues favorites, et (argument avancé par son fils dans son édition de 1960 de la Heithreks saga) il est certain que des traces du gotique subsistèrent dans les noms de lieux de poèmes norrois, des siècles plus tard. En conséquence, Tolkien suit et combine les deux poèmes eddiques d'Attila concernant la façon dont les Nibelungs sont attirés à la cour des Huns, mais une fois qu'ils s'y trouvent, il développe les scènes de combat en faisant se révolter contre leur maître et changer de camp les mercenaires goths au service d'Attila. Une grande partie du « Nouveau Lai de Gudrún » de Tolkien incorpore des éléments de poésie épique provenant d'autres sources que les Eddas : le Finnsburg Fragment anglo-saxon offre une scène d'éveil, et le Nibelungenlied fournit l'incendie d'un hall, tandis que l'on assiste à des caméos de Beowulf et de l'Eddica Minora16).

Reste toutefois au centre l'étrange psychologie des personnages. Pourquoi Gudrún voudrait-elle protéger les frères qui ont tué son mari ? Est-ce seulement parce que les liens familiaux sont plus forts que l'amour ? Pourquoi les frères acceptent-ils l'invitation visiblement traîtresse d'Attila ? Est-ce seulement parce qu'ils ont été avertis – ce qui veut bien entendu dire qu'ils ne peuvent plus refuser ce qui est devenu un défi ? Une fois qu'ils ont été capturés, pourquoi Gunnar refuse-t-il de parler avant d'avoir vu le cœur de son frère Högni ? Même les Huns réalisent qu'il se passe quelque chose d'étrange, et ils essaient de le tromper en prenant le cœur du malheureux cuisinier Hjalli à la place. Le poème Atlamál, dit avoir été composé au Groenland et de piètre qualité, tant d'ampleur comme de ton, fait de cette scène une comédie grotesque, omise par Tolkien, mais la réaction de Gunnar dans l'Atlakviða face au faux cœur, puis au vrai, est une référence pour le comportement véritablement héroïque : fier, mauvais, méprisant, s'achevant par le silence. Lorsqu'il voit le cœur de son frère, il dit, dans ma traduction très littérale : « Here I have the heart of Högni the bold, not like the heart of Hjalli the coward. It trembles little as it lies on the plate, it trembled still less when it lay in his breast17) ». En anglais, les quatre premiers vers sont par eux-mêmes allitératifs, mais ils ont, à proprement parler, perdu le mètre. Auden donne les deux derniers vers d'une façon très proche de la mienne, mais emploie « trencher » au lieu de « plate » pour accentuer l'allitération. Tolkien les rend par « Unshaken lies it, / so shook it seldom / beating in boldest / breast of princes18) ». Pour la raison de cette étrange requête de la part de Gunnar (de la même façon que Signý demandait une mort lente pour ses frères), l'explication est suffisamment claire : Gunnar aimait son frère, mais ne lui faisait pas confiance. Il ne fait confiance à personne d'autre que lui-même. Lorsque deux hommes connaissaient l'emplacement du trésor de Fáfnir, ce n'était pas un secret : c'en est un à présent, et Gunnar sait qu'ils ne pourront pas le faire parler.

Concernant le sort des deux poèmes ici publiés, les fans de Tolkien n'auront pas besoin d'être convaincus de leurs mérites. Les chercheurs les liront avec une attention soutenue, pour voir ce que l'esprit notoirement original de Tolkien a fait du vieux Königsproblem. Les lecteurs moyens ? Beaucoup trébucheront sur les archaïsmes, car ces poèmes ont au minimum soixante-dix ans, et sont de la plume d'un homme bien plus proche, en époque et en esprit, de William Morris que du lecteur moderne. Ceux qui persévèreront apprendront bien des choses sur la poésie eddique et la grande légende nordique, et ressentiront cette « énergie démoniaque » qu'ils projettent et la « nouvelle sensation littéraire » qu'ils provoquèrent lorsqu'ils furent redécouverts. Il s'agit de la plus inattendue des nombreuses publications posthumes de Tolkien ; le « Commentaire » de son fils est un modèle d'accessibilité informée ; les poèmes soutiennent la comparaison avec leurs modèles eddiques, et il y a peu de poésie au monde semblable à celle-ci.

1) Satî est le nom hindi donné aux veuves qui se suicident sur le bûcher funéraire de leurs maris et, par extension, à cette coutume.
2) « Ne pleurez pas trop ! Puissant était celui qui est tombé… » (Le Seigneur des Anneaux, Livre V, chapitre 6).
3) « La vie chacun doit quitter / en son dernier jour / pourtant l'or joyeusement / empoigneront les vivants »
4) Justification de propositions sans mots de liaison (définition sur Wikipédia).
5) Figure de style consistant à supprimer les mots de liaison (définition sur Wikipédia).
6) « Sept fils de rois / cherchèrent la vierge : / Sigmund la prit ; / les voiles furent hissées »
7) « La mienne propre dois-je avoir / ou souffrir l'angoisse / ou souffrir l'angoisse / de perdre Sigurd »
8) « Os de neuf frères / luisant sous la nuit »
9) « Femme-loup gisant / déchirée et sans langue / par l'arbre déchirée »
10) Anthony Trollope (1815-1882), auteur britannique méticuleux et prolifique au sujet duquel Auden a déclaré « comparé à lui, même Balzac est un romantique ».
11) « Linen-fee ».
12) « Morning-gift ».
13) « Le mal trama Sigurd, / des serments me fit-il, / des serments me fit-il, / qu'il démentit tous »
14) Des serments fit Sigurd, / tous tenus
15) « Serments furent remémorés / tous brisés
16) Poèmes de l'Edda poétique que l'on ne retrouve pas dans le Codex Regius.
17) « Ici tiens-je le cœur d'Högni le brave, différent du cœur de Hjalli le lâche. Il ne tremble guère, reposant ainsi sur le plat, il tremblait encore moins lorsqu'il se trouvait dans sa poitrine »
18) « Impassible gît-il / ainsi tremblait-il rarement / battant dans la plus brave / des poitrines de princes »
 
tolkien/etudes/sigurd_gudrun.txt · Dernière modification: 18/11/2016 11:06 par Druss
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