Númenor et Rome : une mise en parallèle d'Arda et de la Terre

Julien Mansencal - octobre 2004
Articles de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d'avoir une vue d'ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R Tolkien.

Le premier parallèle frappant que l'on voit en lisant pour la première fois l'Akallabêth est bien évidemment celui que l'on peut établir entre l'Atlantide et Númenor : deux civilisations insulaires qui, en se tournant vers le mal, signèrent leur arrêt de mort. Mais, en regardant un peu plus loin, on peut voir également de nombreuses similitudes entre Númenor et Rome, ainsi qu'avec les pays qui leur succédèrent.

Une puissance hégémonique

Tout d'abord, la fondation de ces deux empires a des origines divines : le périple d'Enée, seul survivant de Troie et descendant des Dieux (Vénus) qu'on peut comparer aux descendants des Trois Maisons des Edain qui survécurent à la Guerre de la Grande Colère : « Une terre fut faite pour qu'ils y vivent, séparée de la Terre du Milieu comme de Valinor. Ossë la fit surgir du fond de la Grande Mer, elle fut façonnée par Aulë et enrichie par Yavanna, puis les Eldar y apportèrent des fleurs et des fontaines de Tol Eressëa. Les Valar appelèrent ce pays Andor, le Pays de l'Offrande, et l'Etoile d'Eärendil brillait à l'ouest pour annoncer aux Edain que tout était prêt et pour les guider à travers les mers. » (Le Silmarillion, Akallabêth)

On notera les systèmes politiques très proches (tout du moins pour la dernière partie de l'histoire romaine) : un empereur héréditaire (en théorie à Rome : il y eut diverses adoptions et changements de dynasties) à la tête de l'Etat, appuyé par un conseil : le consilium créé par Auguste, et le Conseil du Sceptre à Númenor : « Il est précisé que ce Conseil n'avait qu'un pouvoir consultatif, et qu'il ne pouvait en rien influer sur les décisions du Roi ; et que ni le souhait ni la nécessité d'un autre type de pouvoir ne s'étaient encore manifestés. Le Conseil était composé de membres représentant chacune des régions de Númenor […] et d'autres personnes y pouvaient, occasionnellement, y accéder lorsque la matière qui faisait l'objet de la discussion relevait de leur compétence particulière, soit que le Roi les y convoquât, soit qu'elles demandassent elles-mêmes à y participer. » (Note 23 à Aldarion et Erendis, Contes et légendes inachevés - le Second Âge)

Dans les deux cas, ces conseils n'ont qu'un rôle purement consultatif. On notera cependant l'absence d'une assemblée à Númenor, a contrario du Sénat romain qui, même si son pouvoir s'affaiblit sous l'Empire, reste une composante essentielle du pouvoir romain.

Rome et Númenor sont les puissances qui centralisent l'information de leur époque : les terres extérieures à l'Empire Romain sont très peu connues des Romains et peu de textes romains s'y rapportent, ce qu'on peut mettre en parallèle avec cette citation : « Des évènements en Terre du Milieu, on ne sait point grand-chose : les documents sont rares et brefs, et leurs dates sont souvent incertaines. » (Le Seigneur des Anneaux, Appendice B)

Rome et Númenor ont eu toutes deux des visions impérialistes : inutile, je pense, de rappeler les conquêtes romaines sous la République et l'Empire, qu'on peut comparer à la colonisation, d'abord faible (Aldarion), puis de plus en plus importante au fur et à mesure que les Númenóréens Noirs dominaient le pays ; bien que chez les Númenóréens cette colonisation à outrance vienne d'un certain sentiment de frustration : « Il arriva donc à cette époque que les Númenóréens établirent de grandes colonies sur les côtes ouest des anciennes terres. Leur propre territoire leur semblait rétréci, ils n'y trouvaient plus de repos ni de paix et désiraient maintenant la maîtrise et les richesses des Terres du Milieu, puisqu'on leur refusait l'Occident. » (Le Silmarillion, Akallabêth)

On notera également que ces deux nations seront séduites par une religion provenant d'une des contrées qu'ils soumirent : le christianisme issu de Galilée et le culte voué à Morgoth, issu du Mordor. (Cependant, on ne peut guère pousser la comparaison plus loin ; le christianisme étant devenu religion officielle « légalement », tandis que Sauron usera et abusera de tromperies diverses).

Ces deux civilisations connaîtront une certaine décadence : le « Bas-Empire » des IIIè et IVè siècles ap. J.-C., déchiré par des querelles dynastiques diverses, perdant de nombreuses terres ; et Númenor, au fur et à mesure que le Pouvoir de l'Ombre grandit, subit une certaine décadence, dont l'effet n'est pas territorial mais surtout « biologique » : « La vie des rois de la maison d'Elros devenait plus courte à cause de leur révolte, mais leur cœur n'en était que plus endurci contre les Valar. » (Le Silmarillion, Akallabêth)

Et après cette décadence, la civilisation s'effondre, même si cette chute est de nature différente : politique pour Rome : celle-ci perdant toute importance au niveau européen, déjà affaiblie après le « transfert de pouvoir » vers Constantinople. La chute sera également politique pour Númenor, le centre de décision des Edain se déplaçant d'Armenelos vers Annúminas et le triangle Minas Anor - Osgiliath - Minas Ithil ; mais la chute de Númenor est également et surtout physique : « Númenor s'enfonça dans la mer, avec ses femmes, ses enfants, ses jeunes filles et ses fières dames, avec ses jardins, ses palais et ses tours, ses tombes et ses richesses. » (Le Silmarillion, Akallabêth)

Deux mondes parallèles

De cet effondrement naissent deux mondes parallèles :

  • Occident (royaumes barbares issus du Nord-ouest) contre Orient (Empire Byzantin), l'Orient gardant une certaine image de l'Empire Romain, politique surtout.
  • Nord (Arnor) contre Sud (Gondor), le Gondor retrouvant une partie de la magnificence númenóréenne.

L'Ouest / Nord perd rapidement son intégrité : Occident scindé en une myriade de royaumes dits barbares, division de l'Arnor suite à une querelle dynastique, tandis que l'Est / Sud gardera son intégrité territoriale.

Ces deux mondes doivent à différentes échéances affronter des invasions : invasions diverses (Slaves, Magyars, Normands, Arabes) à mettre en parallèle avec l'attaque de Sauron, et ce notamment au Sud / à l'Est : Petchenègues, Arabes, Ottomans, Bulgares pour l'Empire Byzantin, Orientaux, Haradrim, Corsaires d'Umbar pour le Gondor.

On peut d'ailleurs comparer l'Umbar à la Bulgarie, pour leur histoire politique : deux petits royaumes qui profitent des périodes difficiles des empires qui les dominent pour s'émanciper sans jamais survivre bien longtemps ; on notera que chaque roi qui soumit ces royaumes inclut sa victoire dans son nom, que ce soit Telumehtar Umbardacil (« vainqueur d'Umbar » en 1810 3A) ou Basile II le Bulgaroctone (« tueur de Bulgares », 1018 - l'Empire bulgare se reformera en 1187, tout comme l'Umbar vers 1850 3A).

Peu à peu, on observe le développement de deux civilisations différentes qui garderont de bonnes relations malgré des frictions qui mèneront à une rupture : le Schisme de 1054 entre catholiques et orthodoxes, ainsi que la IVè croisade (1204), le refus de l'accession d'Arvedui d'Arthedain au trône du Gondor en 1945 TA par Pelendur, Intendant souverain.

L'Ouest médiéval peut être comparé à l'Arnor : la ville de Bree est quasiment un archétype de la ville médiévale, ainsi que les tours d'Amon Sûl ; les concepts même de Comté, de Thain ou de Shirriff sont typiquement occidentaux.

L'Empire Byzantin présente des similitudes avec le Gondor : des villes luxueuses, un accroissement territorial d'abord ; on peut à cet égard comparer Justinien Ier et Rómendacil Ier : le premier (527 - 565) conquerra une partie de l'Italie, de l'Espagne, de la Tunisie actuelle ; le second (492 - 541 3A) envahit très probablement de vastes terres à l'Est, vu son nom de Rómendacil (vainqueur de l'Est). Cette phase d'expansion est suivie d'une lente décadence, notamment territoriale qui mena à l'extinction chez l'un (l'Empire Byzantin ne comprenait plus que Constantinople dès 1402), à une déchéance suivie d'un renouveau (Elessar) chez l'autre.

En conclusion, il me semble bon de rappeler que Tolkien détestait les allégories, et qu'il ne supportait pas que l'on veuille comparer son monde avec le nôtre. Ce travail aurait eu donc peu d'intérêt à ses yeux, et il faut bien le prendre pour ce qu'il est : une extrapolation1).

Références bibliographiques

  • CUNLIFFE B. Rome et son empire, Éd. Inter-livres, 1994

Remerciements

  • à Christophe Giacopazzi, avec qui j'ai eu une discussion intéressante qui a été à la base de cet essai.
  • à Julien Carbon, pour ses conseils avisés.
1) Un sujet inédit et un excellent travail de recherche, le tout agrémenté de références. L'auteur fait ici ses premières armes dans les Essais et j'espère que de nombreux autres suivront.
 
essais/influences/numenor-rome.txt · Dernière modification: 18/12/2011 11:26 par Druss
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