Les hérauts de l'Espérance

Franck Mazas
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Introduction

A lire attentivement les œuvres de Tolkien, et plus particulièrement Le Seigneur des Anneaux, on éprouve une étrange impression : au moment où tout espoir semble avoir disparu, certains personnages, au lieu de sombrer dans le désespoir, gardent une sorte d’étincelle qui maintient leur courage et leur détermination. Cette impression, nous ne l’avons pas souvent lorsque nous lisons les récits de légendes antiques, notamment grecques, où les héros sont souvent le jouet du destin, ou du fatum, et où ils se retrouvent finalement écrasés. Le legendarium tolkienien contient également de tels héros qui se sentent, à tort ou à raison, écrasés par leur destinée, comme Túrin. Mais pour les plus lucides d’entre eux, nous sentons qu’ils conservent toujours au plus profond d’eux-mêmes cette merveilleuse vertu qu’est l’espérance.

Choix du point de vue

On le sait, les écrits composant le legendarium peuvent être considérés de deux points de vue. Le premier est le point de vue externaliste, où l’on considère tous ces écrits comme inventés et couchés sur papier par Tolkien en Angleterre au XXème siècle. Le second point de vue consiste à rentrer dans le jeu de l’auteur et à donner foi à sa subcréation, pour reprendre un terme cher à Tolkien. Chaque texte provient ainsi d’une certaine tradition : la tradition humaine et la tradition elfique, pour ne citer que les principales. Et à l’intérieur de chacune de ces grandes familles, on peut retrouver de multiples courants, souvent entre-tissés et qui se sont mutuellement nourris et inspirés : les traditions númenóréenne, gondorienne, noldorine, telerine… Nous aurons bien sûr à évoquer la personnalité de Tolkien, et cela relèvera évidemment du point de vue externaliste, mais le plus souvent nous adopterons le point de vue des Eruhin, c’est-à-dire des Elfes et des Hommes. Nous verrons que leurs opinions sur ce point divergeaient fortement. Quant aux Ainur, leur notion d’espérance était sûrement différente de celle des Eruhin, du fait de leur propre histoire et de leur nature, mais néanmoins ils y étaient sûrement sujets eux aussi.

Espoir et espérance

Lorsque l’on se lance dans de grands projets, voire dans de grandes batailles ou dans une quête d’une importance vitale comme Aragorn et Frodon, on est soutenu par l’espoir de voir ses désirs et ses projets s’accomplir. C’est souvent cet espoir qui nous soutient dans notre volonté et notre détermination. Cependant, l’espoir est le plus souvent tributaire de facteurs extérieurs et de toutes les vicissitudes et autres aléas de l’existence. Ainsi, nous n’avons pas la maîtrise des évènements qui concrétiseront ou non nos désirs et nos projets, ou alors l’espoir deviendrait certitude. C’est pourquoi l’espoir est indissociable de la crainte, qui n’est pas l’opposé mais en quelque sorte le revers de la médaille de l’espoir : il n’est pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir. Cette inquiétude liée à l’incertitude est ainsi indissociable de l’espoir que nous attachons à la réalisation de nos projets, c’est pourquoi le simple espoir ne peut expliquer cette impression que nous ressentons à la lecture de Tolkien. Car au-delà de l’espoir, existe quelque chose de bien plus fort, que l’on appelle l’espérance. De si fort en vérité que le christianisme en a fait l’une de ses trois vertus théologales, avec la foi et la charité.

Qu’est-ce que l’espérance ? Contrairement à l’espoir, elle ne dépend pas des vicissitudes de l’existence et de facteurs matériels extérieurs, car elle repose avant tout sur la foi, et donc sur l’amour et la confiance. C’est pourquoi l’espérance ne peut être battue en brèche par aucun raisonnement rationnel : aucun argument ne peut l’infirmer (ni la confirmer). L’espérance la plus répandue est donc celle qui attend la vie après la mort, et qui ainsi peut apporter un certain bonheur en ce bas monde. Pascal déclare ainsi : « Il n’est de bonheur dans cette vie que dans l’espérance d’une autre vie. » Telle une étoile brillante au-dessus de l’horizon, qu’on ne peut atteindre dans cette vie mais dont on sait qu’elle sera toujours là, l’espérance est un guide, un horizon, un réconfort.

Le regard catholique de Tolkien

On connaît l’importance de sa foi pour Tolkien. Orphelin de père très jeune, il vit sa mère se convertir au catholicisme et être pour cela ostracisée par sa famille. Rejetée par les siens, elle inculqua à ses enfants l’importance de la foi pour structurer sa vie. Tolkien bâtit ainsi sa vie sur sa foi catholique, et l’un de ses enfants embrassa d’ailleurs la prêtrise. Cette caractéristique lui confère ainsi une vision particulière de l’Histoire, qu’il transposa dans son œuvre : celle d’un Homme qui a chuté, et d’un monde où le démon règne, mais l’espérance indéfectible, et même la certitude, da la victoire finale de la vie sur la mort ; autrement dit la résurrection des morts et l’avènement du règne du Christ et du Royaume de Dieu.

Dans une de ses lettres, il déclare ainsi :

« En fait, je suis un chrétien, et à vrai dire un catholique Romain, si bien que je ne m’attends pas à ce que « l’Histoire » soit autre chose qu’une « longue défaite » - même si elle comporte (et dans une légende peut les contenir de manière plus claire et plus émouvante) quelques exemples ou aperçus de la victoire ultime1). »

Qu’est-ce que le legendarium relate, si ce n’est une suite de défaites et de victoires sans grands lendemains, malgré tout éclairées par l’espérance en Eru ? Car si Tolkien a utilisé une trame de mythes nordiques, tout se passe comme s’il l’avait en quelque sorte trempée dans de l’eau bénite. Un lecteur non-croyant lui déclara ainsi en 1971 :

« Vous avez créé un monde dans lequel une sorte de foi semble être partout [présente] sans source visible, comme une lumière [émanant] d’une lampe invisible2). »

Quoi d’étonnant alors à ce que chacune des trois vertus théologales du christianisme, en particulier l’espérance, occupe un rôle essentiel dans son œuvre ?

Amdir et Estel

Si, assez curieusement, et contrairement au français, l’anglais n’a que le seul terme hope pour désigner à la fois l’espoir et l’espérance, Tolkien a souligné la différence fondamentale qui sépare ces deux notions en forgeant deux termes différents en langage elfique pour les désigner : amdir et estel. Tolkien les définit dans un texte fondamental à la compréhension de ce sujet : Athrabeth Finrod ah Andreth, où un Roi Elfe de Beleriand converse avec une Femme Sage des Hommes sur les destinées de leurs peuples respectifs. Laissons-leur donc la parole :

« N’avez-vous donc aucun espoir ? » dit Finrod.
« Qu’est-ce que l’espoir ? » dit-elle. « Une attente du bien, qui bien qu’incertaine repose en partie sur ce qui est connu ? Alors nous n’en avons aucun. »
« C’est une chose que les Hommes appellent « espoir », » dit Finrod. « Amdir l’appelons-nous, « l’expectative ». Mais il y a autre chose, qui repose sur quelque chose de plus profond. Estel l’appelons-nous, c’est-à-dire « confiance ». Il n’est pas vaincu par les moyens du monde, car il ne vient pas de l’expérience, mais de notre nature et de notre expérience première3). »

Nous retrouvons ainsi cette distinction essentielle entre un espoir reposant sur « l’expérience » et « les moyens du monde » et une espérance reposant sur la foi et donc sur « la confiance ».

L’espérance des Elfes et des Hommes d’après l’Athrabeth Finrod ah Andreth

Dans ce texte, Finrod et Andreth discutent donc de la destinée respective de leurs peuples, et notamment de la mort. Pour la Femme Sage, la mort est un coup porté à la race des Hommes par Melkor lui-même, aussi est-elle synonyme de l’Ombre. La raison principale de l’errance des Atani vers l’Ouest est donc qu’ils cherchent à fuir cette Ombre, pour retrouver une immortalité dont on les aurait floués. Il ne s’agit pas de l’immortalité au sens elfique, c’est-à-dire une vie aussi longue qu'Arda mais contenue en elle, et donc de ce fait limitée : immortalité dans Arda et non vie éternelle. Les traditions dont elle se réclame parlent d’une vie éternelle, où la mort n’existerait pas, que ce soit pour les Hommes ou pour les animaux et les plantes : « nés pour vivre éternellement, sans aucune ombre d’aucune fin ». Cela est sujet d’étonnement et de terreur pour Finrod : si cela était vrai, cela voudrait dire que Melkor a le pouvoir de changer la nature même des Enfants d’Eru ! Son pouvoir serait donc terrifiant.

Mais Finrod ne le croit pas, et il tente de convaincre Andreth que les Hommes, bien que touchés et amoindris par l’Ombre, sont destinés à la Mort par nature. Et surtout, il essaye de faire comprendre à Andreth la vraie nature de la Mort : non pas une fin en soi, mais bien plutôt un passage. Et au fil de leur conversation, il commence à discerner le rôle que pourraient avoir les Hommes dans le Conte d’Arda : élargir la Vision qu’Eru avait donnée aux Ainur, et guérir les souillures qu’a provoquées Morgoth ; c’est-à-dire transformer Arda Marrie (Arda Marred ou Arda Sahta/Hastaina) en Arda Guérie, Arda Healed ou Arda Envinyanta !

« Alors ceci, m’avancé-je à dire, était la mission des Hommes, non pas les suivants, mais les héritiers et les réalisateurs de tout : guérir le Marrissement d’Arda, déjà accompli avant leur conception ; et faire plus, comme agents de la magnificence d’Eru : élargir la Musique et surpasser la Vision du Monde !
Car cette Arda Guérie ne sera pas Arda Non Marrie, mais une troisième chose, plus grande, et pourtant la même4). »

Il apparaît de ce texte que la tradition eldarine, si elle connaît bien le commencement du monde et les actions des Ainur (ayant été fondée par les récits des Valar), ne sait rien ou presque du devenir des Elfes à la fin d’Arda, qu’elle sait pourtant inéluctable. Cependant, il transparaît des mots de Finrod une confiance inébranlable en la bonté et la miséricorde d’Eru, qui ne peut que vouloir le Bien de ses enfants. Les traditions humaines, si elles se perdent en conjectures sur leurs origines, sont tout aussi ignorantes de leur devenir, mais semblent ne pas connaître l’espérance et sombrer dans le désespoir, qui est toujours la première arme du démon. « Si tu comprenais le désespoir dans lequel nous marchons ! » s’exclame Andreth, au point qu’elle voit même en Melkor le Seigneur du Monde, blasphème suprême qui lui vaudra une mise en garde de Finrod.

Cependant, il existe des Hommes qui gardent la foi : ils se nomment « ceux de l’Ancienne Espérance ».

« Ils disent que l’Unique entrera lui-même en Arda, et guérira les Hommes et tout le reste du Marrissement depuis le commencement jusqu’à la fin5). »

Cette espérance repose sur la foi et la confiance en Eru, et non « sur la force des Hommes, ou d’aucun des peuples d’Arda », comme le remarque Andreth. Finrod pressent alors que les Hommes pourraient nourrir l’Espérance des Elfes, comme les Elfes peuvent soutenir ou raviver celle des Hommes. Si le dessein d’Eru reste toujours caché, ses enfants semblent, chacun avec sa vision, pressentir la destinée de sa race et partager avec ses cousins de l’autre race ses pressentiments.

Deux hérauts de l’espérance dans Le Seigneur des Anneaux : Aragorn et Sam

Il n’y a pas dans Le Seigneur des Anneaux de débats aussi élevés que ce texte véritablement exceptionnel, par la profondeur et la luminosité de sa réflexion, qu’est l’Athrabeth. Cependant, les deux grandes traditions que l’on y trouve, la tradition néo-númenóréenne du Gondor et la tradition eldarine conservée à Imladris par Elrond, ont gardé mémoire de cette espérance.

Or, il se trouve qu’un personnage a la particularité d’avoir été élevé dans ces deux traditions : Aragorn. Est-ce d’ailleurs un hasard si le nom qu’il portera lors de son enfance et de son adolescence n’est autre qu’Estel, c’est-à-dire « confiance », « espérance » ? À cette occasion, sa mère, Gilraen, fut particulièrement clairvoyante. S’il s’était simplement agi d’espérer recouvrer les trônes des Royaumes númenóréens en Exil, Amdir eut sans doute mieux convenu : que d’incertitudes, que d’espoirs et de craintes mêlés, que d’aléas avant qu’Aragorn ne fut sacré devant Minas Tirith ! Mais Aragorn prouva en fait sur son lit de mort à quel point son nom d’enfance avait bien été choisi. Contrairement aux Rois de Númenór après leur déclin, la mort lui apparut non comme un fin obscure et terrifiante, mais comme faisant partie intégrante de sa nature humaine : aussi s’y abandonna-t-il de lui-même, avant de devoir la subir, malgré les suppliques déchirantes de son épouse Arwen Undómiel :

« Car si c’est là, en effet, le Don de l’Un aux Hommes, c’est un don chargé d’amertume. »
« Il semble bien, en effet ; mais que le cœur ne nous faille pas devant l’épreuve finale, nous qui autrefois renonçâmes à l’Ombre et à l’Anneau. Il nous faut partir chagrin, mais non point désespérés. Vois donc, nous ne sommes pas assujettis à jamais aux cercles du monde, et au-delà il y a bien plus que le souvenir ! Adieu6) ! »

Quelle leçon de confiance envers Eru, quelle certitude que son Créateur ne peut vouloir autre chose que le Bien de ses Enfants ! Mais un autre personnage nous donne une leçon d’espérance, différente mais aussi touchante qu’elle est assez inattendue. Qui en effet aurait attendu de Sam Gamegie, modeste jardinier hobbit bien peu au fait des débats théologiques sur Arda, une telle attitude d’espérance alors que tout semble perdu pour lui ? En effet, en plein cœur du Mordor, alors que tout espoir semble perdu (sinon pour la Quête, du moins de retourner sain et sauf chez lui), Sam veille son maître endormi. Soudain, le plafond de nuages se déchire, et voici qu’apparaît dans le ciel une étoile brillante. Et la pensée lui vint alors qu’en fin de compte l’Ombre n’était « qu’une petite chose transitoire : il y avait à jamais hors de son atteinte de la lumière et une grande beauté7) ». Ayant cessé de s’inquiéter sur son sort, il s’endort alors paisiblement. Il a compris que lorsque l’on a perdu l’espoir, il reste toujours l’espérance : après la défaite, un jour ou l’autre, viendra la victoire finale. Dès lors, il est libéré des craintes et de l’inquiétude du présent.

Conclusion

« Aurë entuluva ! Le jour reviendra8) ! »

Ce cri poussé soixante-dix fois par Húrin lors de sa capture à la fin de la désastreuse Bataille des Larmes Innombrables reflète bien le ton particulier que revêt l’héroïsme chez Tolkien : par-delà l’espoir, si souvent déçu, subsiste toujours cette espérance qui ranime les cœurs et la volonté. Cette si belle et si poignante tristesse que nous éprouvons devant les défaites qui se succèdent au cours des âges et devant l’effacement de tant de belles choses à jamais perdues est transcendée par cette si belle vertu, et c’est sans doute une des raisons qui nous font tant aimer ce legendarium, qui est bien plus qu’une compilation d’annales ou de récits épiques. Peu à peu, nous découvrons les espérances des Elfes et des Hommes s’enrichir mutuellement, et comme les défenseurs de Minas Tirith, submergés par l’ennemi, nous croyons entendre sonner au loin les cors de l’Espérance9) qui annoncent, contre toute attente, la victoire finale.

1) Lettre n°195 à Amy Ronald du 15 décembre 1956, Lettres, p. 362.
2) Lettre n°328 à Carole Batten-Phelps (brouillon) de l’automne 1971, Lettres, p. 577-578.
3) History of Middle-earth, Volume 10, p. 320, notre traduction.
4) History of Middle-earth, Volume 10, p. 318, notre traduction.
5) History of Middle-earth, Volume 10, p. 321, notre traduction.
6) Le Seigneur des Anneaux, Appendice A-I, V.
7) Le Seigneur des Anneaux, Livre VI, chapitre II.
8) Le Silmarillion, chapitre 20
9) Lettre n°328 à Carole Batten-Phelps (brouillon) d’automne 1971, Lettres, p. 577.
 
essais/religion/herauts_esperance.txt · Dernière modification: 10/04/2017 15:57 par Druss
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