L'influence de Tolkien sur le monde

Un anneau
Guillaume Boddaert
Note de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n'est requise.

Je tiens avant tout à remercier tous ceux qui m'ont aidé à réaliser cette petite thèse : Irène De Los Santos, Claire Panier, Latifa Bekrine, P.A. Paquet, Daniel Gagnon et tous les membres du site Ardalië. A l'origine de cet article, il y a une question issue de la section Questions/Réponses. J'ai tenté de répondre à cette question de la façon la plus précise et ludique possible. Ainsi, appréciez mon travail à sa juste valeur, bonne lecture !

Question : Jusqu'à quel point le personnage de Tolkien a déteint sur l'œuvre, et l'œuvre sur Tolkien ? Pouvez-vous nous exposer comment, pourquoi et à quel point son œuvre colossale a influencé notre société (que ce soit à travers des jeux de rôles, littératures, associations, intérêt croissant pour les cultures celtes et nordiques) ?

On commencera par établir les points d'influence d'œuvre de Tolkien sur le monde actuel. D'abord, il y a les choses flagrantes : les jeux de rôle et la littérature. En effet, il est de nos jours carrément de l'ordre de l'hérésie que de parler d'elfes ailés, de parler de nains de 15 centimètres de haut ou encore de méchants sans peau verte…

Les auteurs qui aujourd'hui évoquent un monde médiéval-fantastique, ont tous lu Tolkien1). C'est comme faire de la physique sans Isaac Newton ou de la philosophie sans Platon. Suite à cette uniformisation dans le sillage du maître, les alternatives sont difficiles voir même carrément impossible. Dans ce cadre d'uniformisation des écrits, l'imaginaire médiéval a suivi. Je citerais Moorcock, Le Guin, Pratchett et bien d'autre pour illustrer. Ainsi, on comprend pourquoi les jeux qui usent de cette base sont eux aussi plus qu'influencé par le maître. De nos jours jouer à Magic, jouer à Warhammer ou jouer à JRTM (NDLR : Jeu de Rôle de la Terre du Milieu), évidemment, c'est jouer sur la Terre du Milieu ou sur un Arda-bis.

Ensuite, on observe une croissance assez importante des associations Tolkienniennes comme les Tolkien Societies chez les anglophones, Tolkien & Co en France, les sites Internet de tous pays. Les structures regroupant les adeptes de Tolkien, et d'autres auteurs fantastiques se multiplient en ce moment. A noter toute fois le retard des pays latins sur ce plan : la France, en premier plan est un pays bourré de préjugés sur l'œuvre de J.R.R. Tolkien (ce point sera développé également plus loin). Le but de la plupart des associations est de promouvoir Tolkien et son œuvre. En France, le but c'est de casser les préjugés, voilà pourquoi la France a tant de retard.

Enfin, on nous suggère la montée en puissance des cultures celtiques… Alors là, je risque de ne pas être entièrement d'accord. Cette idée est uniquement à moitié vraie ! Oui, quand on y réfléchit, le public tolkienien est très varié, on peut bien entendu trouver des caricatures du folklore breton, mais aussi bien des jeunes gens n'ayant rien à voir avec cette image. Je me prendrai comme exemple, je suis issu de la culture de rue, un gars que rien ne rattache à tout l'univers de Tolkien. Quoi qu'il en soit cette partie du lectorat de l'anglais d'Oxford n'est en rien à la source du renouveau des particularismes breton, basque ou bien flamand ! Certes, une partie des lecteurs sont très attachés à leur culture, mais de là dire que c'est grâce à Tolkien que l'on souhaite apprendre le breton à l'école primaire, laissez-moi rire ! Ceci est du cadre de la géopolitique et de l'orientation culturelle de l'Union européenne. Rien de plus…

L'influence de Tolkien dans la littérature

Celle-ci est indéniable, mais permettez-moi plutôt d'user du terme hégémonie…

Quand on se rend à la bibliothèque ou au Furet du Nord et que l'on se dirige sur le rayon fantastique, on peut observer nombre de livres. Tous ceux qui narrent une aventure médiéval-fantastique ont été écrits par un ex-lecteur de Tolkien. J'affirme cela sans statistique, par simple déduction. Car ne l'oublions pas, Tolkien est le précurseur du genre, et que je le précisais plus haut, du médiéval-fantastique sans Tolkien, c'est de la tragédie sans Racine, Corneille ou Eschyle. Comment pouvoir dès lors écrire une œuvre sans la moindre influence ? C'est totalement inconcevable, d'autant que certains auteurs comme Pratchett réalisent une antithèse de l'œuvre. La recherche d'originalité dans le genre est une mission quasi-impossible. Il faudrait déjà éliminer toute allusion lexicale, comme dans le cycle de Corum où les elfes possèdent un autre nom. Éliminer toute ressemblance physique ou morale des races présentes. Éliminer également toute équivalence géographique, géopolitique ou encore historique. Éliminer les personnages types, bref fuir le standard…

Le problème est que cette quête est vouée à l'échec à moins de créer une antithèse totale du tout. Tout auteur de DragonLance, de Corum, de Elric ne peut en aucun cas esquiver toutes les similitudes. Dans ce sens, d'autres optent pour l'allusion plus qu'évidente, alors que d'autres construisent à contre pied. C'est ainsi que je vous propose le cas Pratchett : ce monde est en tout point l'antithèse d'Arda. Le monde est juché sur le dos d'une tortue géante, sur laquelle repose quatre éléphants grands comme des continents, sur lequel repose un disque : le Disque-Monde. Le ton est loin de la gravité du Seigneur des Anneaux, c'est l'ironie et le burlesque qui priment. L'exemple le plus frappant est clairement celui des elfes. Ces derniers sont méchants, fourbes et mesquins. Bref, nous sommes loin du Beleriand… Personne ne peut se libérer de l'étreinte du maître à ce sujet.

De toute façon, tout texte un temps soit peu hérétique ne sera pas compris par la majorité des amateurs du genre. Tolkien a en quelque sorte instauré les figures imposées de la catégorie littéraire. Je me permets d'exprimer mon regret à ce sujet.

Par ailleurs j'ajouterai sans modifications les ajouts de Irène à ce sujet…

L’héritage le moins évident mais le plus intéressant (à mon avis) de l'auteur du Seigneur des Anneaux est l'importante dimension morale (au bon sens du terme) et philosophique de ce livre. En cela, Tolkien est très différent des autres auteurs « phares » de l'heroic-fantasy (Fritz Leiber et son Souricier Gris, R.E. Howard et Conan le Barbare, etc.).

Dans l'œuvre de Tolkien, les héros ne cherchent pas seulement la fortune (comme le Souricier Gris) ou l'excitation de l'aventure (Conan), mais combattent pour le triomphe du bien universel, non seulement pour eux ou même pour leur peuple, mais pour tous les êtres intelligents. Leurs valeurs sont (au-delà du courage) l'amour, le dévouement, la compassion : en un mot, l'élan vers les autres, si petits, laids et misérables sont-ils (même Gollum peut être pris en pitié).

Ces standards moraux élevés, le cheminement quasi-initiatique vers une sorte de rédemption que suivent les personnages, tout cela a influencé de façon subtile mais indéniable les auteurs de fantasy et même de SF de la seconde moitié du siècle. Cela a donné chez de nombreux auteurs un renouveau d'intérêt pour l'héroïsme « chevaleresque » des chansons de geste et du cycle arthurien, où les forts protègent les faibles et où non seulement la justice, mais aussi la beauté et la vérité triomphent à la fin. Les exemples sont nombreux : il suffit de citer Ursula Le Guin, Katherine Kurtz, Lois McMaster Bujold, Tad Williams, Robin Hobb…

L'influence de Tolkien sur les jeux de rôles

Là encore l'influence est indéniable mais cette fois-ci elle est indirecte.

Comme précédemment démontré, Tolkien assis sur la littérature une hégémonie ; or il est évident que les créateurs de jeux de rôle sont en tout point influencés par leur lecture. Tolkien n'a pu influencer directement les joueurs premièrement par des contraintes historiques, et secondement par l'idée qu'il portait de son œuvre.

D’abord, on peut noter que de son vivant, les jeux de rôles était quasi inexistant. Le jeunes étudiants de Oxford ne se regroupaient pas pour faire des parties de Magic dans les dortoirs, ou encore pour réaliser des grandeur-nature dans les forêts alentour. Ainsi, il n'a pu instaurer les bases des règles de jeux de rôle. Cette démonstration est triviale mais mérite d'être évoquée. Ensuite, la mentalité orthodoxe de Tolkien n'aurait pas aidé le développement des jeux de rôle. Comme beaucoup de lecteurs le savent ou le déduisent, Tolkien est plutôt de la vieille école, voir même de la très vieille école. Dans ce cas, comment une personne si rigide est si précautionneuse de son œuvre laisserait d'innombrables impies laisser saccager son travail ? Donc, en rien Tolkien ne peut-être l'instigateur direct de toute l'industrie du jeu de rôle dans le monde (d'autant qu'il était plutôt anti-mondialiste).

J’estime donc, que Tolkien n'aurait jamais pu tolérer l'usage de son œuvre à des fins commerciales ou à des fins strictement ludiques… A savoir que son œuvre est le fruit d'un travail lent et progressif de maturation, on n'imagine pas J.R.R. Tolkien lancer son boulot de soixante années en pâture aux rôlistes du monde entier.

D’autant plus que certaines personnes peu scrupuleuses inventent des aberrations totales, des injures à l'œuvre du maître. On citera ici ICE qui avec ses modules de jeux a littéralement déformé l'interprétation possible de la lecture de l'œuvre. Je m'explique : les joueurs qui découvrent l'auteur après le jeu n'auront pas une vision objective de celle-ci. Apprendre que la Moria n'est pas l'antre d'un dragon, que les Umli n'existent pas, que les Dúnedain ne sont pas infaillibles, tout cela est dur à avaler… Ainsi, j'estime que l'influence de l'œuvre de Tolkien sur cette discipline a promu son œuvre mais l'a surtout desservie dans le sens où les extrapolations vont le plus souvent à contre sens de d'idée même de Tolkien. Bien entendu, je tiens à féliciter les tolkiendili (NDLR : amis de Tolkien) qui œuvrent pour promouvoir une certaine idée du jeu de rôle en rapport avec le travail du philologue d'Oxford.

Les associations

Ou la folie Tolkienienne qui s'organise…

Quand j'ai commencé à lire Tolkien, je suis tombé comme plus d'un sous le charme de son monde. J'ai éprouvé un violent besoin de contacter d'autres amateurs. Malheureusement, je n'avais pas le privilège de connaître d'autres Tolkiendili. Il s'agit d'un sentiment frustrant, voir même stérilisant pour la passion du lecteur. Mon expérience, je pense que beaucoup l'ont également vécu. Le tolkiendil a un besoin endémique de contact, de dialogue. C'est à ce besoin que répondent les associations. On peut noter deux types d'associations : les associations spontanées et les associations officielles. Tout d'abord, les associations spontanées ou plutôt regroupements, sont pour la plupart des groupes d'amis qui ont en commun leur passion pour Tolkien. Il n'y a rien d'officiel dans leurs actes. En face de cela, les grosses pointures telles les Tolkien Societies regroupent énormément de membres, et réalisent des événements importants. Ces deux grandes familles réalisent toutes deux de grandes choses, je ne les détaillerai pas ici, je m'efforcerai plutôt de déterminer leur rôles dans l'invasion tolkienienne.

Les associations spontanées

Leur nature est clairement celle d'un groupe d'amis. Elles s'articulent autour de lecteurs ou plus vraisemblablement de rôlistes. Ces groupes n'ont bien entendu rien d'officiel, leurs activités restent strictement privées : discussions ou débats lancés aléatoirement, partie de jeux de rôle basé sur l'œuvre de Tolkien. A y réfléchir, on pourrait considérer ces groupes comme stériles, inutiles dans le schémas d'avancée de la culture tolkienienne. Or, loin de constituer la simple masse des lecteurs, ils sont la base de tout. En effet, ils sont la fondation de l'engouement actuel pour Tolkien, c'est eux qui conseillent, suggèrent, offrent le Seigneur des Anneaux à leur entourage. Sans eux, jamais les aventures de Bilbo ou Frodo Baggins ne seraient à ce point répandues. La base du succès du Seigneur des Anneaux n'est pas le matraquage publicitaire mais l'engouement populaire.

Les associations officielles

Leur nature officielle est aux antipodes de celle des groupes dit « spontanés ». Leur rôle est clairement de promouvoir Tolkien de manière quasi-publicitaire, mais aussi d'organiser des manifestations. Tout d'abord, la promotion de l'œuvre de Tolkien est compréhensive. L'unité, la complexité, la beauté de l'œuvre poussent beaucoup à forcer la main des réticents. La promotion se joue à deux niveau : la publicité et l'information. La publicité constitue à faire connaître le Seigneur des Anneaux au maximum de personnes, l'information par opposition consiste à lutter contre les nombreux préjugés qui gravitent autour de son œuvre.

Ci-inclus la description de l'association Tolkien & Co…

Tolkien & Co est une association loi de 1901 fondée en mars 1997. Son objectif est de promouvoir l'œuvre de l'écrivain britannique J.R.R. Tolkien en France. Partant de la constatation d'une méconnaissance générale de Tolkien en France, l'association souhaite contribuer à créer un cercle de réflexion autour de l'œuvre de l'auteur du Seigneur des Anneaux.

Lutter contre le stéréotype, lutter contre les préjugés… La vie des associations ne se résume pas à un simple combat contre l'ignorance, la vie des associations s'organise souvent autour d'un colloque annuel ou même plus régulier. Le but second des associations officielles est d'initier le novice, d'éclairer l'initié, de permettre à l'érudit de soumettre ses idées à celles d'autres érudits. Le but est donc avant tout celui de la connaissance. Le savoir le plus complet de la Terre du milieu est évidemment le but du Tolkiendil, les associations servent cet objectif.

Pour revenir à l'influence à proprement parler, on ne peut pas dire que les associations forment un lobby puissant et présent. Mais malgré tout, on ne peut pas affirmer que l'existence de ces petits groupes soit inexistante, loin de cela ces groupes sortent de nombreux ouvrages en rapport à Tolkien. Ce texte en fait parti. Quand on y réfléchit, force est d'avouer que le travail du maître ne serait à ce point influent sans la passion de cette masse.

Tolkien et le retour des indépendantistes bretons

Ou toutes les idées les plus fausses que je n'ai jamais entendues…

Nous arrivons ici dans des eaux hasardeuses. Je ne compte pas trop développer cette idée, car je la pense fausse, je m'efforcerai donc de contrer celle-ci ainsi que d'autres fausses idées qui se doivent d'être démonter. Bon, qu'une chose soit claire : les indépendantistes (les bretons, les celtes, etc.) n'ont pas lancé leur mouvement d'indépendance juste après avoir refermé leur livre de chevet. Les motivations qui ont poussés le particularismes des cultures celtes à réaliser un médiocre retour, sous la forme de rap celte ou autres panoplie du parfait barbare sont géopolitiques, voir même strictement politiques. De plus, ces cultures n'ont pas attendu Tolkien et son Seigneur des Anneaux pour lancer la chouannerie. Je n'accorderai donc pas au crédit de l'influence de Tolkien le retour de la culture celte, par contre je suis forcé d'avouer que le seigneur de anneaux fait malheureusement partie de la panoplie du parfait-combattant-de-la-culture-celte-et-des-bals-folkoriques.

Je tiens à ce que l'amalgame ne soit pas fait à ce sujet. En effet, les autres lecteurs sont dès lors assimilés à cette catégorie. Nous sommes donc en face d'un stéréotype, une équation simple qui nuit à la bonne appréciation de l'œuvre de Tolkien : « Tu lis Tolkien ? Je savais pourtant pas que tu appréciais à ce point le folklore ! » Bien entendu, je ne tiens pas déclencher un conflit par le biais de mes phrases assassines. Ainsi, je vais nuancer mes dires. Tolkien, comme vous l'avez sûrement remarqué était plutôt favorable au mythe « bon sauvage » médiéval. Il est ainsi normal que le sentiment de renouveau des cultures purement médiévales s'accommode fort bien de l'œuvre épique du magicien anglais. Le sujet aborde en réalité le champs des bibles nationales, ce qui demande à être explicité dans un article propre (peut-être à venir ?).

Pour clore cet exposé, je tiens à nuancer l'influence de Tolkien sur notre société. En effet, on ne peut en rien dire que Tolkien ait eu une influence rayonnante sur autre chose que le médiéval-fantastique et son univers clos. Je ne recommencerais pas la démonstration, mais il est clair que Tolkien n'a pas su influencer autre chose qu'un style littéraire et son application ludique. Toute son désir de retour à une société ante industrielle, n'a pas été reconnu et représenté par son œuvre. Par ailleurs, Tolkien n'a pas eu autant d'influence en France que dans les pays de culture anglo-saxonne. Notre pays a toujours du mal à intégrer dans sa culture les auteurs Anglais et même par extension tout ce qui n'est pas latin. Je prendrais pour exemple Shakespeare qui n'est pas connu à sa juste valeur en France, pourtant je n'insisterais pas sur l'universel de son œuvre. La France, pays chauvin et littérairement auto-suffisant, ne désire pas s'ouvrir outre mesure à quelques nouveautés. Pourrons-nous attendre l'intégration de l'œuvre de Tolkien aux classiques étrangers pour pouvoir enfin espérer un certain succès en France ?

1) Mais tous ne l'ont pas nécessairement apprécié : ainsi Michael Moorcock, auteur, entre autres, du cycle d'Elric de Melniboné, dit avoir été « déçu » par Tolkien.
 
tolkien/etudes/influence.txt · Dernière modification: 09/05/2016 16:47 par Druss
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