La Route perdue et Sauron Defeated

Julin Mansencal – mai 2012
Note de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n'est requise.

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L'Arc et le Heaume n°3 - Númenor.

L'Arc et le Heaume n°3 - Númenor

Parmi l’imposant ensemble des douze volumes de l’Histoire de la Terre du Milieu, il en est deux qui méritent tout particulièrement l’attention du lecteur curieux d’en apprendre davantage au sujet de Númenor. Celui qui a écumé le Silmarillion et Contes et légendes inachevés et souhaite poursuivre ses découvertes de rivages inconnus se tournera donc vers les cinquième et neuvième tomes de la série, respectivement intitulés la Route perdue et autres textes et Sauron Defeated.

Paru en 1987, la Route perdue et autres textes existe depuis peu (2008) en français. Il offre un panorama des mythes du Premier Âge tels qu’ils existaient à la fin des années 1930, avant que Tolkien n’entame la rédaction de son magnum opus, le Seigneur des Anneaux. Dans la première partie de cet ouvrage, Christopher Tolkien présente les toutes premières versions du récit de « La Chute de Númenor », lesquelles sont étroitement liées à un roman de « voyage dans le temps », « La Route perdue », que Tolkien n’acheva jamais. Il est fascinant de voir les idées couchées sur le papier, probablement alors même qu’elles venaient à l’esprit de leur auteur : l’île édifiée par Ossë et Aulë pour les Pères des Hommes, ses noms Atalantë et Númenor, la mortalité des hommes et leur rancœur de ne pouvoir se rendre au Valinor, leur corruption par Thû, la destruction de leur île et le changement du monde, tout cela est déjà étonnamment proche de l’« Akallabêth », jusque dans la formulation même. Encore plus fascinantes sont les allusions à des éléments disparus ou profondément remaniés par la suite, si bien qu’on ne peut guère dire ce que Tolkien avait en tête à leur sujet, à l’image de la lutte entre « Amroth et Thû », qui est chassé « au centre de la Terre et la Forêt d’Acier ».

La deuxième partie de la Route perdue et autres textes est consacrée au roman inachevé éponyme. Sa genèse est bien connue : jugeant qu’il n’y avait « pas assez de ce qu’ils aimaient » dans les histoires qu’ils lisaient, Tolkien et son ami C. S. Lewis se mirent d’accord pour en écrire eux-mêmes. Lewis s’occupa du « voyage spatial » et rédigea Au-delà de la planète silencieuse, le premier tome de sa trilogie cosmique. Quant à Tolkien, qui devait s’occuper du « voyage temporel », il produisit un texte tout à fait singulier dans son œuvre, qui se déroule dans notre monde, à l’époque contemporaine, et relève bien davantage du fantastique que de la fantasy. Un père et son fils, Alboin et Audoin Errol, remontent le temps à travers leurs rêves, visitent l’Angleterre anglo-saxonne et l’Italie lombarde, puis s’enfoncent dans les brumes de l’histoire, les légendes irlandaises et norroises, pour aboutir enfin sur Númenor peu avant sa submersion. À chacune de leurs étapes, ils incarnent un couple père-fils lié à leurs noms : Alboin devient Ælfwine et finalement Elendil, tous ces noms signifiant « ami des Elfes », tandis qu’Audoin devient Éadwine et enfin Herendil, « ami de la fortune ». Seuls quelques chapitres du roman sont achevés : deux chapitres introductifs, et deux autres se déroulant à Númenor. Le reste n’est connu qu’à travers divers brouillons et ébauches, voire de simples mentions. Les chapitres númenóréens sont particulièrement intéressants dans la mesure où ils se déroulent sur l’île même. Avec Aldarion et Erendis, ils sont le seul texte narratif de Tolkien dans ce cas, et ils offrent ainsi un aperçu unique de la période tardive de Númenor sous la domination de l’Ombre. Comme le souligne Christopher Tolkien, les descriptions que fait son père de l’effroyable situation sur l’île ne sont pas sans évoquer les aspects les plus sombres de nos années 1930 : propagande, emprisonnements arbitraires, torture, industrialisation, impérialisme, course aux armements. « Tandis qu’à cette époque [Tolkien] retournait en arrière pour découvrir le monde du premier homme ayant porté le nom « Ami des Elfes », il trouvait là un reflet de ce qu’il condamnait et craignait le plus dans le sien. » (p. 77)

S’éloignant des rivages de l’Île, le reste de l’ouvrage se divise en deux grandes parties. La première, « Le Valinor et la Terre du Milieu avant le Seigneur des Anneaux », s’inscrit dans la continuité du précédent tome de l’Histoire de la Terre du Milieu, la Formation de la Terre du Milieu, en s’intéressant aux nouvelles versions des principaux textes concernant les légendes du Beleriand : les « Nouvelles Annales du Valinor » et « du Beleriand », ainsi que la « Quenta Silmarillion » de 1937, laissée inachevée par Tolkien lorsque celui-ci entreprit la rédaction du Seigneur des Anneaux. L’autre partie est précieuse pour les lambendili (« amis des langues ») de tout poil : ce sont « Les Étymologies », un important dictionnaire des langues inventées par Tolkien, également édité séparément par Christian Bourgois en 2009.

Tolkien n’abandonna jamais totalement Númenor, même durant la rédaction du Seigneur des Anneaux, comme en témoignent les textes publiés dans Sauron Defeated (1992), rédigés entre 1942 et 1946. La première partie de ce volume poursuit le travail entrepris par Christopher Tolkien dans les trois précédents volumes de l’Histoire de la Terre du Milieu, à savoir l’analyse des brouillons du Seigneur des Anneaux. Il s’agit ici des ébauches du Livre VI, et cette section s’avère particulièrement intéressante de par la présence des deux versions de l’épilogue du Seigneur des Anneaux, dans lequel Sam répond aux questions de ses enfants au coin du feu, à Cul-de-Sac, quelques années après le départ des Porteurs des Anneaux. Tolkien décida finalement de ne pas inclure cet épilogue dans le roman publié.

Tout comme les différentes versions de « La Chute de Númenor » étaient étroitement liées à « La Route perdue », le moteur de l’évolution de l’histoire de l’île dans les années 1940 fut à nouveau un projet de roman, à nouveau laissé inachevé : « Les Archives du Notion Club » (The Notion Club Papers). Ce nouveau projet reprend quelques éléments de « La Route perdue », mais dans un cadre tout à fait différent. L’histoire père-fils est abandonnée au profit d’une structure beaucoup plus complexe, centrée sur un club fictif d’universitaires d’Oxford, en partie inspiré des Inklings : le Notion Club. Le roman prend place à la fin du XXe siècle et se présente comme un recueil des minutes du Club, dont les membres passent le plus clair de leur temps à s’échanger des piques (l’humour si particulier de Tolkien est au rendez-vous), mais aussi à débattre sur les littératures de l’imaginaire et les diverses techniques de voyage dans l’espace ou le temps qu’elles proposent, au premier chef desquelles figure le rêve. Il s’avère que plusieurs membres du Club, notamment l’exubérant Alwin Arundel Lowdham et le jeune Wilfrid Trewyn Jeremy, ont des aperçus récurrents dans leur sommeil d’une île jadis engloutie dans un grand cataclysme. La « réalité » rejoint bientôt la fiction lorsque éclate la grande tempête de 1987… Nous laisserons dans l’ombre la « suite » (à défaut de pouvoir parler de fin, hélas) de ce texte, tant il s’agit d’une des œuvres les plus intrigantes de Tolkien, mêlant commentaires sur les œuvres de H. G. Wells, David Lindsay et C. S. Lewis, visions oniriques baroques quelque peu inattendues sous la plume du professeur et, comme dans « La Route perdue », un retour à cette époque anglo-saxonne que chérissait particulièrement Tolkien.

La dernière partie de Sauron Defeated est consacrée à différentes versions de l’histoire de Númenor, à commencer par une troisième version de « La Chute de Númenor », dans le prolongement de celles publiées dans la Route perdue et autres textes. Changement total de perspective dans les textes suivants, intitulés « La Submersion d’Anadûnê » (The Drowning of Anadûnê) : si l’on y retrouve des formulations qui perdureront jusqu’à l’« Akallabêth1) », le fond du texte est tout à fait singulier, et l’on y croise des noms jusqu’alors inconnus : Arûn, Amân, Avalôi, Zigûr. En réalité, il s’agit ici pour Tolkien d’écrire l’histoire de Númenor d’un point de vue humain, par opposition aux versions précédentes qui se plaçaient dans le schéma de transmission « traditionnel » du Légendaire, celui des Elfes2). Ainsi, les noms sont en adûnaïque (ceux cités plus haut correspondent respectivement à Melkor, Manwë, Valar et Sauron) et la légende a subi de nombreuses altérations au fil de sa transmission de génération en génération d’Hommes : Valar et Eldar sont amalgamés sous le terme générique d’Avalâi, ou bien les seconds sont considérés comme les enfants des premiers ; Avallondê désigne tour à tour Valinor, l’Île Solitaire, un port sur cette île ou un mélange de tout cela ; le continent d’Aman est lui-même englouti avec Númenor lors du cataclysme final, lequel n’est plus lié au changement de forme du monde, en réalité sphérique dès l’origine3). Christopher Tolkien conclut Sauron Defeated sur un texte capital pour les lambendili : le « Rapport de Lowdham sur la langue adunaïque » (Lowdham’s Report on the Adunaic Language). Présenté comme écrit par l’un des membres du Notion Club, il s’agit en fait d’une véritable grammaire de l’adûnaïque : la phonologie de la langue est abordée, de même que son système de déclinaisons, mais encore une fois, Tolkien n’acheva jamais ce texte, et hormis quelques griffonnages sur le verbe, il semble que la grammaire de l’adûnaïque n’ait jamais connu de développement ultérieur, sauf à travers l’élaboration des noms des rois de Númenor. Le linguiste pourra se consoler en s’intéressant aux pages en tengwar liées aux « Archives du Notion Club » reproduites par Christopher Tolkien, qui permettent d’établir un mode pour écrire le vieil anglais avec l’alphabet de Fëanor.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

1) L’« Akallabêth » est un texte « mixte », basé à la fois sur les textes de « La Chute de Númenor » et de « La Submersion d’Anadûnê ». Dans The Peoples of Middle-earth, Christopher Tolkien analyse la conception de ce texte, ainsi que les corrections éditoriales qu’il lui a apportées pour sa publication dans le Silmarillion. Voir aussi notre article « L’Ombre d’une ombre : De l’Akallabêth rédigée par J.R.R. Tolkien à celle lisible dans le Silmarillion ».
2) Pour plus de détails, voir l’article « Transmettre la tradition : Númenor ou la route retrouvée ».
3) Le problème de la forme du monde devait revenir tourmenter Tolkien durant son travail sur l’« Ainulindalë », à la fin des années 1940, et encore au-delà dans les textes des années 1950 réunis par Christopher Tolkien sous le titre « Myths Transformed ». Voir Morgoth’s Ring.
 
tolkien/etudes/route_perdue_et_sauron_defeated.txt · Dernière modification: 15/04/2018 11:01 par Druss
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