Le Seigneur des Anneaux : Une analyse critique des sources

Mark P. Shea - 2003.
Traduit de l’anglais par Damien Bador.


Les experts en critique des textes savent désormais que le Seigneur des Anneaux est une rédaction des sources du Livre Rouge de la Marche de l'Ouest (O), des Chroniques elfiques (E), des Archives gondoriennes (G) et des récits oraux des Rohirrim (R). Les groupes ethniques, sociaux et religieux en conflit qui préservèrent ces contes avaient tous leurs agendas propres, de même que les rédacteurs « Tolkien » (T) et « Peter Jackson » (PJ). Ces derniers sont souvent aussi en conflit, mais leurs comptes-rendus contradictoires des mêmes événements révèlent de nombreuses situations politiques et religieuses qui contribuèrent à former nos notions populaires de la Terre du Milieu et de ce qu'on appelle la « guerre de l'Anneau ». À ce mélange se rajoutent une grande quantité d'éléments folkloriques concernant un supposé « anneau » magique et divers personnages obscurs nommés « Frodo » et « Sam ». En toute probabilité, ces dernières figures sont des totems supposés personnifier la popularité d'Aragorn avec les classes rurales.

Puisque le Seigneur des Anneaux est composé de diverses sources, nous pouvons considérer certain que « Tolkien » (s'il exista jamais) n'« écrivit » pas cette œuvre dans le sens conventionnel, mais qu'elle fut assemblée sur une longue période par quelqu'un d'autre du même nom. Nous le savons parce qu'un travail de l'ampleur, de la profondeur et du détail du Seigneur des Anneaux est bien au-delà de ce que pourrait jamais imaginer créer n'importe quel expert moderne en critique des textes.

Aragorn en rôdeur (© John Howe)

La tension entre les matériaux des sources et les divers éditeurs est manifeste dans plusieurs cas. T dépend lourdement des archives gondoriennes et favorise clairement les prétentions de la monarchie d'Aragorn au détriment de la Maison de Denethor. Cela démontre que la vraie « guerre de l'Anneau » fut une lutte dynastique entre ces deux clans pour l'hégémonie sur le Gondor. La source G, qui joue un rôle si proéminent dans le récit d'Aragorn rédigé par T, voit son importance significativement réduite en faveur des versions E par l'éditeur PJ. Dans le récit de T, Aragorn est dépeint comme un saint inoxydable, absolument sûr de ses prétentions envers le trône et si maître de lui qu'il ne doute jamais une seconde de son droit à s'emparer du pouvoir. De même, dans le récit de T, les Rohirrim sont opportunément dépeints comme des alliés volontaires et des vassaux de la monarchie d'Aragorn, vivant en parfaite harmonie avec la race maîtresse des Numenoréens qui gouvernent le Gondor.

Pourtant même l'éditeur T ne peut éliminer de la source R la dominante figure amazone d'Éowyn, qui est rapportée prendre les armes au moment où meurt Théoden, le précédent roi de Rohan.

Nous avons clairement affaire à une tentative de coup d'état1) lourdement revisitée menée par la princesse des Rohirrim contre la domination d'Aragorn. Pourtant ce noyau solide de faits historiques est habilement sublimé sous divers matériaux folkloriques (qui semblent être des légendes liées à la figure obscure de « Meriadoc »). Plutôt qu'un compte-rendu historique de sa tentative de s'emparer du trône d'Aragorn ainsi qu'elle figurait originellement dans R, elle est dépeinte comme affrontant un mythique « Seigneur des Nazgûl » (apparemment une figure tirée des sources O) et montrée combattant du côté d'Aragorn. Cette tentative de sublimer Éowyn ne convainc pas l'œil éduqué de l'expert en critique des textes, qui notera avec finesse qu'Éowyn est blessée au combat au moment même où Denethor meurt. Éowyn et Denethor étaient manifestement alliés contre Aragorn mais furent défaits simultanément par les partisans de ce dernier.

Cette tendance à distordre les récits historiques revient souvent chez T. En effet, de nombreux experts estiment désormais que la supposée « Folie de Denethor » chez T (qui décrit comme un suicide la mort de celui-ci) est en fait une version expurgée d'un assassinat de Denethor par Aragorn au moyen de poison (peut-être obtenu d'une plante nommée athelas).

Œil de Sauron (© John Howe)

Contrairement à T, la rédaction de PJ décrit un Aragorn rempli de doutes intérieurs et fréquemment réprimandé par Elrond. Cela est probablement dû aux affiliations politiques et religieuses propres à PJ, qui cherche en particulier à exalter les prétentions elfiques à la suprématie plutôt que celles des Numenoréens.

T suggère une certaine expertise à manier les plantes pharmaceutiques (et hallucinogènes ?) de la part d'Aragorn, ce qui pourrait expliquer certains des moments les plus « visionnaires » d'êtres mystérieux comme les « Cavaliers noirs », qui semblent avoir été des chefs tribaux hostiles à la dynastie d'Aragorn. PJ exalte cependant plus les pouvoirs de guérison d'Elrond que ceux d'Aragorn. Cela est probablement né d'une guérison psychosomatique accidentelle attestée de manière répétitive dans diverses sources. Ainsi, G possède aussi un récit de « guérison grâce à Aragorn » de Frodo sur le Champ de Cormallen, mais E la place à Fondcombe et attribue la guérison à Elrond. Comme nous savons que « Frodo » est probablement juste une figure représentant la population rurale et non un personnage historique, la plupart des experts concluent donc que la guérison de « Frodo » est simplement la représentation symbolique que fait T du programme d'apaisement socio-économique de la classe agraire mené par Aragorn, tandis que sa guérison par Elrond est un mythe saisonnier représentant le renouvellement des récoltes annuelles.

Bien sûr, le motif de l'« Anneau » apparaît dans d'innombrables contes populaires et doit être entièrement rejeté. Également douteuses sont les histoires sur « Gandalf », qui semble être une figure chamanique introduite dans le récit par O par respect pour des pratiques cultuelles locales de la Comté.

Finalement, nous ne pouvons que deviner ce qu'auraient pu révéler les sources de Sauron, puisqu'elles doivent avoir été détruites par les vainqueurs, qui donnèrent une vue entièrement négative de ce personnage indubitablement complexe, chaleureux, humain et équitable. Les experts savent désormais que l'identification de Sauron avec le « mal pur » est simplement absurde. De fait, de nombreux chercheurs ont entrepris une « Quête du Sauron historique » et explorent les archives avec une passion et une impatience croissante pour tout savoir lié à la fabrication de l'Anneau Unique. « Ce ne sont que des légendes, bien sûr », dit le professeur S. Aruman. « En particulier ce conte absurde de Frodo aux Neuf Doigts. Après tout, l'idée que quiconque puisse renoncer au Pouvoir est simplement impossible et remettrait en question la thèse la plus précieuse de l'idéologie postmoderniste : que tout est une lutte de pouvoir fondée sur la race, la classe et le sexe. Pourtant… je… serais… très intéressé de pouvoir y jeter un œil. Juste pour des raisons scientifiques, bien sûr. »

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1) N.d.T. : en français dans le texte.
 
divertissements/humour/textes/analyse_sources.txt · Dernière modification: 29/06/2012 03:06 par Lennie
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