Le fait religieux chez Tolkien : de la mythologie à l'histoire, un paganisme prémisse du christianisme

Franck Mazas
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Allons bon, pourra-t-on se dire en lisant ce titre, encore une tentative de récupération de l’œuvre tolkienienne et de son succès. En effet, comment affirmer que non seulement le Seigneur des Anneaux, mais tout le monde secondaire du célèbre professeur oxonien est catholique ? La question de la légitimation de cette étude sera donc la première question traitée, notamment par un bref survol biographique et la lecture des lettres de l’auteur. Restera donc à voir ensuite en quoi cet « esprit » qui a séduit tant de lecteurs est si proprement chrétien… Tant il est vrai que pour nombre de gens, le Seigneur des Anneaux resta longtemps associé au New Age et au phénomène hippie, récit d’un ésotérisme obscur que l’on ferait bien de tenir à distance. Quand il n’est pas associé à l’univers, parfois obscur, des jeux de rôle ! Que de procès d’intention a-t-on ainsi tenu à J. R. R. Tolkien ! Tâchons donc d’en démonter un.

J. R. R. Tolkien, un catholique fervent

En effet, qu’est-ce qui nous autorise donc à qualifier l’œuvre de Tolkien de catholique ? Commençons par examiner quelques éléments biographiques intéressants. Comme on le sait, le jeune Ronald perdit son père très jeune, à l’âge de trois ans à peine. Sa mère, Mabel Tolkien, se retrouva donc seule à élever ses deux enfants en bas âge, avec peu de moyens. Avec l’aide de la famille, elle réussit à louer de modestes logements et à assurer une éducation à ses fils. Dans le même temps, elle poursuit son cheminement spirituel et un dimanche matin, ses enfants constatent qu’elle ne se rend pas au lieu de culte habituel. En effet, dans le rayonnement spirituel du cardinal Newman, mort quelques temps auparavant, Mabel Tolkien s’est convertie au catholicisme. Elle subit aussitôt l’ire de sa famille : voir sa fille devenir une « papiste » est insupportable au grand-père de Ronald. Privée de l’aide familiale, la vie devient de plus en plus difficile ; heureusement elle reçoit l’aide amicale du père Francis Morgan. Mabel élève ses fils dans la foi catholique, mais le travail et l’ostracisation qu’elle subit désormais de la part de sa famille détériorent rapidement sa santé. Elle meurt en 1904 du diabète. Pour Ronald, qui adorait sa mère, le choc est rude. Toute sa vie cependant associera-t-il sa foi au souvenir de sa mère.

« Ma chère mère fut une martyre. Ce n’est pas à tout le monde que Dieu a ouvert une voie aussi aisée à ses bénédictions comme il l’a fait pour Hilary et moi, nous donnant une mère qui s’est tuée au travail et à la peine pour nous assurer de garder la foi. »

Et de fait, assure son biographe Humphrey Carpenter, c’est la religion qui prit la place de sa mère dans sa vie affective, et son souvenir et sa vénération pour elle furent toujours profondément associés à sa foi. Hilary et Ronald furent recueillis par le père Morgan qui veilla à leur éducation. Tout au long de sa vie, lui qui n’aimait pas se lever tôt, Tolkien allait tous les jours à la messe de 7h30. Il traduisit même dans une des langues qu’il avait inventé le Pater et l’Ave Maria ! Son fils John deviendra d’ailleurs prêtre. Tolkien était, on le voit, un croyant et pratiquant fervent. Cependant, si cela a forcément déteint sur son œuvre, qu’est-ce qui prouve que son œuvre l’est ?

« Une œuvre fondamentalement catholique »

Dans la lettre 142 à son ami le père Robert Murray, qui voyait dans le Seigneur des Anneaux une « indéniable compatibilité avec l’ordre de la grâce », Tolkien écrivit :

« The Lord of the Rings is of course a fundamentally religious and Catholic work; unconsciously so at first, but consciously in the revision. That is why I have not put in, or have cut out, practically all references to anything like 'religion', to cults or practices, in the imaginary world. For the religious element is absorbed into the story and the symbolism. »

Semble donc apparaître un paradoxe : l’auteur souhaite réaliser une œuvre catholique en faisant disparaître toute trace de religion ! On verra plus loin de quelle magnifique et subtile manière Tolkien a levé cette apparente contradiction, mais il est maintenant acquis que ce n’est pas faire de la récupération de texte que d’étudier le fait religieux chez cet auteur.

Sens théologique de la « subcréation » : de la vérité des mythes

Avant d’aller plus loin, il faut ici exposer une théorie audacieuse de J. R. R. Tolkien à propos des mythes. Pour beaucoup, ils ne sont que mensonges, certes beaux, poétiques et parfois magnifiques, mais mensonges quand même. Rappelons simplement l’opposition mythos / logos, où seule la lumière de la raison pourrait accéder à la vérité. Tel n’était pas l’avis de Tolkien. Pour lui, tous les hommes sont « made in the image and likeness of a Maker » [1], créés à l’image et à la ressemblance d’un Créateur. Or, il y a eu une Chute de l’Homme : on ne voit que trop bien qu’il est loin d’être parfait. Cependant, il doit subsister chez l'Homme un écho de cette « perfection » ou de cette « Vérité » originelle, qui touche à ce qu'est vraiment l'Homme dans sa nature et sa relation avec Dieu. Si l'Homme est à la ressemblance du Maker, du Créateur, il est donc capable de création également, en l'occurrence de création littéraire, et dans le cas de Tolkien, de création d'un monde imaginaire : un « sous-monde », d'où le terme forgé par Tolkien de « subcréation ». La conséquence des deux dernières phrases est que pour Tolkien, on doit donc retrouver dans les mythes un écho de cette Vérité originelle. Tout comme dans les autres œuvres de création, d’ailleurs ; cependant les mythes traitent des sujets essentiels à la nature humaine, de sa création et de son rapport avec Dieu.

Pour dire les choses autrement, les mythes ne sont pas des mensonges : ils sont un langage spécifique mais capable de vérité. Comme nous venons de Dieu, cette création doit refléter quelque chose de cette origine, même si les mythes contiennent des erreurs. C’est d’ailleurs cette argumentation que Tolkien utilisa pour convaincre une nuit de 1931 son ami C. S. Lewis. Celui-ci comprit alors, au cours de cette fameuse conversation, que l’Evangile était en fait un mythe qui s’était réellement passé, un mythe vrai. Cette nuit-là, Lewis (déjà revenu au théisme) passa « d’une croyance en Dieu à une croyance dans le Christ ». D’après son biographe Humphrey Carpenter [2], Tolkien dit au cours de cette conversation :

« Les mythes que nous tissons, même s'ils renferment des erreurs, reflètent inévitablement un fragment de la vraie lumière, cette vérité éternelle qui est avec Dieu. »

Il faut ici citer un extrait du poème Mythopoiea que Tolkien écrivit en rentrant chez lui après cette conversation avec Lewis :

« Le cœur de l'homme n'est pas composé uniquement de mensonges, car il est sage d'une sagesse qui lui vient de Celui qui est très sage, et dont il est l'image. Quoique séparé de Lui depuis longtemps, l'homme n'est pas complètement perdu, ni entièrement changé. […] Il traîne encore des lambeaux de sa grandeur passée. […] Nous continuons de créer de la manière dont nous avons été créés. »

On voit donc à quel point la sous-création, qu’elle soit littéraire ou artistique, avait un sens particulier aux yeux de Tolkien, à tel point qu’il forgea le terme de « subcréation » pour en rendre compte et replacer son œuvre de création par rapport à son propre Créateur. Quoi d’étonnant alors que la Fantasy, ou faërie, lui apparaisse comme le plus noble genre littéraire qui soit !

Des temps mythologiques au temps historique

On le sait, un des buts avoués de Tolkien était de donner une mythologie à l’Angleterre, dont il ressentait cruellement l’absence. En ce sens, son récit cosmogonique, le Silmarillion, joue le rôle de légendaire mythologique, mettant en scène Elfes, Nains, Orques, Ainur… et Hommes. Le Seigneur des Anneaux, lui, se situe à une époque charnière. De par sa conclusion, qui voit la défaite (définitive ?) de Sauron et la victoire des peuples libres, les créatures mythologiques sont amenées à s’effacer : les Elfes s’embarquent pour l’Extrême-Occident, les Ents sont sur le déclin, les Orques, terrés dans leurs cavernes, disparaîtront aussi peu à peu… Ne restent plus que les Hommes sur la Terre du milieu. Avec le départ d’Elrond prennent fin les temps mythologiques et commence la période historique des Hommes. Car il faut bien se rendre compte que l’Arda de Tolkien n’est nulle autre que notre Terre :

« I doubt if there would have been much gain; and I hope the, evidently long but undefined, gap* in time between the Fall of Barad-dûr and our Days is sufficient for 'literary credibility', even for readers acquainted with what is known or surmised of 'pre-history'. I have, I suppose, constructed an imaginary time, but kept my feet on my own mother-earth for place. * I imagine the gap to be about 6000 years : that is we are now at the end of the Fifth Age, if the Ages were of about the same length as S.A. and T.A. But they have, I think, quickened; and I imagine we are actually at the end of the Sixth Age, or in the Seventh. » [3]

On comprend alors que représenter un culte chrétien environ 4000 ans avant Jésus-Christ aurait détruit l’illusion d’historicité recherchée. Créer des rites de substitution aurait heurté son sentiment religieux. La seule solution est alors de faire disparaître tout rite pour mieux imprégner l’œuvre d’un certain esprit…

Un récit imprégné des valeurs et thèmes chrétiens

Il est en effet vain de chercher l’aspect religieux sur la forme de l’œuvre tolkienienne. Tolkien s’est en effet, on le sait, abondamment inspiré de récits mythologiques scandinaves, les Eddas scandinaves, le Kalevala finlandais, ainsi que du poème en vieil anglais Beowulf (les Eddas et Beowulf sont d’ailleurs, comme Le Seigneur des Anneaux, des mythes païens retranscrits par des auteurs chrétiens). De ce fait, nous ne rechercherons pas ici des références bibliques qui se trouveraient dans les œuvres tolkieniennes. Certains l’ont fait, et leurs rapprochements sont intéressants. On pense à Hervé Aubrun qui relevait de très nombreuses références bibliques dans les quelques lignes où Gandalf raconte sa chute dans la Moria et son combat contre le Balrog [4]. Mais il nous semble que l’essentiel n’est pas là, surtout que comme on l’a vu plus haut, le catholicisme du livre était d’abord inconscient. De plus, Tolkien se refuse à plagier sa religion :

« But though one may be in this reminded of the Gospels, it is not really the same thing at all. The Incarnation of God is an infinitely greater thing than anything I would dare to write. » [5]

Tout semble s’être en fait passé comme si après avoir tissé la trame de ses récits avec les différents fils des mythologies nordiques, Tolkien l’avait imprégné d’eau bénite… C’est-à-dire qu’il y avait placé des valeurs morales chères aux chrétiens. De fait, un non-croyant écrivit à Tolkien en 1971 :

« Vous avez créé un monde dans lequel une sorte de foi semble être partout [présente] sans source visible, comme une lumière émanant d’une source invisible. »

Le thème de la Chute

Et en effet l’auteur a émaillé son œuvre de ses convictions profondes. Ainsi retrouve-t-on l’idée que la Création, originellement belle, sinon parfaite, a été souillée à jamais, et que le Mal s’est incorporé dans la Création : dans son monde, Arda a été « corrompue », ou « marrie » (« Arda marred ») par Morgoth [6], et de ce fait toutes les créatures, car Arda est leur étoffe. Et depuis cette souillure originelle, l’Histoire n’est guère qu’une succession de défaites, malgré quelques victoires sans grands lendemains. On se rappelle l’amertume d’Elrond à l’évocation des occasions gâchées par l’Ultime Alliance… Cependant, l’espoir n’est pas mort car les Enfants d’Ilúvatar, le Créateur, attendent la défaite définitive du Mal à Dagor Dagorath, où Morgoth sera mis à bas par Túrin. Conception qui ne peut qu’évoquer le Jugement Dernier judéo-chrétien et la dernière bataille dans la plaine d’Armageddon (rien à voir évidemment avec quelque superproduction cinématographique que ce soit). Et cette citation s’impose :

« Actually I am a Christian, and indeed a Roman Catholic, so that I do not expect 'history' to be anything but a 'long defeat' – though it contains (and in a legend may contain more clearly and movingly) some samples or glimpses of final victory. »[7]

A l’origine de cette longue défaite, se trouve la Chute. Et à ce sujet, la cosmogonie tolkienienne est d’une compatibilité quasi-stricte avec la tradition chrétienne. Dans l’Ainulindalë, un des plus grands esprits, Melkor, sans penser à mal faire au début, mèle son propre thème à la Musique des Ainur. Puis, rongé par son avidité de domination et de puissance, il finit par combattre les Valar pour se proclamer roi d’Arda, ayant attiré à sa suite plusieurs esprits*. Dévoré par sa soif de lumière, il finit par dépit à y renoncer en faveur des ténèbres. Dans la tradition chrétienne, c’est également un esprit (« esprit » est une nature, « ange » n’est qu’une fonction, celle d’envoyé), Lucifer (« le porteur de lumière » en latin), qui se rebelle, entraînant d’autres esprits à sa suite… Le péché de l’ange est un refus de servir Dieu fait homme car les hommes sont destinés à devenir enfant de Dieu pas les anges. Chez Tolkien, il ne reste qu’à ajouter les Elfes aux Hommes…

« Derrière le choix désobéissant de nos premiers parents il y a une voix séductrice, opposée à Dieu qui, par envie, les fait tomber dans la mort. L’Écriture et la Tradition de l’Église voient en cet être un ange déchu, appelé Satan ou Diable. L’Église enseigne qu’il a été d’abord un ange bon, fait par Dieu. « Le diable et les autres démons ont certes été créés par Dieu naturellement bons, mais c’est eux qui se sont rendus mauvais. » L’Écriture parle d’un péché de ces anges. Cette « chute » consiste dans le choix libre de ces esprits créés, qui ont radicalement et irrévocablement refusé Dieu et son Règne. Nous trouvons un reflet de cette rébellion dans les paroles du tentateur à nos premiers parents : « Vous deviendrez comme Dieu. » (Gn 3,5). » [8]

On le voit, pour qui connaît le Silmarillion la ressemblance est saisissante… Les mensonges susurrés par le tentateur rappellent ceux de Melkor à Fëanor et ceux de Sauron à Ar-Pharazôn (« vous deviendrez comme Dieu »). Plus largement, c’est toute la cosmogonie de Tolkien qui rappelle la hiérarchie divine chrétienne. Un seul Dieu créateur, duquel émanèrent des esprits (les Ainur, c’est-à-dire les « Saints ») dont certains furent envoyés sur terre (les Valar et les Maiar, puissances angéliques). On lira avec intérêt à ce sujet l’article de Michaël Devaux, de la Compagnie de la Comté : Les anges de l’Ombre chez Tolkien : chair, corps et corruption [9]. Mais on l’a dit, dans cet essai ce ne sont pas tellement les rapprochements de forme qui nous intéressent, mais plutôt ceux de fond…

Ajoutons également que cette chute d’un esprit originellement bon implique que chez Tolkien, le Mal n’a pas d’existence positive comme le Bien, mais se définit bien comme la privation, le refus du Bien. Il ne s’agit pas de deux forces opposées ayant une existence positive, et dont l’une pourrait gagner et l’autre perdre, ou vice-versa. Il ne peut donc y avoir, au sens propre, de victoire du Mal, comme le ressentent d’ailleurs les principaux personnages, ce que nous verrons un peu plus loin..

La victoire des humbles

Qu’exalte Tolkien dans son œuvre ? Les grands héros ? Túrin sombre sous sa Malédiction. Fëanor se condamne seul. Aragorn hésite à s’avancer. Non, ce que l’auteur met en avant, c’est l’héroïsme des humbles. Ce n’est pas Glorfindel qui va jeter l’Anneau après maints combats héroïques, car contre la puissance du Mordor il n’est point d’espoir de victoire au combat. C’est un simple Hobbit, aidé de son jardinier, et qui n’a pas demandé à être là. Simplement, il a accepté de porter le fardeau de tous les peuples libres, tel le Christ portant avec la Croix les péchés de toute l’humanité. Ce choix, fait en toute liberté au Conseil d’Elrond, il tentera jusqu’au bout de l’assumer, par une ténacité et une persévérance hors du commun. Mais Frodo n’est pas le Christ, et il échoue au bout de sa quête, ou plutôt de son anti-quête. Mais qui peut lui reprocher ?

« If you re-read all the passages dealing with Frodo and the Ring, I think you will see that not only was it quite impossible for him to surrender the Ring, in act or will, especially at its point of maximum power, but that this failure was adumbrated from far back. He was honoured because he had accepted the burden voluntarily, and had then done all that was within his utmost physical and mental strength to do. » [10]

Mais à ce moment là, tout est sauvé grâce à la Pitié et à la compassion que Bilbo puis lui avaient su éprouver pour Gollum.

« He (and the Cause) were saved – by Mercy : by the supreme value and efficacy of Pity and forgiveness of injury. […] I think rather of the mysterious last petitions of the Lord's Prayer: Lead us not into temptation, but deliver us from evil. A petition against something that cannot happen is unmeaning. There exists the possibility of being placed in positions beyond one's power. In which case (as I believe) salvation from ruin will depend on something apparently unconnected: the general sanctity (and humility and mercy) of the sacrificial person. I did not 'arrange' the deliverance in this case: it again follows the logic of the story. (Gollum had had his chance of repentance, and of returning generosity with love; and had fallen off the knife-edge.) […] No, Frodo 'failed'. It is possible that once the ring was destroyed he had little recollection of the last scene. But one must face the fact: the power of Evil in the world is not finally resistible by incarnate creatures, however 'good'; and the Writer of the Story is not one of us. » [11]

Tolkien l’a affirmé : son livre est animé par le désir « d’anoblir, ou de sanctifier, la figure de l’humble » [12]. L’humilité, cette valeur morale authentiquement chrétienne, au cœur d’une épopée, voilà l’esprit du Seigneur des Anneaux.

Une espérance indéfectible

Qu’est-ce qui soutient les grands personnages du légendaire de Tolkien ? Quand tout semble perdu, ils gardent la certitude de l’avènement prochain d’un jour nouveau. Sinon, comment comprendre Húrin criant, alors que la bataille s’est déjà transformée en désastre, « Le jour reviendra ! » [13] ? Car cette espérance n’est pas fondée sur un vague pressentiment ; ce n’est pas non plus une dernière et inutile bravade. Elle traduit la foi indéfectible que le Mal ne peut être que passager, et que la victoire finale reviendra à Dieu (Ilúvatar). On retrouve cette espérance « folle » chez Gandalf, alors que le succès de son entreprise ne tient qu’à un fil. Même Sam, simple jardinier, bien peu au fait des grands mystères théologiques de la Terre du Milieu, ressent cette espérance ultime, même s’il n’a plus d’espoir pour lui. Une nuit, en Mordor, alors qu’il veille sur son maître endormi, le voile de grisaille se déchire et voilà qu’apparaît dans le ciel une étoile, dont la beauté lui poignit le cœur. Et la pensée lui vint qu’en fin de compte l’Ombre n’était « qu’une chose passagère, et qu’il y avait à jamais hors de sa portée de la lumière et une grande beauté ». Ayant cessé de s’inquiéter sur son sort, il s’endort alors paisiblement [14].

Quant aux Elfes, eux qui ont une relation privilégiée avec le divin, jamais ne cessent-ils de chanter leur amour, leur foi et leur espérance ; et nulle part ailleurs cela se traduit-il mieux que dans leur chant à Elbereth :

« A Elbereth Gilthoniel
Silivren penna miriel
O menel aglar elenath !
Na-chaered palan-diriel
O galadhremmin ennorath
Fanuilos, le linnathon
Nef aear, si nef aearon !
»

Dans cet hymne, ils ne demandent rien : c’est un cri de confiance absolue dans l’amour divin.

Le libre-arbitre, don d’Ilúvatar

Autre grand thème à aborder : le libre-arbitre. Il serait inconcevable qu’une œuvre soit chrétienne si les créatures sont astreintes à une destinée prédéterminée à laquelle elles ne peuvent échapper. Certes, Ilúvatar a la pré-connaissance de tout ce qui se passera sur Arda. Ce n’est d’ailleurs pas le cas des Valar en général, et de Mandos en particulier, car Ilúvatar a gardé certaines choses en son domaine. Mais cela ne veut en aucun cas dire que tout est fixé d’avance : la liberté demeure. Le libre-arbitre des Elfes et des Hommes est d’ailleurs légèrement différent. Le destin des Elfes est fixé dans la Musique des Ainur, et il semble qu’ils ne peuvent s’y soustraire. Cependant, ils ont leur libre-arbitre : le plus bel exemple est celui de Galadriel refusant l’Anneau proposé librement par Frodo. Leurs gestes seraient alors ancrés dans l’ordre de la Musique. Ils en sont d’ailleurs conscients, leurs propos dénotant souvent l’acceptation de cet état de choses. Cependant, Ilúvatar a accordé aux Humains d’autres qualités. Lisons donc le Silmarillion, lorsque Eru médite après le départ des Valar pour Arda :

« Therefore he willed that the hearts of Men should seek beyond the world and should find no rest therein; but they should have a virtue to shape their life, amid the powers and chances of the world, beyond the Music of the Ainur, which is as fate to all things else; and of their operation everything should be, in form and deed, completed, and the world fulfilled unto the last and smallest. » [15]

Les Hommes ne sont donc pas liés à la Musique des Ainur. Ils ont la liberté de choisir leur vie. Ilúvatar et les puissances angéliques, Valar et Maiar, sont de fait beaucoup plus discrets avec les Hommes qu’avec les Elfes. Et on songe à cette phrase de ce grand penseur chrétien que fut Pascal : « Vere tu es Deus absconditus »[16], « Vraiment tu es un Dieu caché ». Cette discrétion est en effet indispensable à l’exercice de la liberté : une intervention divine serait mettre en évidence son existence, croire ne serait donc plus un acte libre mais imposé par les faits… Les théophanies sont d’ailleurs rares chez Tolkien ; Ilúvatar n’intervient guère à la demande de Manwë que pour engloutir Númenor… S’il n’assure pas sa présence par l’interventionnisme, Dieu n’est cependant pas absent de sa création. Il est présent au cœur de sa créature, mais aussi par de petits coups de pouce…

Une présence discrète de la Providence

Il n’est pas exagéré de voir dans quelques « coïncidences » des interventions discrètes d’Ilúvatar… Elrond ne s’y trompe pas, lui qui déclare en ouverture de son Conseil :

« Vous êtes venus et vous vous êtes rencontrés ici, à point nommé, par hasard, pourrait-il sembler. Mais il n’en est pas ainsi. Croyez plutôt qu’il est ainsi ordonné que nous, qui siégeons ici, et nuls autres, devons maintenant trouver une ligne de conduite pour répondre au péril du monde. » [17]

De même, Gandalf discerne très tôt qu’il y a bien plus que du hasard à l’œuvre dans la découverte de l’Anneau à l’aveuglette par Bilbo, mais bien plutôt une volonté supérieure :

« Derrière cela, il y avait quelque chose d’autre à l’œuvre, en dehors de tout dessein du Créateur de l’Anneau. Je ne puis le faire comprendre plus clairement qu’en disant que Bilbon était destiné à trouver l’Anneau, et pas par la volonté de Celui qui l’avait créé. Et c’est peut-être là une pensée encourageante. » [18]

Est-ce vraiment du pouvoir des Valar, eux qui ont déjà joué leur rôle en envoyant les Istari sur la Terre du Milieu ? Ne faut-il pas plutôt voir une aide proposée par Ilúvatar, aide qui peut être refusée ou acceptée ? On retrouve exactement le concept chrétien de la Providence. Car la Providence ne contredit jamais le libre-arbitre. St Paul disait à son sujet qu’elle pouvait même transformer le mal des hommes en bien final, ce qui est parfaitement illustré par Gollum, ainsi que l’a bien compris Gandalf : il pressent que du mal que représente Gollum peut advenir un bien auquel il ne s’attend pas. Tolkien qualifie d’ailleurs lui-même Frodo d’« instrument de la Providence » [19]. Si les Peuples Libres doivent faire face aux périls qui les menacent, ils ne sont pas totalement seuls… Tom Bombadil lui-même rappelle aux Hobbits que ce qu’ils qualifient de chance n’en est pas vraiment.

Orodruin ou l’eucatastrophe finale

On ne peut négliger ici un élément fondamental de la conception qu’avait Tolkien des contes de fées (fairy stories, la traduction française est d’ailleurs assez impropre car ce terme n’a pas la même signification en français et en anglais ; il convient donc de le prendre au sens large). Il s’agit de ce qu’il appelle « l’eucatastrophe ». Qu’est-ce donc ? Tout simplement un dénouement brutal, imprévu heureux, quasi miraculeux, qui doit émouvoir le lecteur presque jusqu’aux larmes.

« C’est la marque d’un bon conte que […] il peut donner à l’enfant ou à l’homme qui l’entend, quand le « retournement » advient, un frisson, un battement et une élévation de cœur proches (voire accompagnés) des larmes. »[20]

Pour Tolkien, l’eucatastrophe est non seulement la plus haute fonction [21], mais la finalité même du conte de fées et ce qui lui donne son sens profond, religieux, en le rapprochant de l’Évangile.

« Je me risquerais à dire qu’en approchant l’Histoire chrétienne sous cet angle, j’ai depuis longtemps senti (et c’est un joyeux sentiment) que Dieu a racheté les créatures – créatrices corrompues, les hommes […] Les Évangiles contiennent un conte de fées, ou une histoire d’un genre plus vaste qui embrasse toute l’essence des contes de fées. […] Mais cette histoire est entrée dans l’Histoire et dans le monde primaire ; le désir et l’aspiration de la sous-création se sont élevés à la plénitude de la Création. La Naissance du Christ est l’eucatastrophe de l’histoire de l’Homme. La Résurrection est l’eucatastrophe de l’Histoire de l’Incarnation. Cette histoire débute et s’achève dans la joie. Elle a, à un degré prééminent, la « consistance interne de la réalité ». Il n’est aucun conte jamais raconté que l’homme voudrait davantage savoir vrai, et aucun que nombre de sceptiques aient accepté comme vrai sur ses seuls mérites. » [22]

Cette histoire débute et s’achève dans la joie… Comment ne pas penser au Seigneur des Anneaux, qui commence par une grande fête en l’honneur du un-décante-et-unième anniversaire de Bilbo, pour se terminer par la défaite de Sauron et la victoire des peuples libres ? L’eucatastrophe se produit à Orodruin, au moment où tout paraît perdu : l’armée du Gondor et de ses alliés est sur le point d’être écrasée, Frodo a failli à sa mission… Jusqu’au faux pas inespéré de Gollum, qui permet ce retournement inattendu.

La mission de Frodo

Attardons-nous d’ailleurs un instant sur l’anti-quête qu’accomplit Frodo… Si apporter l’Anneau à Fondcombe ne fut finalement accepté que comme un « service » à rendre à Gandalf, lui permettant par ailleurs d’assouvir son envie de voyager (même si tout se révéla beaucoup plus ardu et périlleux que prévu !), la mission de Frodo prend une toute autre tournure à partir du Conseil d’Elrond. Il pense avoir accompli sa part et n’aspire plus qu’à rentrer chez lui. Un désir irrépressible de rester en paix l’envahit. Et pourtant, c’est comme si une autre volonté que la sienne le poussait à accepter une nouvelle fois ce fardeau, qui est celui de tous les Enfants d’Ilúvatar [23]. Après un long cheminement au sein d’une communauté, puis la trahison d’un de ses membres, qui trouvera la rédemption par le sacrifice, la fin du voyage de Frodo s’apparente à un chemin de croix. Il ne peut d’ailleurs porter seul son fardeau, et aura besoin de toute l’aide de Sam. Qu’est-ce qui le tourmente donc à ce point, à toute heure ? La tentation. L’Anneau est l’incarnation de la Tentation, symbole du Mal. Satan n’est-il pas appelé le Tentateur ? Ses quelques apparitions dans l’Evangile relèvent toutes de la mise en tentation du Christ. Dans le cas de Frodo, c’est sa « sainteté », l’exercice de sa Pitié antérieure qui le sauve, comme on l’a vu plus haut.

« 1 Corinthien 10, 12-13 [24] peut paraître d’abord ne pas convenir – à moins que « soutenir la tentation » ne soit pris dans le sens d’y résister tant que demeure un agent de liberté dans le commandement normal de la volonté. Je pense plutôt aux mystérieuses dernières suppliques du Notre Père : « Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal ». Une supplique contre quelque chose qui ne peut survenir est dépourvue de sens. Il existe la possibilité d’être placé en situation de soumission au pouvoir d’un autre. Auquel cas (comme je le crois) être sauvé de la ruine dépendra de quelque chose d’apparemment sans lien : la sainteté générale (et l’humilité, la pitié) de la personne sacrificielle. Je n’ai pas « arrangé » la libération dans ce cas : encore une fois elle suit la logique de l’histoire (Gollum a eu l’opportunité de se repentir, et de rendre la générosité avec amour ; et il est tombé du fil de la lame). » [25]

Notons enfin deux dates qui ne peuvent relever du hasard : la Communauté quitte Fondcombe un 25 décembre, date de la Naissance du Christ. Et la Quête est accomplie le 25 Mars, date traditionnelle de l’Annonciation mais aussi selon certains la date de la Crucifixion du Christ. Sachons cependant garder le sens des mesures. Il ne s’agit pas de faire de Frodo le Christ. Il n’est pas ressuscité. Du reste, Gandalf également a un net aspect christique. Mais sa prise en charge, en toute liberté, du fardeau de tous ne peut qu’évoquer la Passion.

La Mort et la recherche de l’immortalité

D’après Tolkien, la Mort et la recherche de l’Immortalité sont le thème principal du Seigneur des Anneaux. [26] Les Elfes appellent la Mort le « Don d’Ilúvatar ». En effet, elle est la conséquence du don de liberté qu’Ilúvatar a accordé aux Hommes, comme on l’a vu plus haut.

« It is one with this gift of freedom that the children of Men dwell only a short space in the world alive, and are not bound to it, and depart soon whither the Elves know not. (…). But the sons of Men die indeed, and leave the world; wherefore they are called the Guests, or the Strangers. Death is their fate, the gift of Ilúvatar, which as Time wears even the Powers shall envy. But Melkor has cast his shadow upon it, and confounded it with darkness, and brought forth evil out of good, and fear out of hope. » [27]

La Mort n’est donc pas ce qu’on a appelé « le Noir Destin des Hommes », mais la condition nécessaire à l’exercice de leur liberté. Cependant Morgoth a jeté son ombre sur la Mort, qui ne provoque plus maintenant que la peur. En réaction, les Hommes ont aspiré à l’immortalité des Elfes, provoquant leur perte à Númenor. La Mort n’est plus pour eux qu’une fatalité à laquelle ils essayent désespérément de se soustraire, et quand ils la recherchent, ce n’est que pour mieux fuir leur vie. Aragorn, lui, comprit la signification réelle de la Mort. En usant de son privilège de choisir l’heure où il rendrait l’âme, il exprime sa confiance envers Dieu, qui ne peut que vouloir le bien de sa créature. Confiance qu’Arwen saisit d’ailleurs bien, puisqu’elle l’appelle alors de son nom d’enfance « Estel », c’est-à-dire « espoir ». Pour Tolkien, le refus de la Mort est donc un déni de l’amour de Dieu envers ses enfants, et la recherche de l’immortalité un refus de Dieu.

Conclusion

« Dieu est le Seigneur des anges et des hommes – et des elfes. Légende et Histoire se sont rencontrées et ont fusionné.
Mais dans le royaume de Dieu, la présence des plus grands n’accable pas les petits. L’Homme racheté est encore homme. L’histoire, la fantaisie continuent et devraient se poursuivre. L’Evangelium n’a pas abrogé les légendes, il les a consacrées, spécialement l’« heureux dénouement ». Le chrétien a encore à travailler, de l’esprit comme du corps, à souffrir, espérer et mourir ; mais il peut maintenant percevoir que tous ses penchants et ses facultés ont un but, qui peut être racheté. La bonté avec laquelle il a été traité est si grande qu’il lui est maintenant possible d’oser supposer à juste titre que dans la Fantaisie il aide peut-être positivement à l’effeuillaison et au multiple enrichissement de la création. Tous les contes peuvent devenir vrais ; et pourtant, en fin de compte, rachetés, ils seront peut-être aussi semblables et dissemblables aux formes que nous leur donnons que l’Homme, finalement racheté, sera semblable et dissemblable aux déchus que nous connaissons.
» [28]

Quelle meilleure conclusion à cet essai que ce dernier paragraphe de Faërie, où se retrouve synthétisée la pensée du Professeur. Conteur de génie, il a su reprendre la force des anciennes mythologies nordiques et leur insuffler une valeur chrétienne qui fait rayonner son monde de l’intérieur. Quelle œuvre d’imagination reprend avec autant d’ampleur les trois vertus théologales du christianisme : Foi, Espérance, Charité ? En cela, il a atteint son but : réévangéliser l’imagination.

Voir aussi sur le Net

Références bibliographiques

1TOLKIEN J.R.R. Faërie, Du conte de fées (ch. De la Fantaisie)
2CARPENTER H. J.R.R. Tolkien, une biographie (ch. IV - 4, p. 137)
3CARPENTER H. TOLKIEN C. Lettres (Lettre 211 du 14 octobre 1958)
4COLLECTIF Tolkien, trente ans après (Cf. Hervé Aubrun, La Chute de Gandalf dans la Moria)
5CARPENTER H. TOLKIEN C. Lettres (Lettre 181 datant probablement du début 1956)
6TOLKIEN C. Morgoth’s Ring (HoMe X)
7CARPENTER H. TOLKIEN C. Lettres (Lettre 195 du 15 décembre 1956)
8Catéchisme de l’Église catholique (391-392)
9COLLECTIF La Feuille de la Compagnie n° 2 : Tolkien, les racines du légendaire éd. Ad Solem
10CARPENTER H. TOLKIEN C. Lettres (Lettre 191 du 26 juillet 1956)
11ibid.
12CARPENTER H. TOLKIEN C. Lettres (Lettre 181)
13TOLKIEN J.R.R. Le Silmarillion (ch. 20)
14TOLKIEN J.R.R. Le Seigneur des Anneaux (Livre VI, ch. 2)
15TOLKIEN J.R.R. Le Silmarillion (ch. 1)
16PASCAL Les Pensées (fragment 585-242)
17TOLKIEN J.R.R. Le Seigneur des Anneaux (Livre II, ch. 2)
18TOLKIEN J.R.R. Le Seigneur des Anneaux (Livre I, ch. 2)
19CARPENTER H. TOLKIEN C. Lettres (Lettre 246 de septembre 1963)
20TOLKIEN J.R.R. Faërie, Du conte de fées
21CARPENTER H. TOLKIEN C. Lettres (Lettre 89 à Christopher Tolkien du 7-8 novembre 1944)
22TOLKIEN J.R.R. Faërie, Du conte de fées (épilogue)
23TOLKIEN J.R.R. Le Seigneur des Anneaux (Livre II, ch. 2)
2412 Ainsi donc, que celui qui se flatte d'être debout prenne garde de tomber. 13 Aucune tentation ne vous est survenue, qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais avec la tentation, il vous donnera le moyen d'en sortir et la force de la supporter.
25CARPENTER H. TOLKIEN C. Lettres (Lettre 191 du 26 juillet 1956)
26CARPENTER H. TOLKIEN C. Lettres (Lettre 211 : « It is mainly concerned with Death, and Immortality; and the 'escapes': serial longevity, and hoarding memory. »)
27TOLKIEN J.R.R. Le Silmarillion (ch. 1)
28TOLKIEN J.R.R. Faërie, Du conte de fées (épilogue)
 
essais/divers/fait_religieux.txt · Dernière modification: 06/08/2011 16:46 par Druss
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