Du « Marring » au « Marrissement »

Jérôme Sainton - août 2011 (mise à jour juillet 2015)
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

« L’instinct de “l’invention linguistique”, qui fait correspondre la notion au symbole oral et le plaisir que l’on éprouve à contempler la relation nouvellement établie, est rationnel, et non perverti. » - J.R.R. Tolkien - Les Monstres et les Critiques et autres essais, p. 256.

Une version étendue de cet article a été publiée dans l'ouvrage La Feuille de la Compagnie n°3 : Tolkien l'Effigie des Elfes.

La Feuille de la Compagnie n°3 : Tolkien l'Effigie des Elfes

Introduction

Nous proposons ici une version synthétique de nos travaux sur le problème de la traduction de la glose très particulière du Marring of Arda, travaux dont une version préparatoire avait été publiée à l’origine sur Hiswelókë1) et dont la version finale et exhaustive vient d'être publiée dans la 3e Feuille de la Compagnie2).

Placé au cœur des textes les plus significatifs du Conte d’Arda3), le Marring of Arda recouvre le thème de la blessure infligée par Melkor au monde des Elfes et des Hommes ainsi détourné du dessein originel du Créateur. Notre enquête, philologique et faërique, s’était donnée pour but de rassembler les indications susceptibles d’aider les traducteurs à résoudre le double problème du sens et de la forme de ce thème à conserver dans les textes. Nous présentions alors notre propre cheminement qui aboutit à proposer en français la traduction du Marrissement d’Arda.

Nous redonnons ici succinctement les grandes lignes de notre étude, à savoir la réalité du Marring (Une identité propre), la problématique de sa traduction (Une unité de forme, Une unité de sens), et les solutions envisagées (La gageure d’une traduction française, La reviviscence de l’ancien français marrir).

Une identité propre

L’attirance au mal

Deux formes elfiques sont connues de la locution qui sera rendue dans le Conte par Arda Marred : Arda Hastaina et Arda Sahta.4) Aucune de ces deux formes n’est expliquée mais Arda Sahta nous renvoie à un autre texte où (ú)sahtië désigne la tentation, qui pour les Eldar est, littéralement, « la pression du mal » ou/et « l’attirance au mal ».5) L’idée qu’(ú)sahtië puisse alors désigner à la fois la tentation et le Marring est suggérée par chacune de nos trois sources. Une formulation quasi identique y identifie exactement et précisément la « part de Melkor en Arda » comme étant tendance et attirance au Mal :

a) Et les Valar (…) percevaient finalement l’ampleur du pouvoir de Melkor en Arda. Sa part était telle dans sa composition que toutes les choses, à l’unique exception de leur cours en Aman, avaient une inclination au mal et à la perversion de leurs justes formes et voies. C’est pourquoi ceux dont l’existence commençait en Arda, et dont la nature, en plus, consistait en l’union d’un esprit et d’un corps, tirant la nourriture du dernier d’Arda Marred, devaient à jamais être sujets, dans une certaine mesure, à la peine, et à faire ou souffrir des choses anormales (…)
b) Il [sc. Melkor] avait marred l’ensemble d’Arda (et en fait probablement bien d’autres parties d’Eä). Melkor n’était pas seulement un Mal localisé sur Terre, non plus qu’un ange gardien de la Terre ayant mal tourné : il était l’Esprit du Mal, qui avait surgi avant même la création d’Eä. Sa tentative pour dominer la structure d’Eä, et d’Arda en particulier, et altérer les desseins d’Eru (qui gouvernait toutes les interventions des Valar fidèles), avait introduit le mal, ou une tendance à l’aberration par rapport au dessein originel, dans toute la matière physique d’Arda.
c) Melkor « s’incarna » (en tant que Morgoth) de façon permanente. Il agit ainsi de manière à contrôler le hroa, la « chair » ou la matière physique d’Arda. Il essaya de s’identifier à elle. (…) Ainsi, en dehors du Royaume Béni, toute « matière » était-elle susceptible de comporter un « élément melkorien », et ceux qui avaient un corps, nourri par le hroa d’Arda, avaient une attirance plus ou moins grande envers Melkor : aucun d’entre eux n’étaient entièrement libres de lui dans leur forme incarnée, et leurs corps avaient une influence sur leurs esprits.6)

La signification philosophique et théologique elfique du Marring indique ainsi que la part de Melkor en Arda n’est pas exactement ou pas seulement la perversion ou l’aberration, elle est aussi et surtout l’inclination, la tendance, l’attirance, inscrite dans la chair même d’Arda (et donc des êtres qui en vivent), à cette perversion, parce que Melkor a dévié Arda de sa course naturelle, de son dessein unmarred : l’écartement par rapport au dessein originel est ou produit la tendance/tentation au mal. Melkor, le Marrer, le Tentateur, inscrit sa volonté dans la réalité du monde.

L’obstacle au dessein d’Eru

Cette volonté rebelle s’inscrit en opposition au dessein d’Eru, lequel a un sens et un but, joués dans la Musique des Ainur, et qui devront être accomplis. Ce sens est perçu parfois par « ceux qui le servent »7), tel le roi Finrod, qui estime que « de l’ensemble de Ses desseins, l’aboutissement doit être pour la joie de Ses Enfants »8). L’Histoire d’Arda et celle des Eruhíni, intimement liées, ont une fin, et elles se mettent en mouvement vers cette fin, la Joie des Enfants. La volonté de puissance du Marrer fait obstacle à ce mouvement et à ce dessein de joie. Celui qui sème la discorde s’est imposé dans la formation d’Arda par les Valar fidèles ; il s’impose à la substance même des Incarnés.

Il en va d’une emprise du Mal sur ce monde, inévitable, et inconditionnelle : « rien (…) ne peut éviter complètement l’Ombre qui s’étend sur Arda ou n’est entièrement unmarred »9). L’Esprit du Mal a imposé sa rébellion à tout ce qui est d’Arda, « tout sauf peut-être Aman seule avant qu’il n’y vînt »10). C’est pourquoi les Enfants, liés par la substance d’Arda, sont condamnés à faire l’épreuve du malheur, de la souffrance et du chagrin — choses anormales en Arda Unmarred —, parce que sans cesse poussés, attirés vers ce qui les fait souffrir et les écarte « de leurs justes formes et voies ». Le Marring est cette inscription dans toute chair en Arda, c’est-à-dire l’introduction en elle d’un élément spécifiquement melkorien, qui tendra en permanence à imposer l’œuvre et la malice de l’Ainu rebelle jusque dans la matière même du monde, en opposition avec la volonté d’Eru. C’est bien ce mouvement et son opposition que considèrent les Eldar et les Valar : le monde est parti d’une conception originelle bénie et sainte, l’Unmarred ; mais à cause de Melkor, le Marrer, le cours du monde est faussé et cause de souffrance : le monde est Marred11). Et cette contrainte, cette attirance « à faire ou souffrir des choses anormales », doit être endurée.

La Guérison d’Arda

Il s’agit de l’endurer, et non d’y céder, car l’impulsion d’Eru n’en est pas arrêtée par Melkor pour autant : le but est toujours atteignable, dit la sagesse des Eldar, parce qu’« Eru est Seigneur de Tout, et meut toutes les voies de ses créatures, même la malice du Marrer, en ses ultimes desseins, mais lui, de par son impulsion originelle, ne leur impose point l’affliction »12). Le Marring, quoique inévitable, ne saurait être accepté et peut concrètement faire l’objet d’une résistance, humble, ainsi que le résume Manwë : « [Les Enfants] vinrent en Arda Marred, et ils furent destinés à cela, et aussi à endurer le Marring, même s’ils vinrent d’au-delà d’Eä dans leur conception »13). Humble, non désespérée : cette résistance, cette espérance, destinée à les relever des voies rompues par Melkor, répond au pouvoir de mort du Marrer, en s’appuyant sur la confiance de vie mise en Eru, « le Seigneur éternel, en ce qu’il est bon, et que ses œuvres finiront toutes en bien »14).

Au Marring imposé à Arda, rupture des courses du monde, matière même qui est détournée et défaite, qui prend les pieds des Enfants dans la nasse du Morgoth, une réponse veut être donnée. Cette réponse qui entend à nouveau rendre ferme le Chemin, et libérer de l’emprise melkorienne, cherche à élever, à faire quitter les sols fangeux et gagner la terre ferme. C’est un chemin qui « doit toujours garder en mémoire Arda Unmarred, et [s’il] ne peut s’élever, doit endurer avec patience »15) : tel est le chemin de la Guérison, qui est promesse de libération du Marring, la victoire du Bien sur le scandale du mal. Cette promesse est l’objet de l’attente et du désir des Eldar, en Eru Ilúvatar, de la Rémission et du Redressement du monde, après sa Fin, en une Arda Envinyanta (« rendue de nouveau neuve » : Arda Guérie) qui « (…) est ainsi à la fois l’achèvement du “Conte d’Arda” ayant assimilé toutes les actions de Melkor, mais devant se révéler bon, selon la promesse d’Ilúvatar ; et aussi un état de recouvrement et de félicité au-delà des “cercles du monde” »16).

Le Marring est ainsi la Catastrophe du Conte d’Arda et Melkor est son auteur. Mais la Guérison est le redressement du chemin, la victoire promise, son Eucatastrophe17), et elle est l’œuvre d’Eru.

Une unité de forme

L’importance dramatique du Marring se signale d’une manière tout à fait spéciale, en ce que ce thème prend véritablement « corps » dans l’ensemble du récit, en s’agrégeant dans des locutions propres dédiées et spécifiques, qui cristallisent la portée symbolique et philosophique du mythe.

Ainsi, Arda Unmarred désigne « Arda en laquelle Melkor n’avait aucune part », « Arda sans la malice du Marrer » et par extension Arda « dans des conditions idéales libres du mal »18). Il s’agit d’une Arda peut-être en dehors du temps, une Arda qui « n’exista pas en réalité, mais demeura en pensée - Arda sans Melkor, ou plutôt sans son évolution en mal ; la source dont procèdent toutes les idées d’ordre et de perfection »19). Arda Marred renvoie alors à « Arda avec un élément melkorien » soit « Arda [avec] la malice du Marrer » et « Arda [avec] Melkor, ou plutôt [avec] les effets de son évolution en mal »20) et fait ainsi référence à la Terre avec les conséquences de la rébellion de Melkor : sa substance, son « élément », son œuvre, ses « effets », et sa volonté, sa « malice ». En cela, le Marring qualifie l’acte posé entre les deux états, l’entrave aux courses du monde, « la blessure jadis infligée par Melkor à la substance d’Arda, qui était telle que tous ceux qui étaient incarnés (…) devaient à jamais être sujets à la peine, et à faire ou souffrir des choses anormales en Arda Unmarred »21). Enfin, le Marrer en fut et en reste l’auteur, l’origine et la part, en Arda, depuis qu’il s’incarna de manière à contrôler physiquement Arda, de sorte que toute substance en elle lui fût liée22).

Cette unité de forme se prolonge par des expressions et par des occurrences déliées de mar23). Pour insister sur le caractère central et singulier du Marring, on rappelle que c’est jusqu’à la Guérison d’Arda qui sera appelée unmarring24). Nous allons voir que la réalité du Marring of Arda est sémantiquement très riche, mais elle sera réunie et fera sens grâce à cette interconnexion « morphosémantique ».

Une unité de sens

Le mot mar est issu du vieil anglais merrian « gêner, entraver, empêcher, bloquer », lui-même issu d’une riche série germanique, bâtie autour de la racine marr- dont l’idée concrète de départ semble être celle de gêne, d’entrave25). Il a porté plusieurs sens, dont la plupart sont aujourd’hui archaïques et définitivement passés26). C’est le cas du premier : « gêner, entraver, empêcher, arrêter (une personne, un évènement ou une chose) »27). Mar a, ensuite, eu le sens d’« abîmer, dégrader, gâter », le seul sens qu’il ait véritablement conservé, mais en partie seulement, et plus faiblement, noté rare ou limité dans son emploi28). Cette signification s’est décliné pour les personnes, d’où le sens de « nuire à, faire du mal à, blesser (une personne) »29), un usage aujourd’hui disparu (sauf au figuré dans une expression comme mar a child « gâter un enfant »). Tout aussi obsolètes, mar dans le sens de « confondre, embrouiller ; troubler ; affliger »30), et celui de « se tromper ; s’égarer ; se troubler »31). Mar était ainsi caractérisé, à l’origine, par une grande richesse sémantique, entre son idée fondamentale d’entrave, celle de nuisance (qui en faisait l’antithèse de make « faire, façonner, construire » ou mend « réparer, repriser, remailler, améliorer, sauver, guérir ») et celle de confusion (où il rejoignait l’ensemble des langues qui, de la même étymologie en marr-, avaient produit l’idée de la contrariété, et, de là, celles du mécontentement, de l’égarement, du trouble, ou du chagrin). Aujourd’hui, néanmoins, la famille de mar a perdu presque toute cette richesse, sauf usage archaïque très particulier.

C’est justement cet usage archaïque qui caractérise le Conte d’Arda32). Au sein de ce contexte archaïsant, les usages obsolètes sont ceux que nous allons retrouver ; aussi pouvons-nous déjà abandonner le sens moderne résiduel et affaibli couramment attribué à mar (« gâter, gâcher »), et considérer le sens général plus fondamental et ancien « empêcher, ruiner ». Mais encore, nous allons observer comment, et avec quelle richesse, le contexte du Conte va enchanter ce sens, l’étendre et l’unifier spécifiquement, mêlant ses fils à ceux de la toile sémantique de l’Histoire d’Arda.

Le dévoiement

Selon son étymologie, l’idée d’« empêchement » constitue donc la base de la sémantique archaïque de mar. Elle fonde, plus encore, la sémantique tolkienienne, en ce qu’elle manifeste la rébellion incarnée de Melkor : dès la Grande Musique, il s’est dressé contre Ilúvatar, et depuis l’aube d’Arda, il a empêché ou contrarié de tout son pouvoir l’œuvre de ses frères33). Ce premier sens tolkienien, qui désigne le fondement de l’œuvre du Marrer, est ainsi l’obstacle au plan divin, la gêne et l’entrave aux courses du monde34). Telle est, en quelque sorte, la véritable « étymologie philosophique et théologique » du Marring of Arda. Elle sera toujours au centre des débats des Valar et des Eldar dans leurs discernements de ce qui vient du Marred de ce qui vient de l’Unmarred, c'est-à-dire de ce qui est dévoyé de ce qui ne l'est pas35). Ce passage des Laws and Customs l’illustre parfaitement :

Il doit bien être entendu que ce qui a été dit jusqu’ici concernant le mariage eldarin renvoie à son cours et à sa nature justes dans un monde unmarred, ou encore aux manières de ceux qui demeurent incorrompus par l’Ombre et aux jours de paix et d’ordre. Mais rien, comme il a été dit, ne peut éviter complètement l’Ombre qui s’étend sur Arda ou n’est entièrement unmarred, de sorte à suivre sans entrave son cours naturel.36)

Cette compréhension fondamentale du Marring comme entrave au cours naturel de la création se voit exprimée par rapport à l'état (théologiquement) normal et de référence, l’état unmarred :

(…) c’est-à-dire, dans la pensée elfique, ce qui n’est pas affecté par les désordres introduits en Arda par Morgoth : et donc ce qui est conforme à sa nature et à sa fonction37).

L’état unmarred désigne ainsi ce qui est ordonné (par Eru) à la nature des êtres et du monde, il désigne leur intégrité originelle. Et c’est cette intégrité qui est fondamentalement perdue, dévoyée par le Marring, d’où les sens que nous allons voir maintenant, qui se constituent ensuite, dans le prolongement de cette signification fondamentale.

La blessure

L’idée d’« abîmer, gâter, souiller, blesser » vient ensuite : c’est le second sens tolkienien. Il est mieux servi par le Conte d’Arda que par nos propres usages archaïques. Ici, le lien avec le premier sens et l’étymologie s’établit on ne peut plus naturellement. L’abîmement38), la dégradation, la diminution39) physiques du monde, sont la conséquence inévitable de l’entrave au plan originel et bon du Créateur : Eru Ilúvatar, l’ultime source du Bien, est celui qui crée, qui fait, tandis que le Marrer est celui qui dé-fait et conduit au Néant. Cet abîmement est une véritable blessure pour le monde et tous ses habitants40) :

(Les Valar) percevaient maintenant plus clairement la gravité de la blessure jadis infligée par Melkor à la substance d’Arda, qui était telle que tous ceux qui étaient incarnés et tiraient la nourriture de leurs corps d’Arda Marred devaient à jamais être sujets à la peine, et à faire ou souffrir des choses anormales en Arda Unmarred. Et ce marring ne pouvait maintenant être entièrement défait (…).41)

L’affliction

Enfin, le troisième sens tolkienien est l’idée d’« affliction, doute, égarement », très richement dotée. Il accompagne et étend les significations précédentes, dans ce qui constitue l’aboutissement du Marring : la peine, le doute, et la souffrance. Ainsi les lamentations de Nienna sont-elles avant tout associées aux blessures du Marring42), et les évocations sont nombreuses et explicites du lien entre Arda Marred et la douleur et l’affliction43). C’est au chagrin, finalement, que les Valar identifient que la mort de Míriel procède du Marring44). Découlant des significations et de la réalité profondes du Marring, la confusion, l’égarement et le chagrin manifestent la signification et la réalité les plus visibles du Marring, soit la conséquence inévitable du détour du cours naturel des êtres. D’où le doute et le trouble dans le cœur, qui peut faire défaillir le jugement, à l’image de la « débilité introduite par Melkor dans la substance d’Arda »45) :

Toutefois parmi les Eldar, même en Aman, le désir du mariage ne trouvait pas toujours son accomplissement. L’Amour n’était pas toujours retourné ; et plus d’un(e) pouvait désirer un(e) autre pour époux(se). À ce sujet, seule cause par laquelle le chagrin s’insinua au sein de la félicité d’Aman, les Valar étaient dans le doute. D’aucuns soutinrent que l’origine en était le marring of Arda, et l’Ombre sous laquelle les eldar s’éveillèrent ; car de là seulement (disaient-ils) proviennent la peine ou le désordre.46)

Ainsi un sens de grande richesse et tout-à-fait spécifique au Conte d’Arda se déploie dans la langue et dans le récit. Le Marring of Arda désigne cet écart imposé au cours naturel du monde et des êtres en Arda ; cet écart se traduit par une véritable blessure, altération et diminution de la qualité physique du monde ; de là la confusion, le chagrin et le doute, les signes les plus manifestes et caractéristiques du Marring. L’unité de sens qui se réalise, associée à l’unité de forme que nous avons vue, crée dans la langue du Conte le signe particulier du Marring of Arda.

La gageure d’une traduction française

Traduire, à notre tour, la sémantique du Marring, consiste à faire un choix de forme dans la langue d’arrivée, qui satisfasse judicieusement à la fois au sens du Conte et au sens de la langue. Ce choix doit s’insérer au sein d’un contexte, un milieu d’idées, en l’occurrence le Conte d’Arda, et pouvoir recevoir de ce milieu le sens que celui-ci lui donne, et n’être plus, ensuite, à la lecture, qu’une évocation de ce sens.

En anglais déjà, le Conte a su détacher mar de ses évocations anglaises résiduelles, même archaïques, et a redessiné en lui une sémantique propre, avec un art en tout point faërique : le matériau s’est fondu pour produire du neuf, et le neuf ne peut plus être confondu avec le matériau. Bien qu’il n’ait pas laissé de notes à ce sujet, Tolkien semble avoir choisi dans sa langue un mot qui « puisse convenir » à la thématique du Conte, c’est-à-dire qui puisse à la fois stimuler et recevoir le Sens du Conte, et son choix s’est porté sur un mot très ancien - comme s’il s’agissait du vieil anglais merrian lui-même mais sous une apparence plus actuelle - qui avait conservé très peu de sa richesse et qui, de ce fait, s’est prêté à se renouveler et croître au sein du Conte : du fait de cette faible « charge sémantique », mar pouvait plus aisément et imperceptiblement être redéfini par son nouveau contexte et la « cristallisation » de ses occurrences.

À son école, notre démarche doit donc porter une attention particulière à la forme de la traduction (sa propension à se dériver dans différentes locutions) et à sa bonne intégration au sein de l’ensemble du Conte (sa singularité, son rapport sémantique avec lui). Le caractère vieilli et archaïque de la traduction voudrait y concourir tout particulièrement. Ainsi, de même qu’en anglais le Conte lui-même joue le plus grand rôle dans la formation de la sémantique du Marring, de même pourra-t-il le jouer en français dans la mesure où nous pourrons, nous aussi, déterminer un mot dont la charge sémantique résiduelle n’est pas trop forte, et favorise son « enchantement » par le Conte.

Avant d’étudier la réactualisation de l’ancien français marrir pour y parvenir pleinement, nous rappelons les limites posées par le français courant, à travers les trois grandes alternatives jusqu’ici envisagées.

Arda Corrompue

Avant que soit suggérée celle de marrir, la famille de corrompre avait été la plus généralement adoptée dans les traductions francophones. C’est qu’elle se dérive naturellement et parfaitement en Arda Corrompue, Arda Incorrompue, la Corruption d’Arda et le Corrupteur, et que son sens d’« altération, éloignement d’un état premier » croise bien celui de mar. Et pour cause : le Marring dans le Conte d’Arda correspond (en partie) à la « corruption » dans la Bible. Mais c’est bien le problème : la sémantique tolkienienne se distingue de la sémantique biblique (même si elle se réfère à une chose commune). Ainsi, nous avons montré47) que corrompre ne pouvait porter la thématique singulière et spécifique du Marring sans induire une confusion, à cause de l’usage concurrent qui est fait ailleurs dans le Conte d’Arda d’une thématique en corrupt et qui devra déjà être traduite par corrompre. Le Marring est inconditionnel et s’est imposé à Arda tout entière, à la Création, en affligeant directement tout corps en elle ; ce faisant, il se distingue de la participation au mal, conditionnelle et à chaque fois nouvelle, qui dépend de chaque créature, et de la volonté de son esprit et c’est cette participation qui est elle de l’ordre de la corruption dans la narration tolkienienne. La confusion serait donc faite entre le Marring, « ce qui » pousse, attire irrésistiblement au Mal, et à « souffrir de choses anormales en Arda Unmarred », et la Corruption de « ceux qui » cèdent à ce pouvoir et font le choix de le suivre.

Arda Gâtée

Le cas de corrompre étant particulier, considérons une autre issue autour de l’idée d’abîmement et de dégradation en la famille de gâter. Dans sa signification principale de « mettre en mauvais état », et compte tenu de ses sens vieillis ou littéraires, le verbe correspond en partie au deuxième sens que nous avons mis en évidence, et privilégie adéquatement l’idée d’un processus physique. Gâter est par ailleurs un mot dont l’emploi s’est fait rare : cette dimension un peu vieillie lui assure de ne se confondre avec aucune autre sémantique dans le Conte d’Arda. Il pourra enfin évoquer pour certains la « terre gaste » qui, dans le roman arthurien, punit un péché humain et désole le royaume dont le roi est malade ou blessé. Le parallèle est intéressant car dans les deux cas le désordre s’universalise. Ils ne doivent cependant pas être confondus : le désordre du « gastement » se traduit par une désolation, une infertilité, un épuisement ; il s’inscrit dans une trajectoire sémantique différente de mar (portée en anglais par waste, lui-même issu de l’ancien français gaste) ; il y a là une thématique qui n’est pas absente du Conte d’Arda48) et qui n’est d’ailleurs pas sans lien avec le Marring, mais avec lequel elle ne saurait s’identifier. Pour locutions, alors qu’Arda Gâtée et le Gâtement49) d’Arda sonnent très bien et sont d’un ton archaïsant bienvenu, le Gâteur se révèle d’une euphonie moindre, et Arda *Ingâtée constituerait en revanche une locution bien difficile.

Arda Maculée

Dernière grande alternative, celle d'une traduction imagée, avec le Maculage d’Arda, et des dérivations euphoniques : Arda maculée et Arda Immaculée. Le *Maculeur le serait peut-être moins. Maculer porte l’idée de « souiller » et de « tacher », qui entre en résonance directe avec l’idée de « teinter » présente dans la thématique du Marring50). L’adjectif immaculé a en outre l’heureuse connotation religieuse d’être « sans tache de péché ». Cette famille est par ailleurs suffisamment rare pour être réservée à la thématique du Marring. Arda Maculée pourrait-elle fournir le compromis a priori idéal entre (pour schématiser) la famille de corrompre (une dérivation idéale, mais une confusion certaine) et celle de gâter (un sens disons acceptable, mais une dérivation impossible) ? En fait, si maculer peut certainement se prêter parfois à la traduction, sa généralisation ne nous semble pas possible. Il s'agit d'une métaphore et non du sens du Marring, processus quasi métaphysique qui travaille en profondeur la réalité et la nature du Monde ; le maculage, la souillure, n'est qu'une manière d’en rendre compte. Aussi Arda Maculée produirait-elle une traduction insuffisante : parler par exemple du « Maculage des Hommes »51), d’un « mariage immaculé »52), ou de « redresser » ou « guérir le Maculage »53), etc., ou bien ne fait plus sens ou bien dit autre chose, parce que la traduction a échangé la réalité du Marring avec l’une de ses images (d’une grande poésie soit dit en passant).

Dans l’ensemble, nous voyons donc combien ces traductions (qu’il s’agisse d’Arda Gâtée, Arda Corrompue ou Arda Maculée) pourront s’écarter de la sémantique originelle du Conte. En réalité, il leur manque notamment le moindre lien avec le sens d’origine du Marring : l’entrave aux cours naturels des choses en Arda, comme avec ses aboutissements : la peine et le doute. Il est certes possible d’établir une traduction qui recoupe le sens d’abîmement et de diminution du monde, parce que, très logiquement, des sémantiques se croisent et se superposent. Pour autant, les « trajectoires », elles, de telles sémantiques, dans un contexte donné, ne se recouvrent pas forcément. Et c’est pourquoi nous n’obtenons aucune sémantique qui fournisse un véritable parallèle à celle du mar tolkienien, c’est-à-dire qui s’ordonne, dans son étymologie et les attendus de ses significations, selon une trajectoire de sens fidèle au Marring en Arda.

Peut-être, s’il nous est si difficile d’établir une traduction satisfaisante, notre langue fait-elle « naturellement » défaut. Celle-ci, alors, devant acquérir une idée nouvelle, ne trouvera-t-elle pas plus « naturel », plutôt que de tenter de faire tenir à tout prix cette idée dans une forme inadaptée, de s’adapter à cette idée et de renouveler ses formes pour elle ?

La reviviscence de l’ancien français marrir

Le français a, lui aussi, produit des dérivés issus de la même série construite autour de la racine marr-, et de son idée d’origine, semble-t-il, de gêne et d’entrave54). En particulier, nous trouvons en ancien français marrir, un verbe qui s’est richement développé, avant de passer et de sortir d’usage à partir des XVI-XVIIe siècles. Les dictionnaires d’ancien français séparent les significations qui étaient les siennes : en premier lieu, l’idée d’« égarer, perdre », spécialement un chemin, l’esprit, ou le sens, et ensuite et en lien, celles de « s’égarer » et « s’écarter (de) », lesquelles expriment particulièrement son étymologie. Ensuite, comme pour mar, d’autres significations s’y sont vues ajouter. En ancien français il s’est agit essentiellement de l’idée d’« affliger, chagriner, offenser, maltraiter », laquelle fut aussi déclinée sous la forme pronominale55).

Une concordance sémantique

La concordance qui peut être établie avec la sémantique du Marring est alors remarquable. Quant au sens tout d’abord, chacune des significations tolkieniennes sont rejointes par celles de l’ancien marrir. Cela est vrai, d’abord, du premier sens, l’entrave, auquel marrir fait correspondre son propre premier sens de « perdre, égarer, écarter (un chemin) » : Arda, ou les chemins d’Arda, sont effectivement marris en tant que tel, c’est-à-dire égarés, perdus, écartés du Plan originel d’Arda Unmarred, par l’action du Marrer dont l’action originelle « écarte » de leur justes courses les choses du monde. Cela est vrai, ensuite, de l’idée d’abîmement (deuxième sens), auquel marrir fait correspondre celle de « maltraiter » et les significations de « perdre l’esprit, la raison » et « perdre le sens », en lesquelles se manifeste bien l’idée concrète de dégradation. Enfin, cela est vrai de l’affliction et du trouble (troisième sens), avec les usages en marrir d’« affliger, chagriner, désoler » et à nouveau, en lien, celui de « perdre le sens ». Ainsi l’espace sémantique du Marring peut-il se déployer en marrir dans toute sa richesse56).

Une concordance morphologique

L’adéquation n’est pas moins remarquable dans sa forme. Les membres attestés de la famille de marrir produisent ainsi les locutions d’Arda Marrie et du Marrissement d’Arda, tandis que deux nouvelles dérivations en complètent l’ensemble. D’une part, en créant, par préfixation négative, l’adjectif immarri - et la locution Arda Immarrie. D’autre part, en créant, par suffixation d’agent, le nom du Marrisseur. La facilité avec laquelle on peut accueillir toutes ces (re)compositions tient dans le fait qu’elles intègrent des « types » bien ancrés dans la langue française. Nous avons autour de marrir de très nombreux voisins comme flétrir, affaiblir, gémir, etc… et autour du marrissement les non moins nombreux flétrissement, affaiblissement, gémissement, etc… Mieux encore, des associations ne manqueront pas de se fonder, parfois sur le mode des contraires … ainsi avec mûrir : mûrissement57). Il en va de même pour l’immarri(e), une construction euphonique, et « heureuse » dans ses rapports avec d’autres adjectifs : immaculé(e), immuable, immortel(le), etc… Le Marrisseur n’intègre pas moins un ensemble de rapports linguistiques tout-à-fait opportuns en écho à d’autres agents négatifs : tentateur, corrupteur, avilisseur, etc… ou bien, dans un rapport d’opposition, à des agents positifs, dont, bien entendu, le Guérisseur58).

Un archaïsme de circonstance

L’archaïsme de cette famille achève de répondre aux dernières contraintes de traduction, à savoir une forme vieillie permettant son insertion au sein d’un contexte lui-même vieilli, et surtout une rareté et une particularité permettant de ne pas mélanger d’autres sémantiques. Tous les ingrédients morphologiques sont là, alliés à une charge sémantique résiduelle de fait la plus faible possible, pour garantir la prise de sens au contact de son contexte, et l’enchantement singulier, par le Conte, de la thématique du Marrissement.

Du neuf et de l’ancien

Pourrait-on alors requérir aujourd’hui ce verbe, qui appartient à une période passée de notre langue ? Car, sauf pour une exception59), marrir, tombé en désuétude à partir du XVIe siècle, n’est plus en usage aujourd’hui. Nous le pensons. Le propre d’une langue vivante est d’évoluer et, pour ce faire, de mobiliser son héritage. Le contexte présent y est particulièrement propice. Réaliser cette traduction revient à désirer « faire revivre » marrir. C’est procéder à la revitalisation, au renouvellement de sa sémantique, sous la gouverne du Conte. Ce renouvellement est favorisé par le lien entre la langue et le Conte : d’une manière générale parce que les mots reçoivent autant leur sens du Conte qu’ils lui donnent le sien, et d’une manière particulière parce que le Conte aura encore plus d’aptitude à l’enchantement pour ce mot aujourd’hui faiblement chargé60). Nous pensons, également, percevoir dans les formes de marrir et de ses dérivés une sonance61) qui « convient », qui se prête « naturellement » aux idées mobilisées.

L’archaïsme de marrir peut sembler très important, mais c’est cela même qui lui donne de satisfaire à l’ensemble des exigences de cette traduction particulière, en lui permettant de s’ajuster idéalement à son contexte, pour se laisser enchanter. C’est bien là sa qualité essentielle : son archaïsme le prête à recevoir son sens du Conte.

Conclusion

Il s’agit donc de procéder à un véritable renouvellement de l’ancien verbe français, un procédé parfaitement licite au sein d’une langue qui vit, dans un contexte propice. Marrir offre le moyen d’exprimer avec justesse l’idée force d’un texte en s’y adaptant naturellement, tandis que des traductions choisies à l’intérieur des limites contemporaines du français tendraient (si nous pouvons nous permettre l’expression) à marrir le sens du texte, ou à tordre l’usage des mots employés, comme un morceau d’étoffe trop neuf tirant sur un vieux vêtement. Ranimer marrir, au contraire, fera tenir une étoffe ancienne à l’endroit où le tissu du Conte attend cette ancienneté et cette saveur particulière, pour produire son enchantement. N’est-ce pas aussi, en cela, inscrire notre traduction dans la tradition des langues, de la poiesis, et de la faërie, du Conte d’Arda ? Nous le pensons, et, avec marrir, nous espérons bien, en tout point, faire œuvre elfique et tolkienienne.62)

Voir aussi sur Tolkiendil

1) Jérôme Sainton, « Le Marrissement d’Arda : une traduction française pour Marring », 2004.
2) Jérôme Sainton, « Le Marrissement d’Arda : fil et traduction de la Catastrophe du Conte », in Michaël Devaux, éd., Tolkien, l’Effigie des Elfes, Paris, Bragelonne, 2014. Cette étude se limite à l'aspect philologique de la thématique. Ses aspects philosophiques et théologiques sont bientôt abordés dans « Estel Eruhínion », article à paraître aux éditions du Dragon de Brume.
3) On entend par Conte d’Arda (Tale of Arda) à la fois le conte au sens employé par Tolkien (Faërie et autres textes, Paris, Christian Bourgois, 2003, p. 53-54, 61-62, ci-après dénommé Faërie) et le récit, l’histoire d’Arda, ainsi nommée par les Valar et les Eldar (HoMe X, 68, 223, 240, 246-247, 251, 405). Les textes auxquels on fait référence sont presque tous rassemblés dans Morgoth’s Ring (HoMe X), les plus essentiels étant : a) Laws and Customs among the Eldar, avec le récit attenant du Namna Finwë Míriello, le débat des Valar concernant la séparation de Finwë et de Míriel ; b) l’Athrabeth Finrod ah Andreth, l’entretien entre le Prince Finrod, des Eldar, et Andreth la Sage, des Edain, sur la mort, son ombre sur la Terre du Milieu, et le désastre survenu parmi les Hommes ; et c) les Notes on the motives in the Silmarillion, considérations sur le Mal tel qu’il apparaît dans le Conte d’Arda. Ces trois sources sont éditées respectivement en a) HoMe X, 207-236, 236-271, b) p. 303-366 et c) p. 394-408.
4) Respectivement HoMe X, 254 et 405.
5) Cf. Vinyar Tengwar, n° 43, p. 21-23 : l’avant-dernière demande de l’Átaremma (le Notre Père en quenya), « Álame tulya úsahtienna » (« Et ne nous soumets pas à la tentation », Matthieu VI, 13) et les indications étymologiques fournies à cet endroit.
6) HoMe X, 254-255, 334, 399-400 (nous soulignons).
7) HoMe X, 245 : expression chère à Manwë.
8) HoMe X, 320 (nous soulignons).
9) , 36) HoMe X, 217.
10) HoMe X, 309 (nous soulignons).
11) Voir, avec Didier Willis, « L’équivocité des conceptions valarine et elfique du “marrissement” d’Arda », 2003-2011), la perspective sensiblement différente des Valar.
12) HoMe X, 241.
13) HoMe X, 244.
14) HoMe X, 245.
15) HoMe X, 240.
16) , 19) HoMe X, 405.
17) Cf. Faërie, 134.
18) HoMe X, 251-252, 254 ; Vinyar Tengwar, n° 39, juillet 1998, p. 23.
20) HoMe X, 396, cf. p. 400, et par décalque des définitions d’Arda Unmarred : HoMe X, 252, 405.
21) HoMe X, 258-259.
22) Voir, outre les textes déjà cités (HoMe X, 396, 399-400), l’équation de HoMe X, 390 : Melkor = Morgoth + ses agents, et même, pourrait-on dire, par extension, Melkor = Morgoth + agents + l’élément melkorien dans la chair d’Arda.
23) Unmarred nature, unmarred marriage et nature unmarred (respectivement HoMe X, 218, 225 et 232) renvoient bien, avec force d’évocation, à Arda Unmarred. Quant au verbe mar, il ne peut plus manquer de connoter le Marring of Arda:, cf. : « The whole of Arda (…) had been marred by him » (HoMe X, 334) « (…) the fashioning of the world was marred and delayed (…) » (HoMe X, 381).
24) Respectivement en HoMe X, 245 et HoMe X, 333. Mais encore, les locutions des deux thématiques sont employées ensemble et opposées en toute symétrie les unes aux autres (HoMe X, 251 ; HoMe X, 318, 321). Et donc, Eru, qui est Celui qui « meut toutes les voies de ses créatures, même la malice du (Marrer), en ses ultimes desseins » (HoMe X, 241), transforme le marring en unmarring, soit, jusqu’aux mots eux-mêmes, la malédiction en bénédiction.
25) Voir Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, s. v. marri, -ie. Cf. le gotique marzjan « fâcher », concrètement « faire trébucher », l’ancien haut-allemand marren « empêcher, déranger, fâcher », l’ancien français marrir « égarer, perdre ; affliger » ; l’italien aujourd’hui a smarrire « égarer, troubler », l’espagnol marrido « blessé », et le français amarrer, démarrer (par le néerlandais marren « arrêter » ; ancien français marrer).
26) Pour chacune des significations données ici, on se reportera en détail à l’Oxford English Dictionary, 1989², s. v. mar. Nous renverrons par ailleurs pour chacune d’entre elles aux versets de la Bible pour lesquels la King James Authorized Version (1769) a employé mar, dans un usage littéraire et archaïque qui permet de retrouver la richesse sémantique passée de mar.
27) Cf. Job XXX, 13.
28) Cf. Jérémie XIII, 7-9.
29) Cf. Isaïe LII, 14.
30) Cf. 2 Rois III, 19.
31) Cf. Marc II, 22.
32) D’autant que les textes ayant trait au Marring correspondent aux écrits des plus anciennes traditions elfiques. Constater seulement l’archaïsme des dialogues de l’Athrabeth, et plus encore ceux du Namna
33) Voir les formulations explicites : « all that they wrought he hindered or marred, if he might » (HoMe X, 153), « and the fashioning of the world was marred and delayed » (HoMe X, 381).
34) Comparer avec une formulation juive parmi les textes de Qoumrân : « Qu’aucun satan n’ait le pouvoir de m’égarer loin de ta voie » (Testament de Lévi, 2, 3) cité par Marc Philonenko, Le Notre Père. De la prière de Jésus à la prière des disciples, Paris, Gallimard, NRF, 2001, p. 154.
35) Cf. « natural courses (…) in accordance with their true nature unmarred » (HoMe X, 232), « perversion from their right forms and courses » (HoMe X, 255), « Arda Unmarred (that is, in ideal conditions free from evil) » (Ósanwë, p. 23, nous soulignons) et le passage donné ci-après ; ou bien encore, le débat des Valar dans le Namna pourra aussi parfaitement se lire sous cet angle : ce qui vient du Marrer, qui est causé par le Marring, s’oppose à la volonté d’Eru.
37) « (…) that is in Elvish thought unaffected by the disorders introduced into Arda by Morgoth : and therefore is true to its nature & function. » (Parma Eldalamberon, n° 17, p. 162).
38) Nous recourrons à ce néologisme pour dire « l’action d’abîmer ». Le mot abîmer convient admirablement à décrire cette signification ardarine de mar, en raison de sa signification actuelle d’endommagement, mais aussi, particulièrement, à cause de son étymologie « plonger dans l’abîme » – car c’est bien là où conduit le pouvoir de Melkor : au Néant.
39) Cf. « (…) the diminishment that all in Arda Marred suffer (…) » (HoMe X, 312), et ses échos (HoMe X, 309, 342).
40) Cf. « the hurts » (HoMe X, 293), « the grievous hurt » (HoMe X, 381), « the hurt » (HoMe X, 396) (of the Marring of Arda). Et aussi, comme il a été présenté, la dialectique entre le Marring et la « Guérison » (des blessures) du Marring.
41) HoMe X, 258-259. D’où, notamment, la faiblesse des corps « failure of the hröar » (HoMe X, 428).
42) « (…) she sang slowly, mourning for the bitterness of the world and all the hurts of the Marring of Arda » (HoMe X, 293).
43) Cf. « (from the marring of Arda) comes grief » (HoMe X, 211) « griefs of Arda Marred » (HoMe X, 225) « griefs (…) in Arda Marred » (HoMe X, 245) « Arda Marred (…) liable to grief » (HoMe X, 254, 258).
44) Cf. « And death is for the Eldar an evil, that is a thing unnatural in Arda Unmarred, which must proceed therefore from the marring. For if the death of Míriel was otherwise, and came from beyond Arda (as a new thing having no cause in the past) it would not bring grief or doubt » (HoMe X, 241) … en opposition avec ce qui vient d’Eru « [who] is Lord of All, and (…) doth not of his prime motion impose grief upon (His creatures) » (HoMe X, 241).
45) « debility introduced by Melkor into the substance of Arda » (HoMe X, 342).
46) HoMe X, 211.
47) Nous renvoyons à notre article : Jérôme Sainton, « Le Marrissement d’Arda : fil et traduction de la Catastrophe du Conte », op. cit. : « Entre endurer et céder : la singularité des sémantiques ». Nous y développons la spécificité et la complémentarité des sémantiques de mar et corrupt, qu’illustrent l’examen par les Valar de la lassitude et de la mort de Míriel (HoMe X, 241-243), les considérations sur le mariage eldarin (HoMe X, 217), d’autres passages (HoMe X, 98, 210, 222-223, 312, 398-399, 410), et les considérations de Pengoloð dans l’Ósanwe-kenta (Vinyar Tengwar, n° 39, juillet 1998, p.25-27).
48) Voir l’article de Laurent Alibert, « L’influence indo-européenne en Arda et ses limites », in Vincent Ferré, éd., Tolkien, trente ans après (1973-2003), Christian Bourgois éditeur, Paris, 2004, p. 118-123 « Le “Gaste Pays” et la figure souveraine ». Sur le thème de l’influence, bénéfique ou maléfique, entre la cité des hommes et un ordre cosmique, cf. Rémi Brague, la Sagesse du monde, histoire de l’expérience humaine de l’univers, Fayard, Paris, 2006, p.28-31.
49) Ré-activation de la forme ancienne de gastement « ravage ».
50) Cf. HoMe X, 309, 318, 389, 428.
51) « the Marring of Men » (HoMe X, 303, 326).
52) « (…) unmarred marriage » (Home X, 225).
53) « (…) the redress of its marring » (Home X, 223), « (…) heal Men and all the Marring » (Home X, 351).
54) Voir Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, s. v. marri, -ie.
55) Nous renvoyons dans ce qui suit aux définitions et riches exemples du Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, Paris, t. V, s. v. marrir.
56) Cette concordance n’est pas surprenante, car marrir est parent proche de mar ; certaines définitions de ce dernier faisaient d’ailleurs référence à marrir. Dans leurs sens archaïques ou hors d’usage, les deux mots se rejoignaient déjà, à ceci près que l’idée d’abîmement était plus marquée et plus richement déclinée en mar qu’en marrir, tandis que l’idée d’affliction caractérisait mieux marrir que mar.
57) Le lien sémantique qui s’opère entre les deux paronymes est remarquable : si phonétiquement marrissement et mûrissement sont très voisins, conceptuellement ils s’opposent comme la corruption s’oppose au développement de la conception jusqu’à la maturité : rien ne peut mûrir en Arda sans être déjà marri.
58) Car, bien que le terme de Healer ne soit pas explicitement mobilisé dans la thématique de la Guérison d’Arda (mais cf. Lettres (n° 250), p. 477), c’est bien ce rôle et ce pouvoir de Guérisseur que Finrod attribue à Eru, seule réponse possible à l’œuvre du Marrisseur (HoMe X, 322). Le même rapport, tellement significatif dans le contexte tolkienien, se jouera donc déjà globalement entre marrir et guérir
59) L’adjectif marri(e) « contrit, fâché, affligé ».
60) Le fait même qu’il s’agisse d’une ressource très ancienne est favorable dans la mesure où, bien que cela puisse paraître étrange, l’ignorance même des termes anciens peut favoriser la meilleure perception d’une partie de leur richesse, à cause d’une plus grande fraîcheur de perception dans la forme de ces mots (voir « Un Vice Secret », op. cit., p. 256-257).
61) Nous empruntons ce néologisme à Stéphanie Loubechine, qui l’emploie pour allier entre elles les concepts de sonorité et résonance (cf. http://www.jrrvf.com/essais/tom/ATB1.html), et parvenir à exprimer ainsi cette évocation sonore d’un mot à l’oreille et à l’esprit : sa musicalité, son goût, sa résonance. La sonance n’est-elle pas cet objet du lámatyávë (HoMe X, 215) cher aux amoureux des mots (« Un Vice Secret », op. cit., p. 258), ce « plaisir phonétique » d’un « rare bonheur » (ibid. p. 269) ?
62) Ce travail fut et demeure dédié à Jean-Louis Wolfhügel, mon oncle bien-aimé au-delà des Cercles de ce Monde, et Jean-Philippe Qadri, ami au front lumineux et au rire clair en leur sein, grâce auxquels j’ai pu saisir, je l’espère, la réalité du « Marrissement d’Arda », ainsi qu’à Bertrand Bellet, ami au cœur sage et docte langue, sans qui l’intelligence de cet article n’était point.
 
essais/religion/du_marring_au_marrissement.txt · Dernière modification: 28/06/2015 07:47 par Druss
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