Les Modes pleins des tengwar élaborés par J.R.R. Tolkien pour l’anglais moderne : une analyse

Trois Anneaux
Ronald Kyrmse — Novembre 2003
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R Tolkien.

Modes des tengwar

Lorsqu’on parle des tengwar, les caractères d’écriture créés par les Elfes, deux types de modes se distinguent : les « modes avec tehtar », où les voyelles sont représentées par des diacritiques, ou tehtar, qui peuvent être suscrits, souscrits ou parfois à l’intérieur des tengwar, et les « modes pleins », qui possèdent un tengwa spécifique, ou caractère, pour chaque voyelle. L’emploi des diacritiques pour des fonctions non-vocaliques, comme pour indiquer une nasale homorganique précédente, le doublement d’une consonne ou le « crochet du -s » attaché à un tengwa, ne sert pas de distinction entre les modes pleins et ceux avec tehtar.

En outre, quand un mode des tengwar est employé pour une langue moderne — par opposition à son usage pour l’elfique, le parler noir, etc. — il faut distinguer entre les modes phonémiques, qui possèdent idéalement un tengwa ou tehta pour chaque phonème de la langue, et les modes orthographiques, qui utilise chaque tengwa ou tehta pour représenter un graphe (symbole écrit ou « lettre ») de cette langue, ou possiblement un digraphe ou un trigraphe (combinaisons fixes de lettres, comme th ou ch en anglais).

Les modes des tengwar de Tolkien

Cet article se propose d’analyser un sous-ensemble limité de textes en tengwar, ou spécimens : ceux écrits de la main de J.R.R. Tolkien en anglais moderne, par opposition aux textes dans les langues de la Terre du Milieu ou dans d’autres langues humaines, comme le vieil anglais ou le latin (dont des exemples existent bel et bien), et utilisant un mode plein. Même à l’intérieur de ces limites sont attestés plusieurs textes, listés ci-dessous. Chacun est désigné par un nom pour s’y référer facilement (on peut ainsi parler du « mode de Mazarbul » ou du « mode Bombadil II ») et son numéro du DTS, tiré de l’Index des spécimens de tengwar du Mellonath Daeron. Les dates attribuées aux différents spécimens sont souvent des approximations se fondant sur des hypothèses éclairées.

Spécimens de modes pleins des tengwar

Erebor
DTS 1
~1937
Inscription sur une jarre d’Erebor dans le Hobbit. Une partie des caractères est masquée. Phonémique.
AH, p. 277 ; P&A, ill. no 17 ; A&I, ill. no 133
Brogan
DTS 10
~1948
Une salutation dans une lettre à Hugh Brogan. Orthographique.
Lettre no 118
Mazarbul
DTS 13
≤1953
La page médiane du Livre de Mazarbul dans le Seigneur des Anneaux. Probablement l’écriture d’Ori sur une page gravement endommagée. Orthographique.
P&A, ill. no 23
Mazarbul-Final
DTS 14
≤1953
La dernière ligne de la dernière page rédigée du Livre de Mazarbul, possiblement par Ori. Orthographique.
P&A, ill. no 23
Steinborg
DTS 15
???
Le titre d’un dessin de Minas Tirith (que les Rohirrim nommaient Steinborg) dans le Seigneur des Anneaux. L’illustration d’A&I montre aussi un tableau des voyelles avec les tengwar correspondants, le tout étant biffé. Ce tableau est présenté plus bas. Phonémique.
P&A, ill. no 27 ; A&I, ill. no 168
Errantry
DTS 16
~1931
Une page de calligraphie avec le début du poème « Errance » [angl. Errantry] — dans sa troisième version, antérieure à la publication dans l’Oxford Magazine. Phonémique.
P&A, ill. no 48–I
Bombadil I
DTS 17
~1931
Un deuxième spécimen de calligraphie montrant le début du poème « Les Aventures de Tom Bombadil ». Phonémique.
P&A, ill. no 48–II
Bombadil II
DTS 18
~1931
Le troisième texte calligraphique publié sur la même page, contenant une portion plus longue du début des « Aventures de Tom Bombadil ». Phonémique.
P&A, ill. no 48–III
Ilbereth
DTS 22
1937
Une salutation du scribe elfe Ilbereth. Les tengwar semblent être corrompus du fait d’une reproduction défectueuse des traits les plus fins. Phonémique.
LPN, 1937
Leithian
DTS 23
≤1931
Plusieurs lignes du « Lai de Leithian ». Phonémique.
LB, chap. 13
Sylvebarbe
DTS 24
1939
Un commentaire sur une version rejetée de l’épisode Sylvebarbe dans le Seigneur des Anneaux. Phonémique.
RS, chap. 22
Moria
DTS 25
~1940
Trois brouillons de l’inscription de la Porte occidentale de la Moria dans le même mode. Phonémique.
RS, chap. 25
Eagles
DTS 28
<1937
Le titre d’un dessin montrant la venue des aigles dans le Hobbit. Phonémique.
A&I, ill. no 138
Lettre II
DTS 45
~1951
Le deuxième brouillon de la Lettre du Roi à Samsagace Gamegie dans l’Épilogue du Seigneur des Anneaux. Orthographique.
A&I, ill. no 199
Lettre I
DTS 48
~1951
Le premier brouillon de la Lettre du Roi. Orthographique.
SD, chap. 11
Lettre III
DTS 49
~1951
Le troisième brouillon de la Lettre du Roi. Orthographique.
SD, chap. 11
Brouillon de l’Anneau
DTS 53
≤1954
Version préliminaire de l’inscription de l’Anneau. Phonémique.
Lord
DTS 54
<1955
Inscription du titre du Seigneur des Anneaux. Phonémique.
Anneau original
DTS 60
~1938
Texte original de l’inscription de l’Anneau, difficile à lire du faire de la nature extrêmement cursive des tengwar. Phonémique.
RS, chap. 15

Comparaison entre les modes

Le tableau complet téléchargeable ici montre l’usage dans chacun des modes, avec tous les tengwar qui y sont employés, et note aussi les occurrences du point souscrit pour le schwa, des doubles points suscrits pour le -y et du tilde pour le -w, ainsi que les abréviations avec telcor étendu pour the « le, la, les », of « de » et of the « du, de la, des ». Les crochets du -s et les autres usages particuliers sont également signalés. Il convient de remarquer que :

  • Le spécimen Steinborg n’est manifestement pas de l’anglais moderne mais de l’anglo-saxon ;
  • Le spécimen Ilbereth — possiblement un exemple d’orthographe « arctique » — n’est pas un texte authentique de la Terre du Milieu et est de plus très indistinctement imprimé, de sorte qu’il n’est guère approprié de l’utiliser pour une analyse se basant sur la forme des lettres.

Les textes Steinborg et Ilbereth sont par conséquent exclus de cette analyse.

Il est intéressant de noter que plusieurs tengwar possèdent toujours les mêmes valeurs phonémiques ou orthographiques tout au long de la chronologie. Ce groupe, qui comprend uniquement des consonnes, est présenté dans le Tableau 1 ci-dessous. Pour les voyelles, la situation est moins claire ; par exemple, le tableau crayonné et biffé qui accompagne le texte Steinborg est présenté plus bas (Tableau 2). Aucun des modes publiés ne coïncide avec celui-ci.

t p ch [tʃ] k
d b j [dʒ] g
th [θ] r sh [ʃ]
th [ð] v
n m ng [ŋ]
l
s z
h
w w ʍ

Tableau 1 : Valeurs communes des consonnes








a e i o u ʌ ǝ

Tableau 2 : Voyelles rejetées du dessin Steinborg

On constate une variation considérable dans l’attribution des tengwar aux voyelles ; par exemple le tengwa anna peut diversement représenter a, o et la première voyelle de butter « beurre ». Un caractère ressemblant beaucoup à un u cursif minuscule fut aussi utilisé pour ce dernier son vocalique, mais dans certains cas, il est possible de considérer qu’il s’agit d’un simple allographe de .

Comme noté ici, les modes phonémiques diffèrent par leur représentation des voyelles, mais il en va de même pour les semi-voyelles y et w. Pour y, le porteur long est employé, parfois avec un point, parfois sans (ce porteur sert aussi pour le schwa dans le mode Sylvebarbe) ; pour w, plusieurs modes emploient le tengwa qui ressemble à un 2 cursif (court ou allongé), mais le mode de l’Anneau utilise rómen , plus fréquemment usité pour r. Le son aspiré de which « quel » (pour les locuteurs qui le prononcent différemment de witch « sorcière ») est diversement noté sous la forme d’un hwesta sindarinwa ou d’un rómen inversé . L’usage du point pour le schwa, des tehtar pour les y et w suivants semble fréquent ; il en va de même pour les abréviations. Ces graphes sont uniquement absents des textes qui ne les requièrent pas. L’emploi de l’un ou l’autre des crochets pour -s semble partiellement dicté par la forme du tengwa auquel il se rattache.

Les modes orthographiques coïncident pour une grande part en ce qui concerne les consonnes et les voyelles, les seules différences notables étant l’emploi de rómen parfois pour r et parfois pour w. Les modes utilisés pour les trois versions de la Lettre du Roi sont encore plus similaires, ne différant que par l’usage de lambe avec un tilde à l’intérieur du jambage pour représenter ll dans l’un d’entre eux, les formes des crochets pour -s, les abréviations pour on « sur » et in « dans » (o et i avec le tilde nasal) et la forme particulière de rómen, qui ressemble à un óre avec un jambage ajouté dans la Lettre III.

Conclusion

A la vue de ces données, il serait vain de demander : « Quel mode Tolkien utiliserait-il aujourd’hui ? », car nous pouvons être certains qu’il garderait sa « contre-hérence » bien connue et changerait de mode suivant ce qu’il jugerait être le plus adéquat au moment d’écrire. Ce que nous pouvons demander est : « Quel mode plein des tengwar utilisé pour écrire l’anglais moderne Tolkien reconnaîtrait-il à la lecture comme cohérent, logiquement et historiquement adéquat et par dessus tout fidèle à l’esprit (sinon à la lettre — et ce mot est utilisé à dessein !) de sa subcréation ? » À cela chacun peut répondre comme il le souhaite ; mon opinion personnelle est que nous resterons fidèles à la pratique de JRRT la plus récente si nous employons un mode similaire à celui de Sylvebarbe (pour une écriture phonémique) ou un mode des Lettres du Roi (pour une écriture orthographique). Les modes phonémique (P) et orthographique (O) résultants seraient alors similaires à ceux représentés dans le Tableau 3 ci-dessous.

Tableau 3 : Modes phonémiques et orthographiques proposés

Modes phonémiques et orthographiques proposés

Bibliographie

La police employée pour presque tous les tengwar de cette analyse est Tengwar Parmaitë, disponible ici.

Voir aussi sur Tolkiendil

 
langues/ecritures/tengwar/modes_pleins_anglais_moderne.txt · Dernière modification: 13/09/2014 08:33 par Druss
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