Compte-rendu du séminaire Tolkien de l'ENS, 2015-2016 : lecture et interdisciplinarité

Clément Pierson — 2016
Article théoriqueNote de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n’est requise.

En parallèle au succès de la publication de la nouvelle traduction du roman le plus célèbre de J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, découpé en trois volumes dont le dernier paraîtra à l’automne, le Séminaire Tolkien de l’ENS a rassemblé plusieurs dizaines de personnes d’octobre à mai, autour d’intervenants issus de différentes disciplines (de la littérature à la philosophie, en passant par l’histoire et la sociologie), chacune permettant d’aborder la richesse de l’œuvre de cet auteur mondialement connu avec ses propres méthodes de lecture. Neuf séances au total ont ainsi été marquées par des exposés souvent « inattendus », un goût appuyé de la recherche, et surtout par un intérêt très vif de la salle, qui a déjà conduit à une poursuite du séminaire par une seconde édition l’an prochain.

Présentation : organisation du séminaire et particularités

Cette année 2015-2016, s’est tenu un séminaire du LILA (le département Littérature et Langages) organisé par Nils Renard, élève normalien, à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, au 45 rue d’Ulm, autour de l’auteur britannique J.R.R. Tolkien.

À l’origine séminaire d’étudiants (c’est-à-dire que sont d’abord appelés à la participation les étudiants dont les recherches sont en lien avec le sujet d’étude), les rencontres ont également accueilli d’éminents spécialistes français des études tolkieniennes (Madame Isabelle Pantin, qui a parrainé le séminaire, Monsieur Vincent Ferré, Monsieur Charles Delattre), ainsi que des membres de l’association Tolkiendil, qui promeut l’œuvre de l’auteur sur internet et sous autres formes de manifestations, partenaire du séminaire et relais de communication principal. Le séminaire a en effet bénéficié d’une bonne publicité sur les réseaux sociaux ; un souci technologique qui a été également appuyé par l’enregistrement audio de toutes les séances à partir de la troisième, afin de partager davantage la dynamique du séminaire (lien vers les pistes en fin de document).

En plus d’avoir rassemblé des intervenants issus de ces trois pôles d’activité, le séminaire a également surpris par l’ensemble des disciplines qui ont été représentées, permettant d’apprécier les diverses portes d’entrée par lesquelles Tolkien pouvait être abordé par les chercheurs, autre point de dévoilement de la richesse de son œuvre. Aux côtés des littéraires, attendus, ce sont donc succédés des philosophes, un historien-géographe, un linguiste, un autre exposé avait une teneur sociologique ; un autre encore évoquait les difficultés de traduction. Pour ce dernier exposé, la partie réservée aux questions a montré à quel point les lecteurs se sentaient proches de l’œuvre. Cette intervention a d’ailleurs connu le pic de participation, celle-ci ayant été régulière, autour d’une quarantaine de participants, malgré un creux lors des séances 6 et 7.

Chaque séance, de deux heures chacune, se déroulait en trois temps : l’intervention du ou des intervenants de la séance ; précédée ou suivie par un exposé de Nils Renard, l’organisateur et coordinateur du séminaire, offrant ou bien une introduction au sujet de la séance, ou bien une reprise revenant sur quelques points décisifs pour en dégager les impacts sur l’œuvre en général ; enfin un temps de questions avec la salle, particulièrement riche, dénotant le vif intérêt des participants et prolongeant les réflexions mises en places par l’intervenant.

Le séminaire a été inauguré par une première séance (13 octobre 2015) animée par Madame Isabelle Pantin, qui a dressé une introduction des grandes problématiques générales autour de Tolkien et de son œuvre. Auteur de Tolkien et ses légendes. Une expérience en fiction, publié aux éditions du CNRS (2009), l’intervention de Mme Pantin a permis au séminaire de démarrer en abordant de manière large mais en cernant les grandes questions qu’un auteur aussi particulier que Tolkien : professeur respectable d’Oxford n’ayant presque jamais voyagé de sa vie, mais ayant donné vie à un univers parcouru par des millions de lecteurs ; un univers fictionnel et mythologique aux sources nombreuses et parfois peu connues ; un auteur mondialement connu et admiré, dont la réception à l’université s’est pourtant faite après sa découverte par le grand public. La suite du séminaire a donné des éléments de réponses à diverses de ces problématiques.

La deuxième séance (au 27 octobre), autour de Laura Martin-Gomez, professeure agrégée d’anglais et vice-présidente de Tolkiendil, a ainsi développé son intervention autour  de « La réception de Tolkien par ses lecteurs ou la formation des communautés de fans », offrant une perspective quasi sociologique, établissant l’histoire anglaise, américaine et française de la réception de l’écrivain. Il s’agissait de comprendre comment l’auteur a d’abord trouvé son public sur les campus d’étudiant pour devenir un phénomène populaire, au moyen de clubs, rencontres et conventions. Tolkien est en effet un auteur difficilement abordable sans son lectorat.

La troisième séance (17 novembre) est revenue sur les clubs de Tolkien, cette fois-ci sur ceux qu’il côtoyait et non ceux qui parlent de lui, avec l’intervention de Monsieur Vivien Stocker, administrateur de Tolkiendil également. Du TCBS aux Inklings en passant par les Coalbiters « mangeurs de charbon », l’exposé biographique est revenu sur l’importance de ces clubs de lectures et de discussion qui ont eu un impact immense sur la vie personnelle et littéraire de Tolkien : c’est là qu’il retrouvait ses amis, partageait des projets, discutait, recevait des critiques et des louanges sur ses écrits qu’il y lisait. Cette troisième séance était aussi l’occasion d’entendre Monsieur Dimitri Maillard, professeur d’Histoire-Géographie et administrateur de Tolkiendil, au sujet des migrations des peuples en Terre du Milieu, et en quoi celles-ci étaient un enjeu majeur. Le regard historique de l’intervenant contribuait à donner une lecture à grande échelle de l’histoire fictive, en plus de donner des clefs de compréhension anthropologiques aux mouvements des peuples, proposant d’intégrer au vocabulaire tolkienien le terme de diaspora ; concluant également sur un regard psychanalytique, Tolkien retranscrivant à travers les migrations de ses peuples les sentiments qu’il eut au cours de ses propres migrations.

La quatrième séance (25 janvier) a pour sa part entraîné la plus importante migration au sein du séminaire, afin d’entendre Monsieur Vincent Ferré tenter de répondre à la question « Peut-on traduire Tolkien ? ». Une séance de circonstance, marquée par la sortie trois mois plus tôt du second volume du Seigneur des Anneaux dans la traduction de Daniel Lauzon, édition supervisée par Monsieur Ferré. Il a donc été question de choix de traduction face à des difficultés souvent très particulières à l’œuvre de Tolkien. Par exemple, ce sur quoi l’on a le plus insisté, les défis que représentent certains noms propres (de personnages ou de lieux) demandant parfois à être rendu avec une connotation médiévale, parfois à correspondre à un jeu de mot, ou répondre à un enjeu philologique ; aussi l’usage logique ou non du tutoiement (alors que Tolkien affirme que les Hobbits tutoient tout le monde, le rendu de la traduction ne le permet pas toujours) ; enfin, un certain nombre d’expressions à bannir de la traduction pour demeurer fidèle au monde secondaire dans lequel l’histoire se déroule (tel « mon Dieu ! » puisque les caractéristique de la religion sont délibérément effacés, « demander une voiture », etc.). L’échange avec la salle a révélé l’intérêt majeur du public quant à la lecture de l’œuvre, attentif au respect des volontés de l’auteur et également désireux d’avoir un accès plus important à sa bibliographie, qui n’est encore que partiellement accessible en français.

C’est à une lecture non moins scrupuleuse qu’invitait l’intervention à deux voix de la cinquième séance (15 février). Emmanuel Lévine et Victor Monnin (tous deux étudiants en philosophie) ont alors fait part de leurs préoccupations pédagogiques, essayant de montrer comment « Enseigner la philosophie avec Tolkien ».

Pierre Cuvelier, professeur agrégé de Lettres classiques, proposait quant à lui, pour la sixième séance (21 mars), la lecture d’un texte moins connu de Tolkien, Leaf, by Niggle, pour son intervention « Niggle, Bilbo, Frodo et compagnie : la création chez Tolkien est-elle du private day dreaming ? ». Ces deux dernières interventions sont plus profondément détaillées plus bas dans ce compte rendu.

La septième séance (11 avril) a été animée par Monsieur Charles Delattre, professeur de Langues et littérature grecques et latines à l’université Paris Ouest-Nanterre, sur le sujet des « Listes chez Tolkien ». Ce phénomène anthropologique et littéraire a permis de cerner à la fois l’importance des inspirations grecques de Tolkien (avec un exemple frappant entre les feux d’alarmes du Gondor et les feux des Achéens dans l’Agamemnon d’Eschyle ; ainsi qu’une référence au Livre II de l’Iliade) et la profondeur de la densité de l’univers secondaire. En effet, le phénomène de liste chez Tolkien est également anthropologique et littéraire au sein de son univers (l’exposé de M. Delattre se fondant ici sur les listes des Ents et sur le morceau d’épopée clôturant le chapitre de la bataille des champs du Pelennor (V, VI)) comme il l’est dans le Monde Primaire.

La huitième séance (23 mai), présentée par Quentin Feltgen (doctorant en science du langage), est revenue sur l’une des sources les plus évidentes de Tolkien, mais peu connue en France : le Kalevala. Ce texte est issu d’un travail de regroupement des anciennes chansons traditionnelles de Finlande par le docteur Elias Lönnrot au XIXe siècle. Tolkien en fait une lecture passionnée dès 1911. L’enjeu de cette séance n’a pas été que de mettre en parallèle les éléments de l’univers de Tolkien avec ceux de l’épopée finnoise : il a également été question de comprendre en quoi la lecture de cette œuvre a frappé plus profondément l’imagination de Tolkien que d’autres textes antiques plus classiques. La réponse se trouve dans l’évocation d’une nature proprement finnoise : par ses références aux forêts, aux lacs, aux sortes d’arbres et d’animaux, les histoires du Kalevala ne peuvent être transposées ailleurs qu’en Finlande. C’est cette proximité entre une terre et ses légendes qui tout de suite a plu à Tolkien. L’autre intérêt, plus rapidement évoqué, a été de montrer la proximité entre la langue finnoise et les langues inventées par Tolkien.

La dernière leçon du séminaire (30 mai), donnée par Clément Pierson (étudiant en Lettres sous la direction de Vincent Ferré) s’est penchée sur les relations entre poésie et voyage dans Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux (The Lord of the Rings). L’exposé est parti d’une caractéristique forte de l’écriture de Tolkien, à savoir l’inclusion de nombreuses chansons dans le texte, la mettant en relation avec la progression des deux quêtes des personnages (le trésor des Nains pour Bilbo, la destruction de l’Anneau pour Frodo) ; dégageant au passage l’influence du voyage sur les poètes dans leurs œuvres, allant jusqu’à faire du voyage un terme proprement poétique. En analysant finalement le voyage de la poésie dans le temps par la réécriture, l’intervention a conclu sur l’expérience de lecture qu’offrent les textes de Tolkien, inachevés mais suggestifs, comme peuvent l’être les textes anciens sur lesquels le professeur travaillait. L’œuvre est bien celle d’un philologiste, lisant des textes anciens auxquels le temps donne une émotion de lecture particulière.

Le principal apport de ce séminaire sur Tolkien me semble donc être d’avoir insisté sur la richesse des lectures qui peuvent être faites à propos de l’auteur. Le fait que les exposés proprement littéraires ne remplissent pas la moitié des séances prouve que l’œuvre de Tolkien dépasse les enjeux de cette discipline, au contraire il y a un entrelacement des disciplines possibles. Ses histoires aident à philosopher, mais la discipline historique donne des lumières aux évènements de l’histoire fictionnelle (séance 3 et 5). L’influence de son monde a tant d’impact sur les esprits qu’il déborde le seul cadre de ses livres : les lectures qui ont été faites de lui par les groupes de fans méritent beaucoup d’attention (séance 2). Pour que ces communautés puissent voir le jour, il faut commencer par traduire son œuvre afin qu’elle soit lue (séance 4). De même, les lectures de Tolkien lui-même nous permettent de mieux comprendre ses histoires (séance 7 et 8). La richesse de ce séminaire a donc finalement été de confronter des lectures venant d’intervenants de différentes spécialisations, multipliant les points d’entrée de lecture de cette œuvre gigantesque.

Deux séances en particulier : Niggle et la philosophie

J’aimerais à présent détailler un peu plus deux séances afin de montrer comment la confrontation des disciplines et l’apport des recherches proposées par le séminaire peut élargir nos connaissances et notre intérêt sur l’auteur en question.

La séance consacrée à « Enseigner la philosophie avec Tolkien » a ainsi eu bien des mérites quant à l’ouverture du texte à des problématiques théoriques et pratiques. Pratiques, puisque les deux intervenants ont introduit leur exposé en faisant part de leurs difficultés de professeurs à transmettre certaines notions philosophiques. Le détour par la fiction est alors un excellent moyen de débloquer un obstacle, les histoires mettant en scène des morales ou des enseignements. Le plus souvent, le recours aux mythes ou aux poèmes d’Homère permet ainsi d’entrer en philosophie. Cependant, le recours aux histoires n’est possible que si les élèves les connaissent déjà : or à l’heure actuelle, Homère et les Grecs n’occupent plus la place qu’ils tenaient naguère dans la culture commune. La découverte des deux professeurs a été de voir que les lecteurs du Seigneur des Anneaux étaient en fait assez nombreux pour recourir aux histoires de Tolkien comme ils auraient pu le faire d’Homère. L’exemple le plus détaillé et le plus clair de la présentation a été celui de Gandalf : personnage de sagesse par excellence, un suivi détaillé de ses recherches pour prouver que l’anneau de Frodo est bien l’Anneau Unique a prouvé que Gandalf cherchait méthodiquement la vérité par une démarche de philosophe, au moyen d’archives, de témoignages, de déductions, et d’expériences, laissant toujours une place au doute et à la remise en question. Il en est de même lorsqu’il trouve finalement le mot de passe pour entrer dans la Moria, bien qu’ici il s’en remette plus à son flair, à son bon sens.

Le premier intérêt de cette séance a donc été de montrer comment Tolkien, au XXe siècle, pouvait être considéré comme un successeur d’Homère sans passer par le biais de l’analyse littéraire mais en considérant l’impact pratique qu’il peut avoir en philosophie. C’est peut-être le meilleur exemple de la richesse de l’interdisciplinarité du séminaire. Mais les profits de cette séance ne s’arrêtent pas là puisque les intervenants ont également conclu sur une position théorique inspirée de Tolkien, qui rejoint l’enjeu de la lecture. Citant une lettre de l’auteur, ils ont pointé le fait que Tolkien appréciait peu les procédés analytiques. L’analyse consiste en effet à séparer, à diviser le discours et les éléments pour mieux les comprendre. Or dans le cas d’une histoire, lorsqu’elle est disséquée, elle perd son sens pour Tolkien, puisque celui-ci est d’abord de se livrer en tant qu’histoire. Analyser c’est donc manquer le but. Évidemment il ne s’agit pas d’être aussi radical que pouvait l’être le professeur : l’analyse demeure le principal travail du chercheur, dans toutes les disciplines. Toutefois la critique se doit aussi d’être entendue : la séance s’est ainsi conclue sur un encouragement à revenir aux histoires pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des récits dont l’unité même doit travailler en nous pour porter tous ses bénéfices. Ce sont les lectures disponibles et accueillantes qui permettent d’en recevoir la sagesse. Il y a donc dans cette conclusion un nouvel apport d’échange disciplinaire : la philosophie permet de séparer le discours de Tolkien pour mieux en apprécier les mécanismes et mieux les comprendre, mais en retour, cette lecture de Tolkien appelle la philosophie à revenir sur une méthode plus ancienne qui est d’accueillir le récit en tant qu’histoire à savourer, de la comprendre sans la briser, de peur d’en manquer le sens et la sagesse.

La deuxième séance que je voudrais détailler ici est celle de Pierre Cuvelier, qui a suivi celle sur la philosophie, en reprenant les deux thèmes qui font mon intérêt pour le séminaire : lecture et interdisciplinarité.

Au niveau de la lecture, cette séance s’est penchée sur un texte relativement peu connu de Tolkien, mais dont l’intervenant a su montrer toute l’importance, qui est le conte Leaf, by Niggle (Feuille, de Niggle, traduit en français). Ce petit conte d’une trentaine de pages écrit d’une traite (c’est assez rare chez Tolkien pour être souligné), raconte l’histoire d’un personnage appeler Niggle (niggle en anglais, a une signification de perfectionniste tatillon, presque d’obsession de la perfection), qui doit faire un voyage, dont il ne connait ni le moment du départ ni la destination. Il a une passion qui le dévore : terminer la peinture d’un arbre qu’il retouche sans arrêt. Mais il est sans cesse dérangé par son voisin Parish (« paroisse » en français), qui n’a aucune considération pour son travail artistique. Un jour, Niggle est pris pour son fameux voyage et est emmené dans une sorte de centre où on l’oblige à faire des tâches pesantes qui n’ont que le mérite de lui faire améliorer son attention au travail. Il est ensuite jugé, puis envoyé dans un jardin où il découvre l’arbre qu’il a peint. Il est ensuite rejoint par Parish et ils deviennent amis. Un berger vient un jour les trouver et emporte Niggle dans les montagnes qu’ils voient à l’horizon dans le jardin.

L’exposé s’est d’abord intéressé aux différentes lectures qui peuvent être faites de ce conte, tout en pointant les limites de chacune. Il y a ainsi une lecture allégorique, celle du voyage de Niggle comme la mort, et Niggle lui-même figure d’artiste qui n’arrive pas à terminer son œuvre à cause des impératifs qui l’entourent. Mais Tolkien disait qu’il détestait l’allégorie et cela n’explique pas vraiment la suite du conte, qui doit recevoir une lecture plus religieuse, le jardin étant une image du paradis chrétien, le berger celle du Christ, le centre de travail serait une sorte de purgatoire. Cependant le voyage de Niggle ne s’arrête pas au jardin puisqu’il va dans les montagnes. Une dernière lecture est la lecture autobiographique : on sait que Tolkien subissait les moqueries de ses collègues qui ne pensaient pas que son œuvre soit quelque chose de vraiment sérieux, et qu’il avait des difficultés à trouver du temps pour travailler. Toutefois Niggle est un peintre et non un écrivain.

De ces lectures intéressantes mais insatisfaisantes, l’intervention a su rebondir en mettant en relation le sujet du conte, la création artistique, avec les éléments qui y réfèrent dans Le Seigneur des Anneaux. Ici intervient la notion d’interdisciplinarité, toutefois pas tant en faisant intervenir différentes disciplines qu’en s’appuyant sur différentes spécialisation d’une même branche, ici la littérature, envisagée en mettant en parallèle la littérature moderne à laquelle fait partie l’œuvre de Tolkien, et la littérature antique (dont l’intervenant était un spécialiste) et médiévale, qui sont une branche à part des études de lettres. Ainsi, en élargissant sa lecture au autres œuvres de l’auteur, l’intervenant a pu mettre en lumière le processus de création littéraire mis en avant par Tolkien dans ces contes. Le détour par Le Seigneur des Anneaux a posé le regard vers la rédaction du Livre Rouge, les différentes récitations du poème « The Road goes ever on », ainsi que la liste des créatures vivantes des Ents.

Niggle et Bilbo peuvent ainsi être mis en parallèle : tous deux sont des figures d’artistes dont la création artistique a d’abord quelque chose de privé, tous deux sont marginaux. En effet Bilbo écrit des mémoires et des poèmes dans son coin sans plus d’ambition que ses familiers. Le créateur est donc marqué par la solitude. Toutefois la différence entre les deux artistes est dans l’utilisation de leur temps : alors que Niggle court après lui, avant son voyage et dans une certaine angoisse, Bilbo est tranquille, joyeux, et n’écrit qu’au retour de son aventure. En réalité, l’écriture nécessite un détour par la Faërie : Bilbo n’écrit qu’après avoir visité les Elfes et le monde sauvage, et Niggle apprend à travailler dans son étrange centre-purgatoire.

Enfin, la création devient collective pour les deux : Parish, d’opposant, devient adjuvant lorsqu’il aide Niggle à travailler dans le jardin à la fin du conte. Bilbo quant qu’à lui, lègue le Livre Rouge à Frodo qui le donne ensuite à Sam. Frodo entonnant le poème « The Road goes ever on », ne sait même plus si la chanson est de lui ou bien de Bilbo. La diffusion de la chanson est plus importante que la figure de l’auteur qui se fond dans une œuvre devenue collective. Bilbo conserve une figure de poète référent, d’érudit, mais ne possède plus sa création, qui évolue sur le plan de la communauté. L’on arrive alors à une conception du créateur artistique bien plus proche du modèle antique et médiéval que du modèle moderne. Homère n’est plus considéré de nos jours comme un seul homme (a-t-il seulement existé ?) mais comme une compilation de chants retravaillés par la suite formant un tout complet, que toute la société connaissait par cœur. Nous retrouvons une œuvre collective au sein d’un groupe communautaire. L’auteur est alors davantage une figure qu’une personne.

Cette conclusion est issue de la lecture d’un spécialiste de l’Antiquité : encore une fois, l’interdisciplinarité, au sein même d’une seule discipline, apporte un regard nouveau qui permet d’apprécier plus amplement la richesse du texte.

Une question

Une œuvre appartient-elle à son créateur ou bien au public ? Il ne s’agit pas de répondre tout de suite à cette question, mais j’aimerai dégager en quoi le séminaire a pu donner des éléments de réponses avec l’exemple de Tolkien.

La deuxième séance a montré en effet que Tolkien ne pouvait être détaché de son lectorat. Le succès de l’auteur est en grande partie dû à l’appropriation de son univers par les lecteurs, qui l’ont adapté en fan-fictions, jeux de rôles, puis dernièrement en films et autres produits dérivés. À tort ou à raison, fidèle ou non à l’esprit de son œuvre, la puissance de l’œuvre de Tolkien n’en est pas moins de mobiliser les lecteurs autour de ses livres, jusqu’à créer de véritables communautés de lecteurs. Tolkien lui-même, comme l’a montré la séance 3, ne reprenait-il pas ses textes au gré des critiques de ses amis auxquels il lisait ses chapitres ?

Toutefois les réactions de la salle lors de la quatrième séance ont particulièrement affirmé la volonté des lecteurs d’avoir accès à une traduction au plus proche du texte original. La fidélité à l’auteur est la grande maxime de la nouvelle traduction, et explique son succès : un livre déjà vendu à des centaines de milliers d’exemplaires dans sa première traduction a été renouvelé par la plupart des lecteurs au seul motif d’avoir un texte plus consciencieux de l’esprit de l’œuvre. Les intervenants de la séance 5 ont proposé un retour à l’histoire telle qu’elle est racontée.

En revanche, l’exposé sur Niggle et la création artistique rapproche Tolkien de la tradition médiévale. Lui-même y a trouvé une grande partie de son inspiration, avouant écrire pour réécrire les histoires qui lui plaisaient. Or les médiévaux n’avaient pas une conception de l’auteur en tant qu’individu à part : la création est collective. Le Conte du Graal a bien quatre continuations. Un écrivain est d’abord un lecteur d’autres écrivains.

Tolkien est donc un paradoxe : à la fois un auteur dont le lectorat désire et l’esprit et la lettre, et qui se définit également comme l’un des plus grands inspirateurs de son siècle et de celui qui vient ; tout autant attaché à défendre ses lectures (Beowulf par exemple) que ses propres textes, la plus grande partie d’entre eux n’étant pas parue de son vivant.

Ce paradoxe empêche de répondre de manière claire à la question. Toutefois si nous regardons les faits, nous voyons tout de même que Tolkien a su redonner souffle, malgré lui ou non, à cette conception médiévale de l’écrivain. De fait, son œuvre est diffusée, copiée, réécrite, adaptée, méditée, ovationnée, critiquée, admirée, et surtout inspiratrice. Du Tolkien original sort peut-être le dernier mythe de l’auteur : le mythe d’Homère, ou de Virgile, celui du maître d’inspiration. Ce désir de connaître le « vrai » Tolkien, qui a été défendu par le séminaire, permet peut-être de dresser l’instance de référence depuis laquelle chacun retrouve, et partage, « son » Tolkien.

Conclusion

En conclusion, il est difficile de voir comment améliorer la qualité du séminaire Tolkien. La formule a été plus que satisfaisante : les séances étaient régulières, les intervenants de qualités, passionnés et passionnants sur tous les domaines de recherche. Les apartés de Nils Renard donnaient un excellent fil directeur aux séances, évitant une trop simple juxtaposition d’exposés. Surtout la place réservée aux questions a permis des échanges et des élargissements très intéressants et fructueux avec les participants.

Son principal inconvénient a peut-être été de ne se dévoiler que progressivement, et donc de manquer de coordination voire de cohérence entre les différentes interventions. Toutefois cette réserve est immédiatement à nuancer : d’une part, cette organisation au fur et à mesure de l’année a permis aux intervenants de se manifester en cours de route, donc de mobiliser tout au long de l’année (car il faut remarquer encore une fois que l’affluence, forte, n’a quasiment pas décru, et a même accueilli de nouveaux participants presque à chaque séance) ; d’autre part parce que nous avons remarqué que le mélange des disciplines et la diversité des interventions a justement permis au séminaire de présenter l’œuvre de Tolkien comme une œuvre riche aux entrées multiples. Au final, les grandes lignes de ce séminaire n’avaient pas à être tracées en amont, puisque c’est en se faisant que les différentes interventions les ont dessinées. Ce regret, qui n’est d’ailleurs que de ne pas avoir entendu certains thèmes centraux, tel celui de la religion ou des langues imaginaires, pourra même être largement compensé l’an prochain, puisque le séminaire se poursuivra pour une année supplémentaire.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

  • La page du séminaire, où les enregistrements des différentes séances peuvent être écoutés.

Sur le net

 
asso/manifestations/seminaire_ens_2015_cr_pierson.txt · Dernière modification: 11/04/2017 09:48 par Druss
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