Tolkien raciste ?

ou comment la lecture superficielle d’une œuvre et la méconnaissance de la personnalité d’un écrivain peuvent amener à des conclusions infamantes

Franck Mazas - décembre 2004
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Depuis la sortie en 1954 - 1955 du Seigneur des Anneaux, nombreux furent les commentateurs à taxer sinon son auteur, du moins le livre, de racisme. Sans doute marqués par l’idéologie raciale nazie, encore dans toutes les mémoires, ils considéraient les Elfes et les Orques avec une extrême méfiance, bien compréhensible. Aujourd’hui cependant, de nombreuses publications posthumes, réalisées grâce à son fils Christopher, permettent de mieux cerner la personnalité du Professeur Tolkien. En particulier, ses lettres (en cours de traduction en France1)) sont une formidable mine d’informations que tout commentateur sérieux se doit de prendre en compte avant de formuler des jugements et des hypothèses dignes de ce nom. Elles seront d’ailleurs utilisées dans cet essai. Par ailleurs, la connaissance de ses autres œuvres, en particulier de sa véritable œuvre majeure, Le Silmarillion, est bien entendu indispensable. Cependant, notamment à l’occasion de la sortie des films adaptés du Seigneur des Anneaux, certains n’hésitent pas à continuer à taxer Tolkien de racisme, et on a pu lire dans la presse des titres tels que « Le seigneur des fachos ». Il serait intéressant de demander à l’auteur quelle part de l’œuvre de l’auteur il a lue, si jamais il a lu Le Seigneur des Anneaux en entier, et on pourrait se contenter d’en rire (ou d’en pleurer) si on sous-estimait le pouvoir de nuisance des rumeurs, surtout colportées par la presse. Nous nous attacherons donc ici à étudier les arguments des pourfendeurs de Tolkien, et à les passer au crible, en laissant le plus souvent possible la parole au Professeur, via ses lettres.

Commençons par faire l’inventaire des accusations courantes. Pour de nombreux critiques en mal d’inspiration, ou agacés par le battage médiatique autour des adaptations de Peter Jackson (mais le livre doit-il en être tenu responsable ?), il semble que les clichés éculés aient la vie dure. Laissons donc la parole à Chris Henning, journaliste au Sydney Morning Herald, dans un article traduit et repris par Courrier International :

« Tout l'attrait du Seigneur des anneaux réside dans le fait que c'est un ouvrage fondamentalement raciste. La Terre du Milieu est peuplée de créatures qui se distinguent les unes des autres par des caractéristiques marquées : la langue, l'apparence physique et l'attitude. Une vision que n'aurait pas reniée Hitler : les Orques sont tous laids, répugnants et violents, sans exception ; les Elfes gracieux appartiennent à une élite aristocratique. Les individus n'échappent pas à leur race. Quand vous en connaissez un, vous les connaissez tous. Un Orque, n'importe lequel, reste toujours un ennemi. Un Hobbit ne sera jamais l'ami d'un Orque. Ainsi, l'univers de Tolkien est depuis longtemps très populaire dans les milieux d'extrême droite. Si vous avez des doutes, jetez un coup d’œil aux quelques sites Internet prônant la suprématie de la race blanche. »

Il apparaît donc que pour beaucoup, le cliché « elfes blonds aux yeux bleus contre orques répugnants » est la preuve la plus évidente d’une idéologie raciste sous-tendant l’œuvre. Isabelle Smadja, dans son essai Le Seigneur des Anneaux ou la tentation du Mal, ne dit pas autre chose2).

Mablung de Doriath (c) Anke Eissmann

D’autres affirment haut et fort que Tolkien serait un nostalgique d’un pseudo-« idéal germanique », sous prétexte qu’il était expert en mythologie saxonne, ou qu’il serait un « aryaniste » : preuve en serait, encore une fois, des Elfes. Pour ceux, et ils sont légion, pour qui Le Seigneur des Anneaux est une œuvre manichéenne, opposant les « gentils » aux « méchants » (Isabelle Smadja qualifie encore le livre de « livre pour enfants » !), le fait d’opposer des peuples bons à d’autres mauvais, révèle évidemment une vision biaisée et raciale. Nous y reviendrons longuement. On peut également y rattacher les relations entre les différents peuples humains, notamment entre les Númenóréens et les autres hommes de la Terre du Milieu. Enfin, le point le plus évoqué, sans doute le plus polémique, concerne les Orques : incarnation non seulement du mal, mais également de « sous-hommes », que l’on pourrait massacrer à sa guise, race entièrement mauvaise dès l’origine : ils révéleraient le mépris que Tolkien aurait pour les « hommes inférieurs », d’autant plus compréhensible que Tolkien est né en Afrique du Sud !

Après cette énumération révélant des degrés de compréhension du texte plus ou moins poussés, examinons maintenant un par un ces arguments, en commençant par le plus grotesque : la naissance de Tolkien en Afrique du Sud. Rappelons qu’il l’a quittée définitivement à l’âge de trois ans ! Devient-on raciste à cet âge-là ? On rétorquera peut-être, avec beaucoup de mauvaise foi, que sa famille pouvait l’être, et l’influencer plus tard. Or que voyons-nous sur une photographie de la famille Tolkien à Bloemfontein en 1892 ? Le petit John Ronald, âgé de quelques mois, dans les bras de la bonne, entouré de ses parents et… de deux domestiques noirs, l’air assez étonné de figurer sur une photographie de famille. Combien de familles blanches faisaient de même à cette époque ? Le domestique Isaak avait d'ailleurs « enlevé » le petit Ronald de la maison pour le montrer aux siens dans son kraal. Vive émotion générale, mais Arthur Tolkien refuse de le renvoyer. En reconnaissance à celui-ci, le domestique appellera son fils Isaak Mister Tolkien Victor. Pour en finir avec cette ridicule argumentation, notons que dans son discours d’adieu à Oxford en 19593), donc à une occasion solennelle, il déclara : « j'ai dans le sang la haine de l'apartheid ».

Passons maintenant à l’accusation d’aryaniste, de nostalgique de l’idéal germanique. Très tôt, le jeune Tolkien est fasciné par les mythologies nordiques, comme le Kalevala ou les Eddas, ainsi que par la mythologie saxonne en générale, d’avant l’invasion normande, dont le meilleur exemple est Beowulf. Cela à partir du milieu des années 1910. Pour autant, il n’adhère pas à la façon dont ces mythologies sont traitées par Wagner, et encore moins par Hitler, et condamne sans appel la récupération par les nazis des mythes scandinaves, en faisant quasiment une affaire personnelle entre Hitler et lui. Laissons-lui la parole :

« (…) I have spent most of my life, since I was your age, studying Germanic matters (in the general sense that includes England and Scandinavia). There is a great deal more force (and truth) than ignorant people imagine in the 'Germanic' ideal. I was much attracted by it as an undergraduate (when Hitler was, I suppose, dabbling in paint, and had not heard of it), in reaction against the 'Classics'. You have to understand the good in things, to detect the real evil.(…) Anyway, I have in this War a burning private grudge – which would probably make me a better soldier at 49 than I was at 22: against that ruddy little ignoramus Adolf Hitler (for the odd thing about demonic inspiration and impetus is that it in no way enhances the purely intellectual stature: it chiefly affects the mere will). Ruining, perverting, misapplying, and making for ever accursed, that noble northern spirit, a supreme contribution to Europe, which I have ever loved, and tried to present in its true light. Nowhere, incidentally, was it nobler than in England, nor more early sanctified and Christianized.4)

Lettre 45 à Michael Tolkien, 9 juin 1941

Citons enfin sa réponse, datant de 1938, à des éditeurs allemands désireux de traduire et de publier en Allemagne Bilbo le hobbit, ainsi que la lettre qu’il envoya à ce sujet à son éditeur anglais :

« I must say the enclosed letter from Rütten and Loening is a bit stiff. Do I suffer this impertinence because of the possession of a German name, or do their lunatic laws require a certificate of 'arisch' origin from all persons of all countries?

Personally I should be inclined to refuse to give any Bestätigung (although it happens that I can), and let a German translation go hang. In any case I should object strongly to any such declaration appearing in print. I do not regard the (probable) absence of all Jewish blood as necessarily honourable; and I have many Jewish friends, and should regret giving any colour to the notion that I subscribed to the wholly pernicious and unscientific race-doctrine. (…) »5) »

Lettre 29 à Stanley Unwin, 25 juillet 1938

« Dear Sirs,

Thank you for your letter. (…) I regret that I am not clear as to what you intend by arisch. I am not of Aryan extraction: that is Indo-iranian; as far as I am aware none of my ancestors spoke Flindustani, Persian, Gypsy, or any related dialects. But if I am to understand that you are enquiring whether I am of Jewish origin, I can only reply that I regret that I appear to have no ancestors of that gifted people. My great-great-grandfather came to England in the eighteenth century from Germany: the main part of my descent is therefore purely English, and I am an English subject – which should be sufficient. I have been accustomed, nonetheless, to regard my German name with pride, and continued to do so throughout the period of the late regrettable war, in which I served in the English army. I cannot, however, forbear to comment that if impertinent and irrelevant inquiries of this son are to become the rule in matters of literature, then the time is not far distant when a German name will no longer be a source of pride.

Your enquiry is doubtless made in order to comply with the laws of your own country, but that this should be held to apply to the subjects of another state would be improper, even if it had (as it has not) any bearing whatsoever on the merits of my work or its suitability for publication, of which you appear to have satisfied yourselves without reference to my Abstammung. (…) »6)

Lettre 30 à Rutten & Loening Verlag, 25 juillet 1938

Boromir (C) John Howe

Voici donc maintenant le personnage du professeur lavé semble-t-il de toute accusation de racisme. Certes, mais son œuvre pourrait l’être, si l’auteur est dépassé par sa propre écriture. Les lettres citées plus haut pourraient n'être qu'hypocrisie, et seule une étude approfondie de son œuvre permettra de répondre au problème soulevé. Nous entrons donc maintenant dans le vif du sujet en examinant les accusations ayant trait au livre même du Seigneur des Anneaux. Nous nous efforcerons de montrer que la nature, bonne ou mauvaise, des personnages, n’est pas conditionnée par leur appartenance à une race, en laissant de côté le cas des Orques, que nous traiterons plus tard. Il faut donc commencer par l’affirmer clairement : Le Seigneur des Anneaux n’est pas une œuvre manichéenne. Il n’y a pas d’un côté les gentils elfes, hobbits, humains et nains contre les mauvais orques, hommes corrompus et consorts. Dans Le Silmarillion comme dans Le Seigneur des Anneaux, l’ennemi n’est que peu présent : Saruman est évoqué indirectement pour n’apparaître qu’une fois vaincu, Sauron reste en permanence à Barad-dûr, sa présence étant surtout celle qui assombrit le cœur et les délibérations, quant à Morgoth, il regarde pour ainsi dire les Elfes se perdre seuls, par la faute de leurs divisions et de la Malédiction de Mandos.

Et de fait, la véritable lutte du bien et du mal se situe dans l’esprit des personnages. Quel meilleur exemple que Boromir ? Homme de grande valeur, la tentation d’utiliser l’Anneau à de bonnes fins (ce qu’on pourrait appeler la tentation du Bien) le fait basculer dans le Mal, en tentant d’arracher l’Anneau à Frodo, avant de se racheter et de finir sa vie en beauté, se sacrifiant pour Meriadoc et Peregrin. Quant à Frodo, le combat intérieur entre le Bien et le Mal se fait de plus en plus intense au fur et à mesure qu’il s’approche d’Orodruin, et il finit d’ailleurs par succomber. Que dire enfin de Sméagol / Gollum, dont les déchirements intérieurs deviennent pathétiques, au sens fort du terme ? On voit ainsi qu’une conception manichéenne de l’œuvre est battue en brèche par la notion de libre-arbitre, don d’Eru Ilúvatar, le Créateur, à ses enfants, et tout particulièrement aux Hommes. Citons ici un passage du premier chapitre du Silmarillion, où il est question d’Eru : « Et il souhaita que les cœurs des Humains soient toujours en quête des limites du monde et au-delà, sans trouver de repos, qu’ils aient le courage de façonner leur vie, parmi les hasards et les forces qui régissent le monde, au-delà même de la Musique des Ainur, elle qui fixe le destin de tous les autres êtres. » Pour les peuples issus d’Eru Ilúvatar, on ne devient donc bon ou mauvais que par ses choix et ses actes, non par son appartenance à une race.

Profitons-en pour définir ce que nous appellerons ici une race. Le terme anglais souvent retenu par Tolkien est kindred, mais race apparaît parfois. La traduction française est donc imparfaite, mais reste assez commode à utiliser, à condition de la décharger des préjugés qui peuvent lui être associés. Nous utiliserons donc le terme race comme un terme générique pour désigner l’ensemble des êtres appartenant à une même espèce : la race des Elfes, celles des Nains, celle des Hommes, etc. En aucun cas définirons-nous plusieurs « races humaines », ou elfiques, car ce serait tomber dans un concept dangereux. Ces races sont différentes, indubitablement, car elles n’ont pas reçu les mêmes dons de leur créateur, qu’il soit Ilúvatar pour les Elfes et les Hommes ou Aulë pour les Nains, mais nul « classement » de mérite n’est acceptable. De nombreux passages du Seigneur des Anneaux ou du Silmarillion abordent d’ailleurs le thème de la rencontre entre personnages de différentes races. Les exemples sont légion, citons pêle-mêle l’apprentissage de l’amitié au-delà des préjugés ancestraux entre le Nain Gimli et l’Elfe Legolas, la découverte des premiers Humains par le roi elfique Finrod Felagund qui les approche, joue de la musique et apprend à converser avec eux, ou de l’amour immortel alliant Beren le mortel à Lúthien Tinúviel, la plus belle des Elfes, précurseur de celui liant Aragorn à Arwen Undómiel (et d'ailleurs évocateur de celui existant entre Tolkien et son épouse Edith). Citons aussi les attitudes des différents Istari, les Sages, à propos de ce peuple semblant mineur, les Hobbits : Saruman les méprise, alors que Gandalf a compassion, amitié et compréhension pour ce peuple, ce qui aura d’ailleurs pour conséquence inattendue la victoire finale. Il faut également parler de la compassion éprouvée par Frodo à l’égard de Gollum, et de cette fameuse phrase des Deux Tours où Sam contemple un Homme du Sud, un Haradrim, tué devant lui : « Il se demanda comment s’appelait l’Homme et d’où il venait ; s’il avait vraiment le cœur mauvais ou quelles menaces ou mensonges l’avaient entraîné dans la longue marche hors de son pays ; et s’il n’aurait pas vraiment préféré y rester en paix. » Évoquons enfin l’attitude des Númenóréens envers les peuples qu’ils rencontrent sur la Terre du Milieu : ils les traitent d’abord comme amis, puis, l’Ombre s’étendant sur Númenor, ils deviennent finalement plus des maîtres prélevant tribut que professeurs. Quant aux exemples d’Elfes agissant de façon mauvaise, là encore il suffit de lire Le Silmarillion : citons les conséquences funestes du Serment de Fëanor et notamment les différents massacres des Elfes par les Elfes, la trahison de Maeglin qui amena la chute de la cité elfique de Gondolin ou encore son père Eöl, l’Elfe Noir, dont la solitude finit par lui assombrir l'esprit, au point de tenter de tuer son fils.

Maeglin (c) Ted Nasmith

On le voit, les exemples de rapprochement et de compréhension mutuelle entre elfes, nains, hobbits, humains de différents peuples sont nombreux, faisant de l’œuvre de Tolkien une véritable ode à la tolérance. Abordons maintenant le problème des « races mauvaises » (terme à manipuler avec précaution), essentiellement les Orques. Pour de nombreux commentateurs, leur entière et irrémédiable disposition au mal montre l’idéologie raciste qui sous-tendrait Le Seigneur des Anneaux, car les Orques représenteraient une partie entière de l’humanité à rejeter aux flammes de l’enfer. On a pourtant vu la compassion de Tolkien pour les Suderons, ennemis du Gondor. Pour certains commentateurs sagaces et avisés de l’univers de Tolkien, tel Guido Semprini, les Orques ne sont que des procédés littéraires, nécessaires à l’illusion d’historicité du récit, obligeant les personnages à affronter leurs propres contradictions et les contraignant à effectuer leurs choix (on pense à la décision de Frodo de quitter la Communauté à Amon Hen). Les soustraire de la fiction pour les investir d’une signification dans le réel serait faire fausse route. Et combien même, lui rétorquent certains, il s’agirait d’un « procédé littéraire construit sur l’idée d’une race perfide » (dixit Isabelle Smadja). Les Orques, continuent-ils, sont mauvais dès l’origine. Connaissent-ils vraiment l’origine des Orques dans la mythologie tolkienienne ? Comme le dit Frodo : « Personne n'est mauvais au début. Même Sauron ne l'était pas. » En fait, l’origine des Orques reste sujette à caution, et on peut difficilement donner une réponse définitive7). On sait que Tolkien avait d’abord choisi d’en faire des Elfes capturés, corrompus, avilis et maudits par Morgoth, l’Ennemi. Car en effet celui-ci ne peut donner vie, mais seulement corrompre. Puis, la théologie de son univers se complexifiant, notamment avec l’introduction du concept de transmigration des âmes, que nous ne détaillerons pas ici (disons seulement que les âmes, ou fëar, des Elfes tués vont à Valinor dans les Cavernes de Mandos, parmi les Puissances du Monde, avant d’être réincarnés après un temps plus ou moins long), ce choix se révéla de plus en plus difficile à rendre cohérent : impossible de donner à Morgoth le pouvoir de changer le destin d’Enfants d’Ilúvatar, et impossible d’envoyer les Orques à Valinor… Tolkien a alors pensé à en faire des animaux dressés et avilis, mais les Orques étant capables d’une conceptualisation relativement poussée, l’hypothèse ne tenait guère debout. Il s’est alors orienté vers une origine humaine des Orques… Cependant, il n’a jamais eu le courage de réécrire tous les passages de sa mythologie que ce changement assez radical obligeait à revoir.

Quoi qu’il en soit, que les Orques proviennent d’Elfes ou d’Hommes, ils n’ont jamais formé une race mauvaise dès l’origine… Morgoth a corrompu de manière abominable des êtres créés par Ilúvatar, et par la terreur qu’il exerçait sur eux (comme plus tard Sauron) leur a enlevé leur liberté. En leur ôtant leur libre-arbitre, il les a tournés définitivement vers le Mal, et c’est peut-être son plus grand pêché aux yeux de l’auteur : avoir supprimé le libre-arbitre d’êtres vivants, et leur avoir nié le droit au retour vers le Bien. Là encore, citons Le Silmarillion, dont les auteurs elfes (d’un point de vue interne au légendaire) reprennent ici la rumeur selon laquelle les Orques proviennent des Elfes : « Pourtant on dit en Eressëa que tous ceux des Quendi qui tombèrent aux mains de Melkor avant le démantèlement d’Utumno furent jetés en prison, qu’ils y furent corrompus et réduits en esclavage après de longues et savantes tortures, et c’est ainsi que Melkor créa la race hideuse des Orques, dans sa haine jalouse des Elfes, dont ils furent ensuite les ennemis les plus féroces. Les Orques étaient vraiment vivants et se multipliaient comme les Enfants d’Ilúvatar, alors que Melkor, depuis sa rébellion d’avant le Commencement du Monde, pendant Ainulindalë, ne pouvait plus rien créer qui ait une vie propre ni même une apparence de vie ; voilà ce que disent les sages. Au plus profond de leur âme noire les Orques haïssaient en retour le maître qu’il servait par peur et qui ne leur apportait que souffrances. Ce fut peut-être l’acte le plus vil de Melkor, celui qui le rendit le plus détestable à Ilúvatar. » Pourquoi prêter à l’auteur les sentiments de Melkor ? Cet acte « le plus vil », peut-on affirmer qu’il serait cautionné d’une quelconque manière par Tolkien ? Enfin, comment assimiler une partie de l’humanité à ces êtres corrompus irrévocablement dans leur chair comme dans leur esprit, par celui qui représente finalement le Diable ?

La mythologie tolkienienne est dense, complexe, immense. Toute analyse est difficile du fait des nécessaires connaissances élargies de toutes les œuvres ainsi que de la correspondance de l’auteur. Pourquoi alors certains journalistes s’acharnent-ils à se considérer comme suffisamment experts, du moins connaisseurs, pour asséner des assertions si péremptoires ? Cet essai n’a pas la prétention de détenir la vérité ; du moins est-il l’œuvre de quelqu’un qui a pris la peine de lire de nombreuses fois les livres de Tolkien, de prendre en compte ses lettres, ainsi que les accusations formulées régulièrement et d’essayer de comprendre la pensée de l’auteur. Puisse-t-il aider ceux qui découvrent Tolkien à apprécier le message qu’il nous laisse, qui est un message de tolérance, d’abnégation, d’amitié et de respect, et montrer que c’est bien cela qui continue à fasciner les lecteurs du Seigneur des Anneaux, et non je ne sais quelle suprématie de la race blanche ou fascination de la mort. Loin de montrer la supériorité d’êtres « supérieurs », l’anti-quête de Frodo restera toujours gravée dans la mémoire de ses lecteurs comme une ode au courage des gens ordinaires et au triomphe des humbles.

Remerciements

L’auteur de ses lignes tient à exprimer en premier lieu ses remerciements aux administrateurs du forum Tham Onodrim, Thoror et Malaelin, ainsi qu’au forum Tolkiendil dont les débats enrichissants ont aidé à la rédaction de cet essai. Que soient enfin remerciés le site JRRVF et ses intervenants pour la qualité de leur documentation, et notamment Guido Semprini à qui je me suis permis de faire référence, en m’efforçant cependant d’ajouter ma contribution.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le Net

1) Cette traduction est parue en octobre 2005 : Lettres.
2) Voir le compte-rendu de son ouvrage sur JRRVF, ainsi que l’interview de l’auteur.
4) « […] J'ai passé presque toute ma vie, depuis l'époque où j'avais ton âge, à étudier la question germanique (au sens large, incluant l'Angleterre et la Scandinavie). Il y a bien plus de force (et de vérité) que les gens ignorants n'imaginent pas dans l'idéal « germanique ». Il m'attirait beaucoup quand j'étais étudiant (quand Hitler donnait encore, je suppose, dans la peinture, et n'avait pas entendu parler de cet idéal), en réaction contre les “lettres classiques”. Il faut savoir reconnaître le Bien dans les choses pour détecter le vrai Mal. […] De toute façon, j'ai dans cette guerre une rancune personnelle et cuisante, qui ferait probablement de moi un meilleur soldat à 49 ans que je ne l'étais à 22, envers ce petit ignorant rougeaud d'Adolf Hitler (car ce qui est étrange dans l'inspiration et l'élan démoniaques, c'est qu'ils ne mettent d'aucune façon en valeur la stature purement intellectuelle : il affectent principalement la seule volonté). Ruinant, pervertissant, détournant et rendant à jamais maudit ce noble esprit du Nord, contribution suprême à l'Europe, que j'ai toujours aimé et essayé de présenter sous son vrai jour. Il n'était nulle part, cela dit en passant, plus noble qu'en Angleterre, ni si rapidement sanctifié et christianisé. […] »
5) « Je dois dire que la lettre ci-jointe de Rütten & Loening est un peu abrupte. Est-ce que je subis cette impertinence parce que je possède un nom allemand, ou est-ce que leurs lois démentes exigent un certificat attestant l'origine “arisch” de toutes les personnes de tous les pays ?
Personnellement, je serais disposé à refuser de donner une quelconque Bestätigung (même s'il se trouve que je puis le faire) et à laisser en plan toute traduction allemande. En tout cas, je m'opposerais fermement à ce qu'une telle déclaration apparaisse à la publication. Je ne considère pas la (probable) absence de tout sang juif en moi comme forcement honorable, j'ai de nombreux amis juifs, et je déplorerais de donner prise à l'idée que je souscris à la doctrine raciale, totalement pernicieuse et non scientifique. […] » Lettres, traduit par Delphine Martin et Vincent Ferré
6) « Chers Messieurs,
Merci de votre lettre. […] Je regrette, mais je ne vois pas bien ce que vous entendez par arisch. Je ne suis pas d'extraction aryenne, c'est-à-dire indo-iranienne : pour autant que je sache, aucun de mes ancêtres ne parlait l'hindoustani, le perse, le tsigane, ou autres dialectes associés. Mais si je suis supposé comprendre que vous voulez savoir si je suis d'origine juive, je ne puis que répondre que je regrette de ne pouvoir apparemment compter parmi mes ancêtres personne de ce peuple si doué. Mon arrière-arrière-grand père quitta l'Allemagne pour l'Angleterre au XVIIIe siècle : la majeure partie de mon ascendance est donc de souche anglaise, et je suis un sujet anglais - ce qui devrait vous suffire. J'ai été néanmoins habitué à regarder mon nom allemand avec fierté, même tout au long de la dernière et regrettable guerre, au cours de laquelle j'ai servi dans l'armée anglaise. Je ne peux cependant m'empêcher de faire remarquer que si des requêtes de cette sorte, impertinentes et déplacées, doivent devenir la règle en matière de littérature, alors il n'y a pas loin à ce qu'un nom allemand cesse d'être une source de fierté.
Votre requête est sans doute imposée par les lois de votre pays, mais que cela vaille également pour les sujets d'un autre État serait inconvenant, même si cela avait (et cela n'en a pas) une quelconque incidence sur la qualité de mon travail ou sa recevabilité pour une publication, ce dont vous semblez vous être assurés sans référence à mon Abstammung. […] »
7) On se reportera à cet essai pour une étude plus approfondie du sujet.
 
tolkien/etudes/racisme.txt · Dernière modification: 10/04/2017 15:17 par Druss
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