Translations dans les traductions : Qu’est-ce qui fâche le plus les araignées : « Görbeláb » ou « Sputaveleno » ?

Deux Anneaux
Arden R. Smith - Avril 1997
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R Tolkien.
Cet article est issu du journal linguistique Vinyar Tengwar no 38, daté d’avril 1997 et édité par Carl F. Hostetter. Le traducteur remercie chaleureusement Arden R. Smith et Carl F. Hostetter pour avoir autorisé la parution de cette traduction.

Dans le Hobbit, après que Bilbo s’est moqué des araignées géantes de Mirkwood avec le couplet où il les appelle Attercop et Tomnoddy, Tolkien remarque qu’« aucune araignée n’aime s’entendre appeler Attercop, et Nigaude est insultant pour n’importe qui, bien sûr. »1) D’après l’Oxford English Dictionary, attercop est un mot anglais désuet pour « araignée », venant du vieil anglais attorcoppa, dérivé d’átor, attor « poison » et coppa, un dérivé de cop « dessus, sommet, tête ronde » ou copp « coupe, récipient ». Tomnoddy est défini par (1) « Un nom régional du macareux moine (Fratercula arctica) » et (2) « Une personne sotte ou stupide » ; nous pouvons supposer sans risque que Bilbo l’emploie dans le second sens. Ce mot est composé du nom Tom (abréviation usuelle de Thomas), en particulier dans le sens 1.c « Un clown », et noddy « Un sot, simplet, niais. » En pratique, Bilbo appelle donc les araignées têtes-à-poison et sottes.

Mais comment Bilbo insulte-t-il les araignées dans les traductions du Hobbit ? Dans ce numéro des « Translations », j’examinerai les solutions adoptées pour Attercop et Tomnoddy dans les diverses éditions étrangères de ma collection. Il est parfois difficile d’identifier quel mot de la traduction rimée est supposé correspondre à Attercop et lequel traduit Tomnoddy, aussi regarderai-je la traduction de la phrase citée plus haut de façon à éclairer ce choix.

Aucune araignée n’aime s’entendre appeler Attercop…

LAttercop original de la version anglaise est conservé par Francis Ledoux dans la traduction française et par Walter Scherf dans l’allemande, bien que ce dernier modifie l’orthographe de manière à lui donner un style plus allemand : Atterkopp. À première vue, il semblerait que ce soit aussi la tactique adoptée par Max Schuchart dans la version hollandaise, mais etterkop contient en fait les termes néerlandais apparentés à atter + cop, mais à cause d’un changement sémantique, ce nom signifie « tête-de-pus ».

L’Etterblära suédois de Britt G. Hallqvist emploie de même le terme apparenté etter « poison, venin », mais avec un second élément complètement différent. Comme Per Lindberg me l’a signalé, blära renvoie à des plantes du genre Silene. D’après l’Oxford English Dictionary, les différentes espèces de silènes sont aussi appelées catchfly « attrape-mouche ». Etterblära aurait ainsi eu la signification « attrape-mouche empoisonné », ce qui a l’air fort adapté si on le traduit littéralement. Mais les locuteurs suédois comprendraient-ils le jeu de mot ? Quoi qu’il en soit, Åke Bertenstam m’a signalé une autre interprétation d’Etterblära, dont je pense qu’il est plus probable que ce soit celle voulue par le traducteur. Il écrit :

Après avoir considéré le sujet pendant un certain temps, je pense être en mesure de jeter quelque lumière sur le mot blära. C’est aussi (mis à part le lien avec la fleur) un terme dialectal employé dans la Province de Scanie (Skåne), d’où je suis originaire, pour désigner a) une « vessie urinaire » et b) les vessies qui se trouvaient jadis dans les ballons de football (les vieux qui étaient faits en cuir avec une vessie séparée qu’il fallait gonfler à l’intérieur). Etterblära en tant que tel n’existe pas, mais serait simplement etterblåsa en suédois standard (un mot inexistant), i.e. la vessie à l’intérieur d’un dragon ou d’un serpent qui contiendrait son venin / poison. Vu que le traducteur de Bilbo, Britt G. Hallqvist, vient de Scanie, elle devait probablement connaître l’emploi dialectal de ce mot et je peux voir trois raisons qui ont pu la pousser à inventer etterblära:
a) pour compenser le fait qu’etter n’est pas un mot obsolète en suédois ;
b) pour compenser le fait qu’il serait difficile de créer un lien avec les araignées à partir du mot attercop dans la traduction suédoise ;
c) une raison stylistique : en tant qu’insulte, etterblära sonne bien mieux (ou pire) qu’etterblåsa, qui a vraiment la tonalité d’un terme technique.
L’un dans l’autre, je pense qu’etterblära est une aussi bonne insulte envers une araignée qu’attercop l’est dans l’original.

Il ajoute dans un post-scriptum :

Je me souviens d’un jouet qui était courant à l’époque de ma jeunesse (disons entre la fin des années soixante et le début des années soixante-dix), une boîte plastique ronde et plate (légèrement plus petite que votre paume) qui produisait un sifflement clair semblable à celui qu’on pourrait faire en soufflant à travers une tige d’herbe plate pliée. Il se pourrait que ç’ait été appelé un blära, mais je n’en suis pas certain, et le mot n’est listé sous ce sens dans aucun des dictionnaires que j’ai consultés.

Si l’on passe aux langues non germaniques, la version serbo-croate de Meri et Milan Milišić contient Aterati, qui conserve de même l’élément atter-, mais comme emprunt à l’anglais, non comme terme apparenté. Ivan Derzhanski a confirmé ce que je soupçonnais : Aterati est dénué de sens ; il est basé sur l’Attercop de l’original anglais, mais modifié de manière à rimer avec stati et dati dans la traduction du poème. L’estonien Mürgikott « sac-à-poison » de Lia Rajandi et Harald Rajamets, ainsi que le russe Ядовитый Мешок « sac (ou nigaud) empoisonné » sont des traductions plus ou moins littérales d’Attercop. Parmi d’autres solutions incorporant l’idée de venimosité, on trouve l’espagnol Venenosa « venimeuse » de Manuel Figueroa et l’italien Sputaveleno « crache-venin » (< sputare « cracher », sputo « crachat, bave » + veleno « poison, venin ») d’Elena Jeronimidis Conte.

Dans la traduction finnoise de Risto Pitkänen, les araignées n’aiment pas s’entendre appeler lukki, qui n’est pas une araignée mais un opilion, c’est-à-dire un faucheur ou faucheux. Dans la traduction plus récente de Kersti Juva et Panu Pekkanen, Bilbo irrite les araignées avec l’épithète hämähämähäkki, qui est une réduplication du mot normal pour « araignée », hämähäkki. Mikael Ahlström m’informe que cette forme rédupliquée figure dans une comptine populaire, la version finnoise de « L’araignée Gipsy » :

Hämähämähäkki
kiipes langalle.
Tuli sade rankka,
hämähäkin vei.
Aurinko armas
kuivas satehen,
hämähämähäkki
kiipes uudelleen.
Araignée
grimpa sur la toile.
Une lourde pluie vint,
emporta l’araignée.
Cher soleil
assécha la pluie,
araignée
grimpa à nouveau

D’autres traductions s’inspirent de la première ligne du poème : « La vieille grosse araignée file dans un arbre ! »2) Ainsi, aucune araignée n’a jamais aimé s’entendre appeler stary « vieux » (polonais, par Maria Skibniewska), fed « gras » (danois, par Ida Nyrop Ludvigsen) ou жирный паук « grosse araignée » (russe, par N. Rakhmanova). Une insulte relativement similaire figure dans la version tchèque de Lubomír Doruzka : Nafouku, apparenté à l’adjectif nafouklý « pompeux, bouffi, flatulent ».

Nous observons aussi d’autres types d’insultes. Dans la traduction hongroise, Tibor Szobotka et István Tótfalusi utilisent Görbeláb (< görbe lábú « aux jambes torses ») et la traduction lettone de Zane Rozenberga emploie kleinkāji, avec une signification similaire. Teiji Seta rend Attercop par itokuri-tenten, qui semble signifier « fileuse-ici-et-là ». Le Bilbo portugais de Maria Isabel Braga et Mário Braga appelle son adversaire aranéide paspalhão « simplet » (ce qui irait mieux pour traduire Tomnoddy), tandis que le Bilbo grec d’A. Gabrielide et Ch. Delegianne nomme l’araignée χαζόγρια « vieille femme stupide ».

… et Nigaude est insultant pour n’importe qui, bien sûr.

Le Tom hongrois semble n’être rien de plus qu’un écho du premier élément de Tomnoddy. Le tonma japonais, cependant, possède plus qu’une ressemblance phonétique ; il signifie « sot, balourd, abruti ». La traduction espagnole est tout aussi semblable par le son et par la forme : Tontona est une forme féminine augmentative de tonto « bête, sot ; idiot, balourd ». Parmi d’autres solutions dans le domaine de la stupidité ou de la sottise, on trouve sufkop (hollandais, suf adj. « abruti » + kop « tête »), Nigaude (français, « idiote, simplette »), vana tobu (estonien, « vieux balourd »), staryj durak (russe [Rakhmanova], « vieux fou »), Дуралей (russe [Matorina], « sot ») et dum (danois et suédois, « ballot »).

La traduction finnoise de Juva et Pekkanen a tyhmä paksukainen « stupide gros », ce qui nous conduit au royaume des insultes se rapportant à l’obésité. Nous avons ici Bubřináč (tchèque, cf. bubřina « personne corpulente ou replète »), Пузан (russe [Matorina], « pansu ») et χοντροπατάτα (grec, « grosse patate »). Le serbo-croate Glavonja, signifiant « personne méga-encéphalique, macrocéphale » (aussi un mot péjoratif pour « chef ») — Ivan Derzhanski le traduit superbement par Fathead « Enflure » — peut aussi être mentionné ici.

Bien d’autres insultes figurent aussi à la place de Tomnoddy. Le Bilbo letton appelle l’araignée tūļa « traînard, lambin ». La traduction portugaise emploie cobardola, un dérivé de cobarde « couard ; traître ; lâche ». Dans la version polonaise se trouve obrzydluchu (cf. obrzydliwy, obrzydły « révoltant, dégoûtant »). Puis il y a la traduction italienne, qui use de rimbambito, le participe passé de rimbambire « retomber en enfance ». La version allemande est assez étrange : faule Tratsche « commère paresseuse ». La plus intéressante est toutefois la version finnoise de Pitkänen, Hullu Jussi, qui signifie « Jussi fou (ou cinglé) ». En réponse à mes questions au sujet de ce nom, Mikael Ahlström écrivit ce qui suit :

Jussi est un nom propre finnois très courant, comme vous le pensiez à juste titre, mais hullujussi est un surnom pour une « excavatrice » ou une « pelle mécanique ». Cependant, je ne pense pas qu’il soit fréquemment employé de nos jours — je ne m’en souviens que grâce au titre d’un comic strip de Carl Barks où il me semble que Donald Duck travaillait dans une pelleteuse géante. Mais j’ai bel et bien repéré ce mot dans le Finnish-English General Dictionary de WSOY (1984). La raison pour laquelle Pitkänen l’a utilisé pour une araignée est une autre paire de manches, par contre. Probablement parce que la chanson de Bilbo suggère que les araignées sont grosses et lentes et que les excavatrices sont également grandes et maladroites. Mais je pense que c’est quand même tiré par les cheveux.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) Version originale : « no spider has ever liked being called Attercop, and Tomnoddy of course is insulting to anybody. » Hob., chap. 8
2) Version originale : « Old fat spider spinning in a tree! »
 
langues/traductions/fache_araignees.txt · Dernière modification: 13/09/2014 09:31 par Druss
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