L’ilkorin : une « langue perdue » ?

Trois Anneaux
Helge Kåre Fauskanger
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

1. Introduction

A l’origine, Tolkien n’imaginait pas l’histoire des langues elfiques de Terre du Milieu exactement comme ce que nous connaissons de par le Silmarillion publié. D’après ce récit et les autres sources postérieures au SdA, les Noldor et les Vanyar passèrent la mer et développèrent le quenya à Valinor, tandis que certains des Teleri restèrent en Beleriand, où leur langue évolua et devint le sindarin. Mais dans la conception antérieure de Tolkien, le quenya était la seule langue des Vanyar (longtemps appelés Lindar) ; les Noldor développèrent la langue que « les Étymologies » appellent « vieux noldorin », tandis que la langue des Teleri qui demeurèrent en Beleriand donna l’ilkorin. Dans l’ancien scénario de Tolkien, les Teleri de Beleriand n’étaient pas appelés Sindar ou « Elfes-gris », ils étaient les Ilkorindi « ceux qui ne sont pas de Kôr » (un endroit central de Valinor). Lorsque les Noldor vinrent de Valinor parlant le « vieux noldorin », leur langue fut influencée par l’« ilkorin » indigène et subit des changements drastiques qui donnèrent naissance au « noldorin ». (La dernière lueur de l’idée que « les deux langues se rapprochèrent l’une de l’autre », avant que ce concept ne soit finalement abandonné, se trouve en WJ, p. 21, 24 – où les deux langues en question sont déjà le quenya et le sindarin.) Tolkien considéra même la possibilité que les deux langues se soient amalgamées. Voir LRW, p. 346.

Mais de nouvelles révisions devaient suivre. Tolkien décida que la langue « noldorine » qu’il avait déjà créée n’était pas celle des Noldor après tout. En fait, elle s’avéra être la langue des Teleri qui étaient demeurés en Beleriand, qui vinrent à être appelés Sindar (remplaçant le terme Ilkorindi), de sorte que le noldorin dut être renommé sindarin. Les Noldor, qui étaient désormais considérés comme des locuteurs du quenya, exactement comme les Vanyar, adoptèrent simplement la langue sindarine lorsqu’ils arrivèrent en Terre du Milieu. Il n’y avait plus de processus complexe d’influence mutuelle et d’amalgamation. En d’autres termes, « noldorin » → sindarin usurpa la place de l’ilkorin comme langue indigène de Beleriand. Qu’arriva-t-il alors à la langue ilkorine – disparut-elle complètement du mythe ? De nombreux mots et noms que Tolkien considérait originellement être ilkorins, comme Esgalduin ou le nom de l’ami de Túrin, Beleg, survécurent dans les textes narratifs – mais après la révision, il faut probablement comprendre qu’il s’agissait désormais de formes sindarines. Chose intéressante, le nom Esgaroth, que l’on connaît par le Hobbit, apparaît dans le lexique ilkorin. Elrond était aussi considéré comme un nom ilkorin lorsque Tolkien le créa initialement, mais dans le contexte du SdA, il ne peut qu’être sindarin. Le statut de l’ilkorin dans le légendaire mature est donc fort sujet à question. Édouard Kloczko a argué que Tolkien, plutôt que d’évacuer complètement l’ilkorin, transforma certaines sections pour former l’obscur « dialecte septentrional » du sindarin, la langue des Mithrim ; son article original est reproduit en tant qu’Appendice.

2. Phonologie élémentaire

La phonologie générale de l’ilkorin rappelle celle du sindarin. Comme en sindarin, les occlusives sourdes originelles ont été voisées derrière les voyelles (e.g.t > d dans adar « père », dérivé du radical ATA- ; le terme sindarin est aussi adar, par contraste avec le quenya atar). Les occlusives voisées primitives peuvent devenir des spirantes voisées dans la même position ; cf. b > v dans tovon « à basse altitude, profond, bas », du radical TUB- ; c’est aussi le cas en sindarin. Comme dans cette langue, les occlusives deviennent généralement des spirantes derrière les liquides l et r : comparer t dans tôr « roi » avec th dans balthor « Vala-roi » ; comparer aussi ð dans erð « graine, germe » avec d dans la forme primitive *eredē (radical ERÉD-). Le mot erð illustre aussi l’une des différences entre l’ilkorin et le sindarin. En elfique primitif, il y avait de nombreux mots de trois syllabes où toutes les voyelles étaient identiques, sauf que la dernière était longue, comme *eredē « graine ». En quenya, la voyelle médiane chutait et la dernière était abrégée, *eredē donnant erde. En sindarin, la voyelle finale chutait, *eredē devenant eredh. Mais l’ilkorin faisait chuter les voyelles médianes et finales, de sorte que *eredē devint erð1).

Note du traducteur :

Dans la section « Note sur le développement de ñ, ʒ » de la « Tengwesta Qenderinwa 2 »2), Tolkien donne quelques précisions sur l’évolution des consonnes médianes dans les langues beleriandiques :

« En Beleriandique ʒ, comme les autres sonantes non-nasales l, r, y, w, fut dévoisé en position initiale : ʒ > h. ŋ̃ fut initialement renforcé (ainsi que médialement devant y, w) > ñg : d’où ñ initial > g.
« Médialement ʒ, g étaient confondus et donnaient ʒ (gh) ou un dérivé vocalique de celui-ci. ñ devenait aussi ʒ, gh entre des voyelles et devant r, l.
« ñs médian > ns > ss ; ʒs > ss. ñt [médian] > nt ; ʒt > ´t > ´d.
« Devant une nasale, ñm, gm fusionnent (pas km, ʒm !) et donnent ghm, ghum, mais km > gm, gum ; ʒm > ´m. »3)

Suit une table complétant l’évolution des consonnes de l’elfique primitif dans les différentes langues-filles, dont on peut extraire :

Table initiale Bel.
ʒ h
ñ g [< ñg]4)
ñy g [< ñg(y)]
ñw gw [< ñgw]
g g
gy g
gw gw
y h (< hy)
w hw
ñg g
ñgy g
ñgw gw
b b
mb b
l lh
r rh

La longueur des voyelles constitue un trait distinctif, comme le démontre la paire minimale gwen « fille » vs. gwên « verdeur ». Dans les monosyllabes, les voyelles longues sont dénotées par un accent circonflexe, e.g. côm « maladie », môr « nuit » ou ôr « sang ».5)

3. Le nom

On trouve deux flexions nominales dans le matériel : le génitif et le pluriel. Une terminaison génitive en –a se voit dans l’expression Tor Tinduma « Roi du Crépuscule », un titre de Thingol (THIN-, TIN-; cf. tindum « crépuscule »). La terminaison plurielle est –in, vue dans adar pl. edrin « père » (ATA-), aman pl. emnin « mère » (la version originale des « Étymologies » donne la version erronée **emuin pour le radical AM1-), Balthor pl. Balthorin « #Vala-roi » (BAL-), boron pl. burnin « homme de confiance » (BOR-), gangel pl. genglin « harpe » (ÑGAN-), tôr pl. tōrin « roi » (TĀ- / TAƷ-, BAL-), talum pl. telmin « sol, terre, plancher » (TALAM), thorn pl. thurnin « aigle » (THOR- / THORÓN-). On notera que la terminaison –in déclenche une métaphonie où a devient e et, dans le cas des mots polysyllabiques, la voyelle de la syllabe précédant la terminaison tombe (adar > edrin, aman > emnin, talum > telmin). Dans un des cas attestés, le pluriel est uniquement dénoté par la métaphonie, et la terminaison –in n’est pas employée : tal « pied » pl. tel « pieds » (TAL-).

La voyelle o devient u dans boron > burnin et thorn > thurnin, mais pas dans tôr > tōrin (à l’évidence parce que ce ô est long et représente un A long primitif). Une terminaison génitive plurielle –ion semble apparaître dans l’expression Dor-thonion « Terre des pins » ; voir aussi thurnion « des aigles » dans Torthurnion « Roi des aigles ». Cf. quenya –ion.

4. Le verbe

Seuls cinq verbes nous sont connus, et nous ne pouvons dire grand-chose à leur sujet. Tous se terminent en –a : gōda-6) « souiller, salir », taga « il fixe, construit, fabrique », tingla- « étinceler », toga « il apporte », tolda « il apporte » (voir le lexique pour les références). Comme on peut le voir, taga, toga et tolda sont traduits comme des formes à la troisième personne du masculin singulier au présent, tandis que gōda- et tingla sont glosés comme des infinitifs. Puisqu’ils présentent la même terminaison que les autres formes, il semble probable qu’il s’agit aussi en fait de formes à la troisième personne du singulier au présent – « #il souille, salit » et « #il (ça ?) étincelle ». En ilkorin, la troisième personne du singulier au présent pourrait être la forme la plus simple du verbe et être par conséquent utilisée comme forme lexicale. Dans trois cas sur cinq, Tolkien traduisit les verbes ilkorins littéralement, dans les deux autres cas, il employa la forme lexicale anglaise, l’infinitif7). La terminaison –a pour « il » et « présent » pourrait en fait représenter d’anciennes terminaisons où était présent un élément pronominal explicite ; voir taga dans le lexique ci-après pour une discussion plus détaillée.

5. Participes passés

Le mot thúren « gardé, caché » dérivé du radical THUR- « enclore » semble arguer en faveur d’un participe passé en –en, probablement apparenté au quenya –ina. Noter que la voyelle radicale est allongée ; cela signifie que là où la voyelle originelle était a, elle donnerait ó au participe passé (puisque A, lorsqu’il était déjà long dans la langue primitive, devenait un ó long en ilkorin – voir par exemple tôr dans le lexique ci-après). Le O originel du radical verbal deviendrait semblablement un ú long8).

6. Ilkorin vs. doriathrin et sindarin

Par ce qui précède, il paraît clair que l’ilkorin est très similaire au doriathrin, comme on pouvait s’y attendre, puisque Tolkien les concevait comme des langues étroitement apparentées. Par exemple, elles partagent les terminaisons plurielle –in et génitive –a. Le doriathrin et l’ilkorin pourraient être considérés comme des dialectes étroitement apparentés de la même langue ; en effet, Tolkien semble parfois avoir employé le terme « ilkorin » en faisant référence à tous les dialectes de Beleriand, y compris le doriathrin.

Mais quelle est la relation qu’entretient l’ilkorin avec le sindarin, la langue qui usurpa sa place dans le légendaire ? Il est intéressant de noter que lorsque le « noldorin » devint le sindarin, Tolkien effectua certaines révisions qui par certains points rendirent cette langue plus proche de l’ilkorin. Par exemple, en « noldorin », les l- et r- initiaux primitifs donnaient les sons sourds lh- et rh-, mais ceux-ci restaient inchangés en ilkorin – et c’est aussi le cas en sindarin. Un autre changement affecte les w finaux qui suivent une consonne : en « noldorin », ce son demeurait inchangé ; en LRW, p. 398 s.v. WEG, Tolkien nota que le terme « noldorin » apparenté au nom quenya Elwë aurait été Elw, mais qu’aucune forme de ce type n’était usitée. Mais ultérieurement en sindarin, nous trouvons une forme gris-elfique du nom Elwë, en l’espèce Elu – et c’est aussi la forme à laquelle nous aurions pu nous attendre en ilkorin, puisque dans cette langue, les –w dans cette position donnaient effectivement –u. Un mot ilkorin similaire est adu « double », apparenté au quenya atwa ; LRW, p. 349 s.v. AT(AT)-. Ce mot apparaît dans le Silmarillion à l’intérieur du nom de rivière Adurant « #Double-cours », et puisque dans le Silmarillion publié la langue de Beleriand est le sindarin et non l’ilkorin, adu doit désormais être considéré comme un mot sindarin – bien qu’il aurait probablement été #adw dans le vieux « noldorin » de Tolkien. En fait, il se pourrait que l’une des raisons pour lesquelles Tolkien rendit le « noldorin » un peu plus similaire à l’ilkorin, produisant de ce fait le sindarin, ait été qu’il voulait garder plus ou moins inchangés nombre de toponymes et noms de personnes de Beleriand, établis depuis longtemps. Cela n’aurait pas été possible si le « noldorin » tel qu’il apparaissait dans « Les Étymologies » était devenu la langue indigène de Beleriand. Ainsi, tandis que le « noldorin » dévora vivant l’ilkorin, d’une certaine manière, il n’en fut pas moins affecté ; le sindarin que nous connaissons par les sources plus tardives ressemble par certains points au vieux « noldorin » avec un substrat ilkorin !

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) N.d.T. : La voyelle médiane ne semble pas chuter lorsque cela risquerait de créer un groupe triconsonantique final, qui semble interdit en ilkorin ; cf. espalass. La terminaison -lch vue dans alch, salch compte probablement comme deux consonnes.
2) PE 18, p. 103-105
3) Version originale :
« In Beleriandic ʒ became with the other nonnasal sonants l, r, y, w unvoiced initially : ʒ > h. ŋ̃ was strengthened initially (and medially before y, w) > ñg: hence initial ñ > g.
« Medially ʒ, g fell together in ʒ (gh) or vocalic derivatives of this. ñ also became ʒ, gh between vowels and before r, l.
« Medial ñs > ns > ss; ʒs > ss. [Medial] ñt > nt; ʒt > ´t > ´d.
« Before nasal ñm, gm coalesce (not km, ʒm!) as ghm, ghum, but km > gm, gum; ʒm > ´m. »
4) N.d.É. : les crochets sont de Tolkien.
5) N.d.T. : dans l’article de Fauskanger suivait l’explication :
Dans les polysyllabes, l’accent aigu est employé à la place ; comparer tôr « roi » avec son pluriel tórin (pas **tôrin) [sic]. Ce système est aussi employé dans l’orthographe du sindarin ; dans cette langue, il indique que les voyelles longues des monosyllabes tendent à être particulièrement longues. Cela pourrait aussi être le cas en ilkorin.
Cela s’avère erroné, puisque le VT 45, p. 6, corrige justement **tórin en tōrin (une correction qui n’est pas intégrée à la traduction française).
6) N.d.T. : ici et dans le reste du document, le diacritique a été corrigé suivant le VT 46, p. 21.
7) N.d.T. : rien n’empêche cependant qu’en ilkorin la troisième personne du singulier au présent et l’infinitif soient représentés par le radical nu du verbe, ce qui expliquerait pourquoi Tolkien pourrait employer l’un ou l’autre indifféremment.
8) N.d.T. : de telles modifications du radical présupposent que ces participes passés soient antérieurs à la période où les á et ó longs donnèrent respectivement ó et ú et qu’il ne s’agisse pas de formations analogiques. Nous n’avons aucune preuve dans un sens ou dans l’autre en ce qui concerne l’ilkorin.
 
langues/langues_elfiques/ilkorin/ilkorin_langue_perdue.txt · Dernière modification: 13/09/2014 08:57 par Druss
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