Concernant la syntaxe

Quatre Anneaux
Aaron Shaw & Rachel Shallit — Juin 2004
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Le plus grand problème à affronter pour formuler une description de la syntaxe sindarine est identique à celui rencontré pour décrire la plupart des aspects de cette langue: il n’y a tout simplement pas assez de données pour que les règles déduites soient autre chose que de la spéculation. Néanmoins, observer cette langue du point de vue syntactique, au lieu de l’approche phonologique diachronique plus souvent employée, peut fournir quelques aperçus nouveaux sur des problèmes familiers. La structure syntactique utilisée ici sera la théorie appelée « X-barre », qui affirme que toutes les phrases possèdent une même structure de base : toutes doivent avoir une tête, peuvent avoir un spécifieur et peuvent avoir un complément. Ces derniers sont regroupés de la sorte :

Dans ce diagramme et le suivant, W, X, Y et Z peuvent représenter n’importe quelle catégorie syntactique, comme un nom ou un verbe.

Spécifieur - tête - complément

L’ordre relatif de la tête et du complément (tête initiale vs. tête finale) et l’ordre relatif du spécifieur et de X’ (le niveau de X’ est aussi connu sous le nom de projection intermédiaire) diffère selon les langues. Pour la plupart de celles-ci, le spécifieur est en position initiale, mais il est à peu près aussi fréquent de voir la tête en position initiale ou finale (et certaines langues ont des occurrences des deux). L’anglais est une langue à tête initiale, le japonais à tête finale, certaines phrases allemandes sont à tête initiale et d’autres sont à tête finale.

tête initiale vs. tête finale

Tout autant que les têtes, spécifieurs et compléments, les phrases peuvent aussi contenir un ou plusieurs adjoints, qui sont rattachés au niveau de X’. Dans le process d’adjonction, le node X’ est dupliqué et l’adjoint s’attache sur la droite ou la gauche du node X’ supérieur. (Les adjonctions à droite et à gauche sont toutes deux autorisées ; laquelle est préférée dépend de la langue et du mot ou de la phrase en question.) Il y aurait encore beaucoup à dire sur le modèle X-barre de la théorie syntactique ; les lecteurs intéressés pourront en apprendre plus en lisant l’excellent manuel gratuit The Syntax of Natural Language, disponible ici1).

Ordre syntactique de base et établissement des paramètres

L’une des interrogations les plus fondamentales qui soient dans la syntaxe d’un langue est celle qui concerne l’ordre syntactique de base des phrases (l’ordre relatif du sujet, du verbe ou prédicat et de l’objet). Pour obtenir l’ordre syntactique de base du sindarin, il nous faut examiner les exemples attestés de phrases matrices2) finies avec des sujets explicites :

Exemples transitifs :

SVO VSO Apparemment SOV
Celebrimbor o Eregion teithant i thiw hin3) aníra i aran [] suilannad mhellyn în4) Im Narvi hain echant5)
Aragorn […] anglennatha i Varanduiniant6) Arphent Rian Tuorna, Man agorech? [non officiel]
e aníra ennas suilannad mhellyn în phain7)
e aníra tírad i Cherdir Perhael8)
A Rian pent, [Man agorech?] (biffé) [non officiel]

Exemples intransitifs :

SV VS
Guren bêd enni9) Tôl acharn10)
Ir Ithil […] síla (poésie)11) silivren penna […] aglar elenath (poésie)12)
le linnon im Tinúviel (poésie)13)14)

Comme dans les langues romanes pro-drop (à sujet nul), comme l’italien et l’espagnol, les ordres VS(O) et SV(O) peuvent se voir ; notre petit corpus ne suffit pas à déterminer quel est l’ordre de base, mais à en juger par le nombre d’exemples, SVO semble être préférable dans les phrases transitives. Il est impossible de se prononcer avec certitude sur les phrases intransitives, cependant, l’exemple guren bêd enni pourrait suggérer que VS est préféré. (Cet exemple sera discuté plus loin.)

Que le verbe précède l’objet est équivalent à une position initiale de la tête dans les syntagmes verbaux, et cela est corrélé avec la position initiale de la tête dans les autres syntagmes (par exemple, les langues avec l’ordre VO emploient habituellement des prépositions plutôt que des postpositions, et les auxiliaires précèdent le verbe). Le sindarin semble placer la tête en position initiale de manière récurrente ; les verbes précèdent les noms et nous observons des prépositions plutôt que des postpositions.

L’ordre syntactique

L’ordre syntactique apparemment SOV de Im Narvi hain echant est intriguant lorsqu’on le considère au côté des autres exemples, à cela près que hain est un pronom accusatif, et en fait il ne serait pas sans précédent pour ceux-ci d’être proclitiques envers des verbes à temps fini15)16). Ce phénomène se retrouve dans les langues romanes ; il n’est nullement exotique. Le fait que les verbes sindarins aient un riche accord avec le sujet suggère qu’un mouvement verbal17) doit avoir lieu. L’ordre syntactique VS(O) attesté confirme que c’est le cas ; les diagrammes suivants rendront clairs pourquoi il en est ainsi.

Structure profonde

C’est ainsi qu’une simple phrase anglaise comme « The man ate the food. » et l’équivalent sindarin de cette phrase apparaissent théoriquement avant qu’ait lieu le mouvement. En anglais, aucun mouvement verbal n’a lieu18), et le sujet doit se déplacer vers le spécifieur de SI, parce que ce spécifieur doit toujours être rempli ; cela donne l’ordre syntactique SVO.

En sindarin, l’ordre syntactique VSO peut uniquement découler d’une montée du prédicat – le verbe se déplace alors que le sujet reste immobile. (C’est la méthode standard d’analyse de l’ordre syntactique VSO dans les langues celtiques.)

Ordre syntactique anglais

Ordre VSO sindarin Ordre SVO sindarin

La présence de mouvement verbal en sindarin suggère qu’il est grammatical pour un adverbe de s’insérer entre un verbe et son objet, comme c’est le cas, par exemple, en français et en espagnol. Savoir si ces phrases sont permises est en effet la manière habituelle de déterminer le cadre du paramètre de mouvement verbal ; malheureusement, nous n’avons aucun d’exemple d’une telle phrase19).

Des têtes à élément régisseur final ?

Comme peuvent le savoir les lecteurs, les possessifs et les démonstratifs anglais sont syntaxiquement analysés comme des déterminants (ils ne peuvent aucunement coexister avec d’autres déterminants ; « my house » et « this house » sont grammaticalement corrects, mais « my the house » et « the this house » ne le sont pas)20). Aussi, que devrions-nous faire de l’apparente coexistence de deux déterminants dans le même syntagme, dans i eneth lín21) et i thiw hin22) ou l’apparente position finale de la tête dans bess dîn et guren ?

Nous allons commencer par observer la structure du suffixe possessif de la première personne du singulier, qui n’est trouvée que dans les termes physiologiques lammen23) et guren24). Il ne peut simplement être déclaré tête finale ; il est fort irrégulier que les têtes soient finales dans certains cas mais initiales dans d’autres. De plus, le processus de suffixation doit refléter une dérivation syntactique ; i.e. un mouvement de la tête doit avoir lieu pour joindre le nom et le déterminant. Fondé sur des principes généraux de la syntaxe, la montée du nom est l’analyse privilégiée25) :

Jonction du nom et du déterminant

Cette structure prédit qu’un adjectif ne devrait pas être susceptible d’être placé devant un nom précédé d’un suffixe possessif. (Les adjectifs ne sont normalement pas placés devant les noms en sindarin – nous n’avons qu’un seul exemple attesté de cela, galadhremmin ennorath – mais la grammaticalité de cette structure est cependant pertinente.)

Le corpus procure très peu de preuves pour confirmer ou infirmer cette analyse. Cependant, nous l’avons adoptée dans cet article non seulement à cause de ce principe de la théorie syntactique mais du fait de l’existence de ce type de déplacements dans d’autres langues. En italien, ce type de déplacement a lieu avec les noms propres : lorsqu’un nom propre n’est pas précédé d’un déterminant explicite, le nom se déplace en D, comme le montre la non-grammaticalité de le faire précéder par un adjectif. De même les articles bulgares sont des suffixes. Normalement, les adjectifs précèdent les noms qu’ils modifient, mais lorsqu’un nom possède un article suffixé, l’ordre devient soudainement nom-adjectif, montrant que le nom se déplace en D pour se joindre avec le suffixe. (Les lecteurs qui reconnaîtront le parallèle entre le déplacement N vers D et la montée du prédicat seront dans le vrai.)

Les possessifs et démonstratifs qui apparaissent avec l’article i peuvent être analysés d’une manière rapide et évidente : comme étant syntaxiquement des adjectifs plutôt que des déterminants. Il existe en fait quelques preuves en faveur de cette analyse, plutôt qu’une plus compliquée, par laquelle ces mots seraient des formes de clitique. Le Notre Père contient le syntagme i mbas ilaurui vín26) ; vín est lénifié comme le sont normalement les adjectifs post-nominaux (voir sui mín dans le même texte pour la forme non lénifiée), et l’adjectif ilaurui vient entre celui-ci et le nom. Il n’est pas difficile d’imaginer vín comme le second d’un ensemble de deux adjoints :

i-mbas ilaurui vín

Il reste les possessifs qui sont similaires à nín, lín et vín mais n’apparaissent pas avec un article. (Ceux-ci ont plusieurs caractéristiques en commun : ils se trouvent tous dans la Lettre du Roi, ont des voyelles avec accent circonflexe et sont des formes à la troisième personne. Savoir quelles caractéristiques communes sont concernées, s’il y en a, demeure difficile.) Il existe plusieurs possibilités pour la structure de ceux-ci et les raisons de leur existence ; aucune n’est particulièrement convaincante. Ces possessifs pourraient avoir la même structure que les suffixes possessifs ; cette construction pourrait d’une certaine manière être génitive (sellath dîn pourrait signifier « filles [de] lui » ou « filles [à] lui ») ; l’article pourrait tomber dans ces exemples du fait que tous les noms possédés sont des termes relationnels ou de parenté (un phénomène similaire s’observe en italien).

Il existe des preuves en faveur de la première structure, notamment l’exemple de mhellyn în phain. Alors qu’il semble assez étrange qu’un quantifieur comme « tous » soit placé dans une telle position, cette analyse pourrait expliquer les faits :

mhellyn in phain

La principale raison de cette analyse est l’apparente mutation du mot #pain ; la mutation nasale est causée par le déterminant in dans tous les autres exemples, et le mot affecté fait partie du complément du déterminant. Si #pain était tête d’un syntagme quantifiant à tête finale, nous aurions un exemple sans guère de précédent d’un mot causant une mutation dans un autre terme qui le c-commande27) asymmétriquement.

Alternativement, la structure du possessif pourrait être la même, mais phain pourrait être tête d’un syntagme quantifiant à tête initiale (comme « tous » l’est en anglais), et son placement pourrait s’expliquer par un déplacement supplémentaire. La mutation nasale pourrait s’expliquer par le fait que phain fait partie d’une tête complexe ; un autre exemple de mutation à l’intérieur d’une tête complexe est la lénition après la négation ú-.

mhellyn in phain

La raison pour laquelle ces formes apparaissent pourrait être que la terminaison pronominale de la troisième personne du singulier #-s tombait et que d’anciens adjectifs vinrent à être utilisés à la place des suffixes. La distinction entre cette construction et la construction avec des adjectifs possessifs pourrait alors avoir disparue à la troisième personne du singulier. (Quelle que soit la différence sémantique entre les terminaisons possessives et les adjectifs possessifs, il semble probable que si les deux formes en question étaient, par exemple, #i sellath dín et sellath dîn, ils étaient susceptibles d’être aisément confondus.)

Une autre explication possible est que #i sellath dín puisse avoir été la manière normale de dire « ses filles » en sindarin, et la construction décrite ci-dessus pourrait avoir fait partie du dialecte du Gondor (puisqu’elle ne se trouve que dans la Lettre du Roi). L’usage gondorien du sindarin pourrait avoir été fortement influencé par le westron. L’une des rares choses actuellement connues à propos de la grammaire westronne est que les articles sont des suffixes ; les possessifs pourraient également l’être, et les adjectifs possessifs sindarins pourraient avoir été confondus avec des suffixes par les gens de Gondor usant du sindarin28).

Une autre possibilité pourrait bien sûr être que Tolkien ne se décida en faveur de formes comme i eneth lín, avec présence de l’article, qu’après la composition de la Lettre du Roi ; celle-ci est une source précoce, classifiée comme une version tardive du noldorin plutôt que comme du sindarin.

Influences syntactiques sur les mutations consonantiques

Les mutations consonantiques semblent être déclenchées par certains environnements spécifiques. Les environnements connus ou déduis sont lorsqu’un nom suit un article ou une préposition, qu’il est l’objet direct d’un verbe29), lorsqu’un adjectif suit un nom et lorsqu’un mot suit un pronom relatif (cette dernière règle semble être irrégulièrement appliquée). Les relations listées ici ne semblent pas nécessairement avoir grand chose en commun. Cependant, cela n’est pas forcément un ensemble de règles ad hoc ; toutes ces relations, à l’exception des deux dernières, sont des relations compléments de la tête (une tête déclenche une mutation dans le premier mot phonologiquement explicite de son complément).

La lénition des adjectifs suivant le nom est différente des autres conditions de mutation en ce que les mots qui subissent la mutation sont des adjoints, pas des compléments. L’une des façons dont l’adjonction est différente des autres relations est que l’adjonction multiple est autorisée, et il semble en effet que nous voyions une lénition de plusieurs adjectifs dans i mbas ilaurui vín. La meilleure manière de décrire ce type de lénition semble être la lénition SN-interne, puisque cette règle ne semble pas s’appliquer aux verbes et aux adverbes (e.g. dans silivren penna míriel et le nallon sí).

Il existe encore un point sur lequel la mutation qui suit un pronom relatif ne semble pas s’accorder avec les autres exemples. Les pronoms relatifs se trouvent dans le spécifieur de SC, et la clause enchâssée est le complément d’un complétiviseur silencieux (dans les clauses relatives anglaises, le pronom relatif peut aussi être silencieux, et c’est parfois aussi le cas pour le complétiviseur). Que la relation du complément de la tête avec le spécifieur silencieux cause une mutation semble sans précédent. Le fait que cette mutation semble optionnelle est également étrange.

Ici suivent les clauses relatives attestées en sindarin, organisées par le type de mutation que cause le pronom relatif. Aucun schéma expliquant l’ensemble n’apparaît de façon claire :

Aucune mutation Lénition Mutation nasale
Perhael, i sennui Panthael estathar aen30) Dor Firn i guinar31) Dor Gyrth i chuinar32)
sui mín i gohenam33) di ai gerir úgerth ammen34)
Ae Adar nín i vi Menel35)

Il y a une solution possible, qui alignerait cela avec les autres relations causant des mutation et procurerait une explication du fait que cette mutation semble optionnelle ; cependant, elle n’est pas dépourvue de problèmes. Le pronom relatif pourrait être homophone avec un complétiviseur, et celui-ci pourrait causer la mutation tandis que le pronom relatif ne le ferait pas. Le complétiviseur devrait s’accorder avec le nom, ce qui peut se rencontrer dans certaines langues du monde primaire ; cependant, le pronom relatif ne s’accorderait pas. Il semble improbable qu’un complétiviseur s’accorderait tandis que le pronom relatif ne le ferait pas. Il existe une preuve montrant que i pourrait être un complétiviseur : le mot quenya nai « que cela soit » ou « fasse que », qui est habituellement analysé comme étant na « être » + i« cela ». S’il s’agit en effet d’une dérivation correcte, i doit avoir été un complétiviseur à une certaine étape de l’évolution du quenya.

Cependant, il pourrait être plus simple de voir la variation des mutations dans les clauses relatives comme une simple révision par Tolkien de ses langues. Les nombreuses variantes du nom « Terre des Morts qui vivent » (dont la plus connue est probablement la version du Silmarillion, Dor Firn i guinar) présentent des alternatives sans mutation, avec lénition et avec mutation nasale – reflétant possiblement des changements d’opinions de la part de Tolkien concernant les mutations que les pronoms relatifs peuvent causer36).

La lénition comme marque syntactique ?

En parallèle de ces conditions de mutation assez compréhensibles, il existe aussi des exemples de lénition qui ne tombent pas dans une catégorie bien définie et sont restés obscurs pour les chercheurs. Ces exemples incluent bêd (forme lénifiée de pêd) dans guren bêd enni, hi (forme lénifiée de si) dans edro hi ammen, et díriel (forme lénifiée de tíriel) dans Ir Ithil ammen Eruchîn menel-vîr síla díriel. Il y a eu des tentatives d’expliquer cette lénition : la lénition de si se justifie le plus fréquemment par une théorie de « lénition impérative », dans laquelle tout ce qui suit un impératif est lénifié. La lénition de pêd s’explique souvent par une théorie selon laquelle les verbes suivant immédiatement leur sujet sont lénifiés. (L’auteur ne connaît aucune théorie largement acceptée concernant la lénition de tíriel.)

Il existe des contre-exemples aux deux règles proposées. La « lénition impérative » est contredite par si loth a galadh lasto dîn (en supposant que dîn signifie « silencieuse(ment) » ou « silence ») et la phrase récemment publiée tiro men di ngorgoros. La règle selon lesquelles les verbes suivant leur sujet sont lénifiés est contredite par Celebrimbor o Eregion teithant i thiw hin et A Rian pent [Man agorech ?] Bien sûr, il existe des contre-exemples à de nombreuses règles largement acceptées pour la grammaire sindarine, mais ici les contre-exemples semblent être plus nombreux que les phrases qui inspirèrent ces règles.

Lorsque l’on observe ces exemples dans une lumière syntactique, une solution alternative plus générale apparaît d’elle-même : les mots peuvent être lénifiés comme marque d’un ordre syntaxique anormal. Les raisons possibles pour chaque cas de lénition sont les suivantes. Hi dans edro hi ammen est manifestement adjoint à V’, puisqu’il est suivit par un syntagme prépositionnel, qui doit aussi s’adjoindre à V’ :

edro si ammen

En anglais cependant, l’adverbe now préfère être adjoint plus haut dans la phrase : une phrase comme « Bill is walking now with his friends. » semble bien moins naturelle que « Bill is walking with his friends now. » (« Bill is walking now quickly. » est presque agrammatical ; l’ordonnancement strict des adverbes est un sujet étudié par nombre d’investigateurs de la syntaxe.) Il pourrait exister une règle similaire pour l’adverbe si en sindarin, mais ici, il doit être adjoint à V’, à cause du rythme et de la structure rythmique du poème dans lequel il se trouve (cf. Anno ammen sír 37)).

Tíriel peut être lénifié pour une raison similaire. La traduction adoptée ici pour cette phrase est « Ayant observé lorsque la Lune, joyau du ciel, brille pour nous, les Enfants d’Eru, maintenant, fleur et arbre, écoutez silencieusement ! »38) En anglais, les adjoints à when préfèrent très largement l’adjonction à droite, pas l’adjonction à gauche ; comme précédemment, cette règle pourrait aussi s’appliquer au sindarin mais être brisée ici à cause du schéma rythmique de ce poème39).

Il est presque certain que la lénition de pêd dans guren bêd enni n’est pas due à une association étroite entre le sujet et le verbe ; dans d’autres langues, la relation pour laquelle ce genre de phénomène se constate est verbe-objet, non sujet-verbe. La lénition pourrait plutôt être causée par l’inhabituel ordre syntactique observé ici – mais quel est cet ordre syntactique inhabituel ?

La différence entre les deux phrases sans lénition verbale citées au-dessus et cette dernière est évidemment la transitivité – et tôl acharn avec un ordre VS est le seul autre exemple en prose d’une proposition matrice intransitive à temps fini avec un sujet explicite. Il est possible que les sujets sindarins ne préfèrent pas se déplacer vers le spécifieur de SI, mais que la présence d’un objet direct accroisse d’une certaine manière la probabilité de déplacement du sujet. Dans les phrases intransitives, si le sujet ne se déplace pas, cet ordre syntactique non préféré pourrait être marqué par une lénition verbale.

Conclusion

Le fait que presque tout ce qui est affirmé ici soit hypothétique ne saurait être suffisamment mis en exergue ; déduire des règles syntactiques pour une langue entière à partir d’aussi peu de données n’est généralement pas une pratique sage, et des publications ultérieures pourraient infirmer une grande part de ce qui est présenté ici. Cependant, l’image de la syntaxe sindarine exposée ici semble être à la fois cohérente du point de vue logique et décrire correctement les faits attestés.

Comparée à leur phonologie, la syntaxe des langues de Tolkien a été trop peu étudiée ; plus de discussions à ce propos serait bienvenue. Si certains lecteurs souhaitent parler ou disputer ce qui est affirmé ici, nous les encourageons à mener à bien cette investigation et à partager leurs trouvailles avec la communauté linguistique.

Voir aussi sur Tolkiendil

1) N.d.T. : on pourra également se référer à ce cours introductif en français, qui présente efficacement les principes de base à ce sujet : partie 1, partie 2.
2) Non enchâssées.
3) , 5) , 22) SdA, livre II, chap. 2
4) , 6) , 7) , 8) , 30) SD, p. 128-129, cf. 126
9) VT 41, p. 11
10) WJ, p. 254, 301
11) , 14) LB, p. 354
12) SdA, livre II chap. 1
13) Nous supposons pour cela que im Tinúviel est en fait le sujet grammatical de cette phrase et non, comme certains l’ont suggéré, une « idée après-coup ». La ponctuation de la phrase pourrait suggérer qu’il s’agit du sujet. L’accord avec le sujet n’ayant lieu que lorsqu’il suit le verbe (cf. Im Narvi hain echant, avec un verbe n’étant pas conjugué à la première personne) pourrait être une règle grammaticale raisonnable. Des parallèles existent dans d’autres langues, quoique l’auteur ne connaisse pas de langue ayant exactement la même règle. Cependant, des indices suggèrent que le quenya possède ce type de règle.
15) Dans tous nos autres exemples, les pronoms accusatifs suivent le verbe. Cependant, noter qu’il s’agit du seul exemple de pronom accusatif étant l’objet d’un verbe à temps fini. Le reste de nos exemples sont des impératifs ; avoir des pronoms accusatifs enclitiques pour des impératifs ne seraient pas surprenant, vu que cette structure se retrouve dans d’autres langues.
16) Certains objectent à l’idée d’appeler hain un clitique, parce qu’il n’est pas réellement faible phonologiquement. Cependant en espagnol, los et las, qui signifient aussi « eux » (au masculin et au féminin, respectivement), sont analysés ainsi, bien qu’ils aient une structure syllabique similaire à celle de hain.
18) C’est à dire, à l’exception du verbe auxiliaire « to have » (e.g. « I have always liked pizza. ») et l’auxiliaire ou verbe principal « to be » (e.g. « I am always eating pizza. » ou « My face is always ugly like pizza. »)
19) On en trouve potentiellement un exemple dans e aníra ennas suilannad mhellyn în, si l’on suppose que ennas est adjoint à aníra et non à suilannad, mais il est plus sûr de supposer qu’il est adjoint à suilannad, parce que la salutation, non le désir doit être fait « là ».
20) N.d.T. : cette analyse est directement applicable au français également.
21) , 26) , 33) , 34) , 35) VT 44, p. 21-22
23) SdA, livre II, chap. 4
24) Il est notable que ces deux exemples soient des termes physiologiques ; ceux-ci, comme les mots de parenté, appartiennent à la classe des noms « inaliéablement possédés ». Il se pourrait que ce soit la raison pour laquelle un suffixe possessif est utilisé au lieu d’un adjectif indépendant. — Le gaélique écossais marque les noms inéliénablement possédés par un type distinct de clitique.
25) C’est un principe de la théorie syntactique (qui n’est pas dénué de preuves) que le mouvement a toujours lieu vers le haut et que c’est ainsi que les locuturs savent quelle copie de l’élément déplacé il convient de prononcer ; la copie prononcée est toujours la plus haute dans l’arbre. (Cependant, dans l’analyse standard, les verbes anglais et les suffixes d’accord en temps sont considérés se rencontrer grâce à un « abaissement temporel ». Le présent auteur trouve cela étrange et préfère une analyse de l’anglais dans laquelle ces verbes sortent du lexique déjà fléchis, et leur accord avec « je » est vérifié de la même manière que — par exemple — celle des noms avec les déterminants, sans mouvement apparent.)
28) Il est ironique que quelque chose de semblable semble être effectué par nombre de personnes composant actuellement en sindarin ; puisqu’ils sont habitués aux déterminants possessifs anglais, ils trouvent déroutant les constructions comme i eneth lín et traduisent presque invariablement « votre nom » simplement par #eneth lín, en dépit de la manière dont Tolkien lui-même l’a traduit.
29) C’est une vue largement acceptée, mais il se pourrait que nous voyions ici les effets de plusieurs règles différentes et qu’il s’agisse d’une simple coïncidence si certains mots lénifiés sont objets directs.
31) Silm. chap. 20
32) L, p. 417
36) N.d.T. : les différentes variations du nom Dor-lómin publiées dans le PE 17, p. 133, tendent à montrer qu’il s’agit plus probablement de variations dues aux différents dialectes sindarins de Beleriand.
37) VT 44, p. 21, 22
38) Notons que tíriel ne décrit pas la Lune dans cette lecture, contrairement à ce qui est habituellement supposé.
39) Si ir ne signifie pas « quand », mais est une forme de l’article ou a une signification complètement différente, la traduction pourrait être « Ayant vu la Lune briller […] » L’ordre syntactique du poème serait alors encore plus inhabituel, parce qu’un verbe suivrait son complément – contrairement à l’habituelle position initiale de la tête en sindarin.
 
langues/langues_elfiques/sindarin/concernant_la_syntaxe.txt · Dernière modification: 28/08/2013 22:59 par Elendil
Partager sur
Nous suivre sur
https://www.facebook.com/Tolkiendil https://www.twitter.com/TolkiendilFR https://plus.google.com/+Tolkiendil http://www.youtube.com/user/AssoTolkiendil
Tolkiendil - http://www.tolkiendil.com - Tous droits réservés © 1996-2017